Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre76

076 LÀ OÙ DEMEURE LE DIEU DE L’ESPRIT, LE DÉMON SE REND À LA «NATURE PROPRE»; MÈRE DU BOIS CONTRIBUE À SOUMETTRE LA CRÉATURE À LA VÉRITÉ INCARNÉE.

Le récit nous a exposé comment le démon en chef s’effondra dans la poussière lorsque Singet se fut livré un moment à des exercices physiques. Le souffle et la parole coupés, le monstre était inanimé: le croyant mort, le Novice relâcha ses aélivités.

«Très compatissant et miséricordieux bodhisattva, Grand Saint égal au Ciel! s’exclama le démon en revenant à lui.

— Mon fiston, ne te fatigue pas inutilement: je me contenterai de “grand-père Singet”. Autant de mots d’économisés!

— Grand-père, grand-père! » se mit tout de bon à répéter le monstre, qui tenait à la vie, «c’est ma faute, j’ai commis la double erreur de t’avaler et de te fournir la possibilité de me détruire. Je mets tout mon espoir en la compassion du grand saint pour l’humble fourmi qui aspire à garder la vie! Si tu m’épargnes, j’accompagnerai ton maître dans la traversée de la montagne. »

Si belliqueux que fût Singet, il ne songeait qu’aux progrès de la quête du moine chinois. Il n’était pas insensible aux hommages, aussi, devant les supplications du démon, se laissa-t-il amener à de meilleurs sentiments et lui cria:

«Créature maléfique, si je te pardonne, comment raccompagnerais-tu mon maître?

— Je n’ai rien de rare ou de précieux à lui offrir, ni or ni argent, ni perle, turquoise, agate, corail, cristal, ambre ou écaille de tortue: nous le porterons tous les trois à travers la montagne en palanquin de rotin odorant.

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— Le transporter ainsi vaudra mieux que tous les trésors», répondit en riant Singet, «ouvre grand la bouche: je vais sortir.»

Le démon aîné s’exécuta, mais le troisième s’approcha et lui souffla: «Grand frère, attends le moment où il sortira pour refermer la mâchoire. Avale-le quand tu l’auras bien mâché: il ne pourra plus te faire de mal.»

Or, de là où il était, Singet avait tout entendu. Au lieu de sortir le premier, il tendit la trique cerclée d’or pour tâter le terrain: lorsque le monstre referma la bouche, ce fut dans un bruit d’ivoire brisé: les incisives s’étaient cassées.

«Mon brave!» s’exclama Singet en retirant la barre de fer, «alors que je sortais en te laissant la vie sauve, tu as cherché à me mordre dans l’intention de me tuer. Je ne sors plus! Je n’aurai de cesse avant que tu sois mort. Je ne sortirai plus! »

L’aîné s’en prit au troisième, sur un ton vibrant de ressentiment: «Tu dessers tes proches. Il fallait le laisser sortir au lieu de me demander de le mordre! Je m’y suis cassé les dents. Que faire maintenant?»

Devant ces reproches, le troisième démon recourut à une autre méthode, celle de la provocation du guerrier.

«Singet le Novice», l’interpella-t-il d’une voix tonitruante, «tu jouis d’une réputation du tonnerre qui sonne à toutes les oreilles. On raconte que tu as montré ta puissance à la porte sud du ciel, que tu t’es imposé à la salle des Nuées-My Stérieuses. Mais je vois maintenant, à ta façon de subjuguer les créatures maléfiques de la route de l’Oueât, que tu n’es qu’un minable petit macaque.

— Pourquoi serais-je minable?

— A cent lieues de chez lui, un brave sait se tailler une réputation de mille lieues. Sors et bats-toi avec moi, si tu es un brave, au lieu de te livrer à ces manigances de minable dans le ventre des gens! »

Ce discours donnait à réfléchir; Singet se disait: «Eh oui, il a raison. Il me serait facile de le tuer en lui rompant les entrailles et en lui lacérant le foie. Mais en vérité ma réputation serait compromise... Tant pis!»

«Ouvre la bouche que je me mesure avec lui. Toutefois la grotte eàt trop étroite pour le maniement de notre attirail: sortons nous battre au large! »

À cette proposition, le troisième démon fit l’appel de ses troupes, plus de trente mille monâtres, tous équipés 4 9 9

d’armes tranchantes et acérées. Ils se placèrent en formation de bataille triple, n’attendant plus que la sortie de Singet pour engager le combat. Le second démon prit l’aîné par la main et le conduisit dehors avant de crier:

«Un magnifique champ de bataille attend les braves: sors, le Novice!»

Dans le ventre, le grand saint savait qu’il se trouvait dehors aux croassements des corbeaux, pépiements des moineaux, craquètements des grues et au hululement du vent. Il réfléchissait: «Si je ne sors pas, je manque à ma parole; si je sors, ce monstre à tête humaine et cœur de bête fauve e£t capable de tout: il a déjà cherché à me berner et me mordre alors qu’il promettait de raccompagner le Maître. Cette fois, il concentre ses troupes ici. Tant pis! Ils vont en avoir pour leur grade l’un comme l’autre: quant à sortir, je sors, mais je laisse une racine dans son ventre!»

