Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre78

078 OÙ L’ON FAIT APPEL AUX DIEUX CACHÉS PAR PITIÉ POUR LES ENFANTS DU PAYS DE BHIKSU, ET, AU PALAIS ROYAL, L’ON RECONNAÎT UN DÉMON QUI DISCOURT SUR LA VOIE ET LA VERTU.

Une seule pensée agite tous les démons:

Q ue peuvent y fa ire les plus dures contritions?

N e comptez que sur toute poussière lavée:

Sachez vous tenir, sans relâche polissez!

TSalayez m ille obstacles à l ’extM io n 2,

Élim inez les diables sans hésitation!

Vous serez sûr d’échapper à toute ob Strustion E t de vous envoler au plus haut p a r vos allions.

après avoir épuisé les ressources de son esprit, était allé chercher l’Ainsi-venu pour soumettre les démons, puis avait délivré Tripitaka et ses disciples de leur épreuve. Ils avaient ensuite quitté la cité de Chameau-Lion en direétion de l’Ouest. Plusieurs lunes passèrent et ce fut bientôt l’hiver, lorsque l’on voit

L e prun ier de la cime, ja d e tenace,

L ’eau du lac doucement prise p a r les glaces.

L es feuilles rougies sont toutes tombées mortes, Faisant paraître le p in plus vert encore.

Sous les pâles nuages de neige qu i passent,

L ’herbe sèche plaque la colline basse.

L e regard se perd dans la lum ière froide

O ui pénètre ju sq u ’aux os transis et roides.

Bravant la froidure, maître et disciples avançaient, s’abritant contre la pluie et bivouaquant dans le vent. Ils furent à nouveau en vue d’une cité murée.

«Conscient-de-la-Vacuité, quel lieu est-ce là-bas?

demanda Tripitaka.

— Vous le saurez quand vous y serez», répondit Singet, «si c’est la capitale d’un royaume de POuest, il faudra y échanger nos lettres de créance. Passons, si ce n’est qu’une préfedure ou sous-préfeéture.»

Ils n’avaient pas achevé la discussion qu’ils étaient aux portes de la ville. Tripitaka descendit de cheval et tous quatre franchirent l’entrée en forme de demi-lune, à l’ombre de laquelle dormait un vieux soldat, à l’abri du vent. Singet s’approcha, le secoua et lui cria:

«Sergent!»

Brusquement tiré de son sommeil, le garde finit par ouvrir des yeux papillotants, et, à la vue de Singet, se jeta à genoux en s’exclamant: «Monseigneur!

— Qu’est-ce qui te prend de faire ces simagrées?»

rétorqua le Novice, «que signifie de me traiter de la sorte, je ne suis pas un esprit mauvais!

— N’êtes-vous pas notre seigneur le duc du Tonnerre?

insista le soldat dans une nouvelle prosternation.

— Balivernes! Je suis un moine des terres de l’Est en quête des Ecritures au paradis de POuest. Comme nous venons d’arriver, nous ne connaissons pas le nom du pays.

Je te pose la question et te prie de répondre.»

À ces mots, le vieux soldat reprit ses esprits, se releva."Livre XVI, chapitre lxxviii

avec un grand bâillement et répondit en s’étirant:

«Vé... Vénérable, pardonnez-moi. Le pays s’appelait Bhiksu, mais son nom a été changé en cité des Petits Enfants.

— Y a-t-il un souverain?

— Oui, oui!»

Singet se tourna vers Tripitaka: «Maître, c’était ici le royaume de Bhiksu, aujourd’hui dénommé cité des Petits Enfants. Mais j’ignore la raison de cette nouvelle dénomination.

— S’il s’appelait Bhiksu, pourquoi Petits-Enfants?

répliqua Tripitaka, perplexe.

— Je présume que le roi vient de mourir et qu’un petit enfant lui a succédé, suggéra Porcet.

— Invraisemblable! Cela ne se peut. Entrons et posons à nouveau la question quand nous serons en ville.

— Juste», approuva Sablet, «le vieux soldat n’en sait sans doute rien et paraît si effrayé par notre aîné qu’il doit radoter. Entrons dans la cité nous renseigner.»

Après avoir passé la troisième porte, ils débouchèrent sur une large avenue où s’offrit à leurs yeux le speétacle d’un vaste marché: une foule élégamment habillée de gens beaux et distingués. Voyez plutôt:

Boutiques et maisons de thé aux ñores tirés,

Cabarets bruyants rem plis de chants et gaieté, Des m illiers de maisons au commerce prospère, Sources de richesses dans chaque artère.

Trafiquants d ’or et marchands de soie fourm illent, H t, mus p a r le seul appât du gain, s’égosillent.

Scènes de prospérité, nobles manières,

Année de p a ix: mers calmes, pures rivières.

