Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre70

070 OÙ SINGET S’EMPARE AVEC ASTUCE DES GRELOTS D’OR QUI CRACHENT FUMÉE, SABLE ET FLAMMES, TRÉSOR DU MONSTRE.

Brandissant sa trique de fer, ainsi que nous l’a conté le récit, Singet s’était élevé dans l’espace sur une brillante luminosité et, rassemblant toute la force de son divin prestige, fit face en criant:

«D’où viens-tu, monstre pervers, où crois-tu pouvoir perpétrer tes méfaits?

— Nous ne sommes nul autre que l’avant-garde au service de notre seigneur le grand roi Rival-de-la Planète-Maléfique de la grotte de l’Unicorne au mont de la Licorne», répliqua d’une voix tonnante la créature, «je viens ici sur son ordre chercher les deux filles du palais qui doivent servir madame Saint-Palais-d’Or. Qui es-tu pour oser m’interroger?

'Livre XIV, chapitre l x x

— Je suis Singet Conscient-de-la-Vacuité, le Grand Saint égal au Ciel. Étant chargé de la proteftion du moine chinois en route vers le paradis de l’Ouest pour rendre hommage au Bouddha, je passais par ce royaume, quand, apprenant que ta bande de démons pervers en humiliait le souverain, j’ai décidé d’exercer mes talents guerriers à purger le pays de vos perversités. Je me demandais justement comment te trouver: tu viens à point remettre ta vie entre mes mains.»

À ces mots le monstre, pointa inconsidérément sa lance sur le Novice, qui fit front en dressant sa trique de fer. Une terrible bataille se déroula dans les airs:

L a trique esti barre de dragon à damer les mers, la lance n ’e il que fe r forgépar des hommes. Oser se comparer à l ’arme divine! A u x prem iers frottements s'épuise saforce. JL 'immortel de l'U n ité suprême est confronté à un simple démon pervers. N u l diable ne saurait approcher un juste sans être aussitôt anéanti.

L ’un se p la ît à soulever vent et poussière pour terrifier le roi, l ’autre monte sur les nuées, saute sur les nuages et cache lune et soleil. Dans ce duel ju sq u ’à la vilioire, l'incapable ne saurait se proclam er héros! L e m eilleur fu t le G rand Saint égal au C ie l qu i d ’un coup de trique — p if, p a f! — brisa d ’abord la lance.

Son arme cassée en deux par la barre de fer de Singet, le monstre pris de panique ne songeait plus qu’à sauver sa vie: changeant la direétion du vent, il s’enfuit vers l’ouest.

Au lieu de le poursuivre, Singet abaissa son nuage, s’approcha de la trappe de l’abri et appela: «Maître, veuillez sortir en compagnie de Sa Majesté! J’ai chassé la créature maléfique.»

Le moine chinois ressortit avec le roi, qu’il soutenait.

Le ciel était pur, sans la moindre trace de quelque miasme pervers que ce soit. Le monarque s’avança vers la table, saisit un pot, remplit une coupe à ras bords et la présenta à Singet:

«Un premier remerciement, divin moine!»

Singet prit la tasse en mains, mais il n’avait pas encore répondu qu’un officier venait de l’extérieur annoncer:

«Le feu a pris à la porte de l’Ouest!»

À ces mots, Singet lança en l’air la coupe avec son contenu. Le gobelet d’or retomba à grand bruit. Le monarque, confus, s’inclina pour s’excuser: «Pardon, divin moine, pardon! Je suis dans mon tort. J ’aurais dû vous prier de monter dans la salle principale et vous remercier plus solennellement, mais comme il y avait ici du vin commodément à notre portée, je me suis permis de vous en offrir. N’e§t-ce pas pour m’en faire le reproche que vous avez jeté la coupe?

— Mais non, ce n’est pas de cela qu’il s’agit», répliqua en souriant Singet.

Peu après on vint annoncer: «Une pluie opportune! À peine les flammes s’élevaient-elles qu’une averse les a éteintes. La rue était pleine d’eau, qui avait une forte odeur de vin.

— Votre Majesté», reprit en riant le Novice, «vous avez cru que c’était dans l’intention de vous faire des reproches que j’ai lancé le gobelet: vous vous trompiez. Le monstre, que je n’ai pas poursuivi, s’était enfui à l’ouest:

c’est donc lui qui avait mis le feu. La coupe m’a permis de l’éteindre et de sauver de l’incendie les faubourgs de l’ouest. C’est la seule raison de mon geste!»

La réponse redoubla la joie et le respeéf que le roi éprouvait. Il pria les quatre pèlerins de monter dans la grande salle sacrée, car il avait l’intention de leur céder le trône et le royaume sans tarder.

«Votre Majesté», lui dit en riant Singet, «le monstre de tout à l’heure a déclaré qu’il appartenait à l’avant-garde du détachement de Rival-de-la-Planète-Maléfique et venait chercher les filles de compagnie. Comme il est reparti vaincu, il va sûrement rapporter ce qui s’est passé à notre gaillard, qui ne manquera pas de vouloir en découdre avec moi. Je crains qu’il ne mobilise ses troupes, rendant inévitables paniques et destruéfions dans la population. Votre Majesté serait terrifiée. Je voudrais aller à sa rencontre de façon à le capturer dans les airs et à le ramener à la reine.

