Ne parlons point des tourments qui allaient assaillir le Vénérable, mais revenons aux trois démons qui, de tout leur cœur et de toute leur puissance, s’efforçaient de l’emporter sur les trois disciples dans les collines basses à l’est de la cité. Une rude bataille, telle brosse de fer qui récure marmite de bronze, tout un chacun raide et dur\ Un magnifique combat:
S ix substances et aspects''', six sortes d ’armes, S ix ossatures, s ix genres de sentiments,
S ix organes des sens, six m aux, six désirs*, S ix portes, s ix voies: je u à qu i perd gagne.
Dans le confort du printem ps des trente-six salles Les six fois s ix formes sensuelles détellent être nommées.
L a trique cerclée d ’or déploie m ille figures d ’escrime, L a hallebarde au ciel carré s ’impose de cent manières.
Contre le râteau féroce et m eurtrier de Porcet, L e second démon manie la lance avec élégance et capacité.
L e bâton du jeune Sablet n’e ll point chose ordinaire quand il frappe \pour tuer;
L e vieux démon lève à deux mains le sabre rapide et tranchant, sans Ces trois-ci sont les invincibles protelieurs d ’un vrai moine, \pitié.
Ces trois-là de sauvages eiprits qu i renversent les lois et trahissent leur Ce fu t d ’abord convenable, mais ensuite féroce:
\Seigneur.
Q uand tous six usèrent de magie aérienne, ce ne fu tplu s que culbutes au [bord des nuages.
E n un moment le ciel et la terre furent obscurcis de brumes et brouillards, [qu’ils exhalaient,
Dans le bruit continu des rugissements et grondements.
Le soir tombait sur le combat prolongé des six. Comme la brume soulevée par le vent s’épaississait, il fit noir en un initant.
Porcet y voyait d’autant moins bien que ses oreilles lui C ’eft ainsi que Singet fu t p rit dans ses serres, sans pouvoir se dégager.
couvraient les yeux. Ses mouvements ralentissaient:
incapable de parer les coups, il rompit le combat et s’enfuit en traînant le râteau, poursuivi par l’aîné des démons. Celui-ci lui assena un coup de sabre qui faillit lui coûter la vie: Porcet réussit à l’esquiver, mais la lame passa si près qu’elle trancha plusieurs poils de la touffe qu’il avait dans le cou. Le démon ouvrit les mâchoires, le saisit au collet, l’emporta dans la citadelle et l’abandonna aux petits monstres qui le ligotèrent dans la salle aux Clochettes-d’Or. Puis il remonta sur un nuage prêter assistance à ses compères dans les airs.
Voyant que la situation prenait mauvaise tournure, Sablet fit une feinte de son bâton, se tourna et voulut fuir; toutefois, le second démon déroula sa trompe et, dans un sifflement, l’enroula autour de son corps en lui immobilisant les bras, l’enleva et le livra aux jeunes monstres pour qu’ils l’attachent au même endroit. Il s’éleva ensuite dans les airs en criant qu’il fallait capturer Singet. Celui-ci, voyant ses deux condisciples prisonniers, se rendit compte qu’il lui serait difficile de soutenir plus longtemps la lutte, car bonne main cède à deux poings, et deux poings à quatre mains. Il poussa un cri, écarta les armes de ses trois adversaires avec la trique et s’enfuit d’une culbute dans les nuages. Ce que voyant, le troisième démon, d’une secousse, reprit son asped propre et ouvrit ses ailes pour rattraper le fuyard. Vous vous demandez comment il pourrait y parvenir, alors qu’à l’époque où Singet avait perturbé les palais du ciel, cent mille soldats célestes avaient été incapables de le saisir, lui qui pouvait d’une culbute franchir cent huit mille lis. Aucun n’avait réussi à l’attraper, mais, d’un coup d’aile, ce monstre parcourait quatre-vingt-dix mille lis: il lui en suffit de deux pour le rejoindre. C’est ainsi que Singet fut pris dans ses serres, sans pouvoir se dégager. Impossible de s’échapper. Grandir ou rapetisser ne servait de rien: le monstre relâchait ou serrait à mesure. Il le ramena d’une traite à la cité et, lâchant prise, le précipita dans la poussière en recommandant aux petits monstres de le ligoter en compagnie de Porcet et Sablet. L’aîné et le cadet des démons vinrent à sa rencontre et tous trois montèrent à la salle d’audience.
Aïe! Loin de retenir Singet dans ses liens, ils l’envoyaient en réalité se lancer dans une autre expédition.
C’est aux environs de la deuxième veille que les monstres, après s’être consultés, poussèrent le moine chinois dans la salle. Quand le Vénérable aperçut à la lumière des lampes ses trois disciples qui_ gisaient ligotés, il se pencha sur Singet en pleurant: «O mon disciple!
Chaque fois que nous avons été confrontés à quelque épreuve, tu as su user de tes pouvoirs magiques pour chercher du secours à l’extérieur. Cette fois, toi aussi, tu t’es laissé capturer: comment veux-tu que le pauvre moine que je suis s’en tire?»
Porcet et Sablet éclatèrent à leur tour en sanglots, témoins de la douleur à laquelle leur maître était en proie.
«Rassurez-vous, maître, et vous, mes condisciples, cessez de pleurer!» répondit le Novice avec un faible sourire, «quoi qu’ils fassent, aucun mal ne saurait vous arriver. Laissez ces démons se calmer; nous reprendrons la route.
— Frangin, tu recommences, encore des mystifications! Pour peu que les cordes de chanvre se relâchent, ils les aspergent d’eau. Maigre comme tu es, je présume que tu ne sens rien, mais pour moi qui suis gras, c’est la peste et le choléra! Si tu ne me crois pas, regarde l’état de mes épaules: les liens sont entrés de deux pouces dans la chair.
Comment veux-tu que je m’évade?