Les quatre pèlerins, tirant le cheval et portant les bagages, déambulèrent longtemps dans les rues et les marchés, ne se lassant pas d’admirer leur animation. Ils étaients intrigués par les cages à oies placées à l’entrée de chaque maison.

«Ô disciples», s’exclama Tripitaka, «pourquoi les gens d’ici placent-ils une cage devant leur porte?»

pour se marier ou recevoir des amis. Us célèbrent tous quelque cérémonie.

— Fariboles!» rétorqua Singet, «il ne se peut que ce soit le cas de chaque famille. Il doit y avoir une autre raison. Attendez que j’aille voir!»

Tripitaka le retint: «N ’y va pas. Tu es trop laid: je crains que les gens n’en prennent offense.

— Je me transforme et reviens», répondit Singet.

Sacré grand saint! Il fit une passe, récita une incantation, se changea en abeille, déploya ses ailes, vola tout près et se glissa sous les rideaux de l’une des cages: en fait, c’était un petit enfant qui était assis à l’intérieur. Il repartit examiner une seconde cage: il en était de même. Il en visita successivement huit ou neuf: partout de petits enfants, tous des garçons; pas une fille! Certains jouaient, d’autres sanglotaient. Il y en avait qui grignotaient des fruits; d’autres dormaient.

Ces observations faites, Singet reprit sa forme originelle et revint annoncer au moine chinois: «Ces cages renferment de petits enfants. Les grands n’ont pas sept ans, les plus jeunes cinq ans au plus. Je n’en comprends pas la raison. »

Tripitaka ne savait à quoi s’en tenir.

Au tournant de la rue, ils aperçurent le kiosque doré d’un relais de poste.

«Mes disciples», se réjouit le Vénérable, «entrons! Nous pourrons d’une part nous renseigner sur la région, d’autre part y laisser le cheval au repos, enfin y trouver abri pour la nuit.

— Juste, très juste! » approuva Sablet, «allons-y tout de suite.»

Les quatre pèlerins y pénétrèrent gaiement. L’officier de service partit aussitôt les annoncer au maître de relais, qui vint les recevoir à la porte, un chacun. Il leur demanda, quand ils furent installés: «D’où venez-vous, vénérables?

— L’humble moine que je suis», répondit Tripitaka, «est envoyé au paradis de l’Ouest chercher les Écritures par les grands Tang des terres de l’Est. Arrivés aujourd’hui en votre noble contrée, nous avons nos documents de voyage à faire viser et souhaiterions passer une nuit de repos en votre éminent jamen. »

Le maître de relais ordonna de s’occuper du thé. Dès 5 4 i

qu’il fut bu, il demanda aux préposés de préparer tout ce qui leur était nécessaire. Tripitaka remercia et demanda:

«Me serait-il possible d’entrer aujourd’hui à la cour voir Sa Majesté et faire viser mes lettres de créance?

— C’est impossible ce soir. Il vous faut attendre demain matin. Pour le moment, veuillez passer une nuit paisible en mon humblzyamen.y

Peu après, quand tout fut prêt, le maître de relais pria les quatre pèlerins de partager avec lui le repas maigre. Puis il ordonna à ses gens de balayer les chambres d’hôte. Tripitaka l’en remercia infiniment. À peine assis, il reprit la parole: «Puis-je me permettre de vous importuner afin de m’éclairer au sujet d’une question qui ne m’est pas claire:

je me demande comment vous considérez l’élevage des garçons en votre noble contrée.

— La raison humaine est une comme le soleil au ciel», répondit le maître de poste, «pour élever les garçons, il faut le sperme du père et les menstrues de la mère qui le porte dix mois avant de lui donner naissance à terme. Puis elle le nourrit au sein trois ans. Ensuite son corps peu à peu se forme. Comment pourrions-nous l’ignorer?

— Je constate à vos nobles paroles que vos pratiques ne sont en rien différentes de celles de notre humble pays.

Mais lorsque je suis entré en ville, j’ai remarqué que les familles de chaque quartier avaient chacune une cage où elles enfermaient un petit enfant. Comme la chose ne me paraît pas claire, puis-je me permettre de vous interroger à ce sujet?»

Le maître de relais se pencha à l’oreille de Tripitaka pour lui murmurer: «Ne vous occupez point de cela, vénérable, ne posez pas de question à ce sujet, ne vous en mêlez point, motm\ Reposez-vous, je vous prie, et reprenez la route demain matin.»

À ces mots, le Vénérable s’agrippa au maître de poste, exigeant des éclaircissements. Celui-ci ne faisait que secouer la tête et agiter la main: «Gare à vos paroles!»

