Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre74

074 OÙ LONGUEVIE INFORME DE LA FÉROCITÉ DES DÉMONS EN CHEF, ET SINGET DÉMONTRE SES CAPACITÉS DANS L’ART DE SE TRANSFORMER.

Ém otions et désirs ont même origine,

C a r il est naturel que ceux-ci vous dominent.

Des monastlères telle est l ’instrultion:

M éditer, c’est briser les désirs et passions.

I l y fa u t persévérance et fermeté,

Sans le moindre grain de poussière, briller

Comme au ciel la lune immaculée.

Progresse sans erreur: le travail achevé

Te conduira au grand éveil d ’immortalité.

Le récit nous a exposé comment Tripitaka et ses disA ces mots, Tripitaka devint paie d'ejfroi. L e terrain était inégal et il ne se sentait p as en confiance sur la selle, si bien qu'il tomba brutalement du cheval 4 5 6

ciples réussirent à s’évader de la nasse des désirs et de la geôle des passions. Lâchant la bride au cheval, ils poursuivirent leur route vers l’Ouest. Ils avaient longtemps marché: l’été touchait à sa fin, l’automne revenait. Une fraîcheur nouvelle pénétrait le corps des voyageurs.

L a chaleur exsangue s’en va en giboulées

Sous la feuille alarmée du Slerculier'.

L es lucioles suivent le sentier du soir,

L e grillon chante sous un brillant m iroir.

L ’hélianthe jaune se m ire à la rosée,

L e sable se couvre de rouges renouées.

Saules et roseaux sont les prem iers flétris

A lo rs que chante la cigale transie.

Tripitaka avançait tranquillement, lorsque soudain se dressa devant ses yeux une haute montagne dont le sommet s’enfonçait dans la voûte azurée: à toucher les étoiles et cacher le soleil, vraiment! Effrayé au plus profond de lui-même, le Vénérable appela Conscient-de-la-Vacuité:

«Vois cette montagne devant nous, d’une hauteur vertigineuse: je me demande s’il existe une route pour la franchir.

— Que dites-vous là, maître! » répliqua en riant Singet, « il n ’est haute montagne sans chemin de campagne, ni rivière profonde sans le passeur de l ’onde: cela s’est toujours dit. Rien n’eit infranchissable: allez de l’avant sans inquiétude.»

Rasséréné, le visage illuminé d’un sourire, le Vénérable leva sa cravache et galopa d’une traite jusqu’à une falaise élevée.

A peine avaient-ils parcouru quelques lis qu’ils aperçurent un vieil homme dont la blanche chevelure emmêlée flottait au vent qui agitait les fils d’argent de ses favoris clairsemés. Il portait un rosaire au cou et s’appuyait sur une canne au pommeau en forme de tête de dragon. Debout en haut de la pente, il leur cria de loin:

«Vénérable qui poussez vers l’Ouest, arrêtez votre monture et tirez sur les rênes! Il y a dans cette montagne une bande de démons pervers qui en ont dévoré tous les êtres humains. Vous ne devez pas aller plus avant!»

À ces mots, Tripitaka devint pâle d’effroi. Le terrain était inégal et il ne se sentait pas en confiance sur la selle, si bien qu’il tomba brutalement du cheval, et, incapable de se relever, resta étendu dans l’herbe en gémissant.

Singet s’approcha et lui tendit la main: «N ’ayez pas peur, je suis là!

— N’as-tu pas entendu le vieillard au sommet de la falaise? Il nous informe qu’une bande d’ogres dévore dans cette montagne tout être humain. Qui oserait aller lui demander des précisions?

— Restez assis par terre: je vais m’y employer.

— Ta laideur et ton langage grossier risquent de l’offusquer: tu n’en obtiendras rien.»

Singet se mit à rire: «Je vais me rendre un peu plus élégant pour lui poser la question.

— Laisse-moi te regarder quand tu l’auras fait.»

Sacré grand saint! Il fit une passe et, d’une secousse, se changea en moinillon coquet, aux yeux clairs et traits réguliers, aux gestes d’une parfaite civilité et au langage châtié. Il secoua sa robe de brocart et, s’avançant à grands pas, se tourna vers le moine chinois: «Maître, que pensezvous de ma transformation?

— Excellent! s’exclama Tripitaka, fort aise, après examen.

— Evidemment!» grogna Porcet, dépité, «mais en comparaison, où nous met-il? J’aurais beau rouler ma bosse deux ou trois ans de plus, jamais je n’arriverais à devenir aussi séduisant.»

Sacré grand saint! Il s’éloigna pour se retrouver d’une traite devant le vieil homme.

«L’humble moine que voici vous salue, noble grandpère», dit-il en s’inclinant.

A son air distingué, jeune et frêle, le vieillard, ne sachant trop quelle contenance adopter, lui rendit le salut, lui tapota la tête et lui demanda avec un petit rire: «D’où viens-tu, mon petit moinillon?

