Le récit nous a exposé comment Tripitaka, après avoir pris congé du roi de Pourpre-Violet, poursuivit sa route vers l’Ouest, dûment équipé et le cheval sellé. Combien de plaines et montagnes aux innombrables cours d’eau ne lui fallut-il pas franchir! Après l’automne vient l’hiver qui, insensiblement, s’en va, faisant place au printemps aux charmes éclatants.
Maître et disciples jouissaient de la verdure nouvelle en foulant le sol du chemin, lorsque apparut soudain le bosquet d’un ermitage. Tripitaka roula au bas de son cheval et se tint debout au bord de la grand-route.
«Maître», lui demanda Singet, «pourquoi s’arrêter sur ce terrain plat et sans obstacles?
— Tu n’as aucun égard», intervint Porcet, «le Maître est fatigué de chevaucher: laisse-le respirer!
— Ce n’est pas que j’aie besoin de respirer. Je vois que c’est une habitation, là-bas, et je voudrais mendier un peu de nourriture, répondit Tripitaka.
— Tu vois? Que nous dit là le Maître!» rétorqua en riant Singet, «si vous voulez manger, j’irai demander l’aumône. L’adage ne le dit-il pas? Nlaître un jour, père pour la vit.
A-t-on jamais vu les disciples envoyer leur maître mendier et rester eux-mêmes à trôner sur leurs sièges?
— Il ne s’agit pas de cela», répliqua Tripitaka, «d’ordinaire il vous faut aller demander l’aumône au-delà de mon horizon, sans tenir compte des distances. Cette fois la maison est tout près, à portée de la voix: laissez-moi le faire pour une fois.
— Maître», objeéta Porcet, «la proposition n’est pas 4 i 5
recevable. Comme dit le proverbe: Quand trois personnes sortent, au plus jeune de souffrir! De plus, vous êtes de la génération des pères, alors que nous sommes de la catégorie des fils et frères cadets. À elle d’en assumer la peine, quand il y a une tâche à remplir, ainsi que le déclare un livre ancien. Laissez votre vieux Porcet y aller.
— Frangins!» intervint Sablet en souriant, «trêve de discussion. Si le Maître e£t dans ces dispositions, inutile de le contrarier: si vous le mécontentez, il ne voudra de toute façon pas manger ce que vous auriez mendié.»
Porcet acquiesça, sortit le bol et aida Tripitaka à se changer, lequel partit à grandes enjambées et, arrivé devant le domaine, trouva les lieux fort coquets.
A uprès d'un bosquet de vieux arbres s’élève l ’arche d ’un pont de pierres, au-dessus d ’une eau chantante q u i s ’en va rejoindre un long ruisseau. D u fond du bosquet bruissant monte vers la montagne lointaine le chant des oiseaux. L es quelques chaumières aux abords dupont ont la pureté et l ’élégance d ’un ermitage d ’immortel. Cette fenêtre couverte de lierre fera it clairement honte à un établissement taoïêle: là, devant, quatre beautés brodaient des phénix enlacés.
Le Vénérable n’osait pas entrer, se disant que ces gens-là ne devaient avoir que ces quatre filles, pas de fils. Il se tenait immobile, caché par les arbres du pont. Il n’avait d’yeux que pour les filles, chacune lui paraissant D ’un cœur fém inin plus solide que le roc,
D e nature plus joyeuse que le printem ps.
D e roses nuées colorent leurs joues charmantes, L e rouge rosit leurs lèvres séduisantes.
Leu rs sourcils sont de petits croissants de lune, Leurs chignons étagés, ailes de cigale.
S i l ’une d ’elles se tenait pa rm i les fleurs, L ’abeille vagabonde la prendrait pour telle.
Il attendit une bonne heure. Un silence complet régnait. On n’entendait ni chien, ni coq. Il se disait: «Si je ne suis pas capable de mendier un simple repas, je serai la risée de mes disciples: comment un maître aussi incompétent serait-il capable de les mener auprès du Bouddha?»
Ne sachant que faire d’autre, le Vénérable pressa le pas vers le pont, non sans quelque pressentiment d’avoir tort Trois autres jlie s jouaient au ballon.
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d’agir ainsi. Faisant quelques pas de plus, il aperçut dans la chaumière un kiosque de bois de santal sous lequel trois autres filles jouaient au ballon. Elles étaient assez différentes des quatre premières, voyez-vous.
Flottent les manches turquoise, se balancent les jupes plissées: les manches enveloppent de longs doigts de ja d e tels pousses de bambou; la ju p e découvre à demi des «lotus d ’or» effilés.
Dans les m ille mouvements de leurs pointes et talons, la grâce de leurs corps estlparfaite. L a tête doit être à la bonne hauteur, la passe longue, exalte et mesurée. L e revers est «jeter la fle u r par-dessus le m ur», le recul devient «la grande traversée de l ’océan». Recevoir en douceur comme s i c'était boule d ’argile, charger, lancer sur le côté: lorsque la perle brillante est sur la tête du Bouddha, la serrer et prendre p a r le bout. F ile s savent la recevoir comme s i c 'était brique étroite et la relancer, couchées comme des carpes. E lles plient le genou, dos raide et, cou tordu, battent du talon. E lles sauraient fa ire virevolter des tabourets dans l ’envol des capes à l ’épaule. V a, vientpar l ’entrejambe nouée, se balance comme collier au cou: leurs coups feraient remonter le fleuve Jaune et vendre des poissons rouges sur les bancs de sable.