Mais je ne sais quelle distance il y a d’ici à son repaire.

— Il m’est arrivé d’y envoyer des éclaireurs à cheval s’informer: Palier-retour demande une cinquantaine de jours. C’est à plus de trois mille lis au sud.

— Porcet, Sablet!» appela Singet à ces mots, «restezici à monter la garde. J ’y vais.

— Divin moine, reposez-vous une journée», insista le roi en le retenant, «laissez-moi le temps de vous faire préparer des provisions. Vous pourrez partir, quand je vous aurai procuré de l’argent pour le voyage et choisi un cheval rapide.

Livre XIV, c h a p it r e l x x

— Votre Majesté parle comme si j’avais à franchir cols et montagnes pas à pas!» s’esclaffa le Novice, «pour ne rien vous celer, ces trois mille lis, j’en aurai fait l’allerretour avant même que le vin refroidisse dans votre gobelet!

— Divin moine, ne m’en voulez pas de vous poser la question: vous, dont le noble visage ressemble à celui d’un gibbon, comment êtes-vous entré en possession de pareilles facultés de déplacement?»

Singet répondit:

«bien que d ’efpèce simiesque je sou,

D e la vie et la mort j ’a i ouvert la Voie,

P a r tant d ’illuélres maîtres transmise,

jo u r et nuit pratiquée sans méprise.

Terre pour fourneau et ciel comme toit,

D e lune et soleil double emploi,

P a r le Yin et le Yang, l ’eau et le feu,

brusque illum ination du M ystérieux!

je me meus d ’après la Grande O urse',

Dont le manche oriente ma course.

A tirer du fourneau, pousser le feu,

Toujours exact, je veille sur l ’enjeu,

O ter du plom b, ajouter du mercure,

Entraîner des cinq la procédure,

Accorder le rythme aux quatre saisons’’,

Ramener les deux “souffles'”à l ’horizons,

R éunir à l ’é lix ir les trois maisons".

Dans mes culbutes les dieux semblent m ’aider, C ’est que mes quatre membres sont pénétrés

D e l ’intelligence des lois naturelles.

D ’un bond je franchirais les monts Taihang

D ’un élan le gué de la Transcendance.

Q u ’importent m ille chaînes étagées,

Peu me chaut cent fleuves comme le Yangtsé!

C a r rien n’arrête mes transformations:

D ix -h u it m ille lieues, je les fa is d ’un bond!»

Emu et ravi de ce discours, le roi tendit une coupe à Singet et lui dit avec un large sourire: «Divin moine, vous allez entreprendre un long voyage; prenez ceci; vous y trouverez inspiration!»

Le grand saint, qui ne songeait qu’à la capture du monstre, n’avait nulle envie de boire. Il se contenta de répondre: «Posez-le. Je le boirai à mon retour.»

Le brave Singet! A peine avait-il fait mention de son Singet allait se mettre à la recherche de l'entrée de la grotte lorsqu'il vit surgir d'une anfra Üuosité de la montagne l'éclat de fiam m es immenses.

départ qu’il disparut dans un soudain sifflement, laissant, il va sans dire, le monarque et ses sujets frappés d’étonnement.

Laissons-les pour en rester au Novice qui, parti d’un bond, fut bientôt en vue d’une haute montagne perdue dans la brume. Abaissant aussitôt son nuage, il atterrit sur l’un des pics et contempla attentivement le magnifique paysage:

Occupant tout le terrain, elle touche au ciel, cache le soleil et produit des nuages. Là-haut, se dressent des pics acérés. E n bas, ses veines se perdent au loin. A u sommet, laforêt touffue de p in sfa it écran au soleil.

L ’amas serré des rochers au bas de la falaise accroche les nuages. Les sombres pins demeurent verts aux quatre saisons; les rochers traversent les millénaires, inchangés. L e gibbon pleure dans les bois; on entend de monstlrueux pythonsfranchir le torrent. Lagent volatile pépie, des bêtes rugissent. Chamois et cerfs trottent en paires et en couples. Corbeaux et pies de montagne s'envolent en bandes. Fleurs et plantes offrent le Speêtacle d ’une variété infinie, pêches et fru its célèbrent le renouveau des temps.

Site dangereux et inaccessible, parfaite retraite d ’immortel pervers!

S’arrachant à cette contemplation dont il ne se lassait pas, Singet allait se mettre à la recherche de l’entrée de la grotte lorsqu’il vit surgir d’une anfraéhiosité de la montagne l’éclat de flammes immenses. L’instant d’après, le ciel entier rougeoyait et dans cette lueur s’éleva une colonne de fumée mauvaise, plus horrible que le feu.

Quelle fumée! Voyez plutôt:

Une lum ière plus aveuglante que m ille lampes d ’or, des flammes lançant une myriade de traits d ’arc-en-ciel.

Ce n’était point la fumée d ’un fourneau, ce n ’était pas fumée de brindilles, mais fumée de cinq couleurs: bleue, rouge, blanche, noire et jaune. E lle enfume les colonnes à l ’entrée sud du ciel, elle roussit les poutres de la salle des Nuées-M ystlérieuses'. E lle brûle ju sq u ’à cuire les bêtes sauvages dans leurs tanières, ju sq u ’à déplumer les oiseaux des bois. L a seule vue de cetteférocefumée décourage de pénétrer dans la montagne pour soumettre ce roi monstlrueux.

