Entré dans la grotte, Singet observait le speétacle qu’offrait chaque côté:
Une montagne d'ossements, une forêt de squelettes.
L es cheveux humains étaient réduits à l ’état de feutre, la chair et la peau décomposées en boue et poussière. Des tendons d ’homme pendaient aux arbres, secs et brillants.
L ’entassement des cadavres et la mer de sang dégageaient une insoutenable puanteur. A gauche, dejeunes monstlres coupaient desfilets de gens encore en vie; à droite, on fa isait bouillir et cuire de la viande fraîche, humaine!
Sans l ’intrépidité du Beau Singe-Roi, nul mortel n’oserait franchir cette porte.
Peu après, il atteignait la seconde enceinte, entrait et découvrait un speétacle tout différent: des lieux merveilleusement calmes, vastes, élégants, aux plantes rares et fleurs féeriques, des pins altiers devant et des bambous turquoise par-derrière. Après avoir marché sept ou huit lis, il parvint à la troisième porte. Il s’y glissa et y risqua un œil: sur des sièges élevés trônaient trois vieux démons, horribles en tous points. Celui du milieu avait L es dents en cisaille, la tête ronde et la face carrée, une voix de tonnerre, des je u x fulgurants comme l ’éclair, k nez tourné vers le ciel.
Ses sourcils rouges lancent des flammes. A son passage, tous les anim aux sont saisis de panique. Lorsqu’il s’assied, la foule des démons tremble. C ’est le roi des anim aux, l ’elp rit maléfique du lion aux poils bleus.
Celui à main gauche avait
Des yeux de phénix aux pupilles d ’or, les dents jaunes et les cuisses larges. L es poils argentés qu i lu i sortaient du nez donnaient à la tête l ’aspect de la queue.
L e front rond sur des sourcils froncés, le corps massif, il avait la voix frêle d ’une beauté délicate, mais le visage d ’un démon méchant à tête de taureau. C ’était l ’éléphant aux défenses d ’ivoire jaune allongées p a r maintes années d ’ascèse.
Le démon assis à main droite avait
Des ailes d ’or et la tête du léviathan ', des pupilles étoilées et des je u x de léopard. I l fa it trem bler le nord quand il s'élance vers le sud, avec force et bravoure, déployant une envergure dont se raille la caille, mais qui terrifie les dragons.
Quand il secoue ses plum es, les oiseaux se cachent la tête, lorsqu’il écarte ses serres acérées, la gent volatile sombre dans l ’effroi. C ’eH le grand roc qui, d ’une étape, franchit quatre-vingt-dix m ille lis dans les nuages.
De part et d’autre étaient alignés une centaine d’officiers de tous rangs, chacun armé de pied en cap, tendu par un instinét de meurtre à donner le frisson. Leur vue remplit d’une joie secrète Singet, qui entra à grands pas, sans éprouver la moindre frayeur, et déposa la clochette et les cliquettes.
«Vos Majestés! se contenta-t-il de crier, tourné vers la cour.
— Te voilà, petit perce-vent? lui répondirent en riant les trois démons.
— Me voilà!
— As-tu appris quelque chose sur la position de Singet le Novice au cours de ta patrouille?
— Je n’ose parler en présence de Vos Majestés.
— Pourquoi cela?
— Conformément à vos ordres, j’allais en frappant des cliquettes et sonnant la clochette, quand, levant les yeux, j’ai aperçu un homme accroupi qui aiguisait une perche. Il ressemblait à quelque exorciste, mais, en se levant, il aurait atteint une taille de dix toises et plus. Il était tout contre la paroi de la falaise, occupé à l’humeéler, tout en se murmurant que l’arme n’avait pas encore eu l’occasion de montrer sa puissance et qu’il tenait à la faire briller avant de l’abattre sur Vos Majestés. J ’ai ainsi compris qu’il était Singet le Novice et suis venu vous en informer.»
À ce discours, le démon le plus âgé se sentit couvert de sueurs froides et s’adressa d’une voix tremblante aux deux 4 7 6
autres rois: «Mes frères, je vous l’avais pourtant dit, qu’il ne fallait pas se frotter au moine chinois. Son disciple dispose de pouvoirs immenses. Il se prépare déjà en aiguisant sa trique contre nous. Que faire?» Et d’ordonner:
«Mes petits, faites entrer tout le monde dans la grotte, fermez les portes et laissez-le passer!»
L’un des capitaines, qui était au courant, ajouta: «Vos Majestés, les jeunes monstres à la porte se sont débandés.
— Comment cela? Tous? Ils ont dû avoir vent de la mauvaise tournure que prenaient les événements. Fermez les portails au plus vite! »
Les portes claquèrent devant, derrière, et furent solidement verrouillées.
«Maintenant qu’ils se sont enfermés», se disait Singet, alarmé, «est-ce que je ne risque pas de donner prise aux soupçons et de me laisser capturer, si je ne sais pas répondre à toutes leurs questions diverses et variées?
Mieux vaut leur flanquer quelques frayeurs supplémentaires de nature à les persuader de rouvrir les portes, ce qui me permettrait de m’échapper.» Il s’approcha à nouveau du trône: «Vos Majestés, il en a dit de pires.