— Ne me parle pas de cordes de chanvre», rétorqua en riant Singet, «seraient-ce des câbles de fibres de palme plus gros qu’un bol, ils ne poseraient pas plus de problème que la brise d’automne me caressant les oreilles. Rien de bien sorcier!»
Maître et disciples étaient plongés dans cette conversation, lorsqu’ils entendirent le démon aîné déclarer:
«Félicitations, mon sage frère! Par ta vaillance et ton astuce, ton excellent Stratagème a réussi: nous l’avons capturé, ce moine chinois. Qu’on l’amène! Mes petits, que cinq d’entre vous aillent tirer de l’eau, que sept récurent les marmites, dix allument le feu et vingt apportent la cage de fer, pour y cuire à la vapeur les quatre bonzes dont nous allons nous régaler. Vous en aurez chacun un morceau, mes petits, de façon à vous procurer vie indéfiniment longue.»
À ces paroles, Porcet se mit à trembler et balbutia:.Livre XVI, chapitre lxxvii
«Écoute, frangin: les monstres s’apprêtent à nous manger cuits à la vapeur!
— N’aie pas peur. Attends que j’aille voir si ce sont des blancs-becs ou de vieux routiers...
— Frangin», intervint Sablet en pleurant, «ce n’eit pas le moment de tenir pareils propos! Parler de blancs-becs ou de vieux routiers alors que Yama, le juge des Enfers, nous attend à côté! »
Il n’avait pas fini sa phrase que le second démon se faisait entendre à son tour: «Porcet n’est pas bon à cuire.»
ti Amitâbha Buddha\v se réjouit Porcet, «il ajoute à ses mérites secrets, celui qui me déclare dur à cuire!»
«S’il n’eit pas bon à cuire, il suffit de l’écorcher avant de l’attendrir à la vapeur», répliqua le troisième démon.
Affolé, Porcet se mit à couiner: «Inutile d’écorcher!
Épais, je le suis, mais il suffit de tremper assez longtemps pour ramollir...»
«S’il cuit mal à la vapeur, il suffit de le mettre dans le casier inférieur», suggéra l’aîné des démons.
«Rassure-toi, Porcet», lui dit en riant Singet, «c’est un blanc-bec, nullement un vieux routier.
— Comment le sais-tu? s’étonnait Sablet.
— En règle générale, pour cuire à la vapeur, on commence par le haut. C’est dans le casier supérieur que l’on place ce qui est long à cuire. On aétive le feu de façon à faire circuler la vapeur, et tout va bien. Si on le met en bas, la circulation est bloquée: votre affaire peut rester sur le feu six mois sans être cuite à point! Pour dire que Porcet est dur à cuire et vouloir le mettre en bas, il faut être un blanc-bec, non?
— Frangin, à t’en croire, ils vont me tuer à petit feu!»
s’effrayait Porcet, «quand ils s’apercevront que je ne cuis pas dessus, ils me retourneront et referont partir le feu de façon à ce que je sois à point des deux côtés, mais me laissant cru à l’intérieur, n’est-ce pas?»
Ils discutaient ainsi lorsque les petits monstres vinrent annoncer que l’eau bouillait. Le démon aîné donna l’ordre de les emporter: tous s’y mirent pour porter jusqu’au premier casier Porcet, et Sablet dans le second. Comprenant que son tour viendrait ensuite, Singet s’échappa et se dit: «C’est le moment de profiter de la lumière de cette lampe pour agir! »
Il s’arracha un poil, souffla dessus de son haleine magique et cria: «Change!» Le poil se transforma en un autre Singet, ligoté dans les cordes de chanvre, tandis que l’âme de son corps véritable bondissait dans les airs et se penchait pour regarder ce qui se passait en bas.
Incapables de distinguer le faux du vrai, les monstres emportèrent le personnage et le hissèrent au troisième casier. Ceci fait, ils se saisirent du moine chinois, le renversèrent, le ligotèrent et le glissèrent dans le compartiment du haut, le quatrième. Comme on ajoutait des fagots, de grandes flammes jaillirent de ce feu d’enfer.
Du haut de son nuage, le grand saint soupirait: «Mes condisciples Porcet et Sablet tiendront bien un temps.
Mais le Maître, il sera tendre au premier bouillonnement:
il va périr dans l’instant, si je ne trouve pas un moyen de le secourir. »
Le brave Novice! Du milieu des airs où il se trouvait, il fit une passe et récita l’incantation qui convoquait le dragon-roi des mers du Nord: « Om, Ram: par le pur monde de la Loi; Qian: à la faveur des origines et par la vertu du tranchant!»
D’une masse sombre dans les nuages, une voix répondit: «Aoshun, l’humble dragon des mers du Nord, se prosterne à tes pieds.
— Relève-toi, je t’en prie! Je ne me serais pas permis de te déranger pour rien: je suis ici avec mon maître qui a été capturé par d’horribles démons et mis à cuire à la vapeur dans une cage de fer. Va me le protéger et empêcher sa destruéfion! »
Le dragon se transforma aussitôt en un vent glacial qui souffla autour de la marmite et l’isola du feu, de sorte que les trois restaient en vie.
Vers minuit, on entendit le démon aîné déclarer:
«Vous qui êtes sous mes ordres, écoutez-moi: nous nous sommes dépensés en astuces et en efforts pour capturer les quatre pèlerins. Il nous a fallu nous donner la peine de les escorter et passer quatre jours et quatre nuits sans sommeil. Maintenant qu’ils sont ligotés dans la cage, il leur serait difficile de s’échapper: surveillez-les bien! Que dix d’entre vous s’occupent du feu à tour de rôle, de façon à nous permettre de nous retirer et prendre un peu de repos.
Ils devraient être tout à fait tendres à la cinquième veille, un peu avant l’aube: préparez la sauce à l’ail, le sel et le 5 2 3
vinaigre, réveillez-nous et nous pourrons les déguster tout à notre aise.»