Celle-là, vous la preniezpour la tête, celle-ci se retourne et tire de côté.
E lles renvoient de la cuisse, bloquent du bout des pieds. E lles semblent entrelacer sandales de paille et renvoient la balle en arrière. L e recul déplace les épaulettesfixées p a r un unique crochet. EUes touchent l ’entrée du file t étendu et, lorsque le coup est beau, les belles éclatent en bravos.
Chacune est en sueur: le maquillage coule, les vêtements de gaze sont trempés. L e u r excitation retombée et leur attention relâchée, elles déclarent fo fa it.
La description pourrait se poursuivre indéfiniment. En témoigne un autre poème, que voici:
Jeu de ballon un jo u r de troisième lune:
Belles filles sous la brise opportune.
Faces perlées de sueur telle rosée sur la fleur, Sourcils empoussiérés tels saules dans la brume;
L es longues manches emprisonnent des mains fines, L es jupes plissées révèlent des lotus d ’or.
L e je u les laisse sans force et charmantes, Chevelure défaite, chignons de travers.
Après avoir longuement regardé, Tripitaka dut s’avancer jusqu’au pont et crier: «Chères bodhmttva, le destin du pauvre moine que je suis l’amène à vous demander l’aumône d’un peu de nourriture.»
abandonnèrent, les unes leur aiguille à broder, les autres le ballon, et vinrent l’accueillir à la porte, en souriant et poussant de petits rires: «Vénérable, excusez-nous de n’être pas venues au-devant de vous. Entrez vous asseoir:
nous ne saurions offrir l’aumône au milieu de la route.»
À leur réponse, Tripitaka se disait: «Bien, bien!
L’Ouest est vraiment terre du Bouddha: même les femmes se soucient de nourrir les moines. Combien plus grande doit être la piété des hommes envers Bouddha!»
Le Vénérable s’avança pour les saluer pieusement et les suivre à l’intérieur de la chaumière. Comme il passait le kiosque en bois de santal, il se rendit compte qu’au-delà il n’y avait pas le moindre bâtiment. Ce n’étaient que H auts sommets à toucher les nuages, longues chaînes s’étendant jusqu 'à la mer. N e u f courbes et neufméandres veillent sur la porte près du pont. L e verger e îi planté de pêchers et pruniers chargés de fruits.
L es lianes pendent de certains arbres. Un parfum d ’orchidée se répand pa rm i les m ille et d ix m ille fleurs. D e loin résidence troglodyte qui surpasse les îles des Bienheureux, de près bois et montagnes q u i écrasent les monts H ua. C ’est là retraite d ’immortels pervers, isolée et sans voisinage.
L’une des filles s’avança, poussa les deux vantaux de la porte de pierre et invita le m oin e à entrer s’asseoir. Le Vénérable ne put que s’exécuter. Levant les yeux, il s’aperçut que, table et bancs, tout était de pierre. Il y régnait une atmosphère sombre et froide. Alarmé, Tripitaka était assailli de doutes: «Ces lieux n’augurent rien de bon, du mauvais sûrement...»
Joyeuses et rieuses, les filles l’invitaient à s’asseoir. Il ne pouvait que leur obéir. L’instant d’après, il commençait à frissonner.
«De quel monastère sacré venez-vous, Vénérable?» lui demandèrent les filles. «Pour quelle cause réunissez-vous des dons? Construire un pont, réparer une route, fonder une pagode, ou bien élever une Statue du Bouddha, imprimer des soutras? Veuillez donc nous montrer le registre des souscriptions.
— Je ne suis pas un bonze venu recueillir des souscriptions.
— Dans ce cas, que venez-vous faire ici?
— Je suis envoyé par les grands Tang des terres de l’Est Livre XV, c h a p it r e l x x ii
chercher les Écritures au grand monastère du Coup-de Tonnerre du paradis de l’Ouest. Comme je passais par votre noble région, poussé par la faim, je me suis approché de votre somptueuse résidence pour obtenir l’aumône d’un simple repas, cela dans l’intention de repartir aussitôt après.
— Bien, très bien! Comme dit l’adage: moine venu de loin n’en lit que mieux les soutras. Ne négligeons pas notre hôte, mes sœurs: préparez sans tarder un repas maigre!»
Là-dessus, trois des filles lui tinrent compagnie et en vinrent à discuter des causes germinales et circonstancielles du karma. Les quatre autres s’affairaient aux cuisines: jupes retroussées et manches relevées, elles allumaient le feu et nettoyaient les marmites. Vous vous demandez ce qu’elles préparaient? Eh bien, elles faisaient sauter de la chair humaine dans de la graisse humaine et la faisaient noircir pour lui donner l’apparence de pâte de gluten! Elles avaient évidé la cervelle humaine, qu’elles faisaient frire en forme de dés de fromage de soja. Elles posèrent les deux plats sur la table de pierre et se tournèrent vers le Vénérable: «Veuillez vous servir. Le temps nous a manqué pour vous préparer un bon repas, mais ceci pourra tant bien que mal calmer votre faim; nous en avons encore derrière.»