Le grand saint s’alarmait, lorsqu’il vit cette fois jaillir du sable de la montagne. Quel sable! A couvrir le ciel et cacher le soleil! Voyez:

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Une plu ie serrée jm q u 'aux confins du ciel, couvrant la vastle terre en crépitant, fine poussière qu i aveugle partout, tandis que les grains plut grossiers roulent comme graines de sésame po u r rem plir les vallées.

L e cueilleur de simples perd son compagnon, le bûcheron ne retromt plus la maison. A uriez-vous perle brillante en main, en un instlant votrt vue se troublerait.

Fasciné par le speétacle, Singet ne se rendit compte que le sable et la cendre lui entraient dans les narines que lorsque la démangeaison le fit éternuer deux fois. Se tournant aussitôt, il tendit la main pour saisir à tâtons deux cailloux et se boucher le nez. D’une secousse, il se transforma en faucon capable de franchir le feu; il vola à travers les flammes et la fumée, mais à peine avait-il opéré quelques descentes en piqué que sable, cendre, feu, fumée se calmèrent comme par enchantement. Il reprit en hâte son aspeét originel et descendit. On entendait le bruit régulier d’un gong. «J’ai dû me tromper de chemin», se dit-il, «ce n’est pas ici que le monstre habite. On dirait le gong d’un soldat de relais postal. Ce doit être une grandroute qui traverse le pays et que parcourt le messager pour transmettre un document. Allons nous renseigner!»

Il marchait, quand il aperçut un petit monstre, une bannière jaune à l’épaule et un sac de documents au dos.

Frappant un petit gong, il volait plutôt qu’il n’avançait.

«C’était donc ce gaillard qui faisait ce bruit», se dit en riant Singet, «je me demande quel message il transporte.

Essayons de surprendre ce qu’il en est.»

Sacré grand saint! D’une secousse, il se transforma en inseâe hardi qui, discrètement, vola jusqu’au sac. Tout en tapant sur le gong, le monstre grommelait incessamment:

« Notre grand roi est vraiment trop méchant. Il y a trois ans, il avait enlevé la reine du royaume de Pourpre-Violet, mais le destin lui est resté contraire: il n’a pas encore réussi à la prendre; les filles du palais qu’il réclame “portent la jarre1”, elles souffrent à sa place. Il en a tué deux, puis quatre. Il en avait demandé il y a deux ans, l’année passée aussi et encore cette année; mais cette fois il est tombé sur un clou. Le voltigeur parti réclamer les filles a été battu par un certain Singet; on n’a pas fourni les dames du palais. Ce refus a rendu furieux mon maître qui veut attaquer le pays et me charge de porter la déclaration de guerre. Elle tournera mal pour eux, immanquablement, à moins qu’il ne cède, le roi du pays. Si le mien a recours à la fumée, au feu et au sable, pas un seul ne survivra, du roi ou de ses sujets. Nous occuperons alors sa cité, notre maître deviendra leur monarque et nous autres recevrons honneurs et fondions d’importance diverse.

Mais est-ce que le Ciel saurait le tolérer?»

Singet était ravi de ce qu’il entendait: «Même chez les monstres, on en trouve qui ont bon cœur! Sa dernière phrase part d’un noble sentiment. Mais ce qu’il dit au sujet de la reine ne me paraît pas clair. Interrogeons-le!»

D’un coup d’aile, il partit en bourdonnant et revint sur la route, une dizaine de lis en avant. Une seconde secousse et le voilà changé en servant taoïste:

Cheveux ramassés en deux touffes,

Robe fa ite de morceaux rapportés,

I l frappe sur un poisson de bois,

Chantonnant un hymne du Tao.

Rencontrant le petit monstre au tournant de la pente, il leva les mains pour le saluer et lui demanda: «Où allezvous, sergent? Que sont ces documents que vous convoyez?»

Comme s’il le reconnaissait, le monstre arrêta de battre le gong et, rendant le salut avec un large sourire, répondit:

«Notre grand roi m’envoie remettre une déclaration de guerre au pays de Pourpre-Violet.

— La chose du royaume de Pourpre-Violet, est-ce qu’elle s’est unie au grand roi? enchaîna Singet.

— Il y a deux ans, à l’époque où il l’avait enlevée, un immortel lui avait offert une robe de mariage magique de cinq couleurs. À peine l’avait-elle enfilée que, sur tout son corps, de haut en bas, ont poussé des piquants, si bien que même la toucher, notre roi ne l’ose. Le moindre effleurement irrite douloureusement la paume, je ne sais pourquoi. Il n’a pu l’imprégner de sa semence jusqu’à présent.

L’éclaireur qu’il avait envoyé pour réclamer des filles du palais a été mis en fuite par un certain Singet. Le roi e£t furieux. Voilà pourquoi il m’a chargé de porter la déclaration de guerre. Il entrera en campagne demain.

— Est-il toujours d’aussi méchante humeur?