— Quoi donc?
— Il a dit qu’il écorcherait vif le premier Grand Roi, qu’il désosserait le second et qu’il arracherait les tendons du troisième. Si vous vous enfermez, il lui serait loisible de se transformer, éventuellement, en mouche, afin de passer par la fente des portières et entrer nous capturer tous. Que faire alors?
— Attention, mes frères! Il y a des années que nous n’avons pas eu de mouches dans cette grotte: s’il y en avait une, ce ne pourrait être que Singet! »
«On va leur en produire une», se dit Singet en riant intérieurement, «histoire de répandre la panique qui fera rouvrir les portes! »
Le grand saint se glissa à l’écart pour s’arracher un poil dans le cou, souffla dessus de son haleine magique et lui ordonna de se changer en mouche dorée qui vola en plein dans la figure du grand Grand Roi.
«Mes frères! Horreur!» hurla-t-il de peur, «la chose est entrée! »
Panique générale: tout un chacun s’arme d’un balai ou d’un râteau pour écraser l’inseéte.
Le grand saint ne put se retenir d’éclater de rire, ce qu’il 'Livre XV, chapitre lxxv
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aurait dû se garder de faire, car, par ce rire, il révélait son véritable visage. Le troisième démon se jeta sur lui en criant: «Mes frères, il a failli nous rouler!
— Qui trompe qui? répliqua, surpris, l’aîné.
— Le petit monstre qui vient de nous répondre n’est pas un jeune perce-vent, mais Singet lui-même! Il a sûrement rencontré et tué le vrai, puis s’est transformé pour nous donner le change. »
«Il m’a reconnu!» se dit Singet, pris de panique. Il se passa en hâte la main sur la figure et se tourna vers le premier Grand Roi: «Moi, Singet? Voyons, je suis un petit perce-vent. Vos Majestés font erreur.
— Mon frère», insista le grand Grand Roi, «c’est un petit perce-vent, je le reconnais: il passe trois fois par jour devant moi au moment de l’appel! » Et de lui demander:
«Tu as ta plaque?
— Oui!» Il écarta ses vêtements et la présenta.
Tout à fait convaincu, cette fois, le premier Grand Roi devint affirmatif: «Allons, mon frère, ne lui fais pas tort!
— Tu ne l’as donc pas vu?» insista le troisième démon, «à l’instant, comme il se détournait pour étouffer un ricanement, j’ai vu dépasser sa gueule de duc du Tonnerre.
Quand je l’ai agrippé, il a repris la même tête.» Il ordonna:
«Mes petits, apportez les cordes!»
Les officiers s’exécutèrent aussitôt. Les trois démons renversèrent le Novice et le ligotèrent, les quatre fers en l’air. Lorsqu’ils écartèrent les vêtements pour l’examiner, ils se rendirent compte que c’était incontestablement l’épizoologue.
Singet était, en effet, capable de soixante-douze transformations qui intéressaient le corps entier quand il s’agissait d’oiseaux, d’animaux, de plantes, inseftes, vases ou autres objets de ce genre. Lorsqu’elles se rapportaient à un être humain, seule la tête était affeâée; le corps restait tel quel: le sien était bel et bien couvert de poils fauves, une queue entre les deux fesses rouges.
«Pas de doute, c’est lui!» s’exclama le démon, «le visage est celui du petit perce-vent, mais le corps est à Singet. Mes petits, commencez par servir du vin pour que je porte un toast de félicitations au troisième Grand Roi. Puisque nous l’avons capturé, ce Singet, nous sommes assurés de nous mettre sous la dent le moine chinois.
— Ce n’est pas encore le moment de boire», objeéta 4 7 8 le troisième démon, «ce Singet connaît tant de manières de s’échapper qu’il risque de nous glisser entre les doigts, j’en ai peur. Faites apporter le vase. Nous ne boirons que lorsque nous l’y aurons mis.
— Juste, très juste!» approuva le premier démon avec de grands éclats de rire.
Il désigna trente-six jeunes monstres pour aller ouvrir l’armurerie et en rapporter le trésor. Vous vous demandez quelle pouvait être la taille de ce récipient? Pas plus de deux pieds quatre pouces de haut. Avait-on besoin de trente-six personnes pour le soulever? C’est que le vase, renfermant les énergies du Yin et du Yang, contenait les sept trésors et les huit trigrammes, ainsi que les vingtquatre «souffles» de l’année: il fallait pour le mouvoir trente-six hommes, le chiffre de la Grande Ourse.
Ils ne tardèrent pas à soulever le vase et le poser à l’entrée de la troisième cour. Après l’avoir déballé et avoir retiré le couvercle, ils délièrent Singet, le dévêtirent et le présentèrent devant le goulot, où il fut aspiré, dans un bruit de succion, par le souffle magique du récipient. On remit le couvercle et l’on colla par-dessus une bande dûment scellée.
Ils s’invitèrent ensuite à boire en ricanant: «Maintenant que le macaque est entré dans notre vase sacré, plus question de songer à la route de l’Ouest'. Pour se mettre en quête des Ecritures, il ne leur reste plus qu’à faire tourner la roue des réincarnations dans l’autre sens et recommencer à zéro!»