Mais Tripitaka ne lâchait prise, demandant mordicus une réponse claire et précise, tant et si bien que le maître de relais n’eut d’autre choix que d’écarter les officiers présents. Resté seul à la lumière des lampes, il lui souffla à voix très basse: «Cette affaire des cages que vous venez de mentionner est la marque de l’inhumanité de notre souverain aétuel. À quoi bon insister!

— Que voulez-vous dire par “inhumanité”? Je ne saurai avoir l’esprit en repos que si vous voulez bien me le faire comprendre.

— Le pays s’appelait royaume de Bhiksu; il n’a pris le nom de cité des Petits-Enfants que sous l’influence de récentes chansons populaires. Il y a trois ans, un vieil homme, habillé à la façon d’un prêtre taoïite, avait amené avec lui une jeune fille d’à peine seize ans, d’un charme et d’une beauté qui la faisaient ressembler à Guanyin. Il l’offrit à notre aâuel souverain, qui en fut si infatué qu’il lui donna le titre de reine de Beauté et n’eut plus le moindre regard pour les dames des trois palais ou les concubines des six cours. À se livrer au plaisir avec elle jour et nuit, il en a l’esprit épuisé, le corps émacié. Il ne mange presque plus et semble à l’article de la mort. La cour royale de médecine a épuisé les ressources de ses meilleures prescriptions, sans parvenir à le guérir. Le daoshi qui avait offert la fille reçut le titre éminent de beau-père royal. Il assurait disposer d’une recette secrète éminemment propre à prolonger la vie. Il avait parcouru les dix îlots et trois îles afin de réunir tous les simples nécessaires. Mais il faut à ce médicament un “conduâeur3” terrible: un bouillon tiré de la concoétion du cœur et du foie de mille cent dix petits enfants. Son absorption assure mille ans de longévité. Les jeunes garçons en cage ont été séleâionnés pour y être nourris. Les parents, par crainte du roi, n’osent se lamenter, mais ont contribué à répandre la rumeur à l’origine du nom de cité des Petits-Enfants. Comment qualifier cela autrement que par le terme d’inhumanité? Vénérable, quand vous paraîtrez à la cour demain matin, échangez vos lettres de créance, un point c’est tout. Ne faites pas allusion à cette affaire.»

Ceci dit, il lui tourna le dos et se retira.

Horrifié au point de se sentir les muscles roides et les os ramollis, le Vénérable ne put retenir les larmes qui roulaient sur ses joues. Il laissa soudain échapper cette exclamation: «O roi, ô berger égaré! La santé ruinée par tes débauches, comment peux-tu arracher la vie à tant de jeunes enfants? Misère! M alédiâion! J ’en mourrai de douleur...»

En témoigne ce poème:

E g a rép a r l'ignorance, le roi pervers,

E n débauches effrénées bonne santé terd.

L,ivre XVI, chapitre lxxviii

"Prenant des vies d ’enfants pour allonger son destlin, I l tue pour échapper au châtiment divin!

A u moine la terrible révélation

A rrache déchirante compassion,

A la lueur de la lampe soupirs et pleurs:

L'hom me à Bouddha est p lié p a r la douleur.

«Maître, que vous arrive-t-il donc?» s’exclama Porcet en approchant, «ne vous tourmentez point! Vous ne faites que pleurer sur le cercueil d’autrui: à quoi rime de le transporter chez vous? Comme dit l’adage: Quand le souverain l’ordonne, le sujet qui refuse de mourir manque de loyauté; si le père l’exige, le fils qui refuse de périr manque de piétéfiliale. C’est son propre peuple, ses propres enfants qu’il détruit: en quoi cela vous concerne-t-il? Déshabillez-vous et dormez à votre aise! A quoi bon se tourmenter pour les anciens qui ne sont plus?

— O disciple, tu n’es pas compatissant», s’indigna Tripitaka en versant des larmes, «pour nous autres qui avons quitté nos familles, il n’est de mérite plus grand que les bonnes a&ions envers autrui. Comment un souverain, si obtus soit-il, peut-il agir aussi inconsidérément? A-t-on jamais prolongé ses années en mangeant du cœur et du foie humains? Comment pareille inhumanité pourrait-elle me laisser indifférent?

— Maître, ne vous en affligez donc point», intervint Sablet, «demain, à l’occasion de l’échange des lettres de créance, nous pourrons en parler au roi face à face. S’il ne se rend pas à nos arguments, essayons de voir quel genre de beau-père lui est associé: il est à craindre que ce soit un monstre avide de chair humaine, qui a trouvé ce moyen de satisfaire ses goûts. Sait-on jamais!

