Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre73

073 OÙ PASSION CONDUITE PAR RANCUNE DEVIENT SOURCE D’EMPOISONNEMENT; HEUREUSEMENT LE MAÎTRE DE L’ESPRIT DÉTRUIT LES RAYONS DÉMONIAQUES.

Le récit nous a conté comment Singet, soutenant Tripitaka, avait regagné avec Porcet et Sablet la grand-route, où ils pressèrent leur marche droit vers l’Ouest. Quelque temps plus tard, des tours et bâtiments majestueux frappaient leur regard.

«Disciple», demanda le moine chinois à Singet en tirant sur les rênes, «peux-tu me dire ce que sont ces lieux?»

Singet leva la tête et vit

Tours et pavillons entourés de montagnes, kiosques et terrasses autour d ’un ruisseau, un bosquet touffu d ’arbres d ’essences variées devant h portail, un parterre d ’odorantesfleurs sauvages au-delà de la résidence.

L ’aigrette blanche perche sur le saule, tel un ja d e immaculé dans k brume. L e loriot chante dans les pêchers d ’un jaune éclatant comme te feu. Cerfs et biches trottent en couple dans le p ré vert, sans peur n i souci.

L es faisans volent en paires à la cime des érables rouges. On croirait h grotte de la Terrasse-du-Ciel de L iu et Ruan résidence d ’immortels,

maison du parc de G rand- l/ent'1.

«Maître», conclut-il, «ce n’est point la résidence de nobles ou de roi ni celle de riches bourgeois, mais, ce me semble, ermitage taoïfte ou monastère bouddhique.

Approchons et nous saurons à quoi nous en tenir.»

A ces mots, Tripitaka cravacha sa monture. Arrivés à l’entrée, maître et disciples découvrirent au-dessus de la porte une plaque en pierre sur laquelle se lisaient les trois caraétères: Temple de la Pleur-Jaune.

'Livre XV, chapitre l x x i ii

Tandis que Tripitaka descendait de cheval, Porcet déclara: «C’est donc la maison d’un prêtre taoïste: autant entrer le rencontrer, puisque nous suivons les mêmes pratiques sous des habits différents.

— Tu as raison», approuva Sablet, «cela nous permettra de visiter les lieux et aussi d’y laisser paître la bête. Si ça ne dérange pas trop, nous pourrions faire servir un repas maigre pour le Maître.»

Le Vénérable acquiesça et tous quatre entrèrent. La seconde porte s’ornait des deux sentences parallèles suivantes:

Bourgeons jaunes, neige blanche: immortelle résidence.

Herbes de jaspe, fleurs rares: maison des plum es d ’Icare.

«C’est donc là un daoshi qui brûle les chaumes pour transmuter des drogues, joue du fourneau et promène son creuset!» ricana Singet.

Tripitaka le pinça: « Plus bas! Attention à ce que tu dis!

Nous ne sommes pas de ses connaissances, encore moins de ses parents: en quoi cela te regarde?»

La phrase n’était pas finie qu’ils passaient la porte et trouvaient la salle principale entièrement close, mais, sous la galerie à l’est, était assis un prêtre taoïste occupé à la préparation de pilules et élixirs. Comment était-il accoutré? Voyez plutôt:

I l portait un chapeau rutilant à rebord doré, une robe noir corbeau, les pieds dans une pa ire de chaussures à bouts recourbés d ’un vert agressif, la taille serrée d ’une bande jaune flottante à la L ü Dongbin. I l avait uneface de potiron defer, des yeux brillants comme des étoiles, au m ilieu de lafigure un nez de musulman, haut et grand, les lèvres ourlées comme celles d'un Tatar. L ’estprit du Tao cache foudre et tonnerre:

c’était un vrai daoshi ailé, dompteur de tigres et dragons.

«Cher immortel, l’humble moine que voici vous salue», dit d’une voix forte Tripitaka à sa vue. Le daoshi leva brusquement la tête, surpris, lâcha la préparation en main, ajusta sa coiffure, mit de l’ordre dans ses vêtements et descendit les marches à sa rencontre: «Maître, pardonnez-moi de n’être venu vous accueillir. Veuillez entrer vous asseoir.»

Le Vénérable monta vers la salle, fort aise, poussa les vantaux et vit les images sacrées des trois purs, devant 4 3 6 lesquelles encens et brûle-parfum étaient posés sur une table. Tripitaka se hâta d’allumer des bâtonnets et se prosterna par trois fois avant de saluer le daoshi. Puis il s’assit à la place d’honneur en compagnie de ses disciples.

Leur hôte fit servir le thé: deux jeunes garçons se hâtèrent de chercher le plateau à thé, de laver les bols, frotter les cuillères et préparer les fruits et gâteaux. Leur adivité fébrile eut tôt fait d’éveiller l’attention de leurs ennemies.

En fait, les sept goules de la grotte aux Toilesd’Araignées avaient été les condisciples de ce daoshi dans l’étude des arts occultes. Elles s’étaient réfugiées chez lui après avoir mis de vieux vêtements et fait appel à leurs fils.

Elles étaient occupées à tailler des habits, quand elles virent les garçons préparer le thé: «Quels hôtes sont donc venus pour que vous vous affairiez pareillement?

— Quatre moines viennent d’entrer et le maître nous a ordonné de servir le thé.

— Y a-t-il un bonze rondouillet au teint pâle?

— Oui.

— Y en a-t-il un aux larges oreilles et long groin?

— Oui.