— Oui, là-bas. Tu ferais mieux d’aller lui chanter de tes hymnes pour le détendre un peu.»

laissant le petit monstre poursuivre sa route en frappant le gong. Mais, devenant soudain violent, le Novice sortit sa trique, fit demi-tour et l’abattit sur le crâne, par-derrière:

le malheureux, tête fracassée, cervelle répandue, expira dans un flot de sang, peau lacérée et col brisé.

Le Novice rangea le bâton, saisi de regrets: «Je me suis un peu trop précipité! Je ne lui ai même pas demandé son nom. Tant pis!» Il lui prit la déclaration de guerre, qu’il fourra dans sa manche, et dissimula dans l’herbe au bord de la route la bannière et le gong. Comme il tirait le cadavre par les pieds pour le jeter dans le fossé, il entendit un bruit métallique: à la taille dépassait une tablette d’ivoire incrustée d’or. On y lisait l’inscription suivante:

Sergent de confiance du nom de Va-et-Vient. De petite taille, cinq pieds environ. Imberbe, au visage grêlé. A porter en permanence: sans plaque, à traiter en imposteur.

Singet se mit à rire: «Le gaillard s’appelait donc Va-et Vient; ma trique en a fait Va-et-ne-Revient-Plus!»

Il détacha la plaque, la passa à sa ceinture et allait jeter le corps, quand lui revint en mémoire la violence du feu et de la fumée: renonçant à chercher la grotte où résidait la créature perverse, il leva la trique pour l’enfoncer dans la poitrine du petit monstre, et, le balançant dans les airs, s’en retourna d’une traite au pays annoncer cette première viétoire. Le voilà, arrivant pensif aux abords de la cité.

Porcet montait la garde devant la salle aux Clochettesd’Or, protégeant le roi et son maître, quand, tout à coup, il aperçut dans l’espace Singet qui portait le monstre. Il en éprouva quelque ressentiment: «Eh! Une affaire de rien du tout! Si j’avais su, je serais allé le capturer: un bon point de plus à mettre à mon crédit! »

Il n’était pas au bout de ces réflexions que Singet atterrissait et jetait sa capture au pied des marches. Porcet courut lui donner un coup de râteau et cria: «Le mérite en revient à ton vieux Porcet!

— En quoi serait-ce à mettre à ton crédit? rétorqua Singet.

— Pas d’histoire! J ’en ai la preuve: ne vois-tu pas les neuf trous laissés par mon râteau?

— Regarde plutôt si la tête y est!

— Tiens, il est sans tête! Je m’étonnais qu’il n’ait pas bougé quand je l’ai frappé.

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— Où se trouve le Maître?

— Il converse avec le roi dans la salle.

— Prie-le de sortir.»

Porcet se hâta de remonter en hochant la tête. Tripitaka se leva et descendit accueillir le Novice. Ce dernier lui glissa la déclaration de guerre dans la manche: «Rangez ceci, maître, sans le laisser voir au roi.»

Il n’avait pas fini sa phrase que le monarque, à son tour, descendait l’accueillir: «Le divin moine, vénérable Singet, est là! Où en est la capture du monitre?

— N’est-ce pas ce qui gît au pied des marches, tué par votre vieux Singet? répondit le Novice en montrant le cadavre du doigt.

— C’est le corps d’un monstre, certes», répondit le roi après l’avoir observé, «mais ce n’est pas Rival-de-la Planète-Maléfique. Lui, je l’ai vu deux fois: il est long de dix-huit pieds, large de cinq encolures. Sa face brille comme l’or, sa voix a la force du tonnerre. Il n’a rien de ce nabot!

— Votre Majesté s’y connaît! En effet ce n’est pas lui», répondit en riant Singet, «c’est un messager qui est tombé sur moi, que j’ai tué en avant-goût et ramené pour en réclamer le crédit.

— Parfait, parfait!» répéta le roi, fort aise, «cela doit être porté à votre mérite: moi qui envoie souvent des hommes en reconnaissance, je n’ai jamais rien obtenu de palpable. Mais vous, divin moine, à votre première sortie, vous en attrapez un. Vos pouvoirs sont vraiment extraordinaires! Faites-moi tiédir du vin pour féliciter le Vénérable de sa vidtoire!»

«Trinquer est secondaire», fit remarquer Singet, «puis-je me permettre de poser la question à Votre Majesté: au moment de vous quitter, est-ce que Saint Palais-d’Or vous a laissé un souvenir? Laissez-le-moi un moment.»

À ce mot de «souvenir», le roi sentit comme un poignard qui lui perçait le cœur. Il répondit sans pouvoir se retenir de verser des larmes:

«Nous célébrions la fête cette année-là,

Q uand la créature hurlante s'élança,

Em portant royale femme en son repaire:

A mon peuple je sacrifiai ma très chère,

Sans mots d'adieu n i paroles dernières!

N u l kiosque pour témoigner de notre douleur.

N i gage, n i sachet de parfum ne m’a laissé, S i ce rie fl cette solitude sans pitié.

— Votre Majesté, ce n’est qu’un moment qui sera bientôt passé: pourquoi vous en affliger?» répliqua Singet, «puisque Madame ne vous a point laissé de souvenir, il y a bien dans le palais quelque objet qu’elle aimait particulièrement. Donnez-le-moi.