Chacun de s’esclaffer, voyez-vous, en se dirigeant vers le banquet qui devait célébrer leur viétoire, et dont il ne sera pas fait plus ample mention ici.
Revenons à Singet qui, fort contraint dans le vase, décida de se miniaturiser pour s’y accroupir plus à l’aise, dans une fraîcheur si persistante que le prisonnier finit par se laisser aller à ricaner: «Ces monstres se donnent une réputation faéfice, sans substance réelle: comment peuvent-ils raconter partout que ce vase vous liquéfie en moins de trois heures et demie? Il y fait si bon et si frais que l’on pourrait y passer sept ou huit ans sans encombres! »
Hélas! Le grand saint ignorait tout de la façon dont opérait le trésor: chargé d’un être humain, la fraîcheur aurait pu s’y maintenir tant que le silence n’était pas rompu, une année entière aussi bien. Mais la parole déclenchait des flammes qui dévoraient le bavard. Avant 4 7 9
même qu’il eût terminé sa phrase, le vase entier était en feu. Heureusement, le grand saint n’était pas sans ressource: assis au milieu de l’embrasement, il se contenta de faire le signe qui repoussait le feu, parfaitement impassible. Au bout d’une petite heure de patience, quarante serpents surgirent de toutes parts pour le mordre. Singet les attrapais les uns après les autres et, d’une torsion où il mettait toute son énergie, en fit quatre-vingts morceaux.
Un moment plus tard apparurent trois dragons de feu qui encerclèrent de haut en bas le Novice; il commençait à se sentir vraiment mal à l’aise.
«Le reste, facile de s’en débarrasser, mais ces dragons de feu vont me donner du mal », se disait Singet, gagné par la panique et ne sachant quelle mesure prendre; «si je reste un moment de plus sans sortir et que l’énergie ignée attaque le cœur, que deviendrai-je?» Il réfléchit: «Brisons-le en augmentant de taille!»
Sacré grand saint! Il fit une passe, récita une incantation et atteignit une douzaine de pieds de haut, mais le vase grandissait à la mesure de son corps. Il le réduisit et le vase diminua en proportion.
«Ça va mal, très m al!» se disait Singet, effrayé, «que faire avec cette chose qui s’adapte à ma taille?» Il n’avait pas fini de formuler ces réflexions qu’il sentit une douleur aux jambes, tendit vivement la main pour les tâter: le feu commençait à les ramollir.
«Que faire?» se répétait-il, l’esprit sur des charbons ardents, «mes jambes fondent: je vais devenir cul-dejatte! »
Il ne put s’empêcher de verser des larmes. En effet, Dans ces souffrances, songeant à Tripita ka, I l se souciait du saint moine en p é ril extrême.
«O maître!» clamait-il, «depuis l’année où j’embrassai la juste doéfrine, grâce aux encouragements au bien de la bodhkattva Guanyin, échappant ainsi au châtiment du Ciel, tant de monts avons franchis, tant de démons avons terrassés! Porcet a été soumis, Sablet enrôlé et, au prix de mille épreuves et souffrances, nous espérions ensemble vaincre l’Ouest et réaliser le juste fruit. Jamais je n’aurais pensé qu’aujourd’hui je tomberais aux mains de ces ogres féroces, que je me fourvoierais ici pour y laisser la vie et 48 0
vous abandonner dans la montagne sans pouvoir avancer plus loin! Quand je songe à la haute réputation dont je jouissais, fallait-il que je tombe en pareilles difficultés?»
Ainsi se laissait-il aller au désespoir, lorsque soudain lui revint à l’esprit: «En cette année-là, la bodhisattva m’avait fait don de trois poils salvateurs au mont du Serpent Lové. Je me demande si je les ai toujours. Voyons voir!»
Singet se mit à se tâter tout le corps à leur recherche et finit par trouver trois poils particulièrement raides dans la nuque. Il s’en réjouit: «Tous les autres sont mous en comparaison: ce sont sûrement ceux qui peuvent me sauver la vie.»
Serrant les dents pour supporter la douleur, il les arracha, souffla dessus de son haleine magique et leur ordonna de se transformer: l’un se changea en foret à pointe de diamant, l’autre en lamelle de bambou et le troisième en cordelette de soie. Il la fixa au bambou recourbé en arc et aétionna la vrille qui se mit à creuser le fond du vase et y perça bientôt un œil qui laissait entrer la lumière. «Quelle veine!» se réjouit Singet, «je vais pouvoir sortir.» Comme il allait se transformer, la fraîcheur revint. Pourquoi?
C’ea qu’une fois percé, le vase avait laissé s’échapper les souffles du Yin et du Yang.
Sacré grand saint! Il récupéra les poils et se rendit minuscule en se transformant en insefte des plus légers, aussi mince qu’un cheveu, pas plus long que le poil des sourcils. Il se glissa hors du trou, mais, au lieu de s’enfuir, se fixa sur la tête du premier démon. Celui-ci, qui était en train de boire, posa brusquement sa tasse pour s’adresser au plus jeune: «A-t-il fondu cette fois, Singet le Novice?
— Comment ne serait-il pas encore temps?» répliqua en souriant le troisième démon.