— Allez vite leur porter le thé; faites signe du coin de l’œil à votre maître pour qu’il vienne par ici. Nous avons quelque chose d’important à lui dire.»

Les garçons apportèrent donc cinq tasses au daoshi, qui retroussa ses manches pour en offrir une des deux mains à Tripitaka, puis, successivement, à Porcet, Sablet et Singet.

Le thé bu, on rangea les gobelets. L’un des jeunes servants fit un clin d’œil au prêtre qui se leva en disant: «Veuillez reiter assis.» Et, à l’adresse de l’un des garçons: «Laisse le plateau et tiens-leur compagnie en attendant que je revienne!»

Le Vénérable et ses disciples en profitèrent pour sortir visiter le temple avec le jeune servant.

Bref, revenons au daoshi qui trouva en entrant dans sa cellule les sept filles qui s’écrièrent en tombant à genoux:

«Maître et respedé frère, écoutez vos petites sœurs, un mot!»

Le prêtre les prit par la main pour les relever: «Vous vouliez déjà me parler ce matin en arrivant, mais je n’ai pu vous répondre affirmativement parce que le travail de préparation des drogues et élixirs exige d’éviter la présence de personne du sexe yin. Je reçois maintenant des ~Livre XV, chapitre l x x iii

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visiteurs: vous pourrez me parler tranquillement de ce que vous avez à me dire plus tard.

— Permettez, maître et frère: nous souhaiterions justement vous entretenir d’une affaire en rapport avec cette visite. Ce serait sans objet, s’ils sont partis.

— Voyez-vous ça!» se récria en riant le daoshi, «ce que vous avez à me dire ne saurait attendre, parce que je reçois des visiteurs! Êtes-vous folles? Moi qui suis de ceux qui cultivent l’immortalité dans la pureté et la tranquillité?

N’en parlons point: même si j’étais vulgaire laïque, ayant femme, enfants et charges de famille, ne conviendrait-il pas de régler cela après le départ des hôtes? Comment pouvez-vous pousser le manque de retenue jusqu’à me faire porter le bonnet de l’incivilité? Permettez-moi de ressortir!»

Elles s’accrochaient toutes à lui: «Maître et frère, calmez votre colère. Nous vous le demandons, d’où viennent ces visiteurs?»

Le prêtre se rembrunit sans répondre.

« Nous avons appris du petit gars qui était venu à l’instant chercher le thé qu’il s’agit de quatre bonzes.

— Et alors? grogna le daoshi.

— Parmi les quatre il y en a un qui eit rondouillet et pâle de visage, un autre qui a la gueule allongée et de larges oreilles. Leur avez-vous demandé d’où ils venaient?

— Comment connaissez-vous ces deux-là? Les auriezvous vus quelque part?

— Vous n’êtes donc pas au courant des complications: le bonze a été envoyé chercher les Ecritures au paradis de l’Oueit par la cour des Tang. Il est venu ce matin mendier de la nourriture à notre grotte et, le connaissant de réputation, nous l’avions, en effet, capturé.

— Pour quoi faire?

— C’est que nous avions depuis longtemps entendu dire que ce moine chinois avait un corps de vérité formé par la pratique de la pureté au cours de dix incarnations successives: en manger un morceau prolongerait indéfiniment la vie. Nous avons été par la suite retenues dans le bassin de Purification-des-Souillures par le moine au long groin et larges oreilles; il a commencé par emporter nos vêtements avant de se mettre à son afffaire, qui était de nous imposer sa compagnie dans la baignade. Nous ne pouvions d’ailleurs l’en empêcher: il s’eft jeté à l’eau, s’eit 4 3 8 transformé en silure et a cherché à nous violer en se glissant entre nos cuisses. C’était immonde! Puis il a sauté hors de l’eau pour reprendre son aspeét premier. Voyant que nous refusions de nous soumettre, il a cherché à nous tuer à coups de râteau à neuf dents. Si nous n’avions su user de notre jugeote, nous serions tombées entre ses mains féroces. Voilà pourquoi nous avons pris la fuite, toutes tremblantes, et avons envoyé vos Stupides neveux le combattre, sans savoir s’ils sont encore en vie. Si nous avons pris refuge auprès de vous, c’est dans l’espoir que vous nous vengerez en considération des éminentes études que nous avons menées ensemble autrefois.»

À ce discours, le daoshi répondit d’une voix altérée par l’indignation:

«Des moines d’une telle impudence et grossièreté! Rassurez-vous, je vais leur régler leur compte.

— Maître, si vous entrez en aétion, nous sommes là pour vous aider, répliquèrent les filles en le remerciant.

— Le combat est inutile, pas question de se battre!

Comme dit l’adage: En venir aux mains esti toujours malsain.

Suivez-moi, vous toutes! »

Les filles entrèrent avec lui dans la chambre. Il prit une échelle, fit le tour du lit et grimpa pour descendre de la poutre maîtresse un coffret de cuir de huit pouces de haut, un pied de long et quatre pouces de large, fermé d’un petit cadenas de bronze. Il tira de sa manche un mouchoir jaune canard auquel était nouée une petite clé; il ouvrit le coffret et sortit un paquet d’une drogue assez particulière:

Plus de m ille livres de déjellions

D ’oiseaux de toutes sortes réunies,

Dans un chaudron soigneusement bouillies,

Réduites à feu doux avec attention,

D e m ille livres à une louche,

D e la louche à trois pincées à bouche.

E t cela, non seulement rissolé,

M ais encore raffiné et fum é!

Poison pareillem ent élaboré

V a u t plus que joyaux, trésors recherchés.