— Que voulez-vous en faire?

— En vérité, le roi de ces monstres possède d’extraordinaires pouvoirs magiques! Je l’ai vu lâcher fumée, feu et sable: j’ai compris qu’il serait difficile de le mettre à la raison. À supposer que j’y parvienne, je crains que, ne me connaissant pas, la reine refuse de me suivre pour rentrer au pays. Il faut que ce soit un objet qui lui soit familier, de sorte qu’elle me croie et me laisse la ramener. Voilà pourquoi j’aimerais en emporter un.

— Au cabinet de toilette du palais Reflet-du-Soleil, il y a une paire de bracelets en or que portait la reine, ma femme. Comme elle allait entourer son poignet de fils de cinq couleurs pour la fête du Double-Cinq, elle les avait retirés. C’étaient de ses objets préférés. Ils sont rangés dans sa boîte à bijoux. Je n’en supporte pas la vue, tant ils me font penser à cette cruelle séparation. Les voir me rappellerait son charmant visage et aggraverait mon mal.

— Ne parlons plus de cela. Allez me chercher les bracelets et donnez-les-moi, si vous pouvez vous en séparer.

Sinon, je n’en prendrai qu’un.»

Le roi demanda à Saint-Palais-de-Jade de les apporter.

Elle les tendit à son mari, qui répéta en les voyant: «Ma très chère et très tendre dame», puis les remit à Singet qui les prit et les enfila à son bras.

Sacré grand saint! Sans boire le vin célébrant ses mérites, il s’élança dans un sifflement et, d’une culbute dans les nuages, atteignit le sommet du mont de la Licorne. N’ayant pas le cœur à jouir du paysage, il se mit immédiatement à la recherche de la grotte. Tandis qu’il marchait, il entendit la rumeur de voix humaines, s’arrêta et se mit à scruter les alentours: il y avait quelque cinq cents hommes de tous rangs, au bas mot, qui gardaient l’entrée de la grotte de l’Unicorne.

Ils s ’alignent en rangs serrés; leurs armes brillent au soleil; bannières et gonfalons claquent au vent: masse dense et menaçante.

Tigres et ours peuvent se transformer en généraux et maréchaux, léopards et lynx deviennent guerriers pleins d ’allant ¡plusféroce encore le loup g ris et plus vaillant l ’éléphant glabre.

L e lièvre rusé et le daim m alin agitent épées et hallebardes, le long serpent et le gros python sabres et arcs.

T e gorille, capable de comprendre la parole humaine, conduit la bataille et dirige le camp en personne renseignée.

À leur vue, le Novice n’osa s’avancer plus loin: il fit demi-tour pour regagner l’ancienne route. Vous vous demandez pourquoi? Ce n’était pas la peur qu’ils pouvaient lui inspirer. Il retrouva l’endroit où il avait tué le petit monstre, récupéra la bannière jaune et le gong, fit une passe face au vent, se représenta la transformation et, d’une secousse, prit l’aspeft de Va-et-Vient, avançant à grands pas en frappant le gong, droit jusqu’à l’entrée de la grotte de l’Unicorne. Il s’apprêtait à reconnaître les lieux, lorsque le gorille l’apostropha: «De retour, Va-et Vient?»

Singet ne put que répondre: «De retour.

— Dépêche-toi! Notre seigneur le grand roi attend la réponse au pavillon des Ecorchés.»

À ces mots, toujours frappant le gong, Singet franchit le portail à grandes enjambées: ce n’étaient que hautes et vastes salles que fermaient les parois rocheuses de falaises suspendues; il y avait nombre de plantes et fleurs rares, de vieux cèdres et des pins altiers. Il atteignit la seconde porte avant même de s’en apercevoir, et, levant la tête, vit un pavillon oétogonal éclairé de huit fenêtres. Au milieu était placé un fauteuil incrusté d’or sur lequel trônait le roidémon, d’un asped vraiment repoussant:

Une lueur diaprée monte de son crâne;

Un redoutable souffle de meurtres plane.

D e sa bouche saillent rangs de crocs acérés, Ses cheveux roussis lancent flammes et fumée.

Sa moustache est comme autant de flèches,

Son corps couvert du feutre de ses poils réches.

Ses yeux, boules de cuivre, éclipsent Ju piter, A chatouiller le ciel, tient en mains masse de fe r!

le moindre signe de respeét, continua à frapper le gong, tourné vers la sortie.

«Te voilà?» demanda le roi. Le faux messager ne répondit pas.

«Es-tu là, Va-et-Vient?» répéta le démon. Toujours pas de réponse. Le monstre s’avança et l’agrippa: «Qu’est-ce qui te prend de continuer à battre le gong arrivé chez toi?

Pourquoi ne réponds-tu pas quand on t’interroge?