Les monstres obtempérèrent, tandis que les trois démons gagnaient leurs quartiers de nuit respectifs.
Du bord de son nuage, Singet avait fort clairement entendu ces instructions. Il descendit: aucun bruit de voix humaine ne sortait de la cage. «Avec la vapeur brûlante qui monte, il doit y faire une chaleur terrible», songeait-il, «comment se fait-il qu’ils ne prennent pas peur et ne disent rien? Hum... Seraient-ils déjà morts? Approchons pour écouter mieux! »
Sacré grand saint! Il marchait sur le nuage quand, d’une secousse, il se changea en mouche noire et se posa sur le cadre extérieur de la cage. Il entendit alors Porcet qui parlait à l’intérieur: «La guigne, la guigne! Je me demande s’ils vont nous cuire à l’étouffée ou à l’air libre.
— Frérot», demandait Sablet, «qu’est-ce que ça veut dire à l’étouffée, à l’air libre?
— À l’étouffée, on met le couvercle; à l’air libre, on l’enlève.
— Mes disciples», répondit Tripitaka, étendu à l’étage supérieur, «ce n’est pas couvert.
— Quelle chance!» s’exclama Porcet, «nous ne mourrons pas cette nuit: on va cuire à l’air libre!»
Les sachant encore en vie à les entendre tous les trois parler, Singet s’envola et poussa doucement le couvercle.
«Mes disciples!» s’écria Tripitaka alarmé, «ils mettent le couvercle!
— C’en est fait!» conclut Porcet, «on nous cuit à l’étouffée: nous serons morts cette nuit.»
Sablet et le Vénérable étouffaient des sanglots.
«Ne pleurez pas», reprit Porcet, «pour le moment on a changé l’équipe qui s’occupe du feu.
— Comment le sais-tu? demanda Sablet.
— Au début, quand on nous a enfournés, c’était exactement ce que je voulais: comme je souffre de rhumatisme, j’avais besoin d’un bain de vapeur. Elle est devenue froide depuis un moment. Holà! le chef! Ça ne vous ferait rien d’ajouter des fagots? On vous demande! »
«Le ballot!» se dit Singet sans pouvoir s’empêcher d’en rire intérieurement, «facile à supporter, le froid. Si ça chauffe, il n’y survivra pas. S’il continue à déblatérer, on va s’en apercevoir. Mieux vaut le sortir de là au plus tôt.
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Seulement, pour le secourir, il faudrait que je reprenne mon aspeéf originel, et si les dix qui s’occupent du feu me voient, ils vont pousser de hauts cris, réveiller les démons et ce serait peine perdue. Trouvons d’abord un moyen...»
Il lui revint soudain à la mémoire: «Au début de ma carrière de grand saint, en m’amusant à jouer à la mourre avec le gardien de la porte nord du ciel, le roi céleste Mainteneur-du-Royaume, j’avais gagné des bêtes à sommeil dont il me reste quelques-unes: je vais les leur envoyer. »
Il fouilla le long de sa ceinture: il lui en restait une douzaine.
«Je leur en offre dix et j’en garde deux pour la reproduftion.»
Il jeta aussitôt à la volée les dix inseéles, qui se dispersèrent sur le visage des dix petits monstres, et pénétrèrent par les narines. Ils s’assoupissaient peu à peu et finirent par tomber endormis. Celui qui tenait le tisonnier, toutefois, ne dormait qu’à moitié, se frottait la tête, se tirait les joues et se pinçait le nez de droite et de gauche, ne cessant d’éternuer.
«Le petit gars connaît son travail: je vais lui fourguer une lampe à double allumage! » Il lui lança au visage un inseéle de plus: «Avec deux, l’un qui entre à droite et l’autre qui sort à gauche, ou vice versa, il y en aura toujours un qui finira par le calmer.»
Après deux ou trois bâillements, le petit montre s’étira, lâcha le tisonnier et s’effondra à son tour, terrassé par le sommeil.
«Un procédé merveilleux et, qui plus est, d’une parfaite efficacité!» se dit le Novice. Il réapparut aussitôt sous son aspeâ propre, s’approcha et appela: «Maître!
— Au secours, Conscient-de-la-Vacuité! répondit Tripitaka.
— Tu nous appelles du dehors, frangin? s’étonna Sablet.
— Tu ne voudrais tout de, même pas que je reste avec vous à souffrir à l’intérieur!
— Toujours à s’esquiver, le resquilleur», grommela Porcet, «tandis que nous portons la jarre et cuisons à petit feu!
— Ne crie pas, idiot! Je viens à ton secours, répliqua en riant Singet.
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— Dans ce cas, fais-le à fond! on n’a pas envie de retourner à la marmite!»
Le Novice retira le couvercle, délivra le Maître, récupéra son poil, puis, étage par étage, libéra Sablet et, enfin, Porcet. Ses liens à peine dénoués, l’idiot aurait voulu prendre les jambes à son cou.
«Patience! Pas de précipitation!» lui dit Singet. Il récita une incantation rendant au dragon sa liberté, avant de se tourner vers Porcet: «Nous avons encore de hautes montagnes et des passes escarpées à franchir avant d’atteindre le paradis de l’Oueét. Sans monture, le voyage serait trop difficile pour le Maître: attendez que je revienne avec le cheval.»
Le voilà qui marche à pas feutrés jusqu’à la salle aux Clochettes-d’Or, où tous les monstres, grands ou petits, étaient profondément endormis. Il détache le licol en redoublant de précaution. Or, le cheval était un dragon:
un étranger aurait été accueilli par des ruades et des hennissements. Mais Singet savait soigner les chevaux, puisqu’il avait occupé les fonélions d’épizoologue; il faisait en outre partie du groupe: aussi, la bête ne se départit pas de son calme. L’attirant doucement à lui, il lui serra la sangle sous le ventre, fixa la selle et invita le Maître à monter.