— Nous venons de chez les grands Tang des terres de l’Est, en quête des Écritures auprès du Bouddha au paradis de l’Ouest. Nous venons de vous entendre nous annoncer la présence de démons. Mon maître, trop peureux pour venir lui-même, m’envoie vous poser la question: quelles sont donc ces créatures qui ont l’audace de nous barrer le chemin? Auriez-vous l’amabilité de me faire part de tous les détails, de façon à me permettre de les dégrader et exiler.

— Jeunesse ne se rend compte de rien!» s’exclama en riant le vieil homme, «les paroles ne seront d’aucun 4 5 8

secours: ces démons disposent d’immenses pouvoirs magiques. Comment peux-tu avoir la prétention de les envoyer promener!

— A croire que vous cherchez à les protéger et que vous êtes de leurs parents, amis ou voisins! Sinon, pourquoi vanter leur savoir et grandir leur prestige?» répliqua Singet avec le sourire, «pourquoi refuser de déballer tout ce que vous savez sur leurs antécédents?

— Féroce à quel point?

— Un message de ces monstres au mont des Vautours et les cinq cents arhaP se précipiteraient pour venir les accueillir; un billet au palais du ciel et les onze grands luminaires se hâteraient de leur présenter chacun ses hommages. Les dragons des quatre océans sont de leurs amis et les immortels des huit grottes les fréquentent assidûment. Les dix juges des Enfers les traitent en frères. Les divinités des murs et fossés, celles des sanétuaires locaux, les considèrent comme leurs meilleurs amis. »

Le grand saint ne put retenir de grands éclats de rire, tandis qu’il empoignait le vieillard: «Ne m’en parlez pas!

Que ces monstres soient les frères ou amis de mes jeunes collègues ou de mes petits gars, il n’y a pas de quoi en faire un plat! S’ils savaient que je suis là, ils déguerpiraient dans la nuit!

— Tu dis n’importe quoi, petit moinillon! Ces saintes divinités, tes collègues ou tes serviteurs? Blasphème!

— Pour ne rien vous cacher», reprit Singet en riant, «j’habitais la grotte du Rideau-Torrentiel du mont de Fleurs et Fruits au pays de Aolai; je réponds au nom de Singet et au prénom de Conscient-de-la-Vacuité. J’ai été monstre aussi en ce temps-là et j’ai accompli de grands exploits. Comme j’avais réuni les démons à un banquet et m’étais endormi après avoir bu quelques coupes de trop, j’ai vu deux hommes m’emmener à une convocation du tribunal infernal. Sur le moment, j’étais tellement en 4 5 9

colère que j’ai frappé de ma trique cerclée d’or le juge. Le roi Yama en est tombé de saisissement et j’ai failli mettre en pièces le service du Filet de la forêt des apparences. Les juges terrifiés, tous les dix, ont cherché un papier et produit leurs signatures, promettant de se considérer comme mes jeunes collègues et serviteurs si je leur épargnais la baétonnade.

— Amitâbha Bouddha! Elle bat tout, celle-là: à en raconter de pareilles, tu ne grandiras plus, moinillon!

— Cher monsieur, je suis bien assez grand.

— Quel âge as-tu?

— Devine.

— Sept ou huit ans au plus.

— Dix mille fois plus!» rétorqua en riant Singet, «je peux vous montrer mon ancien visage, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

— Comment peux-tu avoir un autre visage?

— J ’en ai soixante-douze, en vérité.»

Comme le grand-père continuait à le questionner sans se rendre compte de rien, Singet se passa la main sur la figure et reprit aussitôt son aspeét premier: avec les dents qui lui sortaient de la bouche, les fesses toutes rouges, une jupette de peau de tigre à la taille et la trique cerclée d’or en main, debout au pied de la falaise, il était la vivante image du duc du Tonnerre.

De saisissement, le vieux était devenu livide; ses jambes ne le portaient plus: il s’effondra avec un bruit sourd, se releva et retomba.

«Ne vous laissez point aller à cette vaine frayeur», lui dit Singet. «Nous sommes laids, mais gentils. N’ayez crainte!

Nous vous sommes reconnaissants de la bonne intention qui vous anime en nous prévenant de la présence de monstres. Combien y en a-t-il, en fait? Prenez la peine de vous expliquer. Soyez-en remercié.»

Le vieux tremblait de tous ses membres, incapable de proférer la moindre parole. Il ne répondit pas, à croire qu’il était sourd et muet.

Comme il ne disait mot, Singet lui tourna le dos et redescendit auprès de Tripitaka.

«Te voilà, Conscient-de-la-Vacuité!» lui dit le Vénérable, «que t’a-t-il répondu?

— Ce n’est rien de grave, rien du tout!» répliqua en riant Singet, «il y a une bande de monstres du côté du 46 0

paradis de POuest, c’est vrai, mais les gens d’ici sont des poltrons qui s’en inquiètent beaucoup trop. Ça ne vaut pas la peine d’en parler, je suis là!

— Tu aurais pu tout de même lui demander le nom de cette montagne, le nombre de créatures démoniaques, quelles en sont les grottes, par où passe la route vers le monastère du Coup-de-Tonnerre.

