Il vous a été dit comment le garde en habit de brocart avait tiré hors du poste de relais le faux Tripitaka, lequel avait été traîné à la porte du palais, entouré d’une troupe de l’armée de la Forêt-de-Plumes.
«Nous avons amené le moine chinois. Veuillez prendre la peine de l’annoncer à Sa Majesté», dirent-ils à l’officier de faétion au portail.
Celui-ci s’exécuta. Le souverain à l’esprit confus invita donc le faux Tripitaka à entrer. Resté seul au milieu des marches tandis que les officiers s’agenouillaient, le moine chinois déclara d’une voix forte:
«O roi du pays de Bhiksu, qu’avez-vous à me dire pour avoir convoqué mon humble personne?
— Nous sommes affligé d’une maladie qui Nous
accable depuis longtemps sans guérison en vue», répondit en souriant le roi, «mais fort heureusement Notre beaupère Nous a fait don d’un remède dont tous les ingrédients ont été réunis. Il ne manque plus que le “conduéleur” Nous vous avons convoqué pour l’obtenir. En cas de guérison, on vous élèvera un san&uaire où vous jouirez de sacrifices aux quatre saisons et d’encens perpétuellement allumé par les soins de l’État de génération en génération.
— Moi qui ai quitté ma famille et suis venu ici avec mon corps pour toute possession, je ne sais si Votre Majesté a demandé à Votre beau-père de quoi il aurait besoin pour servir de “conduéleur”.
— Il lui faudrait le don de votre cœur.
— Je ne le cacherai point à Votre Majesté: j’en ai de plusieurs sortes et ne sais laquelle Lui conviendrait.
— Le noir, bonze, répliqua le beau-père en le montrant du doigt.
— Dans ce cas, faites vite chercher un couteau, que je m’ouvre la poitrine: je suis respectueusement à vos ordres et serai heureux de vous obliger si j’en ai un.»
Le souverain obtus le remercia avec effusion. Il envoya aussitôt l'officier de service quérir un coutelas qui avait la forme d’une oreille de taureau. Celui-ci le tendit au faux Tripitaka qui le prit en main, écarta ses vêtements, bomba le torse et, de la main gauche se tâtant le ventre, il en trancha la peau, avec un brusque crissement, de la droite qui tenait le couteau: il en sortit dans un grand bruit de glouglou tout un tas de cœurs!
Les officiers civils en étaient pâles d’effroi et les capitaines paralysés de frayeur.
«Voilà bien la duplicité d’un bonze aux cœurs multiples!» se récria le beau-père de la nation du haut de la salle.
Le faux Tripitaka se mit à détacher les cœurs dégoulinants de sang les uns des autres pour les présenter à la vue de chacun: il y en avait de toutes sortes, rouge, blanc, jaune, avaricieux, ambitieux, jaloux, cauteleux, gagneur, hautain, méprisant, meurtrier, vicieux, apeuré, prudent, téméraire, obscur et sans nom, bref des cœurs mauvais de tous genres, mais de cœur noir, point.
Stupéfait, le roi à l’esprit obtus était terrifié au point de ne pouvoir articuler la moindre parole. Il finit par balbutier tout tremblant: «Range-moi ça! range-moi ça!»
À bout de patience, le faux Tripitaka usa de magie pour les récupérer et réapparut sous sa forme originelle.
«La vue de Votre Majesté est dépourvue de toute pénétration!» s’exclama-t-il, tourné vers le souverain obtus, «nous autres moines partageons tous un même cœur entièrement bon. Nul n’a le cœur aussi noir que votre beaupère, ce serait le meilleur “condudeur” qui soit! Si vous ne me croyez pas, permettez-moi de le lui arracher pour que vous puissiez le constater. »
À ces mots, le beau-père de la nation écarquilla vivement les yeux pour observer plus attentivement son interlocuteur: le bonze avait changé de peau et ne présentait plus le même asped. Aïe! Il reconnut Singet le grand saint d’antan, de vieille renommée datant de cinq cents ans.
Prenant son élan, il bondit dans l’espace. D’une culbute dans les nuages, le Novice le poursuivit en criant: «Où vas-tu? Tâte de mon bâton!»
crosse en forme de dragon lové. Ce fut entre les deux adversaires un beau combat au milieu des airs:
Trique contre crosse emplissent le vide de nuées. L e beau-père de la nation est en fa it un monstlre exploitant la sédustion d ’une fi Ue maléfique.