— Conscient-de-la-Pureté a raison», approuva Singet, «maître, il faut dormir. Attendez demain: je vous accompagnerai à la cour et saurai ce qu’il en eit, de ce beau-père. Si c’est un homme, il n’y a rien à craindre d’autre que son ignorance de la juste Voie et son égarement dans une direéfion déviante qui lui fait croire que la vérité peut être atteinte par les seules plantes et drogues:

laissez-moi le convertir en lui révélant les grands principes préexistants à l’ordre céleste. Si c’est une créature perverse, je la saisirai et la montrerai sous son vrai jour au roi pour l’amener à nourrir son corps en élargissant les désirs. Je ne lui permettrai certainement pas de porter atteinte à la vie d’aucun de ces enfants.»

À ces mots, Tripitaka s’inclina et répondit en rendant hommage à Singet: «O disciple, c’e& un excellent discours, excellent! Mais quand nous verrons ce souverain égaré qui ne tolère pas de question à ce sujet, n’est-il pas à craindre que, sans autre forme de procès, il ne nous reproche de répandre de calomnieuses rumeurs? Que faire alors?

— Je dispose de la puissance magique de la Loi», répliqua Singet en souriant, «je commencerai par enlever tous ces enfants des cages et les éloigner de la cité, de sorte que demain il ne lui restera aucune créature dont il pourrait faire arracher le cœur. Les autorités locales ne manqueront pas de présenter leurs rapports. Le roi devra manifester sa volonté soit par un entretien avec le beau-père royal, soit en procédant à une nouvelle séleâion. Nous profiterons de ce moment pour présenter notre placet, dont il ne saurait nous blâmer.

— Comment vas-tu éloigner les enfants?» redemanda Tripitaka, tout heureux à cette perspeétive, «si tu y parviens, mon sage disciple, ta vertu sera aussi haute que le ciel! Il faut agir vite: le moindre retard, et il est à craindre qu’il ne soit plus temps!»

Rassemblant toutes ses énergies spirituelles, Singet s’apprêta aussitôt à partir. «Restez assis avec le Maître!»

recommanda-t-il à Porcet et Sablet, «attendez que j’aie agi: quand vous verrez passer un grand coup de vent frais, cela signifiera que les enfants sortent de la ville.»

Tous trois récitèrent en chœur: «Namfi Bouddha maître des médecines et sauveur de toute créature, namo Bouddha!»

À peine sorti, le grand saint siffla, s’éleva dans les airs, fit une passe, récita l’incantation appropriée et par le cri nom, pur monde de la Loi», convoqua le dieu des murs et fossés, la divinité locale et ses assesseurs, ainsi que les révélateurs des cinq orients, les quatre protecteurs, les six dieux du jour et les six de la nuit, les défenseurs de la foi et une foule d’autres êtres divins. Rassemblés dans l’espace, ils saluèrent Singet: «Grand saint, quelle affaire urgente vous amène à nous convoquer en pleine nuit?

— Notre route nous a conduits au pays de Bhiksu dont le roi se conduit de façon inhumaine: accordant foi à des A minuit, Us dieux emportèrent Us cages et les mirent en lieu sûr.

conseils pervers, il s’apprête à faire arracher le cœur et le foie de petits enfants pour en tirer le “conduûeur” d’une potion qui lui donnera “longue vie”, espère-t-il. Mon maître trouve cela parfaitement intolérable; il voudrait que je sauve ces vies innocentes et que je détruise la créature perverse. Voilà pourquoi je vous prie d’user chacun de vos pouvoirs magiques afin de m’enlever les petits garçons dans toutes les cages exposées à travers les rues de la ville, avec leurs cages aussi bien. Emportez-les au creux d’une montagne ou cachez-les au fond d’une profonde forêt un ou deux jours. Donnez-leur des fruits à manger, de sorte que ces enfants ne souffrent pas de la faim, et protégez-les de façon à les empêcher de pleurer de peur. Quand j’aurai éliminé la perversité, rétabli l’ordre dans le pays et remis le roi dans le droit chemin, vous nous les rendrez, au moment de notre départ.»

Les dieux obtempérèrent, chacun abaissant son nuage par la vertu de ses pouvoirs divins. Un vent glacial tourbillonnait dans la ville, accompagné d’un épais brouillard.

Un vent de pluie q u i balaie toutes les étoiles, une chappe de brouillard q u i couvre la lune sur m ille lieues: d ’abord une brise grossissante,puù le rugissement de la tempête. Chacun aurait voulu se porter au secours de son enfant, mais dans l ’ouragan les cages deviennent prote Üion de la chair de leur chair. Un fro id à ne pas mettre le nez dehors, à geler les vêtements durs comme fer. C es parents se désolent, pères et mères sont dans l'angoisse. Un vent sombre enveloppe la terre entière, tandis que tu dieux emportent les cages. Cette nuit de désolation sera suivie d’un matin radieux!

En témoigne aussi ce poème:

L a porte du Bouddha est pleine de compassion:

M ahâ, dit-on, des mérites de la bonté.