Encore tremblant, à califourchon, il se disposait à partir quand le Novice lui dit: «Pas de précipitation! Nous aurons d’autres royaumes à traverser: il nous faut les documents de voyage avant de repartir. Sinon, quelle preuve pourrions-nous leur fournir? Attendez que je sois allé chercher les bagages.
— Je me souviens qu’en entrant, les monstres les avaient déposés à main gauche dans la salle aux Clochettes-d’Or. La palanche y est aussi, précisa Tripitaka.
— Entendu! »
Singet y fut d’un bond et, à la lueur qui flottait, comprit que là se trouvaient les bagages. Comment cela? C’est qu’il y avait une perle lumineuse sur le kasdya de brocart du moine chinois. La lumière filtrait à travers le sac. Il se précipita: rien n’avait été touché. Il ramassa le tout en hâte et confia le portage à Sablet.
Porcet conduisait le cheval et Singet ouvrait la route, se dirigeant droit vers la porte du Midi. Mais elle était verrouillée et le verrou était scellé. On entendait cliquettes et clochettes de veilleur sonner de tous les côtés.
«Comment passer? C’est trop bien gardé, murmura Singet.
— Passons par la porte de derrière», suggéra Porcet.
Le Novice les y mena sur-le-champ: «Que faire? On entend ici aussi les veilleurs et il y a aussi les scellés sur le verrou. Si ce n’était le corps de commun mortel du Maître, nous n’aurions pas à nous en soucier, puisqu’il suffirait de monter les nuages ou nous laisser porter par le vent. Toutefois, le moine chinois n’a pas encore transcendé les trois mondes, il est resté sous la dépendance des cinq dynamies. Son corps entier est composé des os impurs que son père et sa mère lui ont donnés, ce qui ne lui permet pas de s’élever dans les airs. Il va lui être difficile de s’échapper.
— Frangin», rétorqua Porcet, «inutile de discuter:
allons à un endroit qui n’est pas surveillé, où l’on n’entend ni cliquettes ni clochettes, soutenons le Maître et aidons-le à grimper de l’autre côté de la muraille.
— C’est fâcheux», se mit à rire Singet, «nous n’avons pas d’autre solution à cette heure que de lui faire passer le mur. Mais quand nous reviendrons de notre quête des Ecritures, avec ta grande gueule d’idiot, je suis sûr que tu vas raconter partout que nous sommes des bonzes qui font le mur.
— Ce n’est pas le moment de nous soucier d’examen de bonne conduite, nous avons à sauver nos vies! » rétorqua Porcet.
Singet ne voyait pas non plus d’autre solution que suivre cette suggestion. Ils trouvèrent un coin tranquille qu’ils pensaient escalader.
Hélas! Il fallait que la chose advînt! C’était sans doute aussi que Tripitaka restait sous l’influence de l’étoile delà calamité. Les trois démons qui dormaient au palais se réveillèrent brusquement; le moine chinois s’était enfui, se disaient-ils. Ils se levèrent précipitamment, jetèrent un vêtement sur leurs épaules et montèrent en hâte dans la salle.
«L’eau du moine a bouilli? Combien de fois?» demandèrent-ils.
Les petits monstres chargés d’entretenir le feu étaient tous endormis sous l’effet des inseftes somnifères: on aurait pu les battre sans les réveiller. D’autres, auxquels n’étaient pas confiées de tâches particulières, sortirent de 5 2 7
leur sommeil et répondirent à tout hasard: «Se... sept, sept fois! »
Ils coururent voir: les casiers étaient jetés en tous sens par terre et les cuisiniers endormis jusqu’au dernier. En proie à la panique, ils revinrent annoncer: «Vos Majestés, ils sont par... partis!»
Les trois démons descendirent de la salle pour examiner de près l’installation: la cage était en effet vidée de son contenu, l’eau dans la marmite froide et le feu éteint. Ceux qui en étaient chargés ronflaient bruyamment. Affolées, les créatures se mirent à crier toutes ensemble: «Rattrapez le moine chinois, rattrapez-le! Vite!»
À ces cris partout, devant, derrière, les monstres, jeunes et vieux, se réveillèrent. Dans une cohue de sabres et de lances, ils arrivèrent au portail principal, constatèrent que le verrou n’avait pas été touché et que les veilleurs poursuivaient leur ronde comme si de rien n’était.
«Par où s’est enfui le moine chinois? demandèrent-ils à ceux de surveillance à l’extérieur.
— Personne n’est sorti», répondirent-ils tous.
Ils se hâtèrent vers la porte de derrière: le verrou était sous scellé, les cliquettes et clochettes sonnaient comme à l’entrée du devant. La foule se répandit en tous sens, avec lanternes et torches qui éclairaient comme si l’on avait été en plein jour: c’est alors qu’ils aperçurent on ne peut plus clairement les quatre qui escaladaient la muraille.
«Où allez-vous?» gronda le démon aîné, qui était tout près.
Terrifié à en avoir les jambes molles et les muscles roides, le Vénérable tomba du mur et fut saisi. Le second démon captura Sablet et le troisième se jeta sur Porcet, les autres monstres s’emparant des bagages et du cheval blanc.
Seul, Singet leur avait échappé.
«Maudit soit-il!» marmonnait Porcet, plein de rancœur, «je lui avais pourtant dit de nous secourir à fond. On va retourner à la cuisson à la vapeur! »
Les démons amenèrent les moines prisonniers dans la salle, mais il n’était plus question de les cuire à la vapeur.
Le second démon fit ligoter Porcet à une colonne devant et le troisième, Sablet à un pilier derrière. Seul l’aîné se refusait à lâcher Tripitaka.
troisième, «tu ne vas tout de même pas le manger tout cru?