Profitant d ’une maladie due à la lasciveté, l ’être pervers voulait massacrer les enfants. I l se heurte aux divins pouvoirs du grand saint: en s’emparant de la créature, celui-ci sauvera ces gens et le délivrera de l ’épreuve. Redoutable assurément, la trique de fer, dont la crosse soutient admirablement les assauts.
Ils combattent à en obscurcir le ciel de la cité, où chacun p â lit de frayeur. L es officiers civils et m ilitaires n’ont plus l ’âme chevillée au corps. L e visage des dames et filles du palais eÊ décomposé. Terrifié et tremblant, ne sachant que fa ire, l ’obtus souverain du pays de Bhiksu cherche désespérément à se cacher. L a trique se lève comme tigre surgissant de la montagne, la crosse s ’abat comme dragon sautant hors de la mer.
L e grand trouble q u i agite la cité de B hiksu permettra claire séparation du ju ñ e et du pervers.
Au bout d’une vingtaine de durs engagements, la canne au dragon lové ne tenait plus devant la trique cerclée d’or. Profitant d’une feinte, le monstre se transforma en rayon froid qui se laissa tomber dans la cour intérieure du palais pour emporter la reine démoniaque, elle aussi changée en lumière froide, et disparaître on ne sait où.
Le grand saint abaissa son nuage, regagna la salle d’audience et lança à l’adresse des officiers: «Le fameux “beau-père de la nation” que vous avez!»
Tous de s’incliner pour exprimer leur gratitude au divin moine.
«Trêve de civilités! Allez plutôt voir où peut se trouver votre abruti de souverain!
— À la vue du combat notre roi, effrayé, s’eât caché, nous ne savons dans quel palais.
— Cherchez-le sans tarder! Ne laissez pas Belle, la reine, l’enlever!»
À ces mots, les officiers, sans plus se soucier du respeâ de la séparation entre quartiers intérieurs et extérieurs, se précipitèrent avec le Novice au palais de Belle, qui était désert: pas trace non plus de la reine. Du palais principal, de ceux de l’Eât et de l’Ouest comme des six cours, la foule des épouses royales vint saluer avec gratitude le grand saint, qui leur dit: «Relevez-vous! Ce n’est pas encore le moment de remercier: partez à la recherche de votre seigneur et roi! »
Peu après, l’on vit apparaître quatre ou cinq eunuques qui soutenaient le souverain à l’esprit confus, venant de derrière la salle de Prudente-Conduite. Les ministres se prosternèrent jusqu’à terre et s’exclamèrent d’une même voix: «Seigneur et maître! Le vrai a pu se distinguer du faux grâce à la venue de ce divin moine: le beau-père de la nation est en fait une créature maléfique. Belle, la reine, a disparu également.»
À ces mots, le roi pria le Novice de quitter les lieux pour la salle de réception solennelle où, après l’avoir remercié, il lui demanda:
«Vénérable, vous aviez l’air si noble et digne quand vous vous êtes présenté. Comment avez-vous pu changer maintenant de visage?
— Pour ne rien vous celer», répondit en riant le Novice, «celui qui s’était présenté la première fois était mon maître, Tripitaka, le frère de l’empereur Tang. Je suis son disciple, Singet Conscient-de-la-Vacuité. Il en a deux autres, Porcet Conscient-de-ses-Capacités et Sablet Conscient-de-la-Pureté, présentement au poste de relais.
Vous sachant circonvenu par le monstre qui voulait arracher le cœur à mon maître pour servir de “conduéteur” à son remède, j’ai pris son apparence pour terrasser la créature, moi, Singet.»
Dès qu’il l’apprit, le roi ordonna au premier ministre de son conseil de se rendre aussitôt au relais les prier de paraître à la cour.
Tripitaka avait appris que Singet combattait le monstre dans l’espace, ce qui le laissait dans une telle appréhension qu’il n’avait plus l’âme chevillée au corps. Fort heureusement, Porcet et Sablet étaient là pour le protéger. Et il avait à porter sur le visage ce masque d’argile puant. Aussi était-il en proie aux plus sombres pensées lorsqu’il s’entendit appeler:
«Maître de la Loi, nous sommes envoyés par le roi du pays de Bhiksu afin de vous prier d’entrer à la cour pour les adtions de grâce.
— Maître», intervint Porcet en riant, «ne craignez rien, ne craignez rien! Cette fois, il ne s’agit pas de vous arracher le cœur. Notre condisciple aîné a dû l’emporter:
ils vous invitent pour vous remercier.
— À supposer que l’invitation soit destinée à célébrer la viitoire, comment se présenter devant les gens avec ce masque puant?