Telle est la vertu qu’accumulent tous les saints:

A u x trois refuges sont liés les cinq commandements*.

Quel serait le sort de ce m illier d ’enfants, Sans l ’égarement du roi de ce pays?

E n les protégeant pour l ’amour de son maître, Singet acquiert mérites plus grands que para V À minuit, les dieux emportèrent les cages et les cachèrent en lieu sûr.

Le Novice abaissa son nuage au-dessus du poste de relais. Il entendait ses trois compagnons qui continuaient à réciter: vl Namo Bouddha, maître des médecines et sauveur de toute créature!» Fort aise, lui aussi, il s’approcha et cria: «Maître, me voici. Que pensez-vous de la tornade de cette nuit?

— Superbe! répondit Porcet.

— Qu’en est-il du sauvetage des enfants? demanda Tripitaka.

— Ils sont chacun à l’abri. On nous les ramènera au moment de notre départ.»

Le Vénérable remercia et remercia encore avant de se retirer.

À l’aube, Tripitaka se réveilla et commença à s’habiller avec soin: «Conscient-de-la-Vacuité, je profite de cette heure matinale pour procéder à l’échange des lettres de créance.

— Maître, je crains que vous ne soyez à la hauteur, si vous y allez seul: attendez que je vous accompagne et voie ce qu’il eèt de ce beau-père royal.

— Je crains que le roi ne trouve à redire, si tu y vas sans consentir aux cérémonies d’usage.

— Je ne me montrerai pas. Je vous suivrai invisible, pour assurer votre protedion. »

Tripitaka en fut fort aise et recommanda à Porcet comme à Sablet de bien surveiller les bagages et le cheval.

Il était sur le point de partir quand le maître de poète passa le voir et remarqua combien la tenue du Vénérable était différente de celle de la veille.

D rapé d'un kasâya bordé de brocart a ux étranges joyaux, ilporta it sur la tête un bonnet à la Vairocana'1. Crosse à neuf anneaux en main, il retenait sous sa poitrine une divine lumière. I l gardait serrés sur lu i les documents de voyage, enveloppés dans une pochette de soie. On eût d it un arhat descendu sur terre, un vrai visage de bouddha vivant.

Après l’échange des salutations, le maître de relais se pencha à l’oreille de Tripitaka pour lui recommander à voix basse de ne pas se mêler de ce qui ne le regardait pas.

Le moine chinois acquiesça d’un hochement de tête.

Le grand saint, qui se tenait à l’écart, récita l’incantation et, d’une secousse, se changea en insefte quipartit en bourdonnant se poser sur le couvre-chef de Tripitaka.

Sortis du poète de relais, ils se hâtèrent vers la cour.

À l’entrée du palais, à la vue de l’officier de garde, Tripitaka le salua:

«L ’humble moine que voici e£t envoyé par les grands Tang des terres de l’Elt en quête des Écritures au paradis de l’Ouest, Arrivé présentement en votre noble contrée, je me dois d’échanger mes lettres de créance. Je souhaiterais voir Sa Majesté et vous supplie de bien vouloir transmettre ma requête.»

L’officier s’exécuta, à la grande joie du roi qui s’exclama: «Un moine venu de si loin a sûrement accompli la Voie!» Il ordonna de le faire entrer. L’officier retourna chercher le Vénérable. Après avoir exécuté le rituel du cérémonial au pied des marches, Tripitaka fut invité à s’asseoir: il remercia et prit place. Il observait le visage émacié du roi et son air épuisé: il avait peine à joindre les mains pour saluer; sa voix se brisait. Quand le Vénérable lui tendit son document, son regard trouble s’y attacha longtemps avant qu’il n’apposât le sceau royal et le rendît à Tripitaka, qui le rangea soigneusement.

Le roi allait lui demander la raison de cette quête, quand il entendit l’officier de service auprès du trône lui annoncer la venue de Sa Seigneurie le beau-père. Appuyé sur de jeunes eunuques, le souverain descendit tant bien que mal de la «couche du dragon» pour s’incliner devant celui qui arrivait.

Pris de court, le Vénérable se releva en hâte et se tint debout sur le côté. Tournant à demi la tête, il vit que c’était un vieux taoïste qui gravissait les marches de jade en se donnant un air important.

Sur la tête, un bonnet de prêtre en soie fine à volutes de nuagesjaum oie pâle, il portait une cape de soie et plum es de grue parfumée à l ’aloès, la taille serrée d’une triple cordelette de laine bleue, les pieds dans dis sandales de chanvre de lianes tressées à bout recourbé. I l tenait à la main une canne dejonc à neuf nœuds au pommeau en dragon lové, une bourse de brocart, brodée de phénix et dragons enlacés, suspendue sur la poitrine. Son visage de jad e luisait, encadré d ’uneflottante barbe chenue.