— Maître!» intervint Porcet, «ne m’en veuillez pas de le dire: s’il s’agissait d’une compétition en transformations, de jouer à cache-cache ou de faire des farces, nous ne ferions pas le poids contre le disciple aîné, même en s’y mettant à quatre ou cinq. Mais pour le sérieux, une colonne entière de Singets ne me vaut pas.

— C’est vrai», reconnut Tripitaka, «tu es plus solide.

— Lui se contente de passer la tête sans se soucier de la queue, pose deux questions sans chercher à en savoir davantage, et revient en courant tout guilleret. Laissezmoi aller lui demander ce qu’il en est exadement.

— Fais attention, Conscient-de-ses-Capacités! »

Le brave idiot! Il glissa son râteau à la ceinture, reftifia sa tenue et grimpa la pente; il affeda un air important avant de s’adresser au vieux: «Salut, grand-père!»

Celui-ci, voyant Singet s’éloigner, s’était remis sur ses pieds et, encore tout tremblant, s’apprêtait à repartir, appuyé sur sa canne, lorsque la vue de Porcet lui flanqua une frayeur pire encore: «Mes aïeux! Quels cauchemars ai-je donc fait cette nuit pour rencontrer d’aussi horribles créatures! Le moine de tout à l’heure, pour être laid, était laid, mais il avait quelque chose d’humain, pour un tiers... Mais celui-là, avec son groin en forme de pilon, ses oreilles en éventail de feuilles de roseau, son visage en plaque de fer-blanc et ses poils dans le cou, il n’a plus rien d’humain!

— Vous m’avez l’air de bien méchante humeur pour juger ainsi les gens», se moqua Porcet, «laid, je le suis, mais ayez la patience de mieux me regarder: dans un moment vous me trouverez beau.»

A l’entendre user du langage des hommes, le vieux ne put qu’ouvrir la bouche pour lui demander: «D ’où vienstu?

— Je suis le second disciple du moine chinois et porte en religion les noms de Huit-Défenses et Conscient-deses-Capacités. Celui qui vous a questionné précédement L iv r e XV, chapitre l x x i v

est mon condisciple aîné, le Novice, Conscient-de-la Vacuité. Le Maître lui a reproché de vous avoir agressé sans s’être renseigné sur la situation réelle-, c’eêt pourquoi il m’a dépêché auprès de vous pour vous saluer et vous poser quelques questions: quelle est cette montagne, comment s’appelle la grotte, quels monstres y résident, de quel côté passe la grand-route qui va vers l’Ouest? Merci de bien vouloir vous donner la peine de nous fournir ces quelques indications.

— C’est sérieux?

— Je n’ai jamais dit le moindre mensonge dans ma vie.

— J ’espère que tu n’es pas comme le moine de tout à l’heure, qui m’a tissé une belle pelote de fariboles.

— Je ne lui ressemble en rien.»

Le vieux, calé sur sa canne, répondit à Porcet: «Cette montagne e£t la chaîne du Chameau-Lion, qui s’étend sur huit cents lis. Au milieu, se trouve la grotte du Chameau Lion, dans laquelle habitent trois démons en chef.

— Peuh!» rétorqua Porcet, «le vieux se fait un monde de pas grand-chose! Pour trois malheureux démons, se donner la peine de se fatiguer à venir nous avertir!

— Ils ne vous font pas peur?

— Pour ne rien vous celer, mon condisciple aîné en abattra un de sa trique, je tuerai l’autre d’un coup de râteau.

Nous avons un dernier condisciple qui réglera le compte du troisième de son bâton à terrasser les monstres. Les trois créatures éliminées, notre maître passera: rien de plus facile.

— Ce moine n’a aucune idée de la gravité de la situation!» s’esclaffa le vieillard, «ces démons en chef disposent d’immenses pouvoirs magiques. Ils ont sous leurs ordres cinq mille petits monstres sur le versant nord, autant sur le versant sud, dix mille dans le seéteur est et dix mille autres dans le seéteur ouest, sans compter les quatre ou cinq mille qui patrouillent et les dix mille qui gardent l’entrée de la grotte. Il faut ajouter ceux qui font du feu et ramassent du bois: au total quarante-sept à quarante-huit mille individus, chacun porteur d’une plaque à son nom, et tous ne se nourrissant que d’êtres humains.»

A ce discours, l’idiot se mit à trembler et revint en courant auprès du moine chinois. Au lieu de lui rapporter la réponse, il posa le râteau et s’accroupit pour se soulager.

« Qu’est-ce que tu fabriques dans cette position au lieu de parler? lui cria Singet.

— Je chie de peur», répondit Porcet, «inutile d’en dire plus! Dispersons-nous avant qu’il ne soit trop tard!

— L’indécrottable idiot! Je ne me suis pas alarmé quand je l’ai interrogé, mais toi, à peine lui as-tu posé deux questions que te voilà dans une panique à en perdre l’esprit!

— Qu’en est-il en fin de compte? coupa Tripitaka.

— Le vieux m’a dit que la montagne s’appelait Chameau-Lion et s’étendait sur huit cents lis», répondit Porcet, «que dans la grotte du même nom, au milieu, habitent trois monstres qui disposent de quarante-huit mille petits anthropophages. Si nous y mettons les pieds, ils nous dévoreront. Pas question d’y aller!