— Il n’y a pas le choix. Allons voir Singet: il saura vous en délivrer.»
Le Vénérable n’avait en effet d’autre solution que de quitter la cour du relais, appuyé sur Porcet, tandis que Sablet portait les bagages et tirait le cheval. À leur vue, le premier ministre ne put cacher sa frayeur:
«Mes aïeux! Mais ils ont têtes de monstres et caboches d’êtres maléfiques!
— Envoyé de la cour», répliqua Sablet, «ne vous formalisez point de notre laideur. Nous sommes nés ainsi.
Quant à notre maître, il redeviendra beau lorsqu’il aura vu notre condisciple.»
Tous trois suivirent l’escorte et entrèrent sans attendre d’être convoqués. A leur vue, Singet descendit de la salle pour les accueillir, arracha le masque du Maître, et, lui soufflant au visage de son haleine magique, cria: «Reftification! » Le moine reprit aussitôt son aspeâ premier et se sentit en meilleure forme que jamais. Le roi descendit le recevoir en personne en le traitant de «vénérable Bouddha, maître de la Loi».
Après avoir attaché le cheval, maître et disciples montèrent dans la salle. Singet prit la parole: «E£t-ce que Votre Majesté saurait d’où vient le monstre? Laissez-moi vous le capturer de façon à couper court à tous risques de malheurs ultérieurs.»
Les reines des trois palais et les concubines des six cours se tenaient derrière l’écran de jade. À peine eurent-elles entendu le Novice proposer d’éliminer le danger de calamités nouvelles qu’elles se précipitèrent toutes sans égard au respedt de la séparation des sexes.
«Nous supplions le vénérable Bouddha et divin moine d’exercer la puissance de la Loi afin d’arracher la mauvaise herbe jusqu’aux racines et l’éliminer radicalement», déclarèrent-elles en s’inclinant, «nous vous en vouerons une gratitude sans mesure. Nous saurons vous en récompenser généreusement. »
Singet se hâta de leur rendre leurs saluts, se contentant d’insister pour que le roi lui indiquât où le monstre habitait.
«Je le lui avais demandé il y a trois ans, à son arrivée», L ivre XVI, chapitre lxxix
répondit le souverain en contenant son embarras, «il m’avait affirmé habiter non loin de la cité, au sud, à soixante-dix lis par la route, au domaine dit de Purestplendeur sur le versant de la Forêt-de-Saules. Sans fils à un âge avancé, il n’avait eu qu’une fille de son dernier mariage; comme elle avait à peine seize ans et n’était pas promise, il était disposé à me l’offrir. La trouvant ravissante, je l’ai acceptée et traitée en favorite. Ensuite, je suis tombé inopinément malade. Aucun remède ne se révélait efficace. Il m’avait assuré qu’il connaissait une recette infaillible; mais il lui fallait une décoétion de cœurs de petits enfants comme “conduéteur”. J ’étais d’une telle incompétence que je l’ai cru sur paroles et ai fait séleâionner en conséquence de petits enfants dans le peuple. On avait fixé le jour d’aujourd’hui pour leur extraire le cœur. Nous ne nous attendions pas à votre visite, ni à la disparition des cages. C’est alors qu’il a fait observer que, le divin moine ayant pratiqué la vérité au cours de dix réincarnations successives sans jamais répandre de son Yang primordial, son cœur, si nous l’obtenions, serait dix mille fois plus efficace que celui des petits enfants. Nous nous sommes laissé égarer sur le moment, sans penser que vous découvririez le monstre.
J’ose espérer que vous exercerez toute l’étendue de votre pouvoir pour éliminer les conséquences du mal et je suis prêt à vous remettre la richesse entière du pays en récompense.
— Pour ne rien vous celer», répliqua en riant Singet, «les petits enfants en cage, c’est mon maître qui, par compassion, m’a chargé de les cacher. Ne parlez pas de récompenses et laissez-moi le mérite d’avoir capturé le monâtre. Porcet, viens avec moi!
— A tes ordres, mais le ventre vide, je ne peux donner toute ma force.»
«Que le service des banquets fasse préparer au plus vite un repas maigre!» ordonna aussitôt le roi. Le feâtin ne tarda pas à être servi.
Lorsqu’il fut pleinement rassasié, Porcet rassembla toutes ses énergies et s’éleva dans les nuages à la suite de Singet. Le roi, les reines et les officiers civils ou militaires en étaient si impressionnés qu’ils tombèrent à genoux, tournés vers le ciel et s’écriant chacun: «Ce sont vrais immortels, vrais bouddhas descendus sur terre!»