S i vous tenez vraiment à y goûter,

V errez le roi des Enfers sans tarder!

«Mes sœurs», dit le daoshi aux sept filles, «cette précieuse Livre XV, c h a p it r e l x x iu

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drogue que j’ai fabriquée, administrée à un commun mortel, à raison d’un millième d’once, entraînerait la mort, aussitôt arrivée dans l’estomac; il suffirait de trois millièmes pour éliminer un divin immortel: c’est peut-être la dose nécessaire à ces moines. Apportez-moi vite le trébuchet! »

L’une des filles se hâta de lui apporter une balance:

«Pèse un centième deux millièmes et divise la dose en quatre parties égales! »

Il alla ensuite chercher douze jujubes rouges qu’il fendilla pour fourrer dans chacune un millième d’once, avant de les partager entre les quatre tasses de thé; puis il prit deux jujubes noirs pour garnir un cinquième gobelet et disposa le tout sur un plateau. «Attendez que je les aie questionnés», expliqua-t-il aux filles; «s’ils ne viennent pas de la cour des Tang, nous en réitérons là. Dans le cas contraire, je donnerai l’ordre de changer les tasses et c’est ce thé que vous ferez apporter par les garçons. Ils ne l’auront pas plus tôt bu qu’ils périront les uns et les autres: vous serez vengées et délivrées de ce qui vous tourmente. »

Les filles lui manifestèrent une gratitude infinie.

Le daoshi, après s’être changé, réapparut en feignant les plus grandes marques de respeft. Invitant le moine chinois et ses compagnons à regagner leur place d’honneur, il expliqua: «Pardonnez mon impolitesse, maître. Il a fallu que je donne des ordres derrière, que je demande à mes jeunes disciples de ramasser des légumes et des navets pour nous préparer un repas maigre. Voilà pourquoi j’ai dû vous fausser compagnie.

— Nous sommes entrés vous saluer les mains vides», s’excusa Tripitaka, «nous ne voudrions vous déranger. Il ne fallait pas vous donner cette peine...

— Nous sommes, vous et moi, gens qui avons quitté nos familles», rétorqua en souriant le daoshi. «Ne vaut-on pas trois dixièmes de boisseau’ de grains à la porte de tout monastère? Comment pouvez-vous dire que vous venez les mains vides? Puis-je me permettre de vous demander, maître, à quel établissement sacré vous appartenez et ce que vous venez faire par ici?

— L’humble moine que je suis est envoyé par Sa Majesté des grands Tang des terres de l’Est quérir les Écritures au grand monastère du Coup-de-Tonnerre.

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Comme notre chemin passait par votre palais d’immortels, nous nous sommes permis d’entrer vous présenter nos respeéts en toute sincérité.»

A ces mots, le prêtre prit une mine réjouie: «Vous êtes donc, maître vénéré, bouddha d’éminente vertu et de loyale piété, ce que mon humble personne ignorait:

j’ai failli au devoir de me porter à votre rencontre. Pardonnez-moi, veuillez me pardonner!» Et d’ordonner: «Garçons, changez-moi vite ce thé. Préparez un repas rapide!»

Comme l’un des jeunes servants entrait, les filles lui firent signe: «Il y a du thé tout prêt ici, emporte-le!»

Le garçon prit les cinq tasses. Le daoshi s’empressa d’en présenter une des deux mains, avec les jujubes rouges, au moine chinois. Quant aux disciples, il jugea leur rang à leur taille: Porcet en tête, Sablet en second et Singet, le plus petit, en dernier. C’est pourquoi lui échut le quatrième gobelet.

Le Novice, de son regard vif, eut tôt fait de remarquer que la tasse restant sur le plateau ne contenait que deux jujubes noirs. Il prit la sienne, mais proposa: «Maître, échangeons nos tasses.

— Pour ne rien vous cacher, vénérable», répondit le daoshi &n souriant, «pauvre prêtre vivant dans la montagne sauvage, je n’ai pas toujours ce qu’il faut au moment voulu.

Je suis allé à l’instant moi-même chercher des fruits derrière: il ne restait que ces douze jujubes rouges pour accompagner les quatre tasses de thé que je vous offre respectueusement. Comme je ne saurais vous tenir compagnie sans rien prendre moi-même, je me contente de ces deux jujubes de qualité inférieure. Je tiens par là à vous manifester mon respeét.

— Que dites-vous là?» répliqua Singet avec le sourire, «nul n’e!t pauvre qui chez lui demeure, aimaient répéter les anciens, mais en chemin de pauvreté l'on meurt. Comment pouvez-vous parler de pauvreté, vous qui êtes à demeure fixe?

Ce sont gens tels que nous, moines errants, qui connaissent la véritable pauvreté. Procédons à cet échange, échangeons!

— Conscient-de-la-Vacuité», intervint Tripitaka, «le vénérable immortel tient à nous témoigner son hospitalité. Bois! A quoi rime d’échanger?»

Le Novice n’avait plus le choix: tenant la tasse de la main gauche, il la couvrit de la droite et observa les autres.

L e daoshi eut le temps de l'esquiver, de dégainer une épée précieuse et d e fa ire front.

Or, Porcet, avec son énorme appétit, avait aussi faim que soif: il n’eut pas plus tôt vu les trois jujubes rouges dans son gobelet qu’il les sortit et les avala goulûment.