L’odeur de chair putride mit en garde le Vénérable, qui refusa d’ouvrir la bouche. Il s’inclina, joignit les paumes et déclara: «Chères bodhisattva, j’étais végétarien dès avant ma naissance.
— Mais, Vénérable», répliquèrent les filles en s’esclaffant, «ces plats sont végétariens.
— Amitâhha! Si je touchais à ce genre de nourriture végétarienne, plus question de rencontrer le plus Vénéré de la terre et d’en obtenir les Écritures!
— Vénérable, vous qui avez quitté votre famille, vous devriez accepter ce qu’on vous donne et ne point vous montrer si difficile.
— Je m’en voudrais de l’être! Depuis que j’ai reçu le décret me confiant cette mission, tout au long de la route de l’Ouest j’ai évité de porter atteinte à la vie, même la plus humble qui soit, et il n’est de souffrance à laquelle je n’aie porté secours. Je me suis nourri grain à grain, je me suis vêtu fil à fil. Comment oserais-je me montrer difficile à l’égard de mes donatrices!
— Si ce n’est pas difficile que vous êtes», reprirent les filles en riant, «c’est que vous êtes enclin à vous plaindre, après vous être fait inviter. Bien que ce soit grossier et insipide, prenez-en donc un peu!
— Je n’ose vraiment pas en manger et enfreindre la défense qui en est faite. Il vaut mieux libérer un être vivant que le nourrir: j’espère que vous vous en souvenez, chères bodhisattva. Laissez-moi partir!»
Comme Tripitaka cherchait à gagner la sortie, les filles lui barrèrent le passage, résolues à ne pas le laisser s’échapper.
«Crois-tu que l’on renonce à la bonne affaire qui se présente d’elle-même à la porte?» lui criaient-elles. «Tune retiendras avec les mains le pet que tu as lâché! Où penses-tu aller?»
Les unes et les autres avaient des notions d’arts martiaux. Elles étaient d’ailleurs fort vives des pieds et des mains: elles agrippèrent Tripitaka, le poussèrent comme un mouton et le renversèrent à terre. Plaqué contre le sol, elles lui passèrent des cordes et le suspendirent à la maîtresse poutre, de cette façon spéciale qui porte le nom de «l’immortel montre la voie». Un bras, en effet, était lié, tendu en avant; l’autre était serré contre la taille et les deux pieds retenus en arrière: le Vénérable était ainsi pendu par. trois cordes au madrier, dos au plafond, ventre tourné vers le bas.
Retenant les larmes que lui arrachait la douleur, Tripitaka se disait, en proie à d’amers regrets: «Quel cruel destin est le mien! Moi qui pensais demander l’aumône à de braves gens, comment pouvais-je me douter que je tomberais dans la géhenne! Ô mes disciples, venez vite à mon secours, si vous tenez à me revoir! Tardez, ne serait-ce que quelques heures, et ma vie connaîtra son terme! »
Les tourments qui assaillaient le Vénérable ne l’empêchaient pas d’observer attentivement le manège des filles.
Après l’avoir attaché comme il convenait, elles commencèrent par ôter leurs vêtements. Alarmé, Tripitaka pensait: «Si elles se débarrassent de leurs habits, c’eft dans l’intention de me battre, ou, peut-être, de me dévorer plus à l’aise.»
En fait, les filles se contentèrent de déboutonner leur chemise par en bas et de découvrir leur nombril: chacune, exerçant ses pouvoirs magiques, en sortit une corde de soie grosse comme un œuf de canard, qu’elles dévidaient telle du vif-argent ou des jades jaillissants. En un initant, le portail du domaine en fut couvert.
Bref, reparlons de Singet, Porcet et Sablet qui étaient restés au bord de la grand-route. Tandis que l’un faisait paître le cheval et que l’autre gardait les bagages, le Novice, toujours aussi capricieux, sautait de branche en branche, arrachant les feuilles à la recherche de fruits.
Tournant brusquement la tête, il aperçut une nappe de lumière et, alarmé, dégringola de l’arbre en criant: «Ça va mal, très mal! La destinée du Maître est au plus bas! Ne voyez-vous pas ce qui se passe dans le domaine là-bas?»
insista Singet en le montrant du doigt.
Porcet et Sablet dirigèrent leurs regards de ce côté-là: il y avait comme un pan de neige, aussi brillant que la neige, comme une plaque d’argent, plus éclatante que l’argent.
«C’en est fait! Le Maître est tombé sur des monstres:
allons vite à son secours! s’écria Porcet.
— Sages frères, doucement! » répliqua Singet, « vous ne savez pas ce qu’il en est. Attendez que je revienne.
— Attention, frangin! s’inquiéta Sablet.
— Je sais ce que j’ai à faire», rétorqua Singet.
Sacré grand saint! Il resserra sa jupette en peau de tigre, brandit la trique cerclée d’or et, en deux ou trois grandes enjambées, courut jusque là-bas et découvrit la situation telle qu’elle se présentait réellement: la nappe était formée de milliers de fils de soie entrecroisés — des fils gros comme des cordes. Il y appuya la main et se rendit compte qu’ils étaient souples et gluants. Sans du tout savoir de quelle matière il pouvait s’agir, il leva aussitôt la trique en se disant: «Ce bâton les brisera, quand bien même il y en aurait non pas mille, mais dix mille couches!» Il allait frapper, mais se reprit: «Si les cordes étaient raides, je pourrais les rompre, mais molles comme elles sont, je ne ferai que les aplatir. Et si jamais j’éveille leur attention, les créatures vont m’y emmêler. La situation se retournerait contre moi. Mieux vaut l’interroger avant d’entreprendre quoi que ce soit.»