— Que signifient tous ces pourquoi? Pourquoi?»

rétorqua Singet en jetant par terre le gong, «je vous l’avais pourtant dit, que je ne voulais pas y aller; mais vous avez insisté. Arrivé là-bas, j’ai trouvé d’innombrables hommes et chevaux en rang de bataille. Ils se sont mis à crier dès qu’ils m’ont vu: “Attrapez le monstre, attrapez-le!” Me poussant, tirant, traînant, ils m’ont amené dans la cité devant le roi. “Qu’on le décapite!” a-t-il simplement ordonné. Heureusement que ses conseillers civils et militaires l’en ont dissuadé: “Quand deux parties sont en guerre, on n’exécute pas les envoyés.” J ’ai ainsi eu la vie sauve. Ils ont rangé la déclaration de guerre et m’ont ramené hors de la ville où, devant l’armée, ils m’ont infligé trente coups sur les cuisses avant de me relâcher pour que je vous apporte cette réponse. Ils ne vont pas tarder à venir ici engager la bataille contre vous.

— Autrement dit, tu en as bavé. Je ne m’étonne plus de ce que tu n’avais pas envie de répondre à mes questions.

— Passe encore, mais j’avais trop mal pour répondre...

— Combien d’hommes et de chevaux ont-ils?

— J ’étais mort de peur et, battu comme je l’ai été, comment voulez-vous que j’en évalue le nombre? Leurs armes en rangs serrés ont frappé mon regard: arcs, flèches, sabres, lances, cuirasses et tuniques, piques et hallebardes, épées, pertuisanes et bannières à glands, haches, demi-lunes, heaumes, boucliers, hauberts, halecrets, longs épieux, courtes massues, tridents d’acier, arquebuses et casques. Ils étaient en bottes et vestes renforcées, munis de fouets, balles et fléaux de bronze. »

A cette énumération, le roi se mit à rire: «Ce n’est rien!

Sans importance: ce genre d’armes? D’un coup de flamme, je ferai place nette! Va donc l’annoncer à dame Saint-Palais-d’Or et dis-lui de ne pas se tourmenter. Ce matin, en apprenant ma fureur et ma décision de partir en guerre, elle pleurait toutes les larmes de son corps.

Raconte-lui combien ces troupes sont vaillantes et sûres de me vaincre: ça la réconfortera pour un temps. »

La suggestion remplit d’aise Singet: «Exaâement ce que je voulais! »

Avec l’aisance d’un familier des lieux, voyez-vous, il fit le tour par la petite porte et se glissa dans la salle. Ici, ce n’étaient que vastes salles et grands bâtiments, différents de ceux qui étaient sur le devant. Il parvint d’une traite au palais en retrait, dont on remarquait de loin les riches décorations et le portail coloré: c’est là qu’habitait dame Saint-Palais-d’Or. À son entrée, il aperçut à son service deux rangs d’esprits-renardes et d’esprits-biches qui se tenaient près d’elle, chacun sous l’aspeft d’une fille de grande beauté. La dame était assise au milieu, dolente, la main soutenant sa joue odorante, les yeux embués de larmes.

Son doux et charmant visage était d ’une beauté ensorcelante. M ais elle n ’avait plus le courage de peigner les chignons défaits de sa noire chevelure. Craignant quelque apprêt que ce fû t, elle ne portait aucun bijou. Sa face sans poudre refusait le rouge. Ses cheveux sans huile s’éparpillaient. L es dents serrées, elle fa isait la moue de ses lèvres de cerise, ses sourcils de phalène contra Hés et ses je u x étoilés embués de larmes.

EUepensait de tout son cœur au roi de Pourpre- Violet, désolée de ne pouvoir échapper sur l ’heure au file t qu i la retenait.

E n vérité, trille a toujours été le sort des belles, condamnées à un silence accablant face au vent d ’est.

Singet se contenta de joindre les paumes et de lui dire:

«Salut!

— Ce maudit rustre de monstre est d’une rare insolence!» s’indigna la dame, «quand je pense au temps où je vivais au pays de Pourpre-Violet et partageais la gloire du roi, au point que ministres et grands précepteurs se prosternaient dans la poussière à ma vue, sans oser lever les yeux! Salut! Est-ce ainsi que l’on m’adresse la parole?

D’où sort ce rustre?»

Les filles de compagnie s’approchèrent: «Calmez votre colère, madame. C’est un sous-officier de confiance de Sa Majesté, du nom de Va-et-Vient. C’est lui qui a porté la déclaration de guerre ce matin.»

À ces mots, la reine se contint et demanda: «L ’as-tu remise au pays de Pourpre-Violet?

— Je l’ai portée jusque dans la cité et j’ai vu le roi en personne, dont j’ai rapporté la réponse.

— Tu as donc rencontré le roi. Qu’a-t-il dit?

— J ’ai déjà fait part de sa volonté de résister et de ses préparatifs militaires. Toutefois, il pense toujours à vous, madame, et m’a chargé de vous présenter un message confidentiel que je ne saurais vous communiquer devant tant de témoins.»

À ces mots, la dame cria aux biches et renardes de se retirer. Singet ferma la porte et, se passant la main sur la figure, reprit son aspeét originel. Se tournant vers elle:

«Ne craignez rien, madame. Je suis l’un des bonzes envoyés des terres de l’Est solliciter les Ecritures du Bouddha au monastère du Coup-de-Tonnerre du pays des Indes au paradis de l’Ouest. Mon maître est Tripitaka, frère cadet de l’empereur des Tang. Je suis l’aîné de ses disciples, Singet Conscient-de-la-Vacuité. Comme nous passions par votre pays et allions procéder à l’échange des lettres de créance, j’ai vu la proclamation faisant appel aux médecins: c’est moi l’expert qui ai guéri le roi de sa neurasthénie. Au banquet de remerciements, Sa Majesté m’a révélé votre enlèvement pendant que nous trinquions. Comme je sais soumettre tigres et dragons, elle m’a instamment prié de capturer le monstre et de vous ramener au pays.