Tripitaka suivit son exemple. Sablet aussi. L’instant d’après, le visage de Porcet changeait de couleur, Sablet avait des larmes aux yeux et le moine chinois de l’écume aux lèvres. Pris de vertiges, ils ne tenaient plus sur leur siège et tombèrent par terre les uns après les autres.

Le grand saint avait fort bien compris que c’était l’effet du poison. Il leva sa tasse et la jeta à la tête du daoshi, qui eut le temps de se protéger de la manche de sa robe. Le gobelet tomba avec un bruit de porcelaine brisée.

«Ruftre grossier!» s’indigna le prêtre en colère, «qu’est-ce qui te prend de casser mes tasses?

— Sale bête! » gronda Singet, «tu vois l’état où sont ces trois-là? Qu’as-tu à répondre? Qu’est-ce que nous t’avons fait pour que tu nous serves du thé empoisonné?

— Bête brute de village», rétorqua le daoshi, «vous ne pouvez que vous en prendre à vous-mêmes, tu le sais fort bien!

— Nous venions d’entrer et de prendre place. On n’a fait que mentionner d’où nous venions, sans le moindre propos outrancier, et c’est nous qui nous serions attiré ces malheurs?

— N’êtes-vous pas allés demander l’aumône à la grotte aux Toiles-d’Araignées? Ne vous êtes-vous pas baignés dans la source de Purification-des-Souillures?

— Le bassin au sept goules? Puisque tu parles de cette affaire, c’est sûrement que tu es leur complice, et non moins certainement une créature démoniaque. En garde!

Tâte de ma trique!»

Sacré grand saint! Il sortit de son oreille le bâton cerclé d’or et, d’une légère rotation, lui donna la grosseur d’un bol. Il l’abattit en pleine gueule, mais le daoshi eut le temps de l’esquiver, de dégainer une épée précieuse et de faire front.

Les coups et vociférations eurent tôt fait de jeter l’alarme parmi les sept ogresses. Elles se précipitèrent dehors en criant: «Frère, ne vous donnez pas cette peine, laissez-nous vous le capturer!»

Leur vue ne fit qu’exacerber la fureur de Singet. Faisant tournoyer la barre de fer des deux mains, il se jeta dans la mêlée, distribuant sauvagement les coups. Ne voilà-t-il pas que les sept filles se déboutonnent, exposent leur ventre blanc comme neige et, de leur nombril, déroulent à toute allure des cordes de soie qui forment bientôt comme un ciel de lit, sous lequel Singet e£t enseveli.

Se rendant compte que la situation prenait mauvaise tournure, le Novice se retourna pour murmurer une incantation et, d’un bond, perça la couverture de cordages. Contenant sa fureur, il se tenait au milieu des airs, dans l’expe&ative: de ce poste d’observation, Singet voyait les créatures passer et repasser, comme navettes de tissage. En un instant, tous les bâtiments du temple de la Fleur-Jaune disparurent, recouverts par ces fils brillants.

«Terrible, terrible! Je l’ai échappé belle», se dit Singet, «pas étonnant que Porcet ait fait plus d’une chute! Comment se tirer d’une pareille situation? Mon maître et mes condisciples ont, de plus, été empoisonnés. Ces créatures maléfiques sont de connivence et je ne sais rien sur leurs antécédents. Mieux vaut consulter encore une fois la divinité locale.»

Sacré grand saint! Il abaissa son nuage, fit une passe, récita la syllabe sacrée om et convoqua le vieux tuai une seconde fois.

«Grand saint», demanda-t-il tout tremblant en se prosternant au bord du chemin, «n’étiez-vous point parti secourir votre maître? Pourquoi êtes-vous revenu?

— Peu après l’avoir délivré, je suis tombé sur un temple dit de la Fleur-Jaune. Nous sommes entrés voir et avons été reçus par le supérieur. La conversation était à peine engagée que notre maître s’est effondré, empoisonné par son thé. Fort heureusement, je n’avais pas touché au mien. Comme je sortais ma trique pour frapper le supérieur, il m’a parlé de l’affaire des aumônes à la grotte aux Toiles-d’Araignées et du bain dans la source de Purification-des-Souillures. J ’ai alors compris que lui aussi était une créature maléfique. À peine avais-je levé la main sur lui que les sept filles ont accouru et ont craché leurs fils.

J’ai eu par bonheur la sagesse de m’enfuir. Je présume qu’en tant que divinité de ces lieux, tu dois savoir d’où elles viennent. Quel genre de créature est-ce? Dis-moi la vérité si tu veux éviter les coups!

— Il y a moins de dix ans qu’elles vivent ici», précisa le tudi en se prosternant, «à l’issue d’une enquête que j’avais effeétuée il y a trois ans, j’ai découvert leur aspeét originel:

4 4 4 ce sont les esprits de sept araignées. Ces cordages qu’elles crachent de leur nombril sont des fils de toiles d’araignées.»

Fort aise de la réponse, Singet conclut: «A t’en croire, l’affaire n’est pas trop grave. Puisqu’il en est ainsi, tu peux t’en retourner: j’ai les moyens de les vaincre.»

Le tudi se prosterna et s’en fut. Quant à Singet, il sortit du temple, arracha soixante-dix poils à sa queue, souffla dessus de son haleine magique et leur ordonna de se transformer: ils se changèrent en autant de petits Singets. Puis il souffla de la même façon sur sa trique cerclée d’or qui lui obéit en se transformant et se multipliant en soixante-dix fourches qui avaient chacune la forme d’une paire de cornes. Il les distribua aux petits singes, lui-même en prenant une. Se tenant à l’extérieur, ils plongèrent les fourches dans la masse des fils et, y appliquant ensemble toutes leurs forces, au signal donné, brisèrent chacun une corde, chacun enroulant autour de son outil une dizaine de livres de cordages. Ils tirèrent ainsi de l’intérieur sept araignées qui avaient largement la grosseur d’un panier d’osier. Les pattes entravées et la corde au cou, elles répétaient: «Grâce, grâce! »

Les soixante-dix petits singes les maintenaient prisonnières, sans montrer la moindre intention de relâcher leur étreinte.