Interroger qui, vous demandez-vous? Il fit une passe, récita une incantation, ce qui eut pour effet de mettre en cause la divinité locale, un vieux tudi, qui se mit à tourner en rond dans son temple comme s’il poussait une meule.
42.Z
«Qu’eât-ce qui te prend, le vieux, à t’agiter comme un bélier qui a le tournis? lui demanda sa femme.
— Si tu savais, si tu savais! Le Grand Saint égal au Ciel est là, et je ne l’ai pas accueilli. Voilà qu’il me convoque!
— Va le voir, un point c’eât tout. Quel besoin as-tu de tourner en rond?
— C’eât qu’il dispose d’une trique qui n’est pas légère et qu’il abat pour un oui ou pour un non!
— Quand il aura vu l’âge que tu as? Allons donc!
— Il a passé sa vie à vider des coupes sans débourser et à frapper les vieilles gens.»
Le couple discuta encore un bon moment, mais le dieu n’avait d’autre solution que de partir et de s’agenouiller en tremblant au bord de la route.
«Grand saint, le tudi de ces lieux se prosterne devant vous! clamait-il lamentablement.
— Relève-toi!» répondit Singet, «et cesse de feindre l’empressement. Je ne te battrai pas. Je ne fais que passer, mais je te pose la question: où sommes-nous?
— D’où venez-vous, grand saint?
— Je viens des terres de l’Est et me dirige vers l’Ouest.
— Venant de l’Est, avez-vous passé une chaîne de montagnes?
— Oui, celle là-bas. Nous y avons laissé les bagages et le cheval s’y repose.
— C’est le mont aux Toiles-d’Araignées, au bas duquel se trouve une grotte du même nom. Sept monstres y vivent.
— Des créatures mâles ou femelles?
— Femelles.
— De quels pouvoirs magiques disposent-elles?
— L’humble divinité que je suis eàt de trop minime prestige et faible force pour le savoir. Tout ce que je sais, c’est qu’à trois lis d’ici, droit vers le sud, se trouve une source d’eaux chaudes naturelles, appelée Purificationdes-Souillures, à l’origine le bassin où se baignaient les sept fées du monde d’En-haut. Quand les ogresses sont arrivées pour s’installer ici, elles s’en sont emparé. Les fées le leur ont abandonné sans lutte. Si elles n’ont pas voulu les combattre, c’eât que ces monstres, à mon avis, disposent de grands pouvoirs.
— Que font-elles de la source qu’elles ont accaparée?
— Depuis qu’elles occupent le bassin, elles viennent L.i v r e XV, c h a p it r e l x x ii
zî
s’y baigner trois fois par jour. Elles sont passées vers les dix heures et reviendront autour de midi.
— Tu peux te retirer, tudi», répondit Singet, satisfait de ces explications, «je m’occuperai moi-même de leur capture.»
Le vieux tudi se proiterna avant de regagner, encore tremblant, son temple.
Le grand saint fit en solitaire la démonstration de ses pouvoirs magiques en se transformant d’une secousse en une mouche qui se posa au sommet d’une touffe d’herbes et attendit au bord du chemin. Un moment plus tard, il entendit un bruissement, comme celui d’inseétes dévorant des feuilles, puis comme un bruit de marée montante. À peine le temps de vider la moitié d’une tasse de thé et la pelote de cordes disparut, laissant réapparaître le domaine tel qu’il était auparavant. Puis s’ouvrit en grinçant la barrière de bois et, dans les rires et les cris qui fusaient de l’intérieur, sortirent sept jeunes filles.
De sa cachette, Singet les observait à loisir avançant au-delà du pont, main dans la main, épaule contre épaule, riant et bavardant. Elles étaient vraiment jolies, apparaissant Belles comme des jades au parfum étal,
Fleurs charmantes, mais douées de la parole;
Sous le lointain contour des sourcils de saules, Se brisent cerises de leurs lèvres de santal.
«Pas étonnant que le Maître ait insisté pour aller demander l’aumône en pareil endroit», ricana intérieurement Singet. «L ’ont-elles retenu? Si c’est pour le manger, notre maître ne suffirait pas à pourvoir à un seul repas;
pour en jouir, il ne leur ferait pas deux jours. Si les sept beautés s’y sont mises à tour de rôle, il ne saurait avoir survécu. Essayons de surprendre leur conversation et de savoir ce qu’elles comptent en faire! »
Sacré grand saint! Avec un léger bourdonnement, il s’envola et se posa sur le chignon vaporeux de la fille qui marchait en avant. Elle venait de franchir le pont, lorsque celle qui fermait la marche la rattrapa pour leur crier:
«Mes sœurs, faisons cuire à la vapeur ce moine dodu, quand nous aurons pris notre bain! »
préparer au court-bouillon leur permettrait d’économiser quelques fagots...»