— Que faire, Conscient-de-la-Vacuité?» s’exclama Tripitaka tremblant, les cheveux dressés sur la tête.

Singet se contenta de rire: «Rassurez-vous, maître! Ce n’est rien de bien grave. Il eêt possible qu’il y ait quelques monstres dans le coin, mais les gens d’ici sont si peureux qu’ils en ont démesurément exagéré le nombre et l’importance. Je suis là!

— Qu’est-ce que tu nous racontes, frangin!» objeéta Porcet, «je ne suis pas comme toi: je lui ai posé des questions précises; il ne s’agit pas de rumeurs sans fondement. Monts et vallées sont pleins de créatures maléfiques. Comment avancer?

— Bougre d’idiot!» ricana Singet, «il ne faut pas s’alarmer pour un rien! Si la montagne en e£t pleine, il me suffit de manier la trique le long de la route. Accordez-moi la moitié d’une nuit: il n’en restera plus.

— Trêve de vantardises éhontées! Rien que pour l’appel d’une troupe aussi nombreuse, il faudrait sept ou huit jours. Comment pourrais-tu les exterminer tous?

— Comment crois-tu que je vais les battre?

— Tu aurais beau les renverser, les ligoter ou les immobiliser magiquement, tu n’arriverais pas à les exterminer assez vite.

— Nul besoin de les attraper et de les lier: je donne une secousse à cette trique et lui commande de grandir.

Elle atteindra une longueur de quarante toises. Une rotation et je lui ordonne de grossir: elle aura une circonférence de huit toises. En l’abattant au sud des montagnes, j’en écraserai cinq mille d’un coup, au nord, le même nombre. Ainsi de suite à l’est et à l’ouest: bref, je réduirai en chair à pâté les quarante à cinquante mille...

— Frangin, si tu les écrasais comme avec un rouleau à préparer la pâte à nouilles, tu en aurais fini deux heures avant minuit!

— Maître!» intervint Sablet, qui se tenait de côté en souriant, «puisque notre condisciple aîné possède de si vaétes pouvoirs, il n’y a rien à craindre. Veuillez remonter sur le cheval et partons! »

À les entendre ainsi discuter de leurs capacités, Tripitaka n’avait d’autre choix que de chercher à se rassurer et d’enfourcher sa monture.

Ils s’aperçurent alors que le vieux avait disparu.

« C’elt donc un monstre qui a cherché délibérément à nous effrayer, conclut Sablet.

— Pas de jugement hâtif», répliqua Singet, «attends que j’aille voir.»

Sacré grand saint! Il sauta sur la hauteur et scruta les quatre coins de l’horizon sans découvrir la moindre trace, mais, se retournant brusquement, il remarqua l’éclat de nuées colorées au milieu des airs. Se lançant aussitôt à leur poursuite, il reconnut l’astre blanc du Métal, la planète Vénus.

L’ayant rejoint, il le saisit par la main et l’apostropha sans façon par son petit nom: «Li Longuevie, Longuevie Li! Tu es infed! Si tu avais quelque chose à me dire, pourquoi ne l’avoir fait en face? Avais-tu besoin de te déguiser et de me mystifier?

— Grand saint, pardonne-moi de ne pas t’en avoir informé plus tôt», répondit l’astre avec un salut précipité, «ces démons disposent en effet d’immenses pouvoirs et d’une vertigineuse puissance. Vous ne parviendrez à passer que si tu sais user d’astuce et de tes capacités de transformation. La moindre erreur ou négligence, et il vous sera vraiment difficile d’aller plus loin.

— Merci, très touché! Si le passage es! si difficile, ne pourrais-tu pas monter là-haut en toucher un mot à l’empereur de Jade pour qu’il envoie à ma rescousse des troupes célestes?

— Ce que tu voudras! Cent mille sur simple demande verbale. »

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Singet prit congé de la planète, redescendit sur un nuage et mit Tripitaka au courant: «Le vieux de tout à l’heure était l'astre du Métal venu nous mettre en garde.

— Disciple», répliqua Tripitaka en joignant les paumes, «va vite le rattraper et lui demander s’il n’y aurait pas un autre chemin par où nous pourrions passer.

— Il n’y a pas de détour possible. Il y a déjà huit cents lis de montagnes à traverser. Imaginez la longueur du chemin pour en faire le tour! C’est impossible.»

Tripitaka ne put se retenir de fondre en larmes: «Comment surmonter pareille difficulté et parvenir auprès du Bouddha?

— Ne pleurez pas! Ne pleurez pas! Il n’y a que les ballots qui pleurent. Il a sûrement exagéré pour nous inciter à rester attentifs et vigilants. Un homme prévenu en vaut deux, comme l’on dit. Descendez du cheval et asseyez-vous ici.

— De quoi peut-on encore discuter? intervint Porcet.