En un tournemain il s’arracha un poil à la queue, souffla dessus de son haleine magique et lui ordonna de se transformer en un filin qui avait la grosseur d’un cheveu, mais quarante toises de longueur. Exposé au vent, le filin devenait corde. Il en attacha un bout aux entrailles, cœur et foie, au moyen d’un nœud coulant qui n’était pas serré, mais le deviendrait, et terriblement douloureux, dès qu’on tirerait sur la corde. Tandis qu’il tenait l’autre extrémité, il se dit en riant:

«S’il raccompagne le Maître quand je serai sorti, tout ira bien. Sinon, s’ils m’attaquent en masse, inutile de perdre mon temps à combattre, il me suffira de tirer sur la ficelle, ce sera tout comme si j’étais resté dans le ventre.»

Il réduisit ensuite la dimension de son corps et rampa vers la sortie: arrivé au gosier, il vit la bouche grande ouverte et la rangée de dents alignées comme autant d’armes tranchantes, celle du haut et celle du bas, ce qui lui donna à réfléchir: «Ça ne me dit rien qui vaille! Si je passe la cordelette par la bouche, il va serrer les dents à la première douleur et la casser. Mieux vaut la passer par où il n’a pas de dents! »

Sacré grand saint! Le filin sous lui, il grimpa jusqu’aux fosses nasales. Sous l’effet de la démangeaison, le démon éternua bruyamment, ce qui eut pour effet d’éjeéter Singet.

Dès qu’il se vit dans le vent, le Novice, d’un fléchissement des reins, grandit jusqu’à atteindre une taille de trois toises, tirant le filin d’une main et tenant la trique 5oo de fer de l’autre. Sans plus attendre, le démon aîné lui assena le sabre en pleine figure, mais le grand saint para le coup de sa trique. Le second démon se servait de sa lance et le troisième d’une hallebarde: ce fut une mêlée indescriptible. Singet, laissant la corde pendre, rangea la trique et, d’un bond, s’enfuit sur un nuage: il craignait de ne pas pouvoir opérer s’il se laissait encercler par les petits monstres. Aussi s’était-il échappé du camp pour se poser sur le sommet désert de la montagne, d’où il se mit à tirer la corde des deux mains, en y appliquant toutes ses forces.

Dans l’élancement de la douleur qui lui tenaillait le cœur, le démon fit un bond en l’air. Le grand saint se mit alors à tirer vers le bas.

Les jeunes monstres qui assistaient de loin au speâacle s’écriaient tous ensemble: «Laissez-le partir, Votre Majesté, ne le provoquez plus! Ce macaque n’a aucun sens du rythme des saisons: il joue au cerf-volant avant même que ne soit arrivée la fête de Pureté-et-Clarté! »

À ces mots, Singet donna fine telle secousse à la corde que le démon tomba des nues pour rouler comme une roue de rouet dans la poussière, dans un terrible craquement: il avait fait au bas de la montagne un cratère d’une profondeur de deux pieds.

Affolés, les deux autres démons descendirent sur leurs nuages, s’élancèrent pour retenir la corde et s’agenouillèrent, suppliant: «O grand saint, nous nous disions que vous étiez un immortel d’une magnanimité plus vaste que l’océan. Qui aurait cru que vous n’étiez qu’une sournoise créature du genre limace ou rat? Nous vous avions amené à sortir pour vous livrer bataille, en toute sincérité, sans penser que vous iriez jusqu’à passer une corde autour du cœur de notre frère.

— Vous êtes d’une impudence, maudits démons! » s’esclaffa Singet, «vous avez commencé par chercher à me mordre, et, cette fois, vous alignez une véritable armée:

est-il raisonnable de m’opposer des dizaines de milliers de monÿtres, à moi qui suis seul? Je tire, je l’emmène voir mon maître!

— Pitié, grand saint! Epargnez-moi! Nous sommes prêts à raccompagner le Maître dans la traversée de la montagne, promit l’aîné, qui se prosternait avec ses frères.

— Pour garder la vie, il te suffit de couper le filin d’un coup de sabre, répliqua Singet en riant.

L es trois démons sautèrent sur leurs pieds et remercièrent.

— Seigneur, si je coupe, l’autre bout réitéra attaché à mon cœur, avec le fil qui me passe dans la gorge et me donne la nausée. Que faire?

— Dans ce cas, ouvre la bouche et laisse-moi entrer le détacher.

— Et si tu refuses de ressortir?» s’alarma le démon, «ce n’est pas possible, c’est une situation impossible!

— J ’ai la faculté de dénouer de l’extérieur la cordelette qui eût à l’intérieur. Quand je l’aurai fait, est-ce que tu escorteras vraiment mon maître?

— Dès que je serai détaché, je l’accompagne. Promis!»

Estimant qu’il était sincère, le grand saint récupéra le poil d’une secousse et la douleur que le démon ressentait au cœur cessa. Tel était le pouvoir de la magie occulte de Singet: c’est avec un poil qu’il lui avait attaché le cœur; en le récupérant, la douleur disparaissait.

Les trois démons sautèrent sur leurs pieds et remercièrent: «Veuillez rentrer, grand saint, et annoncer au moine chinois d’avoir à préparer ses bagages. Nous venons tout de suite le chercher en palanquin.»