L’aîné fit donner l’ordre d’apporter le récipient. Les trente-six jeunes monstres se mirent à l’œuvre, mais comme il était considérablement plus léger, ils revinrent annoncer, affolés: «Votre Majesté, le vase ne pèse presque rien!
— Balivernes! Comment pourrait-il être devenu léger, ce trésor qui concentre l’énergie des souffles du Yin et du YangH
L’un des petits monstres prit sur lui de tirer à bout de bras le vase:
«Voyez vous-même s’il n’est pas devenu léger!»
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« Trêve d'insolences! Le vase eÜ percé et ne pourra plus vous servir à y enfert/ier les gens.
Gardez-le tout de même, il vous tiendra lieu de pot de chambre h Le démon ouvrit le couvercle, vit la lumière qui filtrait et ne put se retenir de s’exclamer: «Mais il est vide! Il fuit!»
Perché sur sa tête, Singet ne put s’empêcher d’ajouter:
«Mon fïston, cherche! Il s’est enfui!»
Tous les monitres de répéter: «Il s’est enfui, il s’est enfui!» Et l’ordre de retentir: «Fermez les portes, fermez!»
D’une secousse, Singet reprit son aspeét originel, se saisit de ses vêtements et bondit hors de la grotte, non sans se retourner pour lancer à l’adresse des créatures maléfiques: «Trêve d’insolences! Le vase est percé et ne pourra plus vous servir à y enfermer les gens. Gardez-le tout de même, il vous tiendra lieu de pot de chambre!»
Le voilà qui monte sur un nuage, vociférant joyeusement et bruyamment, pour s’en retourner droit auprès de Tripitaka. Le Vénérable était justement occupé à prier, tourné vers le ciel, prenant une pincée de terre en guise d’encens.
Le Novice arrêta le nuage pour écouter ce qu’il disait. Il récitait les mains jointes:
«Je p rie les immortels des nuées lointaines, Toutes les divinités du jo u r et de la nuit, D e protéger mon sage disciple en peine,
Singet qu i dispose de pouvoirs infinis. »
À ces mots, le grand saint se sentit poussé à redoubler d’efforts. Il rangea la luminosité nuageuse et s’approcha pour l’appeler: «Maître, me voici!»
Le Vénérable lui saisit la main: «Conscient-de-la Vacuité, que de mal tu te donnes! J’étais terriblement inquiet de ne pas te voir revenir après être parti depuis si longtemps explorer cette haute montagne lointaine.
Qu’en e5t-il en fin de compte?
— Maître», répondit Singet avec le sourire, «l’issue de notre voyage dépend en premier lieu de la destinée impartie à la communauté des terres de l’Est, en second lieu de l’immense mérite et de l’infinie vertu de notre maître, en dernier lieu de la puissance et force de vos disciples...»
Là-dessus, il lui raconta en détail comment il s’était fait passer pour un patrouilleur et s’était échappé en perçant le vase. «Maintenant que j’ai la joie de revoir votre respeélé visage, j’ai vraiment le sentiment de commencer une vie nouvelle!»
'Livre XV, chapitre lxxv
Le Vénérable lui témoigna une infinie reconnaissance:
«Tu n’as pas engagé de combat contre les monstres, cette fois?
— Non.
— Tu ne peux donc pas me garantir un passage sans encombres à travers la montagne?
— Pourquoi pas? se récria Singet qui n’aimait pas s’avouer vaincu.
— Puisque l’on sait qui l’emporterait, la situation est trop confuse pour que j’ose aller de l’avant.
— Vous n’êtes vraiment pas compréhensif, maître», rétorqua Singet avec un rire embarrassé, «comme le dit le proverbe, un fil ne fiait pas la corde-, il est difficile d’applaudir d’une seule main: il y a trois démons et des millions de monstres; comment voulez-vous que je les combatte à moi tout seul?
— On n’affronte pas l’ennemi en situation d’infériorité numérique: il serait évidemment difficile de régler la situation à toi seul. Porcet et Sablet ne manquent pas non plus de savoir-faire: demande-leur de t’accompagner et de t’aider à nettoyer la route, de toute leur force et de tout leur cœur, afin de m’assurer libre passage.
— Vous avez tout à fait raison, maître», répondit Singet, pensif, «chargeons Sablet de votre proteâion et envoyez Porcet avec moi.
— Tu n’y songes pas, frangin!» répliqua l’idiot, alarmé, «tu m --ois pas comme je suis balourd, maladroit et sans talents? J’ai peine à fendre le-vent quand je marche: je ne te serais d’aucune utilité!
— Tu as beau n’avoir aucune capacité, tu feras un homme de plus», rétorqua Singet, «comme l’on dit: Un pet fait toujours bon vent! Tu me donneras un peu plus de courage.
— C’est bon! J’espère que tu te tiendras à mes côtés. Ne me joue pas de tes sales tours si la situation devient critique!
— Fais attention, Porcet», conclut Tripitaka, «je reste ici avec Sablet. »
Rassemblant tout son courage, l’idiot partit avec Singet, dans une tornade qui les hissa en haut de la montagne et les mena aussitôt à l’entrée de la grotte. Les portes étaient fermées et les alentours déserts.