5Ó
Le grand saint, qui avait emmené Porcet, arrêta son nuage à soixante-dix lis droit au sud et se mit à la recherche de l’endroit où vivait le monstre. Ils ne voyaient toutefois qu’un torrent aux eaux claires, coulant entre deux rives étroites couvertes de milliers de saules, ce qui ne donnait aucune indication sur les lieux où pouvait se trouver le domaine de Pure-Splendeur.
Assurément,
A perte de vue s’étendent les champs en friche, L es digues se cachent sous la brume des saules.
Comme Singet ne trouvait rien, il fit une passe, récita la formule qui commençait par om, et le tudix du lieu apparut.
Il s’avança tout tremblant, s’agenouilla et s’exclama:
«Grand saint, le dieu du versant de la Forêt-de-Saules se prosterne devant vous.
— N’aie pas peur, je ne te frapperai pas. J ’ai une question à te poser: il y a par ici un domaine dit de Pure-Splendeur. Où?
— Ce qui se trouve par ici, c’est une grotte de Purestplendeur, non pas un domaine. Dois-je comprendre que Votre Sainteté vient du pays de Bhiksu?
— Exactement. Le roi de ce pays a été berné par un monstre. Arrivé là-bas, j’ai su ce qu’il était et, comme je le refoulais en le combattant, il s’est transformé en rayon froid, qui a disparu je ne sais où. D’après le roi, que j’ai été amené à interroger, le monstre lui avait révélé il y a trois ans, à l’époque où il lui présentait une belle fille, qu’il habitait le domaine de Pure-Splendeur sur le versant de la Forêt-de-Saules, à soixante-dix lis au sud de la capitale. Je viens d’arriver et j’ai découvert la forêt, mais je ne vois pas où pourrait se trouver le domaine. Tel est l’objet de ma question.
— J ’espère que Votre Sainteté voudra bien me le pardonner», répondit le tudi en se prosternant à nouveau, «puisque le roi du pays de Bhiksu est aussi le souverain de mon territoire, j’aurais dû rester vigilant, mais ce monstre dispose de pouvoirs si étendus qu’il m’aurait persécuté si j’avais révélé l’affaire: c’est pourquoi j’ai failli à la proteéfion que je devais au roi. Maintenant que Votre Sainteté est là, il lui suffit de se rendre au pied d’un saule à neuf embranchements sur la rive sud, de tourner autour trois fois de gauche à droite et trois fois de droite à gauche, puis de frapper l’arbre des deux mains en criant par trois fois “Ouvre-toi!”: vous entrerez dans le palais de la grotte de Pure-Splendeur. »
Sur ces explications, Singet ordonna au tudi de s’en retourner et sauta en compagnie de Porcet par-dessus le torrent à la recherche de l’arbre en question. Il y avait en effet un tronc qui se divisait en neuf branches.
«Tiens-toi à bonne distance», recommanda Singet à Porcet, «attends que j’ouvre et trouve le monstre. Tu viendras à la rescousse quand je l’aurai chassé de son trou.»
Porcet s’éloigna donc de l’arbre pour se tenir à un demi-li environ. Singet tourna autour de l’arbre comme le lui avait indiqué le tudi, le frappa des deux mains en criant: «Ouvre-toi, ouvre-toi!»
L’instant d’après, le saule disparut dans un claquement de tonnerre et deux vantaux s’ouvrirent en grinçant. La lumière brillait à l’intérieur, mais il n’y avait pas trace de présence humaine. Fort de sa puissance divine, le Novice s’y précipita et découvrit des lieux magnifiques:
Huées éclatantes au travers desquelles brillent le soleil et la lune. De la grotte sortent constamment de blancs nuages, dans la course répand en tous sens une mousse émeraude. D e long du sentier, les fleurs rares rivalisent de beauté, sur les marches, les plantes de jaspe opposent leurs somptuosités odorantes. L 'a ir doux y suscite l ’étemelprintemps duparc féerique en rien inférieur à celui de Penglai ou Yingzhou. Des plantes grimpantes enserrent les bancs glissants, les lianes pendent en désordre de la passerelle. L es abeilles portent de rouges étamines dans les anfraétuosités de la falaise; les papillons qu i jouent avec les orchidéesfranchissent l ’écran de pierre.