Les monstres déposèrent les armes et retournèrent dans la grotte.

La corde ainsi enlevée, Singet fit le tour de la montagne par l'eût. Il voyait de loin Tripitaka qui se roulait par terre en sanglotant; Porcet et Sablet avaient ouvert les sacs, occupés à en partager le contenu. «Il va sans dire», soupirait intérieurement le Novice, «c’eût sûrement Huit Défenses qui a raconté au Maître que le monstre m’avait dévoré. Le Maître pleure violemment à l’idée de m’avoir perdu, tandis que cet idiot divise les bagages en vue de la dispersion. Hélas! Je ne sais si c’eût bien leur intention:

allons voir et les interpeller pour s’en assurer!»

Il abaissa son nuage et appela: «M aître!»

À cet appel, Sablet s’en prit à Porcet: «Tu n’es qu’a»

support de cercueil qui ne songe qu’au deuil! Tu as prétendu que notre condisciple aîné était mort, alors qu’il ne l’eût pas, pour mener cette sordide opération: n’eût-ce pas lui qui appelle là-bas?

— J ’ai vu le monûtre l’avaler, on ne peut plus clairement. Je suppose que nous sommes dans un mauvais jour et que l’âme de ce singe fait une apparition.»

Singet se planta devant et lui décocha une gifle à l’envoyer dinguer: «Ballot! Je suis une apparition?

— Frangin», répondit l’idiot en se frottant la joue, «mais tu as été vraiment dévoré par ce monstre. Co...

comment as-tu fait pour revivre?

— Ça te ressemble, sac à son, bon à rien! Quand il m’a avalé, je lui ai gratouillé les entrailles, pincé les poumons et passé une corde autour du cœur: suffisait de la tirer pour lui infliger d’insupportables douleurs. Les uns et les autres se sont prosternés et m’ont supplié de l’épargner. Ils viennent chercher le Maître pour lui faire passer la montagne. »

À ces mots, Tripitaka se dressa sur ses jambes et s’inclina devant le Novice: «O mon disciple, tu t’es donné un mal du diable! Si j’avais cru les paroles de Conscient-deses-Capacités, c’en serait fini de moi!

— Croûte de crétin!» gronda Singet en balançant des coups de poing, «tire-au-flanc, monstre de paresse!

Maître, ne vous tourmentez plus: les démons viennent tout de suite vous chercher.»

Sablet aussi se sentait des plus penauds et, pressé de se faire oublier, s’affairait à préparer les bagages et seller le cheval. Tous attendaient sur la route, il va sans dire.

Reparlons des trois démons en chef qui étaient rentrés dans la grotte avec leurs troupes d’esprits.

«Mon frère», dit le cadet à l’aîné, «ce n’eit donc qu’un macaque ridiculement petit, ce Singet que j’imaginais avec neuf têtes et huit queues! Tu n’aurais pas dû l’avaler: au combat, jamais il ne l’aurait emporté sur toi. Nos troupes qui sont dans la grotte l’auraient noyé rien qu’en crachant!

Comme tu l’avais avalé et qu’une fois dans ton ventre il avait trouvé moyen de te torturer, nous n’osions nous mesurer à lui. La promesse d’escorter le moine chinois n’était qu’un mensonge pour le persuader de sortir, car l’important alors était ta vie. Pas question de l’accompagner!

— Mes sages frères», répliqua l’aîné, «pour quelle raison vous y refusez-vous?

— Donne-moi trois mille petits monstres: je les mets en formation de bataille et je saurai le capturer, ce macaque!

— Ne me parle pas de trois mille. Libre à toi de lever le camp entier: le mérite de sa capture reviendra à tous! »

Le second démon fit aussitôt l’appel de trois mille jeunes monstres, les déploya le long de la grand-route et dépêcha un messager muni d’un fanion bleu annoncer:

«Singet le Novice! Manifeste-toi sans tarder pour engager le combat contre Sa Majesté, notre deuxième Grand Roi.»

A ces mots, Porcet se mit à rire: «Frangin, le diéton ne le rappelle que trop bien: Mensonge ne trompe gens du pays. Tu nous a conté des balivernes! Comment des monstres que tu prétends avoir soumis, et qui s’apprêtent à transporter le Maître en palanquin, peuvent-ils venir te provoquer au combat?

— L’aîné, je l’ai bel et bien vaincu. D’ailleurs il n’ose montrer le nez. Le seul nom de Singet lui donnerait la migraine! C’est sûrement le cadet qui ne veut se résignera nous escorter: c’est la raison pour laquelle il me défie. Je dois vous dire, mes frères, que ces trois démons font preuve d’une noble fraternité: on ne saurait en dire autant de nous trois. Puisque j’ai soumis l’aîné et que le cadet se manifeste, rien ne t’empêche de tenter de le combattre à ma place.

— Il ne me fait pas peur», rétorqua Porcet, «laisse-moi lui flanquer une raclée.

— Si tu veux y aller, vas-y!

— J ’y vais, frangin», répondit en riant Porcet, «mais prête-moi la corde.

— Pour quoi faire? Tu n’as ni la capacité de te glisser dans son ventre, ni celle de la lui nouer autour du cœur: à quoi bon?