Le Novice s’avança, trique en main, et cria d’une voix tonitruante:
«Ouvrez, les monitres! Sortez vous battre avec le vieux Singet! »
Rapport en fut présenté au premier démon, alarmé et tremblant: «On a toujours dit que ce singe était redoutable: sa réputation n’e£t pas surfaite.
— Qu’en dis-tu? demanda le deuxième démon.
— Quand il a réussi à s’introduire en se faisant passer pour un perce-vent, nous n’avons pas su le déteéler. Heureusement que notre frère s’en est aperçu et l’a fait jeter dans le vase, mais il a eu l’habileté de le percer et de s’enfuir après avoir ramassé ses vêtements. Maintenant qu’il nous lance un défi à la porte, lequel d’entre vous e$t prêt à le relever?»
Personne ne répondait. Il répéta la question: toujours pas de réponse, comme si chacun était devenu sourd et muet. Le premier démon perdit patience:
« Nous allons nous faire une belle réputation sur la grandroute qui mène à l’Ouest! Elle ne pourra que se dégraderun peu plus, si nous ne sortons pas combattre Singet qui nous traite avec un pareil mépris. Laissez-moi jeter ma vieille vie dans la balance. Si je l’emporte au bout de trois engagements, nous aurons le moine chinois à nous mettre sous la dent. Sinon, fermez les portes et laissez-le passer! »
Là-dessus, il prit son armure, l’endossa, ouvrit le portail et s’avança.
Singet et Porcet l’observaient, debout sur le côté. C’était assurément une créature imposante:
Heaume précieux sur tête de bronze et de fer, R utilant parm i les glands qu i dansent en l ’air, Une p a ire d ’yeu x brillants lançant des éclairs, L es boucles, à ses tempes, volant légères,
L es griffes p lu s acérées que serres,
Plus serrées qu’une scie ses dents régulières, I l porte une armure d ’or sans maille,
Ceinture à tête de dragon à la taille.
A. la main, un sabre d ’acier qu i scintille, A vec la rareprestance qu i étrille,
I l lance d ’une voix q u i est de tonnerre:
« Q u i a frappé à la porte sans s ’en fa ire?»
Le grand saint se tourna vers lui et lui dit d’un air moqueur: «Je suis ton grand-père Singet, le Grand Saint égal au Ciel.
— C’est toi, Singet le Novice?» répondit le démon avec un rire sarcastique, «impudent macaque! Je ne t’ai rien fait: pourquoi viens-tu me provoquer?
— C’eïl le vent qui soulève les flots, sans la marée se calment les eaux: t’aurais-je cherché, si tu ne m’avais provoqué? C’eit parce que vous complotiez de dévorer mon maître, chiens et chacals, que j’en suis venu à vous montrer de quel bois je me chauffe.
— Dois-je comprendre à tes manières et à cette façon de venir crier à notre porte que tu veux te battre?
— Exaélement!
— Trêve de rodomontades! Si je faisais appel à mes troupes, les alignais en ordre de bataille et engageais le combat contre toi au son du tambour et dans l’agitation des oriflammes, j’apparaîtrais comme un tigre, en son domaine, abusant de son avantage sur toi: engageons un combat singulier, sans aucune aide!
— Tire-toi, Porcet, et vois ce dont e£t capable Singet! »
L’idiot s’écarta tout de bon.
«Approche», proposa le démon, «commence par me servir de billot: si tu me laisses assener trois coups de sabre sur ton crâne glabre, je laisserai passer le moine chinois.
Sinon, envoie-le-moi sans tarder pour compléter mon repas!
— Monstre, si tu as du papier et un pinceau dans ta grotte, apporte-les, dressons le contrat: tu peux commencer aujourd’hui et continuer jusqu’à l’année prochaine, ça ne me ferait ni chaud ni froid. »
Le démon rassembla toutes ses énergies, se cala solidement jambes écartées et, levant le sabre des deux mains, l’abattit en plein sur le crâne du grand saint, qui devança le choc d’un coup de tête: ce fut un terrible fracas, mais l’arme ne laissait même pas la trace d’une rougeur sur la peau du crâne.
«Un singe qui a vraiment la tête dure! se récria le démon, Stupéfait.
— Tu me semblés ignorer qui je suis», ricana Singet, «N e' avec tête de bronze, crâne de fer,
Sans sa pareille entre ciel et terre,
Q ue n i hache n i masse ne saurait briser,
Tout jeune, dans le fo u r de L a o zl suis entré:
L es quatre étoiles veillaient à la forge,
E t les vingt-huit maisons y avaient mis ordre.
E ’eau ne peut pas non plus détruire ma tête
Q ue les muscles tendus de mon corps complètent.
E t, pour renforcer le tout, le moine chinois Y avait ajouté le cercle d'or, ma fo i!
— Trêve de forfanteries, macaque! Prends garde à mon second coup de sabre: il ne te laissera pas la vie!
— Rien de bien méchant; ce que tout le monde sait faire...
— Macaque, ne sais-tu pas que mon sabre
« A étéforgé de flammes et de métal, cent fois trempé p a r un divin travail. D ’un tranchant et de la solidité qu’exigent les traités militaires l, il a lafinesse d ’une queue de mouche et la souplesse d ’un python blanc. Dans la montagne il agite les nuages, sous les mers soulève lit vagues. A ig u isé et p o li sans cesse, il a été retrempé des centaines de fois.