«Ne les frappez pas», leur dit Singet, «demandez-leur seulement de me rendre le Maître et mes condisciples.»

Les créatures maléfiques crièrent au daoshi: «Maître et frère, renvoyez-leur le moine chinois, sauvez nos vies!»

Celui-ci accourut: «Mes sœurs, je ne peux rien pour vous; je tiens à le dévorer.»

À ces mots, Singet s’emporta: «Si tu ne me rends pas mon maître, tu vas voir en quel état je vais réduire tes sœurs! »

Sacré grand saint! Il fit faire une demi-rotation à la fourche, qui reprit l’aspeét de la trique cerclée d’or, et l’abattit des deux mains sur les sept araignées, qu’il réduisit en bouillie sanguinolente, puis, en deux coups de queue, récupéra ses poils et se jeta seul à la poursuite du daoshi, faisant tournoyer le bâton.

À la vue de ses sœurs battues à mort, le prêtre ne put en supporter davantage et se lança impétueusement à sa rencontre, épée dressée.

L e daoshi découvrait sous les aisselles mille paires d'yeux qui lançaient de terribles rayons d ’or.

La fureur qui animait chacun des adversaires les poussait à déployer tous leurs pouvoirs magiques. Une terrible bataille!

L e monélre fa isa it tournoyer son épée sacrée, le grand saint brandissait sa trique, tout cela à came de T rip ita ka de la cour des Tang; pour lu i les sept filles avaient déjà laissé la vie, hélas!

Ils déployaient maintenant toute leur adresse, savoir-faire et puissance. L e grand saint était d ’une force éclatante, l ’immortelpervers d ’un lourd courage. Leurs mouvements étaient d ’une richesse éblouissante, leurs mains p im rapides qu’un treuil.

Leurs armes s’entrechoquaient à grand bruit som un ciel de sombrts nuages flottants. A mots tranchants, ils manœuvraient à la petfedm.

L e vent hurlant et le sable volant auraient terrorisé loups et tigres, sous un ciel sans étoiles, sur la terre assombrie.

Après avoir soutenu cinquante à soixante assauts contre Singet, le daoshi se sentait les mains molles. Comme ses muscles allaient le lâcher d’un moment à l’autre, il dénoua sa ceinture et laissa tomber sa robe à grand bruit.

«Mon fiston!» ricana Singet, «te mettre à poil ne te servira de rien! »

En fait, en ôtant ses vêtements, le daoshi avait levé ses bras et découvrait sous les aisselles mille paires d’yeux qui lançaient de terribles rayons d’or:

Un épais brouillard jaune sortait de dessom ses aisselles. M illepains d’yeux brûlaient en implacables rayons d’or.

On aurait cru depart et d ’autre des seaux d ’or, des cloches de bronze.

L a puissance de la magie du monstlrueux immortel aveugle le ciel, éclipse le soleil et la lune, enveloppe les gens d ’un souffle desséchant qui h éblouit: le G rand Saint égal au C ie l était captif de ce brouillardjaune aux rayons d’or.

Pris de panique, Singet ne pouvait que tourner en rond à l’ombre de ces rayons implacables, sans pouvoir faire un pas en avant ou en arrière. Il était pris comme dans un seau. La chaleur devenant insupportable, de désespoir, il s’élança vers le haut, se heurtant le crâne contre un rayon qui le renvoya au sol, tête la première, comme l’on plante les oignons! La douleur lui fit porter la main sur le sommet du crâne: il sentit que la peau avait été ramollie et se dit avec anxiété: «Quelle déveine! Cette maudite tête ne tient plus le coup! Elle que ni le sabre ni la hache ne pouvait entamer, com 4 7 ment se fait-il que ces rayons d’or en aient attendri la peau et la chair? Si ça continue, la plaie va s’infedter et je risque d’en garder les séquelles.»

La chaleur redevenait insupportable. Il réfléchit: «Je ne peux ni reculer ni avancer ni sauter: que faire? Ne reite, putain, qu’à creuser par-dessous!»

Sacré grand saint! Il récita une incantation et, d’une secousse, se changea en perce-montagne à écailles, appelé aussi pangolin. Assurément:

Q uatre griffes d ’acier q u i creusent collines et rochers aussi aisément que tas de farine. L e corps couvert d ’écailles, il tranche à travers falaises et crêtes comme s’il coupait de l ’oignon.

Ses yeux ont la fulgurance d ’une paire d ’étoiles, son museau pointu e il p lus puissant que vrille ou lim e à métaux. E n pharmacopée, dit perce-montagne à écailles et, plus communément, pangolin.

Le voilà qui se durcit la tête et se met à forer sous la terre, ne réémergeant qu’une vingtaine de lis plus loin.

Or, les rayons implacables n’avaient qu’une portée d’une dizaine de lis. Singet reprit son asped originel, épuisé, les muscles roides, couvert de courbatures et sans pouvoir retenir les larmes. Il éclata soudain en lamentations: «O maître!