— Je voudrais me l’attacher à la taille: elle me servira de corde de sécurité. Vous la retiendrez par l’autre bout, toi et Sablet, pendant que j’engagerai le combat contre lui.

S’il tourne à mon avantage, vous la lâcherez pour me permettre de le capturer. Dans le cas contraire, vous pourrez me ramener et l’empêcher de m’emporter.»

« Une bonne occasion de jouer un tour à cet idiot! » se dit Singet en s’esclaffant intérieurement. Il ceintura Porcet avec la corde et le pressa d’engager le combat.

L’idiot courut en haut de la falaise en brandissant son râteau et criant: «Monstre, sors! Viens te battre avec ton grand ancêtre Porcet! »

«Votre Majesté», se hâta d’annoncer le porteur de fanion bleu, «il y a un bonze à long groin et larges oreilles qui s’est présenté.»

Le second démon quitta aussitôt le camp et, à la vue de Porcet, abaissa sa lance pour le transpercer en pleine face, sans autre forme de procès.

L iv r e XVI, chapitre l x x v i

L’idiot dressa le râteau à sa rencontre. Ils en vinrent aux mains devant la pente, mais il ne fallut pas plus de sept ou huit engagements pour que Porcet se sentît faiblir. Incapable de soutenir les assauts du démon, il détourna la tête et appela: «Frangin, ça tourne mal! Tire la corde de sécurité! Tire!»

À cet appel Singet, tout au contraire, lâcha complètement la corde. L’idiot, rompant le combat, battit en retraite en courant. Or, tant qu’il avançait, il ne pensait pas au filin qui restait tendu. En se retournant, par contre, il se prit le pied dans la corde devenue lâche, trébucha et se releva pour tomber encore. Au début, il arrivait à se ramasser; finalement, il resta le nez dans la poussière.

Rattrapé par le monstre qui déroula sa trompe semblable à un dragon pour l’enlacer solidement, Porcet fut ramené triomphalement à la grotte, dans la cohue des monstres qui entonnaient un hymne à la viéloire.

Tripitaka, qui avait tout vu au bas de la pente, était indigné contre Singet: «Conscient-de-la-Vacuité, je ne m’étonne plus que Conscient-de-ses-Capacités ait souhaité ta mort! Vous êtes totalement dépourvus des sentiments d’amour et de fraternité qui devraient vous animer, vous n’êtes poussés que par la jalousie et l’envie. Pourquoi n’as-tu pas tiré la corde de sécurité comme il te le demandait? Au lieu de cela, tu la jettes! Que faire maintenant que tu l’as entraîné vers sa destruélion?

— Maître!» répliqua Singet avec un sourire narquois, «vous êtes vraiment trop partial; toujours à prendre sa défense! C’est bon! Vous ne vous faisiez pas autant de souci quand j’ai été capturé; de moi, tout un chacun pouvait se passer. Mais cet idiot ne se laisse pas plus tôt prendre que c’est moi que vous blâmez! Laissez-le donc souffrir un peu, qu’il comprenne que la quête des Ecritures n’est pas une promenade!

— O disciple! Comment oses-tu dire que je ne me suis pas inquiété quand tu es parti? Mais à la réflexion, tu sais te transformer et finalement rien ne peut t’arriver. L’idiot, lui, eét maladroit, lourd et sans agilité: de ce départ, je crains le pire. Va donc à son secours, tout de même!

— Maître, ne m’en veuillez plus: je vais le sortir d’aflfaire. »

D’un bond il fut sur le sommet de la montagne. «Cet idiot a voulu ma mort», se disait-il avec ressentiment, «je ne vais pas lui rendre la vie si facile. Allons voir le sort que lui réserve ce démon et laissons-le déguster un moment son châtiment avant de le secourir.»

Il fit aussitôt une passe, récita l’incantation et, d’une secousse, se transforma en un inseéte qui s’envola pour se poser à la base de l’une des oreilles de Porcet et ainsi entrer dans la grotte avec la foule des monêtres. Le second démon, à la tête des trois mille petits monstres qui sonnaient trompette et battaient tambour, planta le camp à l’entrée. Se saisissant lui-même de Porcet, il pénétra à l’intérieur et déclara: «Mon frère, j’en ai capturé un.

— Montre-le-moi.»

Relâchant sa trompe, il laissa tomber Porcet: «N’en est-ce pas un?

— Celui-là est sans intérêt, trancha le démon aîné.

— Votre Majesté», enchaîna à ce mot Porcet, «laissez repartir celui qui vous est inutile et cherchez à saisir celui qui vous est utile!

— Bien qu’inutile», insista le troisième démon, «c’est un disciple du moine chinois, Porcet Huit-Défenses.

Ligotons-le et mettons-le à tremper dans le bassin jusqu’à ce que les soies tombent, ouvrons-lui le ventre, salons-le et laissons-le sécher au soleil. Il sera délicieux avec du vin, les jours de pluie. »

«Fini, je suis fini!» murmurait Porcet terriblement inquiet, «il a fallu que je tombe sur un monâtre qui travaille dans les salaisons! »

Les créatures maléfiques se jetèrent sur lui, le ligotèrent les quatre fers en l’air, le hissèrent au bord du bassin, l’y poussèrent et s’en retournèrent.