— Il n’y a pas à discuter», répliqua Singet, «reste ici sur tes gardes à protéger le Maître. Sablet surveillera les bagages et le cheval. Attendez d’abord que je sois monté sur la crête m’informer du nombre de petits monstres aux alentours. J’en ferai prisonnier un pour en tirer des informations détaillées et lui ferai établir une liste nominative à signer, les engageant tous, avec instructions de tenir fermée l’entrée de la grotte et interdiction d’obstruer la route.

J ’inviterai alors le Maître à passer discrètement et tranquillement. Vous verrez de quoi je suis capable!

— Attention, fais très attention! lui répétait Sablet.

— Ce genre de recommandation est inutile», rétorqua en riant le Novice, «cette fois j’ouvrirai un passage, serait-ce le vaste océan de l’Est, serait-ce montagne cuirassée d’acier!»

Sacré grand saint! En une culbute dans les nuages, il sauta dans un sifflement jusqu’au sommet de la montagne.

S’accrochant aux lianes, écartant les ronces, il la découvrit d’un tel calme, sans la moindre présence humaine, qu’il se murmura, dépité: «J’ai eu tort! Je n’aurais pas dû laisser repartir le vieux de l’astre du Métal. Il n’a cherché qu’à nous effrayer. Pas le moindre monstre par ici: sinon, on les verrait jouer et sauter dans le vent, agiter leurs lances et leurs bâtons, se livrer à des exercices militaires. Pas un seul en vue!...»

'Livre XV, chapitre l k s.iv

Il se livrait à ces réflexions lorsque tout à coup lui parvint, venant de l’autre côté de la montagne, le bruit du claquement de cliquettes et du tintement de clochettes. Il se retourna et aperçut un petit monstre qui portait à l’épaule un fanion marqué du caraétère Orare\ à sa taille pendait une clochette, cognant, tandis qu’il marchait en direétion du sud, les cliquettes qu’il avait à la main. À y regarder de plus près, sa taille devait bien atteindre douze pieds! «Ce doit être un agent de liaison», se dit Singet avec un rire intérieur, «je présume qu’il convoie des documents et délivre des messages. Rapprochons-nous pour écouter ce qu’il peut se raconter!»

Sacré grand saint! Il fit une passe, récita une incantation et, d’une secousse, se transforma en mouche qui alla se poser doucement sur le chapeau du soldat. Il suffisait à Singet de prêter l’oreille, car tout en marchant sur la grand-route, claquant ses cliquettes et sonnant sa clochette, le monstre marmonnait: «Nous autres qui patrouillons la montagne, devons rester vigilants et surtout nous tenir sur nos gardes contre le Novice Singet qui sait même se changer en mouche...»

Stupéfait, Singet se demandait si son subterfuge était découvert: «Sinon», se disait-t-il, «comment connaît-il mon nom et sait-il que je me suis transformé en mouche?»

En fait, le monstre ne s’était aperçu de rien. Il se répétait les instruélions de ses chefs, basées sur la rumeur.

Singet l’ignorait et, dans la crainte d’être découvert, s’apprêtait à le tuer de sa trique. Il se ravisa en songeant:

«Je me souviens qu’interrogé par Porcet, 1’astre du Métal lui a parlé de trois chefs et quarante-sept à quarante-huit mille monstres. S’ils sont tous comme lui, quelques dizaines de milliers de plus ne seraient pas une affaire.

Mais j’ignore ce dont sont capables les chefs. Interrogeons-le d’abord! Il sera toujours temps de passer à l’aétion. »

Sacré grand saint! Vous vous demandez comment il allait le questionner? Il sauta du chapeau au sommet d’un arbre, laissa le messager faire quelques pas et, d’une virevolte, se changea en un autre petit monstre, claquant des cliquettes, sonnant des clochettes, fanion à l’épaule, habillé comme lui, mais plus grand de quatre à cinq pouces. Le faux rattrapa le vrai en se récitant les mêmes instruélions et l’interpella: «Attends-moi!

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— D’où viens-tu?

— Mon brave! On ne reconnaît plus ses confrères?

— Tu n’es pas de mes confrères.

— Comment cela, je n’en serais pas! Regarde mieux!

— Visage inconnu: le reconnaître? Impossible!

— Ah! Je comprends pourquoi mon visage ne t’est pas familier. Je suis de ceux qui s’occupent du feu. Tu ne m’as pas vu souvent.

— Mais non, mais non! Aucun de mes copains qui travaillent aux cuisines n’ont cette gueule pointue.»

«J’ai dû me faire la bouche un peu trop en avant», se dit Singet. Il baissa aussitôt la tête, se frotta les lèvres avec la main en pensant: «Que ma bouche ne soit plus en pointe! » Et ainsi fut fait.

«T’avais la gueule pointue à l’instant: il te suffit de la frotter? C’est louche. Tu n’es pas de chez nous. Je ne t’ai jamais vu. C’est des plus suspeéts. La discipline instaurée par nos chefs est des plus Strides: ceux qui travaillent aux cuisines, restent à leurs fourneaux; ceux qui parcourent la montagne, ne s’occupent que de patrouilles. Au bout du compte, on n’a pas pu te demander à la fois de t’occuper du feu et de patrouiller à travers la montagne! »

Malin comme il l’était, Singet trouva sur-le-champ une repartie: «Ce que tu ignores, c’est qu’en me voyant faire si bien mon travail aux cuisines, le roi m’a promu au rang de patrouilleur.