Il n’y aurait aucun plaisir à le faire. Cette créature n’est pas comparable à un vulgaire bonhomme que l’on peut croquer pour son repas. C’eit un produit rare d’une contrée supérieure, qu’il faut se réserver pour les jours de pluie et les moments de loisir, préparer avec soin et déguster en s’encourageant à boire par des charades ou le jeu de la mourre, avec un accompagnement de musique raffinée.
— Ce que tu dis coule de source, mon sage frère», répliqua en souriant l’aîné, «mais Singet le Novice va revenir nous le voler.
— Je dispose dans mon palais d’un kiosque parmi les grenadiers dans lequel se trouve un coffre en fer. A mon avis, nous devrions y cacher le moine chinois, fermer à clé le kiosque et répandre la rumeur que nous l’avons dévoré tout cru. Que les jeunes monstres le répètent dans toute la ville: Singet viendra sûrement s’informer et, dès qu’il l’aura appris, s’en ira désespéré. Attendons trois ou quatre jours: s’il ne revient plus nous harasser, nous pourrons le ressortir et en profiter tranquillement. Qu’en dites-vous?»
L’aîné et le cadet, fort aises de la suggestion, approuvaient: «Oui, oui! C’est une proposition parfaitement raisonnable.»
Le malheureux Tripitaka fut emmené dans la nuit même, enfermé dans le coffre et laissé dans le kiosque clos.
N’en disons pas plus sur la rumeur qui circulait dans toute la ville.
Reparlons de Singet, qui s’était enfui depuis minuit sur un nuage, sans pouvoir prendre plus longtemps soin de Tripitaka. Il s’était rendu d’une traite à la grotte du Chameau-Lion où, maniant la trique, il avait entièrement exterminé les quelque dix mille monstres. Il se hâta de revenir. Le soleil se levait à l’est. Aux abords de la cité, il hésitait à les défier au combat car m efibre unique nefiait unfil, pas plus que l ’on ne saurait produire un claquement d ’une seule main.
Il abaissa son nuage et, d’une secousse, se transforma en petit monstre, franchit les portes et parcourut avenues et venelles, à l’écoute de ce qui se disait. Dans toute la ville l’on répétait: «Le moine chinois a été dévoré vivant dans la nuit même par Leurs Majestés.» C’était la même rengaine partout. Brûlant d’anxiété, Singet marcha jusqu’à la salle aux Clochettes-d’Or, voir ce qui s’y passait. Il y avait 'Livre XVI, chapitre lxxvii
un grand nombre d’esprits en bonnet de cuir doré, justaucorps de toile jaune et bâton laqué rouge à la main. Ils allaient et venaient sans arrêt, leur plaque d’ivoire accrochée à la taille.
«Ce sont sûrement les monstres qui ont leurs entrées au palais», se dit le Novice, «je vais prendre leur aspeâ pour entrer me renseigner.»
Sacré grand saint! Il se mêla en effet à eux, sans que rien pût le distinguer. Entrant par la porte d’Or, il aperçut Porcet qui gémissait, lié à un pilier du devant. Singet s’approcha et lui souffla: «Conscient-de-ses-Capacités!»
L’idiot reconnut la voix: «C’est toi, cher condisciple?
Sauve-moi!
— Je vais te secourir. Sais-tu où se trouve le Maître?
— Il n’est plus. Il a été mangé tout cru dans la nuit par ces démons.»
À ces mots, le Novice éclata en sanglots et fondit en larmes.
«Ne pleure pas», lui dit Porcet, «c’est ce que j’ai entendu dire. Je ne l’ai pas vu. Ne t’en laisse pas accroire. Renseigne-toi! »
Singet essuya ses larmes et s’avança à l’intérieur pour essayer d’en savoir plus.
Il aperçut soudain Sablet attaché à une colonne à l’arrière, s’approcha, lui caressa la poitrine et l’appela:
«Conscient-de-la-Pureté! »
Lui aussi reconnut la voix: «C’est toi qui es entré en te transformant? Sauve-moi!
— Il me sera facile de te tirer de là. Saurais-tu où se trouve le Maître?
— O frangin», répondit en pleurant Sablet, «comme ils n’avaient pas réussi à le cuire, ils l’ont dévoré vivant!»
À les entendre donner la même version, le grand saint sentit comme un couteau lui lacérer le cœur. Les larmes jaillirent: une fontaine! D’un bond dans l’espace, il fut de retour dans les collines à l’est de la cité, sans plus se préoccuper de secourir Porcet et Sablet. Comme il abaissait son nuage, il éclata en violents sanglots, invoquant:
«Ô Maître!
«Vous m’avez libéré de cette aberration
Où m ’avaient conduit de détectables actions.
Servir Bouddha de tout cœur fu t mon ambition, 5 3 0
Dans la volonté d ’atteindre la perfection.
Qui aurait cru à ce matin de perdition?
Je ne pourra i plus vous assurer protection.
Jam ais n’arriverez en terre de l ’Ouestl:
A m e et souffle dissous, qu’est-ce qu’il relie?»
En proie à la désolation et au désespoir, Singet s’interrogeait et se demandait: «Tout cela est la faute de notre Bouddha Ainsi-venu, qui n’avait rien de mieux à faire en son monde du bonheur absolu que de fabriquer trois corbeilles de soutras. S’il avait eu vraiment le souci d’engager au bien, n’aurait-il pas été de saine raison de les donner aux terres de l’Est afin qu’ils se répandent pour tous les siècles à venir? Mais il n’a pu se résoudre à s’en séparer et nous demande de venir les chercher. Qui l’aurait cru, qu’aujourd’hui le Maître perdrait ici la vie après avoir franchi mille montagnes au prix des plus grandes souffrances! Ainsi soit-il! D’une culbute dans les nuages, allons voir l’Ainsi-venu et racontpns-lui tout ce qui s’eît passé. S’il consent à me laisser les Ecritures pour les terres de l’Est, j’en répandrai le juste fruit et accomplirai le vœu que nous partagions. Sinon, je le prierai de réciter l’incantation de desserrement du cercle que j’enlèverai et lui retournerai de façon à pouvoir revenir à ma grotte, m’y déclarer à nouveau roi et reprendre les jeux d’autrefois.»