Le grand saint s’était envolé; que voyait-il? L’idiot les quatre pattes en l’air, le groin enfoui, flottant à moitié, soufflant et grognant: il offrait un speétacle risible, ressemblant à un gros réceptacle de lotus noirci dont les graines seraient tombées après les gelées de la huitième ou neuvième lune. A la mine qu’il faisait, Singet était partagé entre la pitié et le ressentiment. «Que faire?» se demandait-il, «lui aussi fait partie de l’assemblée de l’arbre dragon-fleur. Mais je lui en veux de s’être jeté sur la première occasion de partager les bagages et de déguerpir;

et il pousse sans cesse le Maître à réciter contre moi l’incantation de Constriétion du cercle. J ’ai entendu dire L ivre XVI, ch apitre l x x v i

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l’autre jour par Sablet qu’il aurait caché des économies; je me demande ce qu’il en e£t: donnons-lui une bonne petite frayeur pour en avoir le cœur net! »

Sacré grand saint! Il vola au bord de l’oreille et l’appela, en contrefaisant sa voix: «Conscient-de-ses-Capacités, Conscient-de-ses-Capacités! »

«La guigne! » se dit Porcet, «c’est le nom que m’a donné la bodhisattva Guanyin et depuis que je suis le moine chinois, l’on m’appelle Porcet Huit-Défenses. Qui peut savoir que je m’appelle Conscient-de-ses-Capacités, par ici?» Il ne put se retenir de poser la question: «Qui m’appelle par mon nom en religion?

— C’est moi, répondit Singet.

— Qui es-tu?

— Je suis huissier-crocheteur'.

— D’où venez-vous, noble officier de justice? s’enquit Porcet alarmé.

— Je suis envoyé par le roi Yama t’amener à la cinquième cour de la justice infernale.

— Veuillez vous retirer, noble officier, et faire savoir au cinquième prince Yama d’avoir l’obligeance de bien vouloir m’accorder un jour de plus, eu égard aux excellentes relations qu’il entretient avec mon condisciple aîné Singet Conscient-de-la-Vacuité. Revenez donc me chercher demain.

— Balivernes! Si Yama afixé ton heure à minuit, nul n ’oserait t'en laisser une de plus: suis-moi sans tarder si tu ne veux pas que je te tire la corde au cou.

— Chef, ce n’est pas très commode, mais rendez-vous compte que même avec la tête que j’ai, j’aimerais vivre.

Mourir, je le dois; je ne demande qu’un délai d’un jour, le temps de revoir mon maître et mes compagnons que les démons auront capturés: la dernière réunion avant que soient réglés nos comptes à tous...

— C’est bon », répondit Singet en riant intérieurement, «j’ai une trentaine de personnes sur ma liste, tous aux environs. Le temps de chercher la dernière te fera une journée de délai. Ton viatique? Pour mes frais de déplacement.

— Misère! Nous autres moines qui avons quitté nos familles ne possédons rien.

— Pas de viatique? La corde, et suis-moi!

— Chef, ne me mettez pas la corde au cou. Je sais qu’on j o 8

l’appelle “corde qui emporte la vie” et que l’on rend le dernier souffle dès qu’on vous la passe. J’en ai, j’en ai!

Seulement je n’en ai pas beaucoup, j’en ai peu...

— Où? Sors-moi ça en vitesse!

— Misère, ah! misère! Depuis que je me suis fait bonze jusqu’au jour d’aujourd’hui, j’ai dû amasser par menus fragments une demi-once d’argent que j’ai obtenu de pieuses familles qui nourrissent les moines et qui m’ont donné un peu plus qu’aux autres en considération de mon grand appétit. Comme ce n’était pas commode à ranger, je les ai fait fondre en un bloc par un orfèvre, dans la dernière cité par où nous sommes passés. Un homme sans conscience qui m’a volé, car je n’en ai obtenu que quarante-six centièmes... Prenez tout!»

«L’idiot n’a même pas de pantalons à se mettre; où donc cache-t-il cet argent?» se demandait Singet en riant intérieurement; «bien, où sont les fonds?

— Fourrés dans mon oreille gauche. Je suis attaché;

je ne peux pas les atteindre. Prenez-les vous-même.»

A ces mots, Singet fouilla le conduit auditif et y trouva, en effet, un lingot en forme de selle de cheval qui pesait au plus quarante-cinq ou quarante-six centièmes de taël.

Quand il l’eut en main, il ne put se retenir d’éclater d’un grand rire. Porcet reconnut la voix de Singet.

«Pendard d’épizoologue!» se mit-il à tempêter du milieu de l’eau où il trempait, «on a le front de venir m’extorquer des sous dans la situation lamentable où je me trouve!

— Sac à son», rétorqua Singet en se mettant à rire, «pendant que ton brave condisciple affronte tant et plus d’épreuves pour la protedion du Maître, tu détournes en douce des économies!

— Sans vergogne! Ça, un détournement? Tout cela, je l’ai pour ainsi dire gratté de mes dents: au lieu de le dépenser en nourriture, je le gardais pour m’acheter une pièce de toile et y tailler un habit. Tu me l’as arraché paria terreur: partageons!

— Tu n’auras pas un sou!