Les filles se dirigeaient vers le sud, tout en cueillant des fleurs et en se taquinant avec des brins d’herbes. Elles atteignirent bientôt le bassin, entouré d’une magnifique enceinte. Le sol était couvert de fleurs sauvages aux lourds parfums enivrants, de tous côtés tapissé d’orchidées en rangs serrés. L’une des filles qui se tenaient derrière s’avança et poussa à grand bruit les deux vantaux de l’entrée: au milieu s’étendait, en effet, un bassin d’eau chaude. De quelle eau? Écoutez:
Lorsque s’ouvrirent le d el et la terre, il y eut d ix soleils aufirmament jusqu ’à ce que l ’archer fam eux H ou Y i en abattît neuf, ne laissant briller qu’un seul corbeau d ’or, celui de l ’authentique feu du Yang suprême.
L ’univers compte neuf sources d ’eaux chaudes q u i sont transformations de ces corbeaux, ceïïes de Froidure-O dorante, de Compagne-de-la Montagne, de Chaudes-Aiguës, d ’Union-Orientale, des Monts Inondés, de la P a ix-F ilia le, de Large-Tourbillon et d ’Eau-Bouillante, cette source-ci étant celle de la Purification-des-Souillures.
En témoigne le poème qui suit:
Même souffle sans hiver n i été;
Étem el printem ps ou trois automnes?
Vagues chaudes comme dans un chaudron,
Flots de chaleur d ’une soupe nouvelle:
Répandus, ils m ûriraient les moissons;
Retenus, lavent poussière chamelle.
Ils s’agitent en larmes de perles,
Ou en rouleaux de ja d e déferlent.
L iq u id e on Bueux non fermenté,
I l demeure chaud, clair et apaisé.
L e pays entier en est embelli,
P a r volonté du C ie l terre bénie.
Les belles en sortent lisses comme glace,
Leu rs corps de ja d e neuf, sans la moindre crasse.
Le bassin faisait plus de cinq toises en largeur, long d’une dizaine de toises. Il avait bien quatre pieds de profondeur, mais l’eau était si limpide qu’elle restait transparente. Du fond montaient des bulles qui crevaient à la surface. L’eau s’écoulait par six ou sept conduits ménagés aux quatre côtés, encore chaude deux ou trois lis plus loin, lorsqu’elle se répandait dans les champs. Au-dessus se trouvait un kiosque de trois travées, au fond duquel était posé un banc de huit pieds contre le mur. Aux deux bouts il y avait des porte-vêtements de laque colorée filigranée d’or. Bourdonnant de plaisir, Singet partit à tire-d’aile se poser en haut de l’un d’eux.
À voir l’eau si claire et si chaude, les filles voulurent immédiatement s’y baigner. Elles se hâtèrent d’ôter leurs effets et de les suspendre aux cadres, avant de descendre toutes ensemble dans le bassin, cela devant Singet qui les voyait
Se dégrafer et se déboutonner,
Leurs ceintures de gaze dénouer,
Tendres, blanches poitrines révéler,
Des corps p u rs comme neige exposer.
Leurs bras semblaient plus fra is que la glace, Leurs épaules parfumées, d'une grâce!
L a peau du ventre offrait sa douceur,
E t le dos brillant sa ferm e tiédeur,
Poignets et chevilles demi-rondeurs.
Q uant à l ’amour de chose au m ilieu:
L ’huis du p la isir s’offrait à tous les yeux.
Toutes les filles avaient sauté à l’eau et s’amusaient à s’éclabousser et faire des vagues.
«Si je voulais les tuer», se disait Singet, «il me suffirait de remuer l’eau du bout de ma trique, comme l’on dit jeter de l’eau bouillante sur les rats pour détruire la nichée entière. Les pauvres! Je les aurais exterminées, mais cela ne saurait que ternir ma gloire. Comme le rappelle l’adage: L ’homme ne combat pas avec unefemme. Il serait indigne d’un brave tel que moi de frapper ces filles. Ne les touchons pas, mais trouvons un Stratagème qui les paralysera et les empêchera de sortir de l’eau. Voilà qui vaudrait beaucoup mieux.»
Le brave Singet! Il fit une passe, récita une incantation et, d’une secousse, se transforma en faucon affamé, L es plum es comme givrées, l ’œil étoilé. A sa vue, le renard pervers sent ses âmes l ’abandonner, le lièvre rusé meurt de peur, rate éclatée.
Ses griffes d ’acier sont rapides, son a ir majestueux et féroce. Se saisissant de tout ce quipeut le nourrir, il n 'épargne rien de ce que son vol capture. Ils ’élève et descend sur m ille lieues d ’airs froids, perce les nuages et va où bon lu i semble.
Dans un grand bruit d’ailes, il s’envola et, serres acérées ouvertes, nettoya entièrement les porte-vêtements des sept séries d’effets qui y étaient pendues, avant de regagner le sommet, où il reprit son asped: originel pour se présenter devant Porcet et Sablet: «Venez voir!»
L’idiot, qui allait à sa rencontre, se tourna en riant vers Sablet: «C’est dans un mont-de-piété que le Maître a été embarqué!
— Pourquoi donc? répliqua Sablet.
— Ne vois-tu pas tous ces vêtements que notre condisciple leur a dérobés?
— Ce sont ceux que portaient les goules, expliqua Singet en les posant.
— Comment se fait-il qu’il y en ait tant? demanda Porcet.
— Il y a sept assortiments.
— Comment as-tu fait pour les leur enlever aussi aisément et aussi complètement?