A u fond d ’une grotte ancienne demeurant, il ne pa ra ît sur le champ de bataille que pour remporter la viêloire. D e ton crâne de moine je ferai d ’un coup deux louches de calebasse!
— Le monstre ferait mieux d’y regarder à deux fois!»
s’esclaffa Singet, «me traiter de tête de calebasse! C’est bon, on te prend au mot: je te laisse abaisser ton sabre encore une fois. Tu vas voir ce qui va en résulter.»
Le démon leva son arme et abattit la lame, tandis que le grand saint dressait à sa rencontre la tête, qui se fendit en deux dans un grand fracas. Singet alla rouler par terre et se dédoubla. Le monstre regardait pantelant, sabre pendant à bout de bras.
Porcet, qui contemplait la scène de loin, l’apostropha en riant: «Encore un beau coup de ce genre et tu en auras quatre!
— Il paraît que tu es capable de te diviser», répliqua le démon en montrant du doigt Singet, «mais à quoi bon m’en faire la démonstration?
— Que veux-tu dire par là?
— Comment se fait-il que le premier coup n’ait produit aucun effet et que le second te divise en deux?
— Monstre», rétorqua en riant Singet, «rassure-toi:
frappe dix mille fois, je te fournirai vingt mille bonshommes.
— Sacré macaque! Tu sais te diviser, d’accord, mais peux-tu te réunir? Dans ce cas, redeviens un et frappemoi, pour voir, de ta trique!
— Pas d’hiitoires! Tu m’avais proposé trois coups de sabre: je n’en ai reçu que deux. Tu veux un coup de trique?
Si je ne t’en donne que la moitié d’un, je ne m’appelle plus Singet!
— Exadement! Exadement ce que je veux», répondit le démon.
Sacré grand saint! Les deux corps s’embrassèrent, roulèrent sur le sol et redevinrent unique. Il brandit la trique et frappa en pleine gueule. Parant le coup de son sabre, le démon s’écria: «Trêve d’insolence, maudit macaque! Ça ose frapper les gens avec cette espèce de bâton de deuil!
— Si tu veux en savoir plus long sur cette trique», hurla Singet, «elle est célèbre au ciel comme sur la terre.
— En quoi est-elle célèbre?
— D e fe r forgée en neuf transmutations',
Sortant des mains de L a o zi lui-même,
Obtenue p a r Y u le G rand-, la “ D ivin e”
D ragua les fleuves et fix a les mers.
Son m ilieu cache la carte du ciel,
Des deux bouts retiennent des pièces d ’or.
E lle porte signes de dragons et phénix,
Tracés serrés à glacer dieux et diables.
Sous le nom de trique du Yang transcendant,
Cachée au fond des mers, loin du regard des hommes, E lle aurait voulu s ’envoler
E t briller de toutes les couleurs.
Singet l ’emporta dans sa montagne
E n essayer les possibilités:
Dans 1'instant aussi grosse qu’une ja rre,
A u ssi mince que peut l ’être f il de fer,
Fine aiguille ou haut p ic du Sud,
A volonté elle se transforme,
A gitant les nuées qu’elle produit,
Lançant comme des éclairs en brillant.
Un souffle fro id vous donne des frissons,
Quand apparaît sa mortelle brume.
D u bout de la mer aux confins du ciel,
Je la garde soigneusement sur moi,
Triom phant des tigres et des dragons.
Des gardiens du ciel ne purent l ’emporter,
N ata se trouvait en difficulté.
L es dieux ne savaient où se mettre;
Cent m ille hommes étaient en fuite.
L a salle de l ’empereur de Jade
Étant sous la garde du tonnerre,
Je volai à l ’attaque des ministres,
Jetant la panique dans la cour céleste.
J ’abattis le palais du pôle N ord,
E t, d ’un retour de trique, la cour du Sud.
Devant la violence de ce bâton
É ’empereur du C ie lfit appel à Bouddha:
L a défaite est le lot des armes.
Inéluctable était l ’épreuve
Q ui allait s’étaler sur cinq cents ans,
Jusqu’à ce que pa rû t Guanyin des mers du Sud.
Un moine des grands Tang, me dit-elle,
A v a it fa it vœu inouï au C ie l
D e sauver tous les êtres de malemort
E n cherchant les soutras du mont des Vautours Comme les démons infe Bent la route
D e l ’Ouest, rendue impraticable,
E lle me demanda d ’être son compagnon,
Sachant la trique de fe r sans rival.
E lle expédie les pervers aux Enfers,
Réduisant chairs et os en poussière.
Partout ces créatures maléfiques
Ont p éri, en nombre incalculable.
P a r cette trique q u i f it des ravages,
Atteignant ju sq u ’aux neuflum inaires'-,
E t blessant les juges sous la terre:
Devant elle tremblent monts et rivières,
Plus terrible que l ’épée de Jupiter,
P a r elle j ’assure sa proteêtion,
E lim ine du monde tout démon!»
Tout tremblant à ce discours, le démon n’en brandit pas moins son sabre pour l’abattre au risque de sa vie. Le singe-roi s’avança en riant à sa rencontre, trique dressée.