— Bon, je te le laisse à titre de rançon», grogna Porcet, «mais au moins, sors-moi de là!

— Patience! Attends, je vais me porter à ton secours.»

Singet rangea l’argent, reprit son aspeét originel, sortit la trique et s’en aida pour pousser l’idiot vers le bord; il le hissa en le prenant par les pieds et détacha ses liens. Porcet sauta sur ses pieds, ôta ses vêtements, les tordit pour en extraire l’eau, les secoua et les remit encore mouillés:

«Frangin, ouvrons la porte de derrière et filons!

— S’enfuir par-derrière? Est-ce honorable? Frayonsnous une sortie en combattant par la porte du devant!

— J ’ai les jambes ankylosées par les liens, je ne peux pas courir, objeéla Porcet.

— Dépêche-toi de me suivre!» se contenta de répliquer Singet.

Sacré grand saint! S’escrimant à la trique de fer, il s’ouvrit une voie vers le dehors. Porcet le suivait tant bien que mal, malgré ses membres engourdis. Apercevant son râteau appuyé près de la seconde porte, il s’avança, bousculant les petits monitres, s’en saisit et fonça en avant en l’abattant de tous côtés. Ils franchirent ainsi les troisième et quatrième cours, tuant un nombre incalculable de jeunes monstres.

Quand l’aîné des trois démons l’apprit, il se tourna vers le cadet: «Vous avez fait du beau travail! La personne qu’il fallait capturer! Tu vois, Singet nous enlève Porcet;

ils abattent nos petits monstres à notre porte! »

Le cadet bondit, prit la lance en main et se précipita dehors.

«Maudit macaque! Pareille impudence!» fulminait-il, «comment oses-tu nous traiter de cette façon?»

Le grand saint répondit à ce défi en s’arrêtant. La créature maléfique fonçait lance en avant, sans plus attendre d’autres explications. Avec le calme d’un expert en escrime, Singet fit face. Ce fut un beau duel devant la grotte:

Sousforme humaine, l'éléphant aux défenses jaunes a ju ré fraternité avec le roi-lion. Sur la proposition de l’aîné, ils se sont unis dans l’intention de manger le moine chinois.

Le Grand Saint égal au Ciel est résolu à défendre le justle et, par ses immenses pouvoirs, à éliminer les pervers.

Incapable d ’échapper à leurs mains violentes, Porcet, délivré, gagne la sortie. Le monstre lui donne la chasse et déploie sa vaillance: lance et trique se croisent et montrent leur puissance.

La lance tranfperce comme python de la forêt, la trique virevolte comme dragon des mers. Le dragon surgit de la porte de l’océan, enveloppé de brume, le python siffle à travers les bois, perçant le brouillard.

On aurait dit deux cornacs descendant de la montagne.

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Rude combat sans p itié n i quartier, tout compte fa it, pour un bonze venu de Chine!

Porcet restait comme un bêta à contempler Singet et le monstre engagés dans cette bataille, le râteau planté en terre au pied de la montagne, sans songer à se porter au secours de son condisciple.

Devant le poids de la trique du Novice et son impeccable virtuosité à l’escrime, le monstre changea de taftique. Il bloqua la trique de sa lance, le temps de dérouler sa trompe pour l’en envelopper. Singet comprit la manœuvre: il leva des deux mains le bâton cerclé d’or, si bien que la trompe le ceintura sans retenir ses bras prisonniers. Voyez avec quelle alacrité il se mit à tambouriner des deux mains sur le nez du monstre!

«Aïe! La créature n’a décidément pas de chance!»

s’écria Porcet à cette scène, se frappant la poitrine, «moi, qui suis pourtant maladroit, il m’avait emprisonné aussi bien les bras: il m’était impossible de bouger. Lui, si agile et glissant, il lui laisse les mains libres! Il lui suffirait de lui enfoncer la trique dans les narines pour lui arracher morve et douleur qui lui feraient lâcher prise! »

Singet, qui n’y avait pas pensé, tira profit de la suggestion: d’une semi-rotation il ramena la trique à la grosseur d’un œuf de poule et à la longueur d’une toise, puis l’enfourna dans la narine. Le monstre prit peur: avec un long barrissement, il desserra sa trompe, que saisit aussitôt Singet, la tirant en avant de toutes ses forces.

S’efforçant de réduire la douleur, le monstre suivait pas à pas, obéissant à la traétion.

Porcet osa enfin s’en approcher et fit pleuvoir les coups de râteau sur ses flancs.

«Non, non!» lui cria Singet, «les dents de ton râteau sont trop acérées: tu vas lui lacérer la peau, je le crains; il sera couvert de sang. Si le Maître le voit, il nous reprochera de porter atteinte à la vie. Mieux vaut le frapper avec le manche. »

L’idiot leva donc le manche et l’abattit à chacun de ses pas, tandis que Singet le tirait par la trompe: on aurait dit deux cornacs descendant de la montagne.

Tripitaka attendait, le regard tendu. Il s’écria, dès qu’il les vit venir tous deux en vociférant: «Conscient-de-la Pureté, est-ce que tu discernes ce que tire Conscient-de-la VacuitéP — Maître», répondit en riant Sablet après un moment d’observation, «il nous amène le monstre en le tirant parle nez. Impayable!