— C’est bon. Nos patrouilles sont formées de seftions de quarante hommes, à raison de dix seétions comprenant quatre cents hommes qui ont chacun leur nom, leur âge et leur signalement. Pour éviter toute confusion dans les rangs et faciliter l’appel, nos chefs nous ont attribué à chacun une plaque de reconnaissance. Tu as la tienne?»

Singet avait pris l’asped du monstre en se fiant à ce qu’il voyait et entendait. Comme il n’avait pas remarqué la plaque, il n’en portait aucune sur lui. Mais plutôt que d’avouer qu’il n’en avait pas, notre sacré grand saint répondit avec aplomb: «Comment cela, je n’en aurais pas? Je viens d’en toucher une toute neuve! Montre-moi d’abord la tienne! »

Sans se douter le moins du monde du subterfuge, le petit monstre releva le pan de son vêtement et tira la plaque laquée or, percée d’une cordelette de laine, qu’il portait sur lui, pour la lui montrer.

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L e p etit m tiflre partit tout d e bon, suivi du grand saint.

Singet lut au verso: Par la puissance de tous les démons; au reéto figuraient les trois caraétères: Petit Perce-Vent. Il réfléchit et se dit: «Cela va sans dire: le mot “vent” doit entrer dans la composition du nom de tous ceux qui patrouillent dans la montagne.» Il lui répondit donc:

«Lâche ton vêtement, avance. Je vais te montrer la mienne.»

De se retourner aussitôt pour s’attraper un poil au bout de la queue: il le manipule, lui ordonne de se transformer et le poil se change en plaque laquée or, munie aussi d’une cordelette de laine verte, mais portant les trois caraéfères de Perce-Vent-Chef. Il la sort et la lui tend, à l’extrême surprise de celui-ci: «Alors que nous sommes tous appelés “petits perce-vent”, comment se fait-il que toi seul sois qualifié de “perce-vent-chef”?»

Avec sa propension à mener à fond ce qu’il entreprenait et sa facilité à trouver réponse à tout, Singet répliqua: «Tu n’es vraiment pas au courant? À voir comme je m’acquittais bien de la tâche aux cuisines, notre Grand Roi m’a promu à l’inspedion du vent et m’a gratifié d’une plaque nouvelle qui me confère le titre d’inspeéteur en chef et me charge de la responsabilité de ta seêtion de quarante camarades.»

À ces mots, le monstre le salua précipitamment:

«Capitaine, vous venez d’être nommé et je ne vous connaissais vraiment pas. Si je vous ai offensé, ne m’en veuillez pas!»

Singet lui rendit le salut en riant: «T’en vouloir, non. Mais il y a une chose à laquelle je tiens: le cadeau de bienvenue. Je me contenterai de cinq taëls par personne.

— Prenez patience, capitaine. Attendez que j’aie rejoint la seétion sur la chaîne du sud: nous vous remettrons alors le tout.

— Dans ce cas, je vais avec toi.»

Le petit monstre partit tout de bon, suivi du grand saint.

À quelques lis de là, ils aperçurent le pic aux Pinceaux.

Pourquoi cette appellation? C’est qu’au sommet surgissait un amas rocheux de quatre ou cinq toises qui avait la forme d’un porte-pinceaux. Arrivé au pied, Singet sauta d’un coup de queue à la pointe la plus élevée et cria, assis là-haut:

«Perce-vent, rassemblement!

— A vos ordres, capitaine, répondirent en contrebas les monstres en s’inclinant.

— Savez-vous pourquoi nos Grands Rois m’ont désigné?

— Non.

— Nos Grands Rois voudraient dévorer le moine chinois, mais redoutent la puissance magique de Singet le Novice, qui lui permet de se transformer à volonté. On craint qu’il ne foule cette région, sous l’asped d’un petit perce-vent, pour nous espionner. J ’ai été nommé percevent-chef pour vérifier s’il n’y en aurait pas un faux dans votre sedion.

— Nous sommes tous des vrais, capitaine, répondirent-ils en chœur.

— Dans ce cas, vous savez de quoi sont capables nos Grands Rois.

— Nous le savons, clama l’un deux.

— Puisque tu le sais, dis-le-moi sans tarder. Qui répondra à satisfadion, sera un vrai. La moindre erreur révélera le faux, que j’emmènerai devant nos chefs pour qu’ils décident de son sort.»

À le voir jouer de son savoir et de son autorité, assis de toute sa hauteur, commandant et criant, le petit percevent n’avait d’alternative que dire la vérité: «Immenses sont les pouvoirs de nos Grands Rois, puissantes leur capacités: ils ne feraient qu’une bouchée de cent mille soldats céleâtes.

— Tu es un imposteur! éruda à ces mots Singet.

— Seigneur capitaine, je suis un vrai», balbutia le petit monstre, pris de panique, «pourquoi serais-je un faux?

— Dans ce cas, comment peux-tu dire n’importe quoi?