Ses pupilles d ’orjetaient desflammes et ses yeux allongés dépassaient la barre de ses sourcils. I l avançait dans une brume odorante dont chacun de ses pas soulevait un nuage.

A u pied du trône, les officiers l ’accueillent mains jointes, annonçant d ’un même cri l ’arrivée du beau-père de la nation à la cour du roi.

Arrivé à la salle d’audience, le «beau-père de la nation»

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entra d’un air hautain, sans daigner prêter hommage au roi qui lui dit en s’inclinant: «Nous sommes ravi que vous Nous honoriez de votre présence matinale.» Il le pria aussitôt de s’asseoir à sa gauche sur le coussin brodé.

Tripitaka fit un pas en avant, s’inclina et déclara:

«Beau-père de la nation, l’humble moine que voici vous salue.»

Le beau-père restait droit sur son siège. Au lieu de rendre la politesse, il se tourna vers le roi: «D’où vient ce moine?

— Il est envoyé par les Tang des terres de l’Est chercher les Écritures au paradis de l’Ouest. Il est venu échanger ses lettres de créance.

— La route du paradis est ténébreuse», rétorqua avec un rire sarcastique le taoïste, «à quoi bon la parcourir?

— L’Ouest a toujours été le pays du bonheur absolu», répliqua le moine chinois, «pourquoi le dédaigner?

— Le moine et? le disciple du Bouddha, selon l’antique parole qui est venue à mes oreilles», intervint le roi, «je me demande si, en fin de compte, les moines sont capables de transcender la mort ou s’ils peuvent obtenir du Bouddha longue vie.»

À ces mots, Tripitaka joignit précipitamment les paumes et répondit: «Pour celui qui s’est fait moine tous les obstacles de l’enchaînement des causes cessent. Pour qui comprend sa nature, tous les phénomènes sont illusoires. La Grande Sagesse, vaste et disponible, demeure dans la sphère de la non-naissance; dans le silence des vrais mystères, elle vagabonde à l’intérieur de l’extinction. Quand les trois mondes sont vides, toute origine est en ordre; lorsque les six sens sont purifiés, tous les germes sont exténués. Qui fortifie sa sincérité et sa conscience, connaîtra son cœur et son esprit: l’âme purifiée devient brillant miroir purifiant tout ce qui s’y reflète.

«Un vrai visage n’a ni manque ni excès et se voit dans la vie antérieure. Mais toutes les formes de l’illusion vont à leur destrudion: à quoi bon les chercher hors de sa condition? Mérites et méditation sont sources de concentration; aumônes et charité sont la vraie base de l’austérité.

L’habileté suprême paraît maladresse, car elle se garde d’agir en toutes circonstances. Le meilleur planificateur ne calcule pas, car il sait qu’il faut toujours laisser faire. Il suffit de ne pas agiter son esprit pour que tout aille à la Le beau-père du royaume conclut le discours par un éclat de rire.

Montrant du doigt le moine chinois [...].

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perfedion. Renforcer le Yang en tirant sur le Yin, n’est en vérité que billevesée. Offrir longévité en appât n’est en réalité que paroles creuses.

«Il suffit de rejeter toutes les poussières qui font obstacle et savoir que tout est vacuité. Dans la simplicité et la réduction des désirs demeure le secret de la jouissance naturelle d’une vie sans limite.»

Le beau-père du royaume conclut le discours par un éclat de rire. Montrant du doigt le moine chinois: «Ha, ha, ha! Tu as la bouche pleine d’idioties, mon bon moine!

Vous autres dont la voie passe par l’extindion, vous parlez de la connaissance de la nature de soi, alors que vous ne savez ni d’où elle vient, ni comment elle s’éteint! Vos exercices de méditation immobile sont pratiques aveugles et absurdes, tout comme le souligne le didon: Assis, assis, assis! t’auras le culpourri! Qui joue avec le feu, s’en brûlera les doigts! Ne sais-tu pas cela? Qui pratique l’immortalité, a des os de merveilleuse fermeté, qui atteint la Voie, l’esprit de merveilleuse acuité. Je vais dans la montagne visiter les amis, panier et gourde à la main, j’y cueille simples de toutes sortes pour le salut de l’humanité. Des narcisses je me fais un chapeau et des orchidées une litière. Je chante en battant des mains et, après la danse, sommeille sur les nuages. Exposant les lois du Tao, je répands la juáte doctrine du suprême Laozi. Je distribue de l’eau de charme pour débarrasser le monde de ses miasmes. Je tire du ciel et de la terre leurs sublimes énergies et cueille la quintessence du soleil et de la lune. L’élixir se noue par l’agitation du Yin et du Yang, se cristallise dans l’utérus par l’eau et le feu.