— Bonté divine! Un monstre d’une taille pareille! Et ce nez, d’une longueur... Va le lui demander: s’il accepte avec joie de nous accompagner à travers la montagne, pardonnons-lui. Ne lui enlevez pas la vie!»

Sablet se précipita à leur rencontre et leur cria: «Le Maître dit de ne pas le tuer s’il accepte de le raccompagner dans la montagne! »

A ces mots, la créature se jeta à genoux et marmonna un acquiescement. Au fait, comme Singet lui tordait la trompe, il avait la voix grippée, comme s’il souffrait d’un gros rhume. «Vénérables moines chinois», nasillait-il, «si vous me laissez la vie, je le raccompagne en portant le palanquin.

— Nous sommes des vainqueurs magnanimes, maître et disciples», répondit Singet, «il en sera fait comme tu le demandes: on te pardonne. Apporte vite le palanquin. Si tu changes encore une fois de musique, plus de pardon quand tu seras à nouveau capturé!»

Relâché, le monstre se prosterna et s’en fut. Singet et Porcet allèrent ensuite voir Tripitaka et lui contèrent par le menu les derniers événements. Porcet, qui avait peine à surmonter sa honte, mit son habit à sécher sur la pente, où nous le laisserons à son attente.

Le second démon s’en retourna donc tout tremblant à la grotte; sa mésaventure avait déjà été rapportée à l’aîné et au benjamin avant même qu’il n’arrivât. L’aîné, alarmé, venait de faire une sortie avec le troisième démon à la tête de ses troupes, quand il le vit rentrer seul. Comme on lui demandait la raison de ce retour prématuré, le cadet rapporta à la foule assemblée les paroles de compassion et magnanimité de Tripitaka.

Chacun de se regarder sans oser proférer un mot. Le second démon prit la parole:

«Mon frère, faut-il raccompagner le moine chinois?

— Que dis-tu là! » s’exclama l’aîné, «Singet est un chef noble et généreux. Lorsqu’il était dans mon ventre, il aurait pu me tuer mille fois. Quand il t’a attrapé par la trompe, il aurait pu ne pas te laisser repartir, ou même te la 5 i 3

tordre jusqu’à la rompre et te donner de bien pires frayeurs. Préparons-nous sans tarder à l’escorter!

— Bon, bon, escortons-le! fit le troisième démon avec un rire narquois.

— Mon sage frère», rétorqua l’aîné, «tu m’as l’air contrarié. Si tu ne veux pas l’accompagner, nous le ferons.

— Mes nobles frères», répondit le troisième démon en souriant, «le bonze aurait mieux fait de ne pas demander de l’escorter et de traverser le plus discrètement possible.

C’est la chance qu’il n’a pas saisie. Il ne se rend pas compte qu’en insistant, il va tomber dans le piège que je lui tends, attirer le tigre hors de la montagne.

— Que veut dire attirer le tigre hors de la montagne?

demanda l’aîné.

— Rassembler tous les monstres de la grotte, faire l’appel, en séleétionner mille sur dix mille, cent sur mille, seize parmi les cent et en choisir trente de plus.

— Pourquoi en prendre seize, et en vouloir trente de plus?

— Il en faut trente pour leurs talents de cuisinier.

Nous leur donnerons du riz de première qualité, de la farine fine, des pousses de bambou, des bourgeons de thé, des cèpes, des bolets, du fromage de soja et du gluten de blé, avec instructions d’avoir à construire un abri tous les vingt ou trente lis pour servir thé et repas au moine chinois.

— Et les seize, pour quoi faire?

— Huit porteront le palanquin et les autres crieront de faire place. Nous les suivrons sur la distance d’une étape. A quatre cents lis d’ici se trouve ma cité, où hommes et chevaux ne manqueront pas de les accueillir. S’ils parviennent aux abords de la ville, nous agirons en sorte que maître et disciples n’y voient ni queue ni tête. La capture du moine chinois dépendra entièrement de l’efficacité de ces seize-là.»

À ce discours, l’aîné des démons se sentit rempli d’une joie sans borne, comme s’il sortait d’un état d’ivresse ou se réveillait après un cauchemar.

«Parfait, parfait!» approuvait-il.

On fit aussitôt l’appel pour commencer par en choisir trente auxquels furent remis les produits prévus. Seize autres s’occupèrent d’amener un palanquin de rotin odorant.

Tandis qu’ils sortaient, les démons leur faisaient leurs dernières recommandations: «Ne traînez pas dans la montagne: le Novice est un singe soupçonneux. S’il vous voit aller et venir, il se doutera de quelque chose et nos plans échoueront.»

L’aîné conduisit la troupe jusqu’aux abords de la grandroute et cria: «Vénérable, le jour d’aujourd’hui n’est pas sous une étoile marquée en rouge: nous vous prions de traverser sans tarder.»

«Conscient-de-la-Vacuité, qui m’appelle?» demanda Tripitaka à cette invite.

Le fixant du doigt, Singet répondit: «C’est l’un des monstres que j’ai vaincus et qui vient vous accompagner en palanquin.»

Tripitaka joignit les paumes et se tourna vers le ciel:

«Bonté divine! Sans tes extraordinaires capacités, mon sage disciple, comment aurais-je survécu!»