Si gros que soient nos Grands Rois, pourraient-ils ingurgiter en une bouchée cent mille hommes?

— Ne le savez-vous pas, mon capitaine? Nos rois savent se transformer, grandir à toucher les palais du ciel, devenir plus petits qu’une graine de chou. L’année où la Mère-Reine de l’Ouest avait offert un grand banquet des pêches d’immortalité et convié tous les immortels, elle avait négligé d’inviter notre premier Grand Roi, qui voulait s’en prendre au ciel. Lorsque l’empereur de Jade a dépêché cent mille soldats célestes pour le ramener à la raison, notre Grand Roi, magiquement transformé, a 4 7 0

ouvert une bouche si énorme, telle une cité murée, prête à les avaler, que l’armée céleste, terrifiée, n’a pas osé engager le combat et s’eêt contentée de fermer le portail sud du ciel: voilà pourquoi l’on peut dire qu’il ne ferait qu’une bouchée de cent mille hommes.»

À cette réponse, Singet se dit avec un ricanement intérieur: «Quant à cela, j’en ai fait autant.»

«De quoi eêt capable notre second Grand Roi?

— Notre second Grand Roi mesure trente pieds de haut, a des sourcils de cocons endormis, une voix de jolie femme, des dents en palanche, un nez long comme un dragon. Il lui suffit de l’enrouler pour arracher les âmes à qui le combat, eût-il dos d’acier et corps de bronze.»

«Les démons qui enroulent les gens par le nez sont faciles à capturer», se dit Singet, qui poursuivit son questionnaire: «Quelles sont les capacités du troisième Grand Roi?

— Notre troisième Grand Roi n’est pas une créature de ce bas monde; on l’appelle Roc-qui-Franchit-Dix-Mille Lis-de-Nuages-à-Chaque-Etape. Quand il s’ébranle, il emballe le vent et soulève les mers, fait trembler le Nord lorsqu’il fonce vers le Sud. Il porte sur lui un trésor appelé “vase des souffles jin et yan£\ Si l’on y enferme un être humain, il est liquéfié au bout de trois heures et demie.»

Cette fois, Singet se sentit alarmé: «Ce n’eit pas non plus ce démon qui me fait peur, mais j’ai intérêt à me méfier du vase.» Il rétorqua: «Ce que tu m’as dit du troisième Grand Roi n’est pas erroné: tu en sais autant que moi. Mais lequel d’entre eux veut dévorer le moine chinois?

— Ne le savez-vous pas, capitaine?

— J ’en sais un peu plus long que toi! » gronda Singet, «j’ai reçu instruétions de vous interroger précisément de peur que vous n’en sachiez pas assez.

— Notre grand Grand Roi et notre second Grand Roi sont des résidents de longue date de la grotte du mont du Chameau-Lion, mais le troisième n’habitait pas ici; son lieu d’origine est à quatre cents lis à l’oueit, là où il y avait une cité du nom de Chameau-Lion. Il y a cinq cents ans, il avait mangé le roi et ses officiers civils et militaires; d’ailleurs, il avait dévoré la population entière, hommes, femmes et enfants. C’est ainsi qu’il s’est approprié leur territoire, qui n’est plus peuplé que de monstres. Il a 47 i

appris, je ne sais plus quand, l’arrivée d’un moine chinois en quête des Ecritures, envoyé par la cour des Tang. On dit de lui qu’il a pratiqué la discipline au cours de dix incarnations successives et qu’un seul morceau de sa chair pourrait procurer l’immortalité. Mais, par crainte de l’extrême férocité de l’un de ses disciples, Singet le Novice, il n’était pas sûr de parvenir à ses fins à lui seul. C’est pourquoi il est venu s’allier aux deux autres Grands Rois par des liens de fraternité, afin d’unir ses efforts aux leurs en vue de capturer le moine chinois.»

A ces mots, Singet se sentit envahi d’une violente colère: «Ces maudits démons sont d’une rare impudence!

J’ai charge d’assurer au moine chinois la réalisation du juête fruit: comment peuvent-ils songer à me le dévorer!»

Avec un grognement de fureur, grinçant des dents, il brandit la trique et sauta au pied du piton: en un large moulinet il effleura la tête des mon&res et les réduisit en chair à pâté. À cette vue, il ne put s’empêcher d’un mouvement de pitié: «Hélas! Ils ont eu pourtant l’amabilité de me faire part de leurs affaires de famille; pourquoi leur avoir ainsi réglé leur compte? Tant pis! Ce qui eit fait eit fait.»

Le brave Singet! Il ne lui restait pas d’autre solution, puisqu’ils barraient la route à son maître: il détacha la plaque de sa première viétime, la glissa à sa ceinture, se mit dans le dos le fanion de commandement, accrocha la clochette à sa taille, prit en main les cliquettes, se tourna contre le vent pour faire la passe, marmonna une incantation et, d’une secousse, prit l’apparence du petit percevent. Il revint sur ses pas à grandes enjambées, à la recherche de la grotte, afin de s’informer plus exaélement sur les trois démons.