Ils furent d’abord aux prises devant la grotte, puis bondirent au milieu des airs pour y poursuivre le combat. Quel combat!
Un bâton sacré qu i avait dragué le fleuve Céleste, au nom, célèbre dans le monde entier, d ’«A -m on-Bon-Plaisir». Vanter sa puissante enrageait le démon qu i brandissait son arme redoutable. Dans les airs h bataille devenait sans pitié. L ’un changeait de visage à volonté, l’autrt allongeait sa taille. Une brume épaisse cachait le ciel, le brouillard flottait sur les étendues sauvages. L ’un avait maintes fois pris la résolution de dévorer T rip ita ka, l ’autre fa isa it tout pour le protéger.
D epuis que Bouddha avait transmis les Ecritures, le bien et le mal, clairement di Bingués, se livraient un combat sans merci.
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Ils se livrèrent une vingtaine d’engagements sans emporter la décision. A les voir arriver au vif du combat, Porcet ne put se contenir plus longtemps, bondit dans les airs et dirigea son râteau en plein sur la gueule du démon, pris de panique, car il ignorait que Porcet était un impulsif vite découragé, plus effrayant que dangereux. À la vue de son long groin et de ses larges oreilles, il se dit qu’il aurait la main lourde et, rompant le contaél, lâcha le sabre et s’enfuit, leur tournant le dos.
«Rattrape-le, rattrape-le!» criait Singet.
Profitant de la supériorité acquise, l’idiot se lança à sa poursuite, le râteau levé. Comme il approchait, le démon s’arrêta au bas de la pente et, d’une légère rotation contre le vent, reprit son aspeét originel, ouvrant grand sa gueule pour avaler Porcet qui prit peur, se précipita dans le premier buisson venu et, sans s’inquiéter des ronces qui le lacéraient, y resta blotti tout tremblant, tendant l’oreille dans l’attente du fracas de la trique de fer.
Comme Singet arrivait à son tour, la créature ouvrit à nouveau la gueule, offrant au Novice l’occasion cherchée: il rangea la trique et se plaça devant le monstre pour se laisser avaler. Terrifié, l’idiot se disait en exhalant son ressentiment par des grognements sourds: «Sacré épizoologue qui ne sais manœuvrer! Pourquoi ne t’es-tu pas enfui alors que le monitre s’apprêtait à te dévorer? Tout au contraire, tu l’affrontes! Maintenant que tu es dans son ventre, tu n’es plus moine et demain tu seras un gros tas de merde! »
L’idiot ne sortit des herbes qu’une fois le démon triomphant parti, pour filer aussi vite qu’il pouvait, en prenant la route en sens inverse.
Revenons auprès de Tripitaka, qui attendait anxieusement au pied de la pente en compagnie de Sablet. Il aperçut Porcet qui arrivait en courant, haletant:
«Pourquoi pareille hâte, Huit-Défenses», lui demandat-il, grandement alarmé, «comment se fait-il que Conscient-de-la-Vacuité ne soit point là?
— Il a été avalé par le monstre», répondit l’idiot entre deux sanglots.
À ces mots, de saisissement Tripitaka tomba évanoui.
Revenu à lui un bon moment plus tard, il trépignait et se frappait la poitrine: «O mon disciple, moi qui me disais 4 9 1
que tu étais si habile à soumettre les créatures maléfiques, que tu saurais me conduire au paradis de l’Ouest pour voir le Bouddha, comment aurais-je pensé qu’aujourd’hui tu succomberais aux mains de ce monstre! Misère, désolation! Voilà tous nos efforts comme les tiens réduits à néant!»
Le Maître était en proie à la plus vive douleur. Mais l’idiot, voyez-vous, au lieu de chercher à le réconforter, se mit à crier: «Holà! Sablet, apporte les bagages, qu’on se les divise entre nous deux!
— Pourquoi les partager? s’étonnait Sablet.
— Une fois qu’ils seront partagés, chacun pourra partir de son côté: tu te remettras à manger de l’homme à la rivière des Sables-Mouvants. Moi, je retourne au village du vieux Gao m’occuper de ma femme. Quant au cheval blanc, nous pourrions le vendre et acheter au Maître le cercueil qui accompagnera sa fin.»
À ces derniers mots, le Vénérable, qui étouffait d’angoisse, éclata en violents sanglots, entrecoupés d’invocations à l’auguste Ciel.
De cela, nous ne dirons pas davantage.
Reparlons du premier démon, qui avait avalé Singet:
convaincu d’être arrivé à ses fins, il était rentré tout droit à la grotte.
Comme on le questionnait sur l’issue du combat, il répondit: «J’en ai capturé un.
— Lequel? voulut savoir le second démon, ravi de l’apprendre.
— Singet le Novice.
— Oùest-il?
— Dans mon ventre: je l’ai avalé d’un coup!
— Grand frère!» se récria le troisième démon, alarmé, «ne te l’avais-je pas dit? Singet n’est pas consommable.»
On entendit alors sortir du ventre la voix du grand saint: «Je suis mieux que consommable: je t’épargne la faim et te coupe l’appétit!»