Singet pressa le pas pour voir de plus près l’écran de pierre. On y lisait en quatre grands caradères: Résidence des Immortels de Pure-Splendeur. Il ne put se retenir de sauter par-dessus pour observer ce qui pouvait s’y passer: le monstre serrait dans ses bras la belle fille et, haletant, lui parlait justement de l’affaire du pays de Bhiksu. Ils s’exclamaient en chœur:
«Une si bonne occasion! Trois ans de travail, sur le point d’aboutir, ruinés par ce cabochard de singe!»
allez voir, saletés! La bonne occasion! Quelle occasion?
Tâtez de mon bâton!»
Le monstre lâcha la fille et, faisant tournoyer sa crosse en forme de dragon lové, se précipita à sa rencontre. Ce fut devant la grotte une terrible bataille, bien différente de la précédente:
L a trique dressée lance des éclats d ’or, la crosse fa it tourbillonner dts miasmes mauvais. «Q uelle inconscience t’a donné la témérité d’entrer chez m ai?» lu i lance le monstre. «U intention de terrasser un démon», répond le Novice. «M on affection pour le roi ne te concernait pat.
Pourquoi venir y mettre ton nezP
— La compassion est la base de la doctrine et de la conduite ¿u moine: nous ne saurions tolérer le meurtre d ’enfants innocents. »
P eurs paroles vont et viennent pleines de haine et fureur. Trique contre crosse vise le cœur. N ’ayant garde qu’à leur vie, ils piétinent Its fleurs rares, déchirent en glissant la mousse et le lichen. Ils combattent jusqu ’à ce que les nuées perdent tout éclat, jusqu ’à ce que lesplantes de la falaise soient toutes écrasées. P if, paf, au point que les oiseaux terrifiés ontpeine à s’envoler. P eurs cris et hurlements mettent en fu ite les beautés saisies de panique. N e relient plus que le monstre et le singe-roi face à face, dans les tornades d’un vent fou.
Pes voilà qu i sortent de la grotte: il va se heurter à la colère de l’idiot Conscient-de-ses-Capacités.
Or, Porcet, qui se tenait à l’extérieur, à entendre les bruits de la lutte, en éprouvait une excitation qui le rongeait d’une insupportable impatience. N’y tenant plus, il abattit d’un coup de râteau le saule à neuf branches. Comme il s’acharnait, du sang frais jaillit des dents de son outil, avec un bruissement qui ressemblait à des gémissements. «Cet arbre est hanté!» s’écria-t-il. Il allait continuer à ratisser quand il vit Singet attirer le monstre dehors. L’idiot se précipita sur lui, sans autre préambule, râteau levé. Le monstre avait déjà maille à partir avec Singet. Quand il vit l’arme de Porcet sur lui, pris de panique, il rompit le combat et, d’une secousse, se changea en rayon froid qui disparut à l’est. Sans lâcher prise, tous deux le poursuivirent dans cette diredfion.
Ils allaient pousser les cris de l’attaque finale, lorsqu’ils entendirent le chant de grues et de phénix venant d’une luminosité de bon augure. Levant les yeux, ils aperçurent le vieil homme de la constellation du Sud. Celui-ci, retenant prisonnier le rayon froid, leur criait: «Doucement, « Doucement, grand saint! Cesse ta poursuite, amiral des Roseattx-Célettes! »
grand saint! Cesse la poursuite, amiral des Roseaux Célestes! Me voici qui vous salue, votre vieil ami du Tao.
— D’où viens-tu, gentil frère de l’étoile de Longévité?
répondit Singet en lui rendant son salut.
— Puisque cette vieille viande la retient prisonnière, la lumière froide, sûr qu’il l’a capturé, le monstre! ricana Porcet.
— Il est ici, il est bien ici», grommela en souriant l’étoile de Longévité, «j’espère que vous lui laisserez la vie...
— Pourquoi parler en faveur d’une créature qui n’est rien pour toi?» s’étonna Singet.
L’étoile de Longévité se mit à rire: «C’est l’un de mes véhicules qui s’est enfui inopinément et s’est transformé en créature maléfique.
— Puisque cette créature est à vous, fais-nous donc voir son aspeét réel», plaida Singet.
A ces mots, Longévité lâcha le rayon froid et lui cria:
«Bête immonde! Reprends sans tarder ta forme propre, si tu veux avoir la vie sauve!»
La créature fit un tour sur elle-même: c’était en fait un cerf blanc. L’étoile ramassa la crosse: «La sale bête! Elle a eu le front de me voler jusqu’à mon bâton!»
La bête s’agenouilla à terre et, comme elle ne pouvait parler, ne cessait de se prosterner en versant des larmes.
L e corps tel une tablette de ja d e moucheté, I l porte paire de bois à sept branches recourbées.