Il s’avança pour saluer la foule: «Je vous suis grandement reconnaissant de l’affedtion que vous me témoignez et ne manquerai pas de la proclamer à mon retour à Chang’an, quand nous serons revenus à l’Est avec les Ecritures.»

Les monstres se prosternèrent: «Vénérable, veuillez monter en palanquin.»

De ses yeux de chair de commun mortel, Tripitaka ne devinait pas la ruse. Le grand saint, de son côté, était un immortel d’or de l’Unité suprême, droit et loyal de nature, convaincu que les démons avaient été subjugués par ses exploits, leur capture et leur libération. Il ne s’imaginait pas qu’ils pouvaient avoir d’autres plans en tête et s’était rangé entièrement à l’idée du Maître, sans examen plus attentif. Il ordonna à Porcet de charger les bagages sur le cheval, suivi de près par Sablet, Lui-même ouvrait la marche avec la trique de fer, à l’aguet de ce qui pourrait arriver d’inopiné.

Il y avait huit porteurs et huit autres qui criaient à tour de rôle. Les trois démons soutenaient les barres du palanquin, au milieu duquel était assis bien droit le Maître, tout heureux. Us gravissaient la haute montagne en suivant la grand-route.

Ils étaient loin de se douter de ce que leur réservait ce départ, que dans la joie extrême revient la peine. Comme disent les classiques: L.e degré suprême engendre le retour de sa négation*. À l’heure du destin, ils tomberont sur l’étoile du malheur et passeront devant la maison d’un pendu!

La troupe des monstres, de connivence et d’un même cœur, ne relâchait pas sa garde et assurait un service empressé du matin au soir. Au trentième li, ils offrirent un repas maigre et un second au cinquantième. Ils invitèrent les pèlerins à se reposer avant la tombée du jour, impeccables tout au long de la route. Les voyageurs se sentaient comblés: trois repas dans la journée et un bon sommeil en un lieu confortable.

Après avoir progressé de plus de quatre cents lis vers l'Ouest,

ils se trouvèrent soudain en vue d’une cité.

Singet, qui marchait à un li devant le palanquin, trique levée, en tomba de saisissement et ne se releva pas sans effort. Vous vous demandez comment, lui si téméraire, pouvait

se laisser effrayer aussi aisément. C’est qu’il voyait

de

loin

les

miasmes démoniaques

qui

encombraient la cité.

Une foule compaâe de monstires, démons et goules, A u x quatre portes estprits de créatures rapaces:

Ils ont pour commandant un tigre à rayures mouchetées E t pour capitaine un féroce lynx à face blanche.

Des cerfs aux ramures fourchues transmettent les messages, Tandis 'que le renard m alin va son chemin.

D'énormes pythons de m ille pieds courent autour des m urailles, Des serpents longs de m ille toises barrent les routes.

Les loups gris hurlent des ordres sous les tours, Devant les terrasses, des léopards articulent comme les humains.

A gitant les fanions, tambourinant, partout des monétres, E t des estprits de la montagne de garde ou en patrouille.

L e lièvre rusé ouvre sa porte pour vaquer aux affaires, Les sangliers, palanche à l ’épaule, font la ronde des petits métiers.

Ce q u i fu t naguère cité d ’une noble cour célestle N ’est plus que repaire de tigres et de loups.

Au moment même où la frayeur le saisissait, Singet entendit un sifflement derrière l’oreille, se retourna brusquement et vit le troisième démon qui brandissait des deux mains une hallebarde à ciel carré et manche décoré.

l’assener sur Porcet qui lâcha le cheval et fit tournoyer son râteau, avançant en l’abattant en tous sens. Le second démon dirigea sur Sablet sa lance, qu’il para de son bâton à terrasser les êtres maléfiques.

Les trois démons contre les trois moines, en combat singulier, se livraient une bataille acharnée, à la vie, à la mort. Cependant, les seize petits monstres, conformément aux ordres reçus, faisaient montre de leur efficacité: ils s’emparèrent du cheval blanc et des bagages et, se pressant autour de Tripitaka, l’emportèrent d’une traite en palanquin jusqu’aux abords de la cité. Ils criaient: «Nous vous amenons le moine chinois selon le plan prévu par Leurs Majestés! »

Les monstres, grands et petits, qui étaient dans la cité, coururent ouvrir les portes toutes grandes. En même temps, ordre fut donné à chaque détachement de rouler les bannières et faire taire les tambours. Interdiétion de vociférer ou de battre les gongs; on expliquait: «Leurs Majestés nous ont fait parvenir la consigne de ne pas effrayer le moine chinois; la peur rendrait sa chair aigre et immangeable.»

Aussi est-ce avec des exultations de joie que les monstres accueillirent Tripitaka, recevant le supérieur avec force courbettes et marques de resped.

Le moine chinois fut porté en palanquin jusqu’à la salle d’audience aux Clochettes-d’Or. On le pria de s’asseoir à la place d’honneur et on lui servit thé et nourriture. Une foule de serviteurs tournait autour du Vénérable abasourdi, cherchant vainement des yeux quelque visage familier.

Si vous ne savez, en fin de compte, ce qu’il advint de sa vie, écoutez donc la séance qui vient.

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