«Votre Majesté!» s’écrièrent les petits monstres, gagnés par la panique, «ça va mal! C’est Singet qui parle dans votre ventre!
— Il peut parler: il ne me fait pas peur. Moi qui ai eu la capacité de le manger, je n’aurais pas celle de lui régler son compte? Allez vite me faire chauffer de l’eau salée: quand je l’aurai ingurgitée, je le vomirai et nous pourrons alors le frire à feu doux avant de le manger arrosé de vin.»
Les petits monstres préparèrent tout de bon une demicasserole d’eau salée, que le démon vida. Il en remplit son gosier, provoquant de fait des vomissements, mais Singet semblait avoir poussé des racines dans son estomac:
impossible de l’en faire bouger. Le démon aîné se pressa le cou pour vomir et vomir, à en avoir la tête qui tourne, les yeux hagards et la rate éclatée! Mais le Novice restait plus immobile que jamais.
«Singet, tu ne sors plus? lui cria le démon pantelant.
— C’est trop tôt. Je n’en ai aucune envie.
— Pourquoi donc?
— Pas très perspicace, le monstre. Nous menons une vie auitère, nous autres moines: déjà la fraîcheur de l’automne et je n’ai rien à me mettre, que ma robe qui n’est pas doublée. Il fait bon au chaud dans ton ventre. On est à l’abri du vent. C’est là que j’aimerais passer l’hiver: je sortirai au printemps!
— Votre Majesté, Singet veut passer l’hiver dans votre ventre! répétait la foule des monstres.
— S’il veut y passer l’hiver, je me mets en posture de méditation et par la technique de l’hibernation je m’abstiendrai de toute nourriture, de sorte que j’affamerai à mort notre épizoologue.
— Mon fiston», répliqua Singet, «tu n’es pas très déluré! En accompagnant le moine chinois dans sa quête des Écritures, j’ai emporté de Canton, par où nous étions passés, un réchaud gigogne portatif pour cuire la ratatouille. Si je coupe en tranches fines ton foie, tes tripes, ton estomac et ton mou, j’aurai de quoi durer jusqu’à la fête du printemps de Pureté-et-Clarté!
— Mon frère», s’effraya le second démon, grandement alarmé, «il en est capable, ce macaque!
— D’accord, il pourrait se faire de la ratatouille», concéda le troisième démon, «mais sur quoi poserait-il la marmite?
— Un os à triple fourche me servira de trépied, répliqua Singet.
— Ça va m al!» s’inquiéta le troisième démon, «si tu mets la marmite sur le feu, ça fera de la fumée qui lui sortira par les narines et le fera tousser, non?»
Singet se mit à rire: «Mais non, rien de tout cela n’arrivera! Il me suffira de lui défoncer le sommet du crâne avec ma trique cerclée d’or, le trou aura la double fonftion de me fournir un puits de jour et de me servir de cheminée!»
Le démon aîné avait beau dire qu’il n’avait pas peur, il n’en menait pas large. Il lui fallut prendre son courage à deux mains:
«Mes frères, ne craignez rien! Apportez-moi mon vin médicinal: vous verrez, quand j’en aurai bu plusieurs gobelets, ce maudit singe sera empoisonné à mort. »
Singet se disait en riant intérieurement: «Il y a cinq cents ans, quand j’avais provoqué cet énorme raffut au ciel, j’avais bu de l’élixir de seigneur Laozi, du vin de l’empereur de Jade et mangé des pêches de la Mère-Reine de l’Ouest, de la moelle de phénix et du foie de dragon. À quoi n’aurais-je jamais goûté? Avec quelle sorte de vin médicinal croit-il pouvoir m’empoisonner?»
Les petits monstres avaient fait tiédir deux pots de ce breuvage, dont ils remplirent à ras bord un gobelet, qu’ils tendirent au démon.
À peine l’avait-il pris en main que Singet, au fond de l’estomac, en humait le parfum. «Je ne vais pas le laisser le boire!» se dit-il.
Sacré grand saint! Renversant la tête, il ouvrit la bouche en pavillon de trompette et l’agrandit jusqu’à la coller au fond de son gosier: chaque lampée que prenait le monstre était avalée par Singet, qui ingurgita ensuite le second gobelet. Il en fut de même de ceux qui suivirent, au nombre de sept ou huit.
Le vieux démon reposa le gobelet: «Je m’arrête. D’habitude, j’ai l’estomac en feu au second bol. J ’en ai vidé sept ou huit et ne me sens même pas de rougeur au visage! »
Or, le grand saint n’était pas un gros buveur: après avoir avalé sept à huit gobelets, il manifesta dans le ventre même les signes de la plus folle ivresse: il se mit à se livrer à une incessante gymnastique, flexion, extension, plat ventre, grand écart, «coup de pied volant»; il s’agrippait aux ligaments du foie pour jouer à la balançoire, planer et, au milieu de culbutes, se livrer à une danse sauvage.
En proie à d’insupportables douleurs, la créature maléfique s’effondra sur le sol.
Si vous ne savez, en fin de compte, si le démon était encore en vie, écoutez donc la séance qui suit.
Livre seizième
CŒUR-NOIR DÉMASQUÉ
( c h a p it r e s l x x v i à l x x x )