«Quand le Yin du double huit commence à diminuer, règne le vague et le sombre. Lorsque grandit le Yang du triple neuP, tombent les ténèbres. Je ramasse les simples au 'gré des quatre saisons, et forme l’élixir neuf fois retourné.

¡Chevauchant le phénix bleu, je monte aux palais Pourpres; sur la grue blanche, je m’élève jusqu’à la capitale de jaspe. Je participe à toutes les splendeurs du ciel, montrant avec zèle les merveilles du Tao. Est-ce comparable à votre dodrine bouddhique de quiétude, à votre sombre divinité de l’extindion, à la puante carcasse que laisse le nirvârta, sans même vous sortir de la poussière vulgaire! Entre les trois dodrines il n’en est point de supérieure: depuis toujours seul le Tao mérite respeds et honneurs!»

Le roi fut ravi de ce discours que tous les courtisans applaudirent: «Seul, en effet, le Tao mérite respeds et honneurs, seul le Tao!»

Devant ces acclamations unanimes en faveur de son adversaire, Tripitaka avait peine à surmonter la honte et l’embarras. Le roi n’en donna pas moins l’ordre au service des banquets de préparer un repas végétarien pour que le moine venu de si loin se restaurât avant de quitter la cité en direction de l’ouest.

Tripitaka remercia le roi de la grâce qu’il lui faisait, et se retira. Il descendait de la salle et se dirigeait vers la sortie, lorsque Singet s’envola de son bonnet pour lui murmurer au bord de l’oreille: «Maître, ce beau-père de la nation eét une créature perverse dont le roi a subi le souf He maléfique. Allez au pofte de relais attendre votre repas, pendant que je reste par ici à l’écoute des nouvelles.»

Tripitaka comprit et sortit seul du palais.

Voyez-moi ce Singet: d’un coup d’aile, il s’en fut se poser sur l’écran de jade de la salle aux Clochettes-d’Or, au moment, précisément, où le commandant des cinq di Striéts venait présenter son rapport: «Mon Seigneur, une tornade glacée a, cette nuit, emporté tous les enfants et leurs cages, dans tous les quartiers et dans chaque maison, sans laisser la moindre trace.»

Aussi surpris que contrarié à cette nouvelle, le roi se tourna vers le beau-père: «Le Ciel veut Nous détruire!

N’est-ce pas ce qu’implique cet incident? Les médecins royaux sont restés impuissants contre la grave maladie qui Nous accable depuis des mois. Par bonheur, vous m’aviez procuré une divine recette: c’est précisément aujourd’hui à midi que devait avoir lieu l’extraétion du cœur et du foie de ces enfants, ce qui aurait servi de “conduéteur” au remède. Ce vent glacial qui les a inopinément emportés, que peut-il signifier d’autre que la volonté du Ciel de Nous annihiler?

— Ne vous tourmentez point, Votre Majesté», répondit le beau-père de la nation en souriant, «ce coup de vent eft en fait longue vie que le Ciel envoie à Votre Majefté.

— Comment pouvez-vous dire cela, alors que cette tornade Nous a enlevé les enfants dans leur cage?

— À l’inftant, à peine entré à la cour, j’ai aperçu un merveilleux conduéteur de drogue, bien meilleur que celui que peuvent fournir ces mille cent dix cœurs d’enfants.

'Livre XVI, chapitre lxxviii

Ceux-ci ne sauraient prolonger la vie de Votre Majesté que de mille ans. Mais de celui-là, le conduéteur, pris avec mon divin remède, vous donnerait dix mille années de plus. »

Comme le roi ne comprenait manifestement pas de quel produit il s’agissait et demandait avec insistance quelque éclaircissement, le beau-père répondit:

«J’observe que le bonze des terres de l’Est envoyé en quête des Ecritures dispose d’organes d’une grande pureté et d’un visage d’une beauté régulière. C’est un corps véritable, formé au cours de dix générations d’austérités.

Moine depuis l’enfance, il n’a encore jamais répandu son Yang et vaut dix mille fois plus que ces enfants. Si l’on prépare une décoétion avec son cœur et son foie, administrée avec mon remède, ce sera dix mille ans de longévité garantis.»

À peine l’eût-il entendu, que le roi à l’esprit confus y crut ferme et répliqua: «Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt? Il convient de le retenir, s’il possède une telle efficacité. Il ne fallait pas le laisser repartir!

— Quelle difficulté y a-t-il là? Puisque le service des banquets est chargé de lui préparer un repas, il n’aura point quitté la ville avant d’avoir mangé. Donnez sans délai l’ordre urgent de fermer les portes de la cité. Faites cerner le relais par vos troupes et amener le bonze pour lui demander poliment son cœur. S’il y consent, qu’on lui ouvre la poitrine et l’arrache sur-le-champ. Une sépulture royale sera accordée à son cadavre et un temple élevé en son honneur, où il pourrait jouir d’offrandes continuelles.