Quand la faim le tient, il broute les simples du ja rd in;
I l boit l'eau du ciel, lorsque so if lu i vient le matin.
E n son âge avancé, il a su apprendre à voler, E t, p a r une longue ascèse, à se transformer.
A l'appel du m aître, il se soumet à ce frein, E t, reprenant sa form e, se prostleme enfin.
L’étoile de Longévité remercia Singet, enfourcha le cerf et allait partir, quand celui-ci le retint: «Vieux frère, doucement: il nous reste deux affaires à régler.
— Lesquelles?
— Nous n’avons pas encore capturé la Belle et je ne sais de quelle créature il peut s’agir. Et il nous faut retourner à la cité de Bhiksu voir le roi à l’esprit confus et lui présenter un rapport de visu.
Vivre XVI, chapitre lxxix
— Dans ce cas, je patienterai. Redescends à la grotte capturer la Belle avec Roseaux-Célestes. Nous pourrons ensuite aller ensemble les présenter au roi.
— Attends un peu ici, vieux frère. Nous revenons tout de suite.»
Rassemblant ses énergies, Porcet suivit son compagnon dans la grotte en criant: «Prenons la goule, prenons-la!»
Belle, tremblante, ne savait comment fuir. Le vacarme mettait le comble à son sentiment de panique. Elle passa de l’autre côté de l’écran de pierre, mais il n’y avait pas d’issue. «Où vas-tu?» gronda Porcet, «tu vas voir, puante créature qui trompe les hommes! En garde!»
Sans arme entre les mains, la Belle était incapable de l’affronter. Elle se changea en lumière froide et chercha à gagner la sortie, mais le Grand Saint l’intercepta et, d’un coup de trique, pif-paf! l’abattit dans la poussière où elle reprit son aspeâ originel, celui d’une renarde à tête blanche.
L’idiot ne put s’empêcher de lui assener un coup de râteau sur la tête: la malheureuse aux mille sourires, perte des cités et des nations, n’était plus qu’amas de chair velue d’une renarde!
«Ne la mets pas en bouillie!» lui cria Singet, «il faut garder le corps pour le montrer à ce roi obtus.»
Sans crainte de la souillure, l’idiot l’empoigna par la queue et la traîna derrière Singet jusqu’à la sortie. Ils aperçurent l’étoile de Longévité qui grondait le cerf en lui caressant la tête: «Sacrée bête immonde! T’enfuir de chez ton maître pour jouer au monstre par ici! Le grand saint t’aurait tué, si je n’étais survenu à temps.»
Singet bondit: «Que dis-tu là, vieux frère?
— Je fais la leçon au cerf, je lui fais simplement la leçon.»
Porcet jeta le cadavre de la renarde devant le cerf:
«Est-ce que ça peut être ta fille?»
Le cerf agita la tête, tendit le museau, la flaira et fit entendre des bêlements comme s’il était déchiré par la perte d’un être aimé. Il reçut de l’étoile de Longévité une claque sur la tête: «Bête immonde, tu as la vie sauve! Que signifie de la flairer ainsi?»
Longévité détacha la ceinture de sa robe, l’attacha au cou du cerf et, le tirant par ce moyen, déclara: «Grand saint, allons voir le roi de Bhiksu!
— Un moment!» répliqua Singet, «nous ferions bien de nettoyer à fond le coin de façon à éviter à l’avenir le retour de tout maléfice.»
À ces mots, Porcet se mit en devoir de frapper à la volée le saule de son râteau. Le Novice récita à nouveau l’incantation qui commençait par la syllabe om et convoqua le tudi: «Va me chercher du bois sec et allume un grand feu.
Je veux te débarrasser de tous maléfices qui pourraient te donner des ennuis à l’avenir.»
La divinité fit demi-tour et, soulevant un vent infernal à la tête de ses troupes, rassembla de l’herbe à givre, des plantes vertes d’automne, des roseaux, des plantes à bourgeons de montagne, du bois mort en os de dragon et en brisures, tout cela desséché depuis des années et brûlant comme de l’huile au contait du feu.
«Porcet», cria Singet, «inutile de ratisser l’arbre. Il suffit de bourrer la grotte avec tous ces matériaux et d’y mettre le feu. Tout sera brûlé net.»
Dès que les flammes s’élevèrent, la résidence du monstre fut en effet transformée en un énorme bassin de feu.
Sur ce, Singet ordonna au tudi de se retirer et, en compagnie de l’étoile de Longévité qui tirait le cerf, lui-même traînant la renarde, se rendit à la salle d’audience dire au roi: «Voici Belle. Voulez-vous toujours vous amuser avec elle?» Le souverain demeurait frappé de Stupeur et tremblement.