C’est moi qui ai mis en fuite l’éclaireur et encore moi qui ai tué le petit monstre. Quand j’ai vu combien ils étaient menaçants à l’entrée, j’ai pris son aspeét et le risque de venir jusqu’ici pour entrer en contaét avec vous. »

À ce discours, la dame resta silencieuse. Singet produisit les bracelets et les lui présenta des deux mains: «Si vous ne mecroyez pas, veuillez jeter un coup d’œil sur ces objets.»

A leur vue, elle versa des larmes et descendit de son siège pour s’incliner, pleine de reconnaissance: «Vénérable, si vous me délivrez et me ramenez au pays, je n’oublierai jamais l’immense gratitude que je vous dois, même quand je n’aurai plus de dents!

— J ’ai une question à vous poser: de quel genre de trésor se sert-il pour produire feu, fumée et sable?

— Quel trésor? Ce ne sont que trois grelots d’or. En agitant le premier, il provoque des flammes dévastatrices de trois cents toises; le second lui permet d’enfumer les gens par des rafales de trois cents toises; avec le troisième, trois cents toises de sable jaune aveuglent le monde. Le feu 'Livre XIV, chapitre lxx

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et la fumée ne sont rien comparés au sable: il tue en pénétrant par le nez.

— Terrible, vraiment terrible! J ’y suis passé: j’ai éternué deux fois! Mais j’ignore où il range ces grelots.

— Les ranger? Il ne s’en sépare jamais et les porte toujours à sa ceinture, qu’il marche, dorme ou reste assis.

— Si vous tenez au royaume de Pourpre-Violet, si vous voulez revoir le roi, votre mari, bannissez cet air accablé et douloureux, montrez un visage joyeux et séduisant, témoignez-lui une affeâion amoureuse et incitez-le à vous confier les grelots. Quand je les aurai volés et que j’aurai vaincu la créature maléfique, il me sera facile de vous ramener: vous retrouverez le bonheur conjugal, dont vous pourrez alors jouir en paix.»

La dame acquiesça. Singet reprit l’aspeâ: du sergent de confiance, rouvrit la porte du palais et rappela les servantes.

«Va-et-Vient», ordonna la reine, «dépêche-toi d’aller au pavillon de devant inviter Sa Majesté à venir. J ’ai à lui parler.»

Le brave Singet! Il poussa un grognement d’acquiescement. Aussitôt arrivé au pavillon des Ecorchés, il déclara:

«Votre Majesté, dame Saint-Palais vous demande.

— Elle, qui ne cesse de m’insulter, me demande aujourd’hui, pourquoi? se réjouit le démon-roi.

— C’est que Madame m’a demandé des nouvelles du roi de Pourpre-Violet et que je lui ai répondu qu’il ne voulait plus d’elle et s’était trouvé une autre reine au pays.

Elle m’a alors donné l’ordre de vous prier de venir.

— Tu sais te rendre utile», s’exclama le démon, ravi, «quand j’aurai détruit son royaume, je te ferai grand chambellan attaché à la cour».

Singet remercia sur-le-champ et se hâta de rejoindre avec le roi l’entrée du palais en retrait. La dame les accueillit la mine réjouie et voulut lui prendre la main. Le démonroi recula avec de petits saluts confus: «Je n’ose, si reconnaissant que je sois de cette marque d’affeélion, j’ai trop peur de la douleur que je ressentirais à la main si je me permettais de vous toucher.

— Asseyez-vous, je vous prie, Votre Majeité. Je vais vous expliquer.

— Dites ce qui vous tient à cœur. Il n’importe.

— Il y a déjà trois ans que Votre Majesté m’a accordé la faveur de m’aimer sans que nous partagions la même couche. C’est le deitin, formé par nos vies antérieures, qui veut que nous soyons mari et femme. Que vous me traitiez en étrangère plutôt qu’en épouse, qui l’aurait cru? À l’époque où j’étais reine au pays de Pourpre Violet, il m’en souvient, lorsque des envoyés de pays étrangers apportaient des trésors en tribut, le roi ne manquait jamais de me les confier après avoir fini de les examiner. Vous n’avez guère de choses précieuses ici.

Votre entourage se vêt de peaux de bêtes et se nourrit de sang. On ne voit ni soieries, ni perles fines, rien que des peaux étalées en guise de tapis ou couvertures. Peut-être avez-vous tout de même quelque trésor que vous n’avez jamais consenti à me montrer ou me confier parce que vous me traitez en étrangère. Ainsi, j’ai entendu parler de trois grelots en votre possession, qui doivent être des trésors, j’imagine, car, sinon, pourquoi les porteriez sans cesse sur vous? Donnez-les-moi pour que je les range; je les tiendrai à votre disposition chaque fois que vous en aurez besoin. C’est aussi de cette façon que l’on es't mari et femme, en se faisant mutuellement confiance. Sinon, que suis-je pour vous? Une étrangère!»