Sacré grand saint! D’une culbute dans les nuages, il atteignit les Indes et en moins de deux heures fut en vue de la montagne sacrée: il atterrissait peu après au pied du pic des Vautours. Quand il leva les yeux, quatre porteurs de foudre géants lui barraient le passage: «Où vas-tu?» Singet s’inclina: «Je voudrais voir l’Ainsi-venu pour une affaire qui me concerne.»
Leur chef responsable était le vajrapan? Eternelle Demeure, le roi Resped-Indestruéfible de la cime aux Nuées-d’Or dans les monts Kunlun. Il tempêtait: «Ce macaque eàt un grossier personnage! On s’est dépensé pour toi quand tu as eu de graves ennuis avec le démontaureau, et ça ne nous dit même pas bonjour! Pour ton affaire, il te faut attendre notre rapport et ta convocation.
Ici, ce n’est pas comme au portail du Sud où l’on te laisse entrer et sortir comme dans un moulin! Ouste! Circule!»
Contrarié comme il l’était déjà, le grand saint n’était pas d’humeur à encaisser cette rebuffade: ce furent 5 3 i
vociférations et rugissements qui eurent tôt fait d’alerter l’Ainsi-venu.
Le Bouddha était assis solennellement sur son trône de lotus à neuf rangs, expliquant des soutras aux dix-huit arhat, quand il ouvrit la bouche pour dire: «Singet eit arrivé; allez donc l’accueillir.»
Sur ces instrudfions, les arhat se rangèrent en deux colonnes, avec bannières et baldaquins, avant de sortir du monastère et faire répondre que l’Ainsi-venu convoquait le grand saint. Les quatre gardes laissèrent enfin la voie libre à Singet, que les arhat conduisirent au pied du trône de lotus.
À la vue du Bouddha, il salua jusqu’à terre, sanglotant lamentablement; deux rangs de larmes roulaient sur ses joues.
«Conscient-de-la-Vacuité, quel malheur t’arrache ces lamentables sanglots? demanda l’Ainsi-venu.
— Par la grâce de vos enseignements répétés, j’ai obtenu le privilège de me compter parmi les disciples du seigneur Bouddha et, me ralliant au juste fruit, d’assurer la proteéfion du moine chinois, en lequel j’honore mon maître et qui a dû affronter d’indescriptibles souffrances tout au long du voyage. Nous avons présentement atteint les cité, grotte et montagne du Chameau-Lion, où trois féroces démons, lion, éléphant et roc, ont enlevé notre maître et ses disciples, tous ligotés, puis exposés dans une cage sous une vapeur brûlante. J ’avais heureusement réussi à leur échapper et appeler un dragon à la rescousse.
Nous avons fui dans la nuit, mais notre mauvaise étoile a voulu que nous fussions rattrapés. À l’aube, je suis retourné m’informer dans la cité et j’ai appris que ces créatures d’une incroyable férocité avaient dévoré vivant le Maître, sans en laisser le moindre ossement. De plus mes condisciples, ligotés là-bas, vont perdre incessamment la vie. 11 ne me reste plus d’autre solution que de venir vous rendre hommage et d’espérer que, dans votre grande compassion, vous aurez la bonté de réciter l’incantation de Desserrement du cercle que je retirerai et vous rendrai; laissez-moi retourner aux jeux et loisirs du mont de Fleurs et Fruits! »
Il acheva dans les gémissements et les pleurs qui jaillissaient comme d’une fontaine.
«Conscient-de-la-Vacuité, ne te tourmente pas trop», lui dit en souriant l’Ainsi-venu, «tu te désoles parce que tu ne peux prévaloir sur la puissance de ces démons.
— Pour ne rien vous cacher», répondit Singet agenouillé et se frappant la poitrine, «depuis que j’ai provoqué ces perturbations au paradis, que j’ai été déclaré grand saint et que je suis devenu humain, je n’ai jamais subi d’avanie comparable à celle que m’ont infligée ces féroces démons.
— Ne leur en veuille pas. Je les connais.»
Singet ne put se retenir d’exploser: «J’ai entendu dire que ces monstres étaient de vos parents!
— Macaque insolent! Comment serais-je apparenté à des monitres?
— S’ils ne sont de vos parents, comment les
connaissez-vous? reprit Singet avec le sourire.
— Je les vois de mon œil de sagesse; c’est pourquoi je les reconnais. L’aîné et le cadet ont des maîtres.» Le Bouddha appela: «Ananda, Kasyâpa, venez! Allez chacun de votre côté, monté sur un nuage, aux monts Wutai et Emei convoquer Manjusrî et Samantabhadra en audience.»
Les deux révérés partirent aussitôt. L’Ainsi-venu expliqua: «Ce sont les maîtres de l’aîné et du cadet, mais le troisième, à propos, a quelque parenté avec moi.
— Du côté paternel ou maternel?