Voilà ensuite le grand saint qui introduit l’étoile de Longévité tirant le cerf: imaginez la Stupéfaction du roi et de ses sujets, des reines et des concubines! Tous s’agenouillent pour leur rendre hommage.
Le Novice s’avance et retient le roi. «Ce n’est pas moi qu’il faut honorer. Le cerf n’est autre que ton beau-père: il te suffirait de lui rendre hommage.»
Ne sachant où se mettre tant il avait honte, le roi répondit: «O divin moine, grand merci d’avoir sauvé les petits enfants de mon royaume, c’est une vraie grâce du ciel!» Il fit aussitôt transmettre au service des banquets l’ordre de disposer un grand festin maigre en l’honneur du vieil homme de la constellation du Sud et des quatre pèlerins, afin de leur témoigner sa gratitude.
Quand Tripitaka et Sablet eurent salué l’étoile de Longévité, ils lui demandèrent: «Comment ce cerf blanc qui vous appartient a-t-il pu venir jusqu’ici commettre ces ravages?
— Comme le seigneur souverain de l’ESt passait naguère par mes montagnes sauvages», avoua en souriant Longévité, «je l’avais retenu à une partie d’échecs et avant même que nous ayons terminé, cette sale bête s’était enfuie. Je m’étais mis à sa recherche après le départ de mon hôte, et, en calculant sur les doigts repliés, j’ai su qu’il se trouvait par ici, où je suis venu tout exprès le chercher, cela au moment où il se mesurait à la puissance du grand saint. Un instant plus tard, la bête aurait été finie!»
Il n’avait pas terminé son récit que l’on annonçait: «Le banquet est fin prêt!» Un magnifique festin végétarien:
L'entrée débordante de couleurs s ’ouvre sur la salle emplie de fragrances exotiques. Magnificence des tables couvertes de soieries brodées, Splendeur du sol éclatant sous les tapis rouges! D e précieux brûle-parfium en form e de canard monte l ’encens d ’aloès. L ’odeur délicieuse des produits végétariens s ’élève du banquet royal. Voyez les empilements de fru its qu i form ent tours et terrasses, les sucreries où les dragons enveloppent des bêtes en fuite, les lions et couples d ’oiseaux parfaitement imités. L es hanaps sont des perroquets aussi ressemblants que l ’aigrette de la louche. Quelle abondance de mets délicats devant chaque convive! Rondeur des châtaignes d ’eau, fraîcheur des pêches et litchis! Douce saveur desjujubes et gâteaux de kakis, parfum s de raisin et pignes plus enivrants que le vin! I l y a plusieurs sortes de plats au m iel et maints soufflés au fromage. Glacés au sucre ou frits à l ’huile, plats plus variés quefleurs sur le brocart! D e grosses boules de pain s ’entassent sur des plateaux d ’or, les bols d ’argent débordent de riz odorant. D e longues nouilles trempent dans le bouillon épicé, les saveurs excitantes se succèdent plus délicieuses les unes que les autres. On nefinirait de parler de ces bolets, auriculaires", pousses de bambou, «Sperme-jaune^», de ces légumes aux d ix parfum s et m ille autres mets rares: en une navette incessante, on les présentait et retirait.
Chacun prit place selon son rang: l’étoile de Longévité prit la première, le Vénérable la seconde. Le roi s’attabla devant, Singet, Porcet et Sablet à ses côtés. Il y avait de plus deux ou trois grands précepteurs qui leur tenaient compagnie. Tandis que le service de musique recevait l’ordre de jouer, le roi levait sa coupe à Nuées-Pourpres et trinquait avec chacun. Seul Tripitaka refusait de boire.
Porcet se tourna vers Singet: «Je te laisse les fruits, mais tu m’abandonnes en échange le riz et les soupes...»
Sans plus se soucier du tiers que du quart, l’idiot se jeta sur les plats et les nettoya en moins de deux.
Le banquet terminé, l’étoile de Longévité voulut prendre congé. Mais le roi vint s’agenouiller à ses pieds, l’implorant de lui apprendre le moyen de chasser la maladie et prolonger les années.
«Comme je suis venu chercher le cerf, je n’ai pas pris sur moi d’élixir», répondit Longévité en souriant, «j’aurais aimé vous communiquer la recette de la culture de soi, mais vos tendons et votre âme sont trop abîmés pour effeftuer le “retournement du cinabre1”. Je n’ai que trois jujubes dans la manche, que j’avais gardés pour prendre le thé avec le seigneur empereur de l’ËSt Puisque je ne lésai pas mangés, je vous les offre. »
À peine les eut-il avalés que le roi se sentit plus léger, au fur et à mesure que la maladie se retirait. La longévité que connut sa descendance vient d’ailleurs de là.
À ce speélacle, Porcet s’écria: «Longévité, donne-m’en aussi quelques-unes, de ces dattes de feu!
— Je n’en ai pas d’autres sur moi. Je t’en apporterai plusieurs livres la prochaine fois.»
Là-dessus, il sortit du pavillon de l’ESt, exprima ses remerciements, appela le cerf blanc, sauta sur son dos et, s’élevant sur les nuages, disparut. Le roi et les reines du palais, comme la population de la cité, le regardèrent partir en priant et brûlant de l’encens, il va de soi.
«Mes disciples, préparez-vous à prendre congé du roi», ordonna Tripitaka.
Comme le souverain les suppliait de rester et de lui permettre de profiter de leur instruérion, Singet lui dit:
«Votre Majesté, réduisez désormais vos désirs, diminuez toute concupiscence, mais augmentez l’accumulation de vos bonnes aérions secrètes. En toutes choses donnez le meilleur de vous-même pour pallier vos insuffisances:
cela suffira à chasser la maladie et prolonger le nombre de vos années. Telles sont nos instruirions.»
Le roi prit alors deux plateaux d’or et d’argent en vrac, qu’il leur offrit à titre de viatique. Tripitaka lui opposa un ferme refus; il n’aurait pas accepté le moindre sou. Le roi dut se résigner à donner l’ordre de mettre le char royal à leur disposition. Il invita Tripitaka à s’y asseoir, tandis que lui-même et ses royales épouses poussaient les roues. C’eS ainsi qu’ils sortirent du palais. Le long des rues, la Ce fu i dans un délire de jo ie que chacun retrouvait son enfant.
population avait rempli les coupes d’eau pure et les brûleparfum d’encens. Cette foule les accompagna aussi hors de la cité.
Tout à coup se fit entendre le sifflement du vent et, de chaque côté de la route, tombèrent des airs mille cent onze cages, à l’intérieur desquelles pleuraient de petits enfants.
Les différents dieux qui leur avaient assuré une secrète proteéfion annoncèrent à haute et intelligible voix:
«Grand saint, conformément à vos ordres, nous avions emporté les cages à petits enfants. Nous vous les rapportons au complet, sachant que votre aétion eit accomplie et que vous êtes sur le départ.»
Le roi, les reines, les officiers et toute la population se jetèrent à genoux en priant. Singet se tourna vers l’espace:
«Merci de la peine que vous vous êtes donnée. Rentrez chacun à votre sanctuaire, je vous en prie. J ’engagerai la population à vous porter des offrandes en témoignage de gratitude.»
Le vent reprit peu à peu de l’ampleur, pour baisser bientôt après.
Le Novice demanda aux gens de la cité de venir reconnaître leurs petits. La nouvelle s’en propagea aussitôt. Ce fut dans un délire de joie que chacun retrouvait son enfant, le prenant dans ses bras en lui prodiguant des mots doux, «ma chair», «mon trésor». Ils clamaient: «Retenez notre seigneur et père le moine chinois pour que, rentrés chez nous, nous puissions lui témoigner toute l’étendue de notre reconnaissance.»
Jeunes et vieux, hommes et femmes portèrent en triomphe Porcet, soulevèrent Sablet, hissèrent Singet, sans le moins du monde s’effrayer de leur laideur, et, poussant Tripitaka, tirant le cheval et s’emparant des bagages, les ramenèrent vers la ville. Le roi était bien incapable de les en empêcher. Ce fut banquet chez celui-ci, festin chez celui-là. Ceux qui n’en avaient pas les moyens fabriquaient des chapeaux, sandales, tuniques, chausses de toile, toutes sortes de vêtements pour le dessus ou le dessous, qu’ils venaient leur offrir.
Les pèlerins ne purent quitter la cité qu’après avoir été ainsi fêtés pendant près d’un mois.
On diffusait aussi leurs portraits, que l’on dressait en Stèle votive, devant laquelle chacun brûlait de l’encens et portait des offrandes.
Car il est vrai que
Sauver des m illiers et m illiers de personnes E S I mérite de plus de poids que montagne.
Si vous ne savez, en fin de compte, quels événements survinrent par la suite, écoutez donc la séance qui vient.
Vivre XVI, chapitre lxxx
5 7 3