— Je n’ai pas eu à les leur enlever. En fait, le coin s’appelle mont aux Toiles-d’Araignées. Le domaine que nous avons vu est une grotte du même nom, où vivent sept ogresses qui se sont emparées du Maître et, après l’avoir suspendu dans la grotte, elles sont allées se baigner dans la source de Purification-des-Souillures, laquelle est un bassin naturel d’eaux chaudes. Elles comptaient manger le Maître cuit à la vapeur après la baignade. Je les y ai suivies et, quand elles sont entrées dans l’eau après s’être déshabillées, j’étais sur le point de les battre à mort, mais je me suis ravisé de peur de souiller ma trique et porter atteinte à ma réputation. Au lieu de jouer du bâton, je me suis changé en faucon pour emporter leurs vêtements. Elles restent accroupies dans l’eau; honte et pudeur les empêchent d’en sortir. Profitons-en pour délivrer sans tarder le Maître et reprendre la route!
— Frangin, tu ne pousses jamais le travail à fond», objeéta en ricanant Porcet, «toujours à laisser quelque racine de malheurs à venir! Pourquoi ne pas les avoir tuées, dès que tu les as vues, pour délivrer sur-le-champ notre maître? La pudeur a beau les retenir, vers le soir elles ne manqueront de sortir de l’eau. Elles trouveront chez elles de vieux habits pour se vêtir et chercheront à nous rattraper. À supposer qu’elles n’en fassent rien, nous aurons à repasser par ici, où elles sont à demeure, après C
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L ’idiot abandonna son râteau, retira sa longue tunique droite d e brocart noir et sauta dans l ’eau.
avoir obtenu les Écritures. Comme dit le proverbe: En chemin, mieux vaut être à court dans les comptes qui se règlent m sapèques que dans ceux qui se règlent à coups de poing. Si, à ce moment-là, elles nous barrent la route et nous cherchent querelle, n’auront-elles pas leur revanche?
— Qu’est-ce que tu proposes? rétorqua Singet.
— À mon avis, il faut commencer par tuer les goules et, ensuite, libérer le Maître: c’est le plan le meilleur, celui qui consiste à désherber en arrachant les racines.
— Moi, je me refuse à les frapper. Vas-y, toi, si tu veux!»
Ravi de la proposition, Porcet rassembla ses énergies et, râteau dressé, partit à grandes enjambées. Il y courut d’une traite, poussa la porte et trouva les sept filles accroupies dans l’eau, maudissant le faucon: «Le sale volatile! Puisse chat te bouffer la tête! Que faire maintenant qu’il a emporté tous nos vêtements?
— Mes chères bodhisattva», leur dit Porcet sans pouvoir se retirer de pouffer, «c’est donc ici que vous prenez votre bain. Accepteriez-vous la compagnie d’un moine tel que votre serviteur?
— Maudit bonze, quelle impudence! » s’écrièrent-elles, courroucées, à sa vue, «nous sommes filles de bonne famille alors que tu es un homme qui a quitté la sienne. A partir de la septième annéefilles et garçons ne partagent plus la même natte, disent les anciens livres. Comment peux-tu proposer de te baigner dans le même bassin que nous?
— C’est qu’il fait chaud, tellement chaud que je n’ai pas le choix: il vous faudra tant bien que mal me permettre de faire trempette. Inutile de me balancer vos livres à la tête avec ces histoires de nattes! »
Coupant court à leurs protestations, l’idiot abandonna son râteau, retira sa longue tunique droite de brocart noir et sauta dans l’eau avec un gros plouf! Furieuses, les goules voulurent se jeter sur lui toutes ensemble, mais elles ignoraient combien il était bon nageur. Dès qu’il eut touché l’eau, il se changea, d’une secousse, en silure. Les ogresses cherchaient toutes à palper le poisson, mais sans parvenir à le saisir: à peine l’avaient-elles frôlé à l’est qu’il filait de l’autre côté; l’avaient-elles touché à l’ouest? Il était reparti à l’eit! Glissant, insaisissable, il ne cessait de se faufiler entre leurs cuisses. L’eau, au fait, montait à hauteur de poitrine: après avoir tournoyé un bon moment près de la surface, il se mit à sillonner le fond. Lorsqu’il eut parcouru tous les niveaux du bassin, il laissa les filles haletantes, épuisées et découragées.
C’eât alors qu’il sauta hors de l’eau, réapparut sous son aspeft propre, enfila sa tunique et, brandissant le râteau, cria: «Qui suis-je? Vous me preniez pour un espritsilure! »
Ce que voyant, les goules, alarmées et tremblantes, s’adressèrent à Porcet sur un autre ton: «Vous étiez d’abord venu habillé en bonze; dans l’eau vous vous êtes transformé en silure insaisissable. Vous revoici moine.
D’où venez-vous, en fin de compte? Veuillez nous laisser votre nom.
— Maudite bande de goules, vous ne m’avez donc pas vraiment reconnu. Je suis le disciple du Vénérable envoyé chercher les Ecritures par les grands Tang des terres de l’Est; c’est moi, Conscient-de-ses-Capacités, Huit Défenses, amiral des Roseaux-Célestes! Vous avez pendu mon maître dans la grotte et comptiez le consommer cuit à la vapeur. Mon maître, le cuire à la vapeur! Tendez vos têtes sans tarder: un coup de râteau à chacune! Je vais éliminer votre sale engeance. »
À ces mots, les ogresses ne se sentaient plus l’âme chevillée au corps. Elles suppliaient, agenouillées dans l’eau: «Nous sollicitons l’indulgence de Votre Seigneurie!