— Au moment de la division du chaos primitif, le ciel s’est ouvert à l’heure du rat, la terre s’est séparée à celle de la vache et l’humanité est née à l’heure du tigre. De l’union de la terre et du ciel sont nées toutes choses. Les bêtes qui courent et les oiseaux qui volent font partie de ces choses. La licorne fut mise à la tête des bêtes et le phénix fut fait chef des oiseaux. De l’accouplement des phénix naquirent le paon et le grand roc. À sa naissance, le phénix était des plus féroces; capable de dévorer l’homme, il avait d’une aspiration avalé tous les êtres humains quarante-cinq lis à la ronde. J ’étais au sommet des pics neigeux, ayant formé mon corps en or de seize pieds, quand je me suis trouvé aspiré dans son ventre. J’étais sur le point de sortir par l’anus lorsque je me suis ravisé, craignant de souiller ce corps authentique: je lui ai donc ouvert le dos pour regagner la montagne sacrée. J’allais lui enlever la vie, mais les bouddhas ont intercédé en faisant valoir que ce serait comme tuer ma mère. Voilà pourquoi je l’ai gardé jL ivre XVI, chapitre l x x v i i
à l’assemblée du mont des Vautours et lui ai conféré le titre de bodhisattva Paon, grand roi illustre, mère du Bouddha.
Puisque le grand roc est né de la même mère, nous sommes en quelque sorte parents.
— À suivre votre raisonnement», sourit Singet, «vous êtes le neveu maternel du monstre, tout de même.
— Pour le soumettre il faut que j’y aille en personne.»
Singet se prosterna et, s’adressant à l’Ainsi-venu:
«Nous mettons tous nos espoirs en votre précieux avatar.»
L’Ainsi-venu descendit aussitôt de son trône et sortit du monastère en compagnie de la foule des bouddhas. Ils virent Ânanda et Kaàyâpa qui conduisaient Manjulrî et Samantabhadra. Les deux bodhisattva saluèrent le Bouddha.
«Depuis combien de temps vos bêtes sont-elles descendues de la montagne?
— Sept jours.
— Sept jours là-bas font sept ans sur terre. Je me demande combien d’êtres vivants elles ont détruits: venez sans délai avec moi les récupérer.»
Avec un bodhisattva de chaque côté, le Bouddha et sa suite s’envolèrent dans l’espace. Voyez
L e ciel se couvrir de nuages de la fo i,
N otre Bouddha donner les portes de la Loi.
I l montre les raisons de la procréation,
Expose de la terre les transformations.
E n avant se tiennent cinq cents arhat pieux, D errière le protègent trois m ille dieux.
Ananda et Kaiyâpa sont à ses côtés,
L es deux bodhisattva prêts à les terrasser.
Grâce à ses relations, le grand saint avait réussi à faire venir le Bouddha lui-même, avec cette suite exceptionnelle. Ils furent bientôt en vue des murs et fossés.
«Ainsi-venu», annonça Singet, «le royaume de
Chameau-Lion est là d’où monte ce souffle noir.
— Descends d’abord engager le combat contre les mongtres dans la cité. Cherche la défaite et non la viétoire:
quand tu remonteras, je les soumettrai.»
Le grand saint abaissa son nuage aussitôt, atterrit sur la muraille et, le pied sur le créneau, lança des insultes:
«Immondes et maudites créatures! Sortez vous battre avec le vieux Singet, plus vite que ça! »
pour se précipiter en ville annoncer: «Vos Majestés, Singet vous provoque au combat du haut des murailles! »
«Voilà trois jours que ce singe ne s’est manifesté. S’il vient aujourd’hui nous défier, ne serait-ce pas qu’il aurait amené des renforts? suggéra l’aîné des démons.
— Ils ne nous font pas peur. Allons tous voir!» répliqua le troisième.
Les trois démons en chef, chacun avec son arme, se précipitèrent vers la muraille. Ils chargèrent dès qu’ils virent Singet, sans prise de bec. Celui-ci les reçut en faisant des moulinets avec sa trique.
Au bout de sept à huit engagements, il s’enfuit en feignant d’avoir le dessous. «Où vas-tu?» lui criaient les démons-rois. D’un bond dans les nuages, il gagna l’espace, talonné par les monstres montés sur des nuées. Le Novice se rendit invisible, caché à l’ombre de l’auréole dorée de seigneur Bouddha. On ne voyait plus que la triple image du Bouddha du présent, passé et futur. Avec les cinq cents arhat et les trois mille dieux proteâeurs, le cercle qui entourait les trois démons était si serré qu’aucune goutte d’eau n’y aurait filtré.
La panique gagnait l’aîné: «Ça tourne mal, mes frères!
Ce singe est une crapule: comment a-t-il fait pour amener nos maîtres ici?
— Cesse de trembler, l’aîné!» rétorqua le troisième démon, «donnons l’assaut tous ensemble, renversons le Bouddha et emparons-nous du monastère sacré!»
Avec une parfaite inconscience, les démons s’élancèrent en avant, brandissant leurs sabres qu’ils abattaient à tort et à travers.
Manjustrî et Samantabhadra leur crièrent, après avoir récité une incantation: «Repentez-vous bêtes immondes!
Quelle autre incarnation attendez-vous?»
De saisissement, les deux premiers démons lâchèrent leurs armes, roulèrent par terre et reprirent leur aspeâ originel. Les deux bodhisattva leur jetèrent leurs trônes de lotus sur le dos et s’y installèrent, de sorte que les deux bêtes monstrueuses se soumirent, oreilles basses.
Le lion bleu et l’éléphant blanc remis à leur place, il ne restait plus que la troisième créature, qui refusait de se rendre. Etendant ses ailes et abandonnant la hallebarde, elle planait, cherchant à capturer Singet dans ses serres acérées. Comment aurait-elle eu l’audace de s’en N e pouvant plus s ’envoler, il demeurait au-dessus de l'A insi-venu, incapable de s'éloigner.
pour se précipiter en ville annoncer: «Vos Majestés, Singet vous provoque au combat du haut des murailles! »
«Voilà trois jours que ce singe ne s’est manifesté. S’il vient aujourd’hui nous défier, ne serait-ce pas qu’il aurait amené des renforts? suggéra l’aîné des démons.
— Ils ne nous font pas peur. Allons tous voir!» répliqua le troisième.