Le démon-roi partit d’un grand rire et s’excusa: «Vous avez raison, madame; vos reproches sont fondés. Le trésor est là, et je vous le confie dès maintenant!» Il releva le pan de son habit pour chercher les objets.

Singet, qui se tenait sur le côté, observait sans détourner le regard; il remarqua que le monstre avait écarté deux ou trois couches de vêtements avant d’atteindre les grelots qu’il tenait serrés tout contre son corps. Le démon les détacha, les remplit de bourre de soie, et après les avoir enveloppés dans une peau de léopard, les tendit à la reine:

«Ces objets semblent sans valeur, mais il convient de les ranger avec le plus grand soin et surtout de ne pas les secouer.

— Je sais», dit la dame en les prenant en main, «je les mets dans le tiroir de ma table de toilette: personne ne les secouera».

Puis elle appela: «Mes petites, servez le vin. Je veux célébrer le bonheur de cette réunion avec le roi en vidant plusieurs coupes! »

A ces mots, les servantes disposèrent des fruits et des légumes, servirent de la venaison et versèrent du vin de Singet s'éiail preflem ent em paré des trois grelots d ’or, avait gagn é la porte à pas lents et s'était éclipsé.

palme. La dame donnait le change par des manières d’ensorceleuse.

De son côté, Singet s’était mis au travail: il s’était insensiblement glissé jusqu’à la table de toilette, s’était prestement emparé des trois grelots d’or, avait gagné la porte à pas lents et s’était éclipsé. Comme il n’y avait personne devant le pavillon des Écorchés, il ouvrit le paquet de peau de léopard: le grelot du milieu avait la dimension d’une tasse à thé; les deux autres étaient gros comme le poing. Sans se rendre compte du danger, il se mit à retirer la bourre de soie. Un bang! résonna tout à coup et fumée, feu, sable se mirent à jaillir à gros bouillons impossibles à contenir: un terrible incendie embrasait le pavillon entier.

Terrifiés, les monstres qui gardaient les portes se précipitèrent et, faisant irruption au palais de la reine, jetèrent l’alarme. «Allez combattre l’incendie! Au feu!» leur criait le démon-roi. Il sortit voir: c’était Va-et-Vient qui avait emporté les grelots d’or. S’avançant en hurlant: «Maudit esclave! Comment? Tu as volé mon trésor; qu’est-ce que tu fabriques ici avec?» Il ordonna: «Arrêtez-le, arrêtezle! »

Et de surgir, pour se jeter sur lui, généraux-tigres, commandants-ours, capitaines-léopards, lynx, éléphants, loups, daims, lièvres, pythons, gorilles, dans une belle bousculade.

Pris de court, Singet laissa tomber les grelots, réapparut sous son asped originel, brandit la trique cerclée d’or et chercha à se frayer une voie en avant, frappant comme un fou dans la foule. Dès que le démon eut retrouvé les grelots, il lança l’ordre: «Fermez le portail!»

Les uns de condamner la sortie, tandis que les autres poursuivaient le combat. Constatant qu’il lui serait difficile de s’en tirer, Singet rangea sa trique, d’une secousse se changea en moucheron et alla se poser sur la partie du mur de pierres à l’abri de l’incendie.

La foule des monstres ne le voyait plus. Ils vinrent annoncer: «Votre Majesté, le brigand s’est enfui, il s’est enfui!

— Est-il sorti par la porte?

— Non, le portail est fermé et solidement verrouillé.

— Dans ce cas, cherchez avec soin», se contenta de répondre le démon-roi.

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Les uns puisaient de l’eau pour éteindre les flammes, les autres fouillaient, mais sans trouver aucune trace du fugitif.

«Qui est ce bandit qui a l’insigne audace de prendre l’asped de Va-et-Vient, d’entrer m’adresser la parole et de rester à mes côtés jusqu’au moment de trouver l’occasion de me voler mon trésor?» grommelait le démon plein de colère, «heureux qu’il ne soit point parti avec: dans la montagne, exposé au vent, que serait-il arrivé?

— C’est que Votre Majesté possède une chance plus haute que le ciel et que le chiffre de notre destin n’est pas encore à son terme, sinon nous ne nous en serions pas aperçus, fit valoir un général-tigre qui s’était approché.

— Votre Majesté», dit à son tour un commandantours, «ce brigand n’est autre que ce Singet Conscient-dela-Vacuité, qui avait mis en fuite l’éclaireur. Il a dû rencontrer Va-et-Vient en chemin, le tuer et prendre son asped après s’être emparé de la bannière, du gong et de sa plaque d’ivoire. C’est ainsi qu’il a réussi à tromper Votre Majesté.

— Juste, tout à fait juste! Tu as manifestement raison», approuva le démon-roi, qui donna l’ordre suivant: «Mes petits, poursuivez vos recherches et ne le laissez surtout pas sortir!»

Ainsi le veut le jeu de la destinée:

Quand l ’alluce tourne à la maladresse,

L e je u devient sérieux, réelle prouesse.

Si, en fin de compte, vous ne savez comment Singet le Novice s’en tira, écoutez la séance qui vient.

Livre quinzième

LES SEPT ARAIGNÉES

( c h a p it r e s l x x i à l x x v )