S’il refuse, que l’on emploie la force et des méthodes plus brutales: on lui prendra de toute façon le cœur en lui ouvrant le corps attaché à un pilier. La chose ne souffre aucune difficulté.»

Le roi à l’esprit confus agit comme il le suggérait et fit fermer les portes. Il dépêcha les gardes de la Forêt-de Plumes cerner le relais.

Dès qu’il apprit ces nouvelles, Singet regagna à tired’aile le poste, reprit son aspeét originel et se tourna vers le moine chinois:

«Maître, malheur! Malheur!»

Affolé, Sablet se précipitait pour le relever en criant:

«Réveillez-vous, maître, réveillez-vous! »

«Quel malheur? De quel malheur s’agit-il? répétait Porcet, «tu aurais pu y venir plus doucement au lieu d’effrayer ainsi le Maître.

— Depuis que le Maître a quitté la Cour, j’ai pu m’assurer que le beau-père royal est une créature maléfique. Peu après, le commandant a fait part de la disparition des enfants emportés par la tornade. Il a su tourner en joie la contrariété qu’en éprouvait le roi: “ C’est tout au contraire le Ciel qui vous envoie longue vie! ” Il s’apprête à tirer du Maître le cœur et le foie qui serviraient de condudeur et procureraient dix mille ans de longévité.

Accordant foi à ces perfides paroles, l’abruti de roi fait cerner le relais par ses troupes d’élite et envoie sa garde solliciter du Maître le don de son cœur.

— Un aâe de compassion bel et bon!» s’exclama Porcet avec un gloussement sarcastique, «de braves petits, que tu as sauvés! La belle tornade que tu as provoquée! Mais c’est sur nous que retombe le malheur!»

Tripitaka se relevait, tremblant de tous ses membres. Il s’agrippa à Singet et, sur un ton suppliant: «O sage disciple, que faire en ces circonstances?

— La seule chose à faire est de faire passer l’aîné pour le jeune.

— Que veux-tu dire par “faire passer l’aîné pour le jeune”? demanda Sablet.

— S’il veut sauver sa vie, le Maître doit devenir le disciple. L’on ne saurait le préserver qu’à ce prix, répondit Singet.

— Si tu peux me sauver la vie», suppliait Tripitaka, «je veux bien devenir ton disciple ou le disciple de ton disciple!

— Dans ce cas, ne perdons pas de temps, il n’y a pas à hésiter: Porcet, apporte-moi vite de la boue!» ordonna Singet.

L’idiot partit aussitôt remuer de la terre avec son râteau.

Comme il n’osait pas sortir chercher de l’eau, il se contenta de soulever les pans de sa robe et de pisser dessus, de façon à rouler une boule de boue puante qu’il tendit à Singet. Force lui fut de l’aplatir et de se l’appliquer sur le visage. Il demanda au moine chinois de se tenir debout immobile et, sans un mot d’explication, lui plaqua le masque de boue sur la figure, récita une incantation, souffla dessus de son haleine magique et cria: «Transformetoi!»

Le Vénérable prit le faciès du singe. Il ôta sa robe et l’échangea contre les vêtements de Singet. Habillé à la façon du Maître, celui-ci fit une passe, prononça l’invocation et, d’une secousse, changea son visage en celui de Tripitaka. Même Porcet et Sablet auraient eu du mal à le reconnaître.

À peine avaient-ils fini de se déguiser que tambours et gongs retentissaient de tous côtés dans la presse des lances et des sabres. C’était le commandant de la garde qui encerclait le relais à la tête de trois mille hommes. Un officier en habit de brocart entra dans la cour pour demander si un vénérable des terres de l'Est ne se trouverait pas là.

Atterré, le maître de poste s’agenouilla tout tremblant et, désignant du doigt la pièce: «Dans les appartements du bas...»

L’officier s’en approcha aussitôt: «Vénérable du pays des Tang, mon roi vous convoque.»

Porcet et Sablet soutenaient le faux Singet, prêt à défaillir. C’est alors que le faux Tripitaka sortit de sa chambre, salua l’homme et lui demanda:

«Éminent officier en habit de brocart, que veut Sa Majesté de mon humble personne?»

L’homme s’avança, saisit fermement le moine et répondit: «Allons à la cour, toi et moi: je présume que tu es de quelque utilité.»

Hélas, le cas de le dire:

Quand perversité l'emporte sur bonté,

Charité ne conduit qu’aux calamités!

Si, en fin de compte, vous ne savez quel fut pour leurs vies l’enjeu de ce départ, écoutez donc la séance qui suit!