Le cas de le dire:

L e Beau Singe-Roi aux m ille transformations Possède capacités sans lim itation.

Il s’enfonça dans la montagne, le long de la vieille route, et bientôt entendit le hennissement de chevaux et le cri des hommes: c’étaient les milliers de monstres rangés à l’entrée de la grotte, armés de sabres, lances et hallebardes, bannières et gonfalons au vent.

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Singet s’en réjouit intérieurement: «Li Longuevie ne m’avait pas menti!»

Ils étaient alignés en bon ordre, chaque compagnie comprenant deux cent cinquante soldats. Aux quarante bannières colorées qui dansaient dans la brise, on pouvait se rendre compte que les dix mille étaient au complet, ce qui lui inspira un nouveau train de réflexions: «Si j’entre sous ce déguisement et que les démons m’interrogent sur ma patrouille, je trouverai toujours à répondre selon le cas.

Mais à la moindre erreur, s’ils me découvrent, comment m’échapper? Supposons que je coure vers la sortie: ils me barreront le passage et jamais je ne franchirai la porte.

Pour capturer les chefs, il faut d’abord se débarrasser de l’armée avant d’entrer!»

Plus facile à dire qu’à faire: comment va-t-il s’y prendre, vous demandez-vous?

Sacré grand saint! Il songeait: «Les démons me connaissent de réputation sans m’avoir jamais rencontré.

Profitons-en pour tirer parti de ce prestige et tenter de les effrayer par quelques hâbleries: si les moines et la multitude du pays du Milieu sont destinés à recevoir le bénéfice que leur rapporteront les Ecritures, quelques mots de bravoure suffiront à faire reculer ces créatures; mais si nous ne devions pas les obtenir, quand bien même je leur tiendrais un discours à faire apparaître des fleurs de lotus, je ne parviendrais pas à écarter ces créatures maléfiques de l’entrée!»

Il réfléchissait au plan qu’il pourrait adopter, son esprit interrogeant ses lèvres et ses lèvres son esprit. Il franchit ainsi allègrement les abords de la grotte du Chameau Lion, frappant les cliquettes et agitant la clochette, bientôt arrêté par les faétionnaires de l’avant-garde: «Te voilà, perce-vent?»

Sans répondre, Singet baissa la tête et poursuivit sa route.

Sur la deuxième ligne du campement, il fut retenu par la garde et répondit à la même question par: «Me voilà!

— Es-tu tombé sur ce fameux Singet le Novice au cours de ta patrouille, ce matin? lui demandaient les monstres.

— Oui, je l’ai vu. Il était occupé à aiguiser une perche.

— Quelle mine a-t-il? Quelle sorte de perche aiguisaitil? s’effrayaient les monstres.

— Accroupi au bord du torrent, il ressemblait plutôt à un exorciste. Mais debout, il doit faire au bas mot une dizaine de toises! Il tenait à la main une trique en fer aussi longue qu’une perche, mais grosse comme un bol. Tandis qu’il jetait de l’eau sur la paroi rocheuse et y frottait l’arme, il lui murmurait: “O perche! Il y a bien longtemps que je ne t’ai pas sortie et n’ai pas montré l’étendue de ta puissance. Cette fois, tu vas pouvoir me tuer cent mille monstres! Tous! Laisse-moi me charger des trois chefs, que je t’offrirai en sacrifice!” Quand il aura fini de polir son arme, pour sûr qu’il commencera par vous, les dix mille de l’avant-garde. »

Pas un des petits monstres qui ne fût atterré à ces explications. Ils n’avaient plus l’âme chevillée au corps.

Singet poursuivit: «Mes amis, il ne doit pas y en avoir lourd, de viande, sur ce moine chinois, certainement pas assez pour que nous y ayons part. Pourquoi nous mettre pour eux cette sale affaire sur le dos? Mieux vaut se disperser avant qu’il ne soit trop tard!

— Tu as raison. Sauvons chacun notre peau, filons!»

approuvaient tous les monstres.

Certes, s’il s’était agi d’une armée de gens du peuple sous la sainte influence du devoir, ils auraient préféré la mort à la fuite. Mais ce n’étaient qu’esprits d’animaux, loups, tigres, léopards, quadrupèdes et volatiles: tous se dispersèrent dans le grand brouhaha d’un vent de panique générale.

Les quelques phrases de ce raisonnement produisirent le même effet, n’est-ce pas, que les chants du pays de Chu sur les huit mille hommes qui se débandèrent en croyant que leurs compatriotes étaient passés à l’ennemi.

«Parfait!» se dit Singet, fort aise, «les démons sontpour ainsi dire morts. S’ils s’enfuient au seul bruit de mes paroles, oseront-ils ensuite me regarder en face et combattre? Mais je ferais mieux de m’en tenir à la même version après être entré: sinon, il suffirait qu’un ou deux de ces petits monstres m’entendent et révèlent la supercherie...»

Voyez avec quelle précaution il approche de l’ancienne grotte et avec quelle témérité il y entre!

Si vous ne savez, en fin de compte, de quelle façon tourna son entrevue avec les démons en chef, écoutez donc la séance qui vient.

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