«D epuis que j ’a i embrassé la fo i pour vous suivre, Nous avons poussé vers l ’Ouestl à dure peine, Sans peur du vastle océan qu i se déchaîne.

ESI-ce en un fossé que le sort va nous détruirel»

Le Beau Singe-Roi se désolait ainsi lorsqu’il perçut soudain le bruit de sanglots qui venaient de l’autre côté de la montagne. Il se redressa, s’essuya les yeux et tourna la tête: une femme en grand deuil avançait vers lui, un bol de bouillie froide dans la main gauche, de la monnaie de papier à brûler pour les morts dans l’autre, sanglotant à chaque pas. Singet hocha la tête en soupirant: «Le cas de le dire:

«D es yeux en larmes devant d ’autres yeux en larmes, Un cœur brisé qu i rencontre un autre cœur brisé.

«Je ne sais ce qui arrache des sanglots à cette femme.

Demandons-le-lui. »

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Déjà sur la route, la femme venait à la rencontre du Novice, qui s’inclina:

«Chère bodhisattva, qui pleurez-vous?

— A la suite d’une discussion sur le prix de perches de bambou, mon mari a été empoisonné avec du thé par le supérieur du temple de la Fleur-Jaune», répondit la femme en larmes, «je vais lui brûler cette monnaie de papier en témoignage de mes sentiments conjugaux.»

À ces mots, Singet se mit à verser des larmes, ce qui remplit la femme d’indignation: «Quelle inconscience!

Alors que je me tourmente et désole pour mon mari, tu oses te moquer de moi en pleurant et fronçant les sourcils!

— Calmez votre colère, chère bodhisattva», répliqua le Novice avec une nouvelle inclination, «je suis en fait le premier disciple de Tripitaka, le frère cadet de l’empereur des grands Tang des terres de l’Est, envoyé en mission au paradis de l’Ouest. Comme nous passions près du temple de la Fleur-Jaune, nous y avions laissé le cheval au repos, sans savoir que le supérieur était une créature démoniaque qui avait juré fraternité avec les sept araignées. Elles s’apprêtaient à mettre à mal notre maître dans leur grotte. C’est moi, avec mes condisciples Porcet et Sablet, qui l’avais délivré. Quand elles se sont réfugiées chez lui, elles ont inversé la vérité en lui faisant croire que nous avions de mauvaises intentions. Le daoshi, alors, a terrassé au moyen de thé empoisonné mon maître et ses disciples: tous les quatre, en comptant le cheval, sont tombés entre ses mains. J ’étais le seul à ne pas avoir touché au thé et, lorsque j’ai jeté la tasse, il s’est battu contre moi. Aux cris que nous échangions, les sept araignées ont accouru et m’ont enveloppé de leurs fils, dont je n’ai pu m’échapper que par la force de mes méthodes magiques. Quand j’ai appris du tudileur aspeét véritable, j’ai pu couper les cordages par le procédé de la multiplication du corps, les tirer à moi et les tuer à coups de bâton. Le daoshi a voulu les venger en m’attaquant à l’épée. Au bout d’une soixantaine d’engagements, comme il avait le dessous, il s’est dénudé et m’a enveloppé de rayons d’or que dardaient mille paires d’yeux sous ses aisselles. Toute retraite ainsi coupée, j’ai dû me transformer en pangolin et creuser sous terre. Je me lamentais, quand je vous ai entendue pleurer.

Voilà pourquoi je vous ai interrogée. De vous voir apporter de la monnaie de papier pour votre mari m’a rappelé que je n’avais rien à offrir à mon défunt maître. T elle elt la raison 4 4 9

de mon accablement et de ma tristesse. Comment oserais-je me moquer de vous! »

La femme posa le bol et la monnaie des morts pour saluer le Novice: «Ne m’en veuillez pas: j’ignorais que vous étiez aussi sa viétime. Il me semble, à ce que vous m’avez raconté, que vous ne savez pas qui est en réalité ce daoshi. C’eft le seigneur démon aux Mille-Yeux, que l’on appelle aussi monstre aux Yeux-Multiples. Vous disposez assurément d’immenses pouvoirs magiques pour avoir su lui échapper en vous transformant et soutenir un si long combat; vous ne sauriez néanmoins vous en approcher. Je vais vous expliquer comment inviter une sainte personne capable de briser ces rayons implacables et de terrasser le daoshi. »

A ces mots, Singet se hâta de la saluer: «Chère bodhisattva, puisque vous connaissez ses antécédents, veuillez prendre la peine de m’éclairer. Dites-moi qui est cette sainte personne, que j’aille la solliciter afin de sauver mon maître de cette épreuve et venger votre mari.

— Si je vous le révèle et que vous y alliez, elle soumettra le daoshi et ne pourra que me venger. Sauver votre maître, je crains qu’elle ne sache le faire.

— Pourquoi pas?

— Le poison de ce gaillard est des plus violents: en trois jours la personne ainsi abattue serait atteinte jusqu’à la moelle des os. Le temps de l’aller-retour, il serait trop tard, j’en ai peur. Voilà pourquoi il ne sera plus possible de le sauver.

— Je sais voyager: peu importe la distance. Mille lis ne me prendraient pas plus d’une demi-journée.

— Dans ce cas, écoutez-moi: d’ici jusque là-bas, il faut compter mille lis. Il y a une montagne appelée des Nuages Pourpres, où se trouve la grotte des Mille-Fleurs. Là réside une sainte personne qui se nomme Vairamhha, mère Pilan. Elle saura mettre cette créature à la raison.