Nous avions des trous à la place des yeux, au point de pousser l’aveuglement jusqu’à nous saisir de votre maître.
Bien que nous l’ayons suspendu, nous ne lui avons fait subir aucune torture. Nous espérons que, dans votre grande compassion, vous nous pardonnerez et nous laisserez la vie. Nous sommes toutes prêtes à vous offrir un viatique et raccompagner votre maître vers le paradis de l’Ouest.
— Ne dites pas cela», rétorqua Porcet en faisant un geste de dénégation de la main, «comme le formule si bien le diélon: Oui a été bernépar le marchand de bonbons, ne se fiera plus jamais à paroles mielleuses. Vous aurez votre coup de râteau; chacun son chemin!»
qu’à sauver leur vie sans aucune considération pour la pudeur: elles sautèrent hors de l’eau, cachant les parties honteuses de la main, et coururent se réfugier sous le kiosque, où, debout, elles recoururent à un Stratagème:
chacune se mit comme à dévider du nombril une corde de soie. Elles remplirent bientôt l’espace d’une énorme pelote, dans laquelle Porcet s’empêtra. Quand l’idiot leva la tête, il ne voyait déjà plus le soleil! Il chercha à s’échapper, mais c’est à peine s’il pouvait soulever la jambe. En fait, le sol était couvert de cordages dans lesquels il se prenait les pieds. À chaque mouvement, il trébuchait.
Allait-il à gauche? Il se cognait la tête par terre. Poussait-il à droite? Culbute à planter les oignons à l’envers! Demitour brusque? Le voilà embrassant le sol. Il ne se releva précipitamment que pour un nouveau plongeon «à la libellule». Au bout de tant de chutes, l’idiot ne tenait plus sur ses jambes, sa tête tournait et il n’y voyait plus clair.
Sans force pour se relever, il s’étendit à même le sol, et bientôt ronfla. Les ogresses le ligotèrent, sans le frapper ni le blesser, le laissant dans la pelote qui lui cachait la lumière du jour, et, sautant hors de la porte du bassin, s’en retournèrent à la grotte.
Arrivées de l’autre côté du pont, elles récitèrent l’incantation qui fit disparaître en un instant l’énorme emmêlement de cordages, puis, toutes nues, coururent jusqu’à la grotte et, se couvrant les parties intimes de la main, passèrent devant le moine chinois avec de petits rires embarrassés. Dans la chambre, elles trouvèrent de vieux vêtements qu’elles enfilèrent, puis elles gagnèrent d’une traite la porte de derrière, où elles se tinrent en criant: «Les enfants, où êtes-vous?»
Au fait, chacune de ces goules avait un fils, non pas un enfant qu’elles auraient porté, mais des fils adoptifs. Leurs noms rappelaient ce qu’ils étaient: abeille, guêpe, cafard, cantharide, criquet, mouche et libellule.
Les monstres avaient tissé une vaste toile en travers du ciel et les avaient ainsi capturés tous les sept. Elles allaient les dévorer, mais, comme dit le vieil adage, il n’est de bête sans langage. Les inseétes plaidèrent pour avoir la vie sauve, s’offrant à considérer les goules comme leurs mères.
C’est ainsi qu’au printemps ils s’en vont cueillir des fleurs à leur offrir, qu’en été ils se mettent en quête de plantes qui témoignent de leur piété filiale.
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À leur soudain appel, ils se précipitèrent et demandèrent: «Qu’y a-t-il pour votre service, mères?
— Fils, nous avons commis ce matin l’erreur de nous frotter à un moine venu de la cour des Tang, de sorte que nous avons été retenues par son disciple dans le bassin, il y a un instant, à grande honte et au risque d’y perdre la vie.
Réunissez tous vos efforts pour le chasser de notre porte. Si vous triomphez, nous vous retrouverons chez votre oncle.»
Ayant ainsi échappé à la mort, les ogresses se rendirent chez leur frère, où leurs langues perverses allaient provoquer de nouveaux malheurs, dont nous ne parlerons pas pour l’instant. Voici donc tous ces inseâes qui sortent à la rencontre de l’ennemi, se frottant les mains et serrant le poing.
Reparlons de Porcet, dont la tête tournait tant il avait trébuché. Levant enfin les yeux, il se rendit compte que la pelote de cordages avait complètement disparu et, hasardant un pied devant l’autre, se redressa et retrouva tant bien que mal le chemin du retour, malgré la douleur. S’agrippant à Singet dès qu’il le vit:
«Frangin, je dois avoir la tête enflée et le visage tout bleu, non?
— Qu’est-ce qui t’arrive?
— Elles m’ont pris dans un filet de cordages, tendu des nœuds sous le pied et fait trébucher tant de fois que j’en ai les reins rompus. Je ne pouvais plus faire un pas. Je n’ai trouvé le salut et la voie du retour que lorsque cette pelote s’est évanouie.