Les trois démons en chef, chacun avec son arme, se précipitèrent vers la muraille. Ils chargèrent dès qu’ils virent Singet, sans prise de bec. Celui-ci les reçut en faisant des moulinets avec sa trique.
Au bout de sept à huit engagements, il s’enfuit en feignant d’avoir le dessous. «Où vas-tu?» lui criaient les démons-rois. D’un bond dans les nuages, il gagna l’espace, talonné par les monstres montés sur des nuées. Le Novice se rendit invisible, caché à l’ombre de l’auréole dorée de seigneur Bouddha. On ne voyait plus que la triple image du Bouddha du présent, passé et futur. Avec les cinq cents arhat et les trois mille dieux protedeurs, le cercle qui entourait les trois démons était si serré qu’aucune goutte d’eau n’y aurait filtré.
La panique gagnait l’aîné: «Ça tourne mal, mes frères!
Ce singe est une crapule: comment a-t-il fait pour amener nos maîtres ici?
— Cesse de trembler, l’aîné!» rétorqua le troisième démon, «donnons l’assaut tous ensemble, renversons le Bouddha et emparons-nous du monastère sacré! »
Avec une parfaite inconscience, les démons s’élancèrent en avant, brandissant leurs sabres qu’ils abattaient à tort et à travers.
Manjustrî et Samantabhadra leur crièrent, après avoir récité une incantation: «Repentez-vous bêtes immondes!
Quelle autre incarnation attendez-vous?»
De saisissement, les deux premiers démons lâchèrent leurs armes, roulèrent par terre et reprirent leur aspedl originel. Les deux bodhisattva leur jetèrent leurs trônes de lotus sur le dos et s’y installèrent, de sorte que les deux bêtes monstrueuses se soumirent, oreilles basses.
Le lion bleu et l’éléphant blanc remis à leur place, il ne restait plus que la troisième créature, qui refusait de se rendre. Etendant ses ailes et abandonnant la hallebarde, elle planait, cherchant à capturer Singet dans ses serres acérées. Comment aurait-elle eu l’audace de s’en Ne pouvant plus s ’envoler, il demeurait au-dessus de l'Ainsi-venu, incapable de s’éloigner.
approcher alors qu’il était à l’abri dans l’auréole? Le Bouddha comprenait fort bien ses intentions: d’une semirotation contre le vent, il donna à sa tête qui avait porté un nid de pies l’aspeâ d’un quartier de viande rouge, et, ce, caché par l’éclat de l’auréole. Le monftre chercha à s’en saisir, griffes tendues, mais il suffit au Bouddha de pointer un doigt pour immobiliser ses ailes: ne pouvant plus s’envoler, il demeurait au-dessus de l’Ainsi-venu, incapable de s’éloigner; il lui fallut retrouver sa forme propre d e grand r o c aux ailes m ord orées. Il ou vrit la b ou ch e pour se plaindre véhémentement:
«Pourquoi user de la puissance suprême de la Loi pour m’immobiliser?
— Tu as commis bien des vilenies par ici. Suis-moi, si tu veux acquérir des mérites qui te seraient bénéfiques!
— Chez vous, l’on ne peut que manger maigre et vivre dans les souffrances d’une pauvreté extrême. Ici je dispose de ressources illimitées en chair humaine. Si tu me laisses mourir de faim, tu en porteras la responsabilité.
— Sur les quatre continents dont j’ai charge, innombrables sont les croyants: je demanderai à tous ceux qui veulent offrir des sacrifices de commencer par toi.»
Le grand roc aurait aimé s’échapper ou s’enfuir, mais il ne le pouvait. Force lui fut de se soumettre à la conversion.
Singet sortit enfin de sa cachette et se prosterna devant l’Ainsi-venu: «Seigneur Bouddha, vous avez soumis les monstres, éloigné de nous ce terrible fléau, mais notre maître n’est plus.
— Maudit singe! » répliqua le grand roc en grinçant des dents, «il a fallu que tu cherches ce terrifiant personnage pour me contraindre! Quand l’aurais-je mangé, ton vieux bonze? N’est-il pas dans le coffre de fer du kiosque au Brocart-Odorant? »
À ces mots, Singet se hâta de se prosterner et remercier le Bouddha, qui n’osait relâcher le grand roc. Il assigna à ce dernier le rôle de proteéleur de la Loi en haut de son halo, puis regagna le monastère avec sa suite.
Singet abaissa son nuage et entra dans la cité que les petits monstres avaient désertée, car serpent sans tête ne rampe plus, ni ne vole l’oiseau sans ailes. Ils s’étaient dispersés en apprenant que le Bouddha leur avait enlevé leurs rois.
Le Novice détacha enfin Sablet et Porcet, chercha les JLivre XVI, chapitre hxxvm
bagages et le cheval, puis leur dit: «Le Maître n’a pas été dévoré. Venez avec moi.»
Il les conduisit dans la cour, trouva le kiosque, força la porte et découvrit le coffre en fer dans lequel on entendait Tripitaka sangloter.
Sablet fit sauter le cadenas avec son bâton à terrasser les démons, souleva le couvercle du coffre et appela:
«M aître!»
— Mes disciples! » s’écria Tripitaka en éclatant en sanglots plus violents encore, «comment avez-vous fait pour vaincre les démons? Comment m’avez-vous trouvé?»
Singet lui conta par le menu tout ce qui s’était passé, d’un bout à l’autre. Tripitaka éprouvait une gratitude infinie. Maître et disciples trouvèrent des provisions dans les salles du palais, préparèrent un repas et, rassasiés, rangèrent leurs affaires, quittèrent la ville et regagnèrent la grand-route vers l’Oue£t.
Seul l ’homme vrai trouve les Écritures vraies, C ris et cogitations ne servent de rien!
À ce départ, verront-ils Bouddha face à face? Si vous ne savez quand, en fin de compte, écoutez donc la séance qui suit.