— De quel côté se trouve cette montagne? Dans quelle direélion aller?»

La femme la montra du doigt: «C’est droit au sud!»

Le temps de tourner la tête: elle avait disparu!

Le Novice se mit précipitamment dans la position de la prière: «Quel bodhmttva êtes-vous? Le travail de forage m’a si bien tourné la tête que j’ai été incapable de vous reconnaître. Je vous en conjure, laissez-moi votre nom, que je puisse vous remercier!»

Il entendit une voix descendre du milieu des airs:

«Grand saint, c’est moi.»

Singet leva la tête en toute hâte: c’était la mère du mont Li. Il la rejoignit pour la remercier: «D’où veniez-vous m’instruire?

— Je revenais de l’assemblée de l’arbre dragon-fleur lorsque j’ai appris que ton maître était en difficulté. J’ai pris l’apparence d’une pieuse femme et le prétexte du décès de son mari pour lui sauver la vie. Dépêche-toi d’aller la chercher, mais ne lui dis pas que c’est moi qui t’envoie. C’est une personne difficile, encline à blâmer autrui.»

Singet lui exprima sa gratitude, prit congé et, d’une culbute dans les nuages, atteignit le sommet du mont aux Nuages-Pourpres. Il aperçut la grotte aux Mille-Fleurs:

Des pins bleus masquaient le superbe paysage, des cyprès turquoise environnaient la résidence de l ’immortelle. Des saules verts débordaient sur le sentier de montagne, des fleurs rares remplissaient les anfractuosités. L'odorante orchidée entourait la maison de pierre, l ’herbe parfumée se reflétait au coin de la falaise.

Dans le ruisseau coule une eau émeraude, les nuages scellent le vide du vieil arbre. Dans le pépiement assourdissant des oiseaux, le cerf discret avance à pas lents. Sous la parade des troncs élancés des bambous, les pruniers déploient leurs feuilles une à une.

L e corbeaufrileux perche sur l ’arbre mort. D éjà gazouille l ’oiseau du printem ps au sommet du buisson.

L e blé d ’été s ’étend sur les vastles champs, le paddy d ’automne couvre le sol. L es quatre saisons se succèdent sans chute de feuilles, toute l’année s ’épanouissent les fleurs.

Une atmosphère enchanteresse monte au firm am ent et, sans cesse, des nuées de bon augure vont rejoindre le vide suprême.

Tandis qu’il avançait, soulevé par la joie, à chaque étape, à chaque seétion, Singet ne se lassait pas de contempler le speètacle sans fin du paysage qui se déroulait sous ses yeux. Mais plus il progressait, plus la solitude lui paraissait grande: personne en vue, dans un silence si complet que l’on n’entendait pas plus le chien que le coq.

«La sainte personne ne doit pas être chez elle», se disait-il.

Il fit quelques lis de plus et vit enfin une nonne assise sur un lit. Voyez de quoi elle avait l’air:

'Livre XV, chapitre lxxiii

4 5 i

Bonnet de brocart à cinq fleurs sur la tête,

E lle était vêtue d ’une robe tissée d’or,

A u x pieds chaussures pointues à bout de phénix, A la taille ceinture à double rang.

Son visage vieux comme l ’automne givré

N ’empêchait le charme d ’une voix d ’hirondelle.

Eam ilière de la Loi des trois véhicules,

E ’elprit nourri des quatre saintes véritésï, E lle avait compris la vacuité du vide,

E t s'était forgé vagabonde liberté.

C ’était le bouddha de la grotte aux M ille-Fleurs, A u nom éminent de Vairam bha bodhisattva.

Singet s’approcha et lui cria sans s’arrêter: «Vairambha bodhisattva, je vous salue! »

La bodhisattva descendit aussitôt de sa couche, joignit les paumes et lui rendit son salut: «Pardonne-moi de n’être venue t’accueillir, grand saint. D’où viens-tu?

— Comment m’avez-vous reconnu?

— L’année où tu avais provoqué de graves désordres au paradis, ton signalement a circulé partout. Qui ne te connaît?

— En effet, le bruit de vos bonnes allions ne quitte votre porte, mais celui des mauvaises se répand à mille lieues! Ainsi, vous ignorez, je parie, ma conversion à la doctrine du Bouddha.

— Depuis quand? Félicitations!

— J ’ai pu récemment échapper à mon sort en assurant la proteétion du Maître, le moine chinois, dans sa quête des Écritures au paradis de l’Oueit. Mais il a rencontré le prêtre du temple de la Fleur-Jaune, qui l’a empoisonné avec du thé. J ’ai attaqué le daoshi, qui m’a enveloppé de ses rayons d’or. Je n’ai pu lui échapper qu’en usant de ma puissance magique. Il paraît que vous pouvez détruire ces rayons: je suis venu vous prier de m’aider.

— Qui te l’a dit? Depuis que je me suis rendue à la fête de l’Ullambana il y a trois cents ans, je ne suis pas sortie. Je vis cachée, personne ne sait mon nom. Comment le connais-tu?

— Je suis un gredin du sous-sol, capable de s’informer de tout, où que ce soit.

— C’eit bon. Je ne devrais pas y aller, mais puisque tu me fais l’honneur de cette visite, je ne saurais laisser périr la bonne cause de cette quête des Écritures: je te suis.»

Singet lui exprima sa reconnaisance et lui dit:

«Pardonnez mon ignorance et ma désinvolture, mais je me demande quelle arme vous emportez.

— J ’ai une aiguille à broder qui saura briser le gaillard.

— Madame! » ne put s’empêcher de s’exclamer Singet, «vous me faites perdre mon temps! Pour une seule aiguille à broder, je n’aurais pas dû vous déranger. J ’aurais moimême pu vous en procurer une tonne!

— Mais tes aiguilles sont en métal et rien d’autre: elles ne seraient d’aucune utilité. La mienne n’est ni de fer ni d’acier ni d’or: c’est mon fils qui l’a forgée dans l’œil du soleil.

— Qui est votre honorable fils?

— C’est le mandarin de la constellation de la Pléiade.»

Singet n’en revenait pas. Ils furent bientôt en vue des rayons d’or.

«C’est là que se trouve le temple de la Fleur-Jaune», dit-il en se retournant vers Vairambha. Elle tira du col de sa robe une aiguille à broder pas plus grosse qu’un poil de sourcil, d’à peine un demi-pouce de long, la roula entre ses doigts et la jeta en l’air. Un instant plus tard, les rayons d’or se brisaient dans un brusque claquement.

«Merveilleux, bodhisattva, merveilleux!» s’extasia Singet, «retrouvons l’aiguille, retrouvons-la!»

Vairambha lui tendit sa paume ouverte: «N’était-elle pas ici?»

Singet descendit avec elle de son nuage, entra dans le temple et trouva le iaoshi les yeux fermés, incapable de bouger.

«Maudite créature, tu simules l’aveugle!» lui lança Singet. Il sortit de son oreille la trique et l’aurait frappé, si Vairambha ne l’avait retenu:

«Ne le tue pas. Tu ferais mieux d’aller voir ton maître.»

Le Novice courut vers la salle de réception et y trouva les trois hommes gisant par terre, de l’écume aux lèvres. Il fondit en larmes:

«Que faire, que faire maintenant?

— Ne te désole point», lui répondit la bodhisattva, «Puisque je suis sortie aujourd’hui, autant accumuler les mérites: je te fais cadeau de trois pilules du contrepoison que j’ai sur moi.»

Singet se tourna vers elle, suppliant. Elle tira de sa manche un sac de papier déchiré, en sortit trois pilules rouges qu’elle tendit à Singet, et l’invita à les leur fourrer dans la bouche, ce qu’il fit en leur desserrant les dents.

L’instant d’après, lorsque la drogue fut passée dans 1’estomac, ils se mirent tous à vomir, recrachant le poison et reprenant vie.

Porcet fut le premier à se relever: «Je me sens abruti à mort!»

Tripitaka et Sablet se réveillèrent à leur tour: «La tête nous tourne!

— Vous avez été empoisonnés par le thé», leur expliqua Singet, «heureusement que la bodhùattva Vairambha s’est portée à votre secours. Venez vite la remercier!»

Tripitaka s’inclina, mit ordre à ses vêtements et lui exprima sa gratitude.

«Où est passé ce prêtre, frangin?» demanda Porcet à Singet, «j’aimerais lui demander pourquoi il nous a fait un coup pareil.»

Le Novice lui raconta ses démêlés avec les araignées.

«Mais, si le gars les considère comme ses sœurs, c’est qu’il est lui aussi un monstre! s’exclama avec indignation Porcet.

— Il se tient là-bas devant le bâtiment, faisant l’aveugle», précisa Singet en le montrant du doigt.

Porcet se saisit de son râteau, mais fut, lui aussi, retenu par Vairambha:

«Amiral des Roseaux-Célestes, calme ta colère. Le grand saint sait que je n’ai personne dans ma résidence: je l’emmène pour qu’il me serve de portier.

— A votre obéissance, puisque nous devons tout à votre haute vertu», répondit Singet, «mais ne pourriezvous pas lui demander de reprendre son aspeâ originel?

Nous aimerions voir...

— Rien de plus facile.»

Elle s’avança aussitôt. Il lui suffit de pointer sa main pour que le daoshi s’effondrât dans la poussière et réapparût sous sa forme première, celle d’une énorme scolopendre de sept pieds de long. Vairambha la souleva de son petit doigt et, montée sur un nuage, s’en retourna d’une traite vers la grotte aux Mille-Fleurs.

Porcet restait la tête levée: «Elle est terrible, notre bonne mère! Comment a-t-elle fait pour venir à bout de cette horrible créature?»

Singet se mit à rire: «Je lui avais demandé de quelle 4 5 4 arme elle disposait: elle m’avait répondu: “Une aiguille à broder que mon fils a forgée dans l’œil du soleil!” Et quand je lui ai posé la question, elle m’a révélé que ce fils était la constellation de la Pléiade. Il me revient que la Pléiade est un coq. J ’en conclus que la vieille mère est une poule, et il n’y a pas plus redoutable qu’une poule pour une scolopendre. Voilà pourquoi elle a su vaincre le millepattes.»

À ce discours, Tripitaka se confondit en prosternations.

«Préparez-vous à partir, mes disciples», ordonna-t-il.

Sablet trouva à l’intérieur du riz et de quoi préparer un repas végétarien qui permit à chacun de se sentir rassasié.

Puis, tirant le cheval et portant les bagages, il invita le Maître à sortir du temple.

Singet mit le feu dans les cuisines, de sorte qu’en un instant l’établissement fut réduit en cendres. Ceci fait, il déguerpit à grandes enjambées.

A in si, grâce à Vairam bha, il eut la vie sauve, T a nature de Bouddha libérée de ce monstlre.

En fin de compte, que pouvait-il encore leur advenir?

Vous le saurez en écoutant la séance qui vient.