— Bon, n’en parlons plus!» intervint Sablet, «c’est toi qui as provoqué ce désastre. Les ogresses sont sûrement retournées à la grotte mettre à mal le Maître. Dépêchonsnous de nous porter à son secours! »
À ces mots, Singet partit aussitôt à grandes enjambées, suivi de Porcet qui tirait le cheval. À l’entrée du domaine, ils virent les sept petits monstres qui leur barraient l’accès du pont: «Doucement, nous sommes ici!»
«Ridicule!» se dit Singet après les avoir mesurés du regard, «ce sont des gnomes! Le plus grand ne fait pas deux pieds six pouces, pas même trois pieds! Le plus lourd ne fait pas dix livres, huit ou neuf au plus! »
«Qui êtes-vous? leur cria-t-il.
— Nous sommes les fils des sept fées. Vous qui avez offensé nos mères, vous avez l’impudence de faire les ignorants et de venir frapper à notre porte! En garde!»
Tous de s’élancer en une sauvage mêlée, jouant des pieds et des mains. Rendu de fort méchante humeur par ses chutes répétées, Porcet, devant ces créatures minuscules, se mit à donner de furieux coups de râteau.
Confrontés à la férocité de l’idiot, les inseéles reprirent l’un après l’autre leur forme originelle et, s’envolant, criaient: «Transformations!»
En un instant un devint dix, dix cent, cent mille, mille dix mille: chacun s’était multiplié en un nombre incalculable.
L e ciel était rem pli de mouches volantes,
L e sol couvert de libellules dansantes;
A beilles et guêpes se jetaient à la tête,
A u x yeux s’en prenaient les cafards, trouble-fête.
L es cantharides piquaient devant, derrière,
L es criquets dessous, dessus, sans manières.
Son visage en était noir à fa ire peur,
Bourdonnement à rem plir les dieux de terreur!
Porcet commençait à s’affoler: «Tu as beau dire, frangin, que chercher les Ecritures n’est pas une affaire, mais, sur la route de l’Ouest, même les inseéles se mettent à vous tourmenter.
— N’aie aucune crainte, frérot! On aura tôt fait de les abattre.
— Comment cela? J ’en ai bien dix couches, sur la tête, sur la figure et sur tout le corps!
— Ce n’est rien, rien du tout! J ’en fais mon affaire.
— Frangin», insista Sablet, «dans ce cas, montre-nous sans tarder ton savoir-faire: ils auront bientôt transformé mon crâne chauve en citrouille!»
Sacré grand saint! Il s’arracha une poignée de poils, les mordilla pour les seétionner en menus fragments, les recracha et aussitôt ils se transformèrent en toutes sortes d’oiseaux de proie.
«Quel est cet argot que tu baragouines», lui demanda Porcet, «buséper...?
— Tu ne comprends pas? Buse pour la buse dorée, éper pour l’épervier, fau pour faucon, ger pour gerfaut, au pour autour, pêcheur pour l’aigle pêcheur, ard pour le busard.
Livre XV, c h a p it r e l x x ii
Aux sept sortes d’inseétes qui sont les fils de ces goules, j’oppose sept genres d’oiseaux de proie qui sont la transformation de mes poils.»
Ces oiseaux étaient d’une extraordinaire habileté à gober les inseétes. Ils les abattaient aussi à coups d’ailes et de serres. En un moment le ciel en fut débarrassé et le sol couvert d’une couche de plus d’un pied de bêtes mortes.
Les trois condisciples se précipitèrent, franchirent le pont et entrèrent dans la grotte, où ils découvrirent Tripitaka qui gémissait et pleurait, suspendu.
Porcet s’approcha et lui dit: «Maître, vous ne savez pas combien de chutes et culbutes j’ai faites pendant que vous vous amusiez, pendu là-haut!
— On en reparlera», coupa Sablet, «détachons d’abord le Maître! »
Singet coupa aussitôt les cordes et descendit le moine chinois, tandis que tous posaient la même question: «Où sont parties les goules?
— Elles sont allées appeler leurs fils, complètement nues, toutes les sept! répondit Tripitaka.
— Mes frères, venez avec moi les débusquer!» proposa Singet.
Tous trois, armes en mains, allèrent les chercher du côté de la cour arrière, mais sans en trouver trace. Ils grimpèrent aux pruniers et pêchers: en vain.
«Elles sont parties, parties! s’exclamait Porcet.
— Inutile de les poursuivre», suggéra Sablet, «retournons aider le Maître à reprendre la route.»
Les trois disciples revinrent à l’avant inviter le moine chinois à remonter à cheval. «Maître», lui firent-ils observer, «la prochaine fois qu’il y aura à quêter des aumônes, laissez-nous le faire pour vous...
— O disciples», répondit Tripitaka, «désormais, quand bien même je devrais mourir de faim, je ne le prendrai jamais plus sur moi'!
— Occupez-vous du Maître», proposa Porcet, «pendant que je leur démolis leur baraque, de sorte qu’elles n’auront plus d’abri.
— Y donner des coups de râteau serait se fatiguer en pure perte», objeéta Singet en riant, «mieux vaut chercher des fagots pour détruire tout, de fond en comble.»
Le brave idiot! Il trouva des pins morts, des bambous cassés, des saules desséchés et des lianes mortes, qu’il alluma en une immense torche qui brûla tout dans un feu d’enfer.
Maître et disciples poursuivirent leur route, l’esprit en repos.
Eh! Si, en fin de compte, vous ne savez ce que fut le sort de ces goules après leur départ, écoutez la séance qui suit.