Où mène la méditation'i
Après de longues macérations
Souvent à la vaine vieillesse.
Que d'égarés dans la jeunesse
A mettre la neige en réserve
Ht vouloir tirer miroir d'une brique
7'...
Graine de moutarde contient le Soumérou*,
Un poil pourrait absorber tous les océans,
Quand nous sourit le Purifié couleur de l'or*.
Qui a compris dépasse les dix étapes',
Les trois véhicules
1. Les autres s'attardent
Dans les six chemins® et quatre renaissances''.
Au pied de la falaise sans roseau pensant,
Sous l'arbre sans ombre, entends-tu le printemps 1'!
Étroite la route qui remonte les
eaux",
Épaisse la brume sur le mont des Vautours":
Ici ta voix de l'ami devient silence.
Chute de mille toises, lotus à cinq pétales,
Au vieux temple tentures imprégnées d'encens:
Moment de révéiation des Origines,
Vision des trois Joyaux du dragon souverain".
Ce poème se chante sur l'air Smvuman".
Parlons de notre Bouddha qui, après avoir pris congé de l'empereur de Jade, regagna sa retraite du monastère du Coup-de-Tonnerre. Sur le sol sacré du mont des Vautours, au pied des deux bosquets de Sala
ls, s'étaient
alignés pour l'accueillir avec des bannières, des dais précieux, de rares trésors et d'immortelles fleurs, trois mille bouddhas, cinq cents arhafi, huit grands rois armés de foudre
et les bodhisattva illimités
3. Monté sur
un nuage de bon augure, l'Ainsi-venu leur dit: «Je contemple
«Par la très profonde p r a j n â
Les trois mondes dans leur ensemble.
La nature fondamentale des choses
ESi, en fin de compte, l'extinliion.
Vide est la vacuité,
Car tout ce qui est, n'estpas.
La soumission du singe pervers
N'eil pas une mince affaire:
Car nom, mort et naissance
Marquent toute existence. »
Quand le Bouddha eut fini de parler, il émit une lumière de saintes reliques
5, qui remplit l'espace de quarante-deux
arcs-en-ciel blancs reliés du nord au sud. À ce spectacle la foule s'inclina et pria. Un moment plus tard, lorsque brumes et brouillards d'heureux auspices se furent rassemblés, le Bouddha monta sur l'estrade de lotus du plus haut rang et s'assit dignement. Les trois mille bouddhas et les cinq cents arhat, les quatre porteurs de foudre et les quatre bodhisattva s'avancèrent, mains jointes, pour demander, après avoir salué:
«Qui a troublé le paradis et perturbé la fête des Pêches d'immortalité?
— C'est un singe pervers né du mont de Fleurs et Fruits. Il a commis d'innommables crimes, plus grands que le ciel. Aucun des guerriers célestes ne pouvait le soumettre. Erlang avait fini par le capturer et Laozi avait eu recours au feu de l'alchimie, mais nul ne parvenait à le blesser. Quand je suis parti, il faisait la démonstration de sa valeur militaire et exhibait ses pouvoirs spirituels au milieu de ses assaillants des services du tonnerre. Lorsque j'ai fait cesser le combat et l'ai interrogé, il m'a affirmé qu'il disposait du pouvoir de se transformer et de faire une culbute dans les nuages de cent huit mille lis, pas moins!
reur de Jade avait ouvert ses parcs de jaspe et portails d'or pour que j'honore une Grande assemblée du Ciel pacifié en remerciement du service rendu. Je viens de prendre congé.»
À ces mots tous se réjouirent et le complimentèrent en termes des plus élogieux, puis, après les remerciements d'usage, chacun selon son rang se retira pour vaquer à ses affaires et jouir en commun de la Vérité céleste 1. Effecf ivement:
D'heureuses brumes couvrent la terre sainte"
Les arcs-en-ciel se pressent autour de lui,
Le premier en la terre pure de l'Ouesti,
Porte royale de l'indistiinttion de l'être*.
On voit souvent des gibbons noirs offrir des fruits, Des biches apporter des fleurs dans leur gueule, Des phénix bleus danser, des oiselets chanter, Des tortues promener leur immortalité,
D'immortelles grues picorer l'angélique.
Paisible plaisir du Jetavana"
Jouissance des sables du Gange.
Chaque jour s'ouvrent de nouvelles fleurs,
A. tout instlant les fruits mûrissent.
De la pratique de la quiétude
Et méditation tirant rectitude,
Ils ne naissent ni ne meurent,
Ni ne croissent, ni ne décroissent.
Nuées et brumes vont et viennent,
Mais sans chaleur ni froidure,
S'oublient les années qui passent.
Comme en témoigne le poème:
Va à ton aise ou demeure:
On ne connaît ni souci, ni peur;
Plate etl la terre du bonheur.
Le temps coule sans saisons ni heurt.
Alors que le Bouddha résidait au monastère éminent du Coup-de-Tonnerre, il convoqua les bouddhas, les arhat, les bodhisattva, les porteurs de foudre, les gardiens, les moines et les nonnes
pour leur dire:
«Je ne sais combien de temps a passé depuis que la soumission de ce singe pervers a ramené la paix au ciel. Je A. ces mots Íes bodhisattva s'inclinèrent enjoignant /es mains.
présume que chez les mortels cela fait un bon demimillénaire. Puisque nous sommes le 15 du premier mois de l'automne
1, voici un bol précieux rempli de fleurs et de fruits rares de toutes sortes pour jouir avec vous de la fête d'UHambana
2. Que vous en semble?»
Chacun joignit dévotement les mains et fit trois révérences très respectueuses en signe d'assentiment. Le Bouddha chargea Ananda de recevoir les fleurs et les fruits, Kâsyapa de les distribuer. Chacun en fut vivement touché et composa un poème en remerciement
Puis ils prièrent le Bouddha de leur révéler le fondamental et de leur expliquer les origines.
Entrouvrant sa bouche pleine de bonté, l'Ainsi-venu exposa ce qu'était l'éminente Loi et le juste fruit 4;
tandis qu'il parlait des subtils écrits des trois véhicules 5,
des cinq agrégats
et du Sûrahgamâ sûtra
1, les dragons
tournaient dans le ciel et les fleurs pleuvaient en abondance.
Le cas de rappeler:
L'estprit esti plus clair que la lune sur mille rivières, Le soi en sa nature* e&plus vaste que le ciel!
Quand le Bouddha eut terminé son prêche, il s'adressa à la foule rassemblée:
«J'observe que les qualités morales des créatures diffèrent sur chacun des quatre continents 9. Les habitants de
celui de l'Est, sont respectueux, courtois, francs et paisibles. Dans celui du Nord, ils se plaisent à tuer, mais c'est pour se nourrir; leur lenteur d'esprit et leur manque de sentiments ne leur permettent pas de faire beaucoup de ravages. Dans le nôtre, celui de l'Ouest, on ignore la cupidité et le meurtre; les gens sont modestes et d'humeur égale; la longévité leur est assurée bien que la perfection supérieure leur soit étrangère. Mais au Sud! C'est le règne du lucre et de la concupiscence; ils ne se plaisent qu'au mal, se disputent et s'entretuent; le cas de le dire, de leur langue sort médisances par brassées, de leurs actes naît un océan de péchés. Je dispose présentement de trois corbeilles 10 de véridiques écritures qui pourraient inciter ces gens à pratiquer le bien.»
À ces mots les bodhisattva s'inclinèrent en joignant les mains. Ils s'avancèrent pour demander: «Que sont ces trois corbeilles de véridiques écritures que vous possédez?
— J'ai celle de la Loi
qui parle du ciel, celle des traités
qui discute de la terre et celle des soufras pour le salut des damnés
3. Les
trois corbeilles comptent trente-cinq
sections qui comprennent quinze mille cent quarantequatre rouleaux: ce sont les Écritures qui permettent de cultiver la Vérité, c'est la porte qui mène au Bien. Je voudrais les offrir aux terres orientales*, mais les gens y sont si Stupides et grossiers qu'ils dénigrent la vérité de nos paroles, ignorent les principes de notre doctrine de la Loi et maltraitent l'orthodoxie du yoga
5. Il nous faudrait, de
façon ou d'autre, quelqu'un de puissamment animé par la Loi pour aller en ce pays de l'Est trouver un brave croyant.
Il lui ferait subir la dure épreuve de traverser mille montagnes et cours d'eau pour venir chercher chez nous les authentiques Écritures et les répandre à jamais en ces terres orientales: convertir ces gens serait une bénédiction plus haute que montagne, un bien plus profond que l'océan! Qui serait prêt à y faire un tour?»
C'est alors que Guanyin s'approcha de l'estrade de lotus, s'inclina par trois fois et dit: «Votre indigne disciple est volontaire pour se rendre au pays de l'Est en quête d'un homme qui viendra chercher les Écritures.»
Chacun de lever la tête pour la regarder. La hodhisattva avait
Corps doré plein de sagesse
Aux quatre vertus manifestes'',
Franges de perles et jades,
Bracelets fins et torsades,
Noire chevelure nouée en dragons lovés,
Bruissante ceinture telle phénix agité.
Les boutons de jade de sa tunique blanche
Baignent dans une lumière d'heureux auspices.
Sa jupe de brocart aux cordons d'or lisse
Des effluves de bon augure qui l'encensent.
Ses sourcils sont lune nouvelle,
Ses yeux une paire d'étoiles.
Joie célestle éclaire son visage,
Ses lèvres sont double tache de rouge.
Son vase pur empli constamment de rosée
Garde toujours vertes les branches du saule.
Elle délivre des huit impasses
Fait le salut de la multitude
En son infinie compassion.
C'est pourquoi elle règne sur le Taishan
Et demeure dans mers méridionales,
Attentive aux cris des malheureux,
Répondant à tous les appels,
Toujours prête à les exaucer.
Tuiplaît le bambou violacé,
Et la glycine odorante.
Tel eu la vivante Guanyin du mont Laka
De la grotte du Bruit de la marée d'En-bas.
À sa vue, le Bouddha fut fort aise en son cœur, se disant: «Nul autre n'aurait su remplir cette mission. Il fallait que ce soit la vénérée Guanyin à la si vaste pénétration spirituelle.»
«Quelles sont vos instructions avant le départ de votre disciple?» lui demanda la bodhisattva.
«Il te faudra examiner la route de près et ne pas te tenir dans les nuées. Il conviendra de rester à mi-hauteur des brumes et nuages pour observer les eaux et les monts et noter soigneusement la distance des étapes, afin d'en instruire le pèlerin. Comme je redoute qu'il n'en éprouve pas moins de sérieuses difficultés à progresser, je te remets pour lui cinq trésors. »
Il ordonna à Kâsyapa et Ànanda de lui apporter une longue robe de brocart et une canne à neuf anneaux, puis expliqua à Guanyin:
«Tu pourras remettre cette robe et ce bâton au pèlerin, pour son usage personnel. S'il consent à prendre la résolution de venir jusqu'ici, il lui suffira de mettre ce vêtement pour échapper au risque de retomber dans la transmigration. Aucun mal ne pourra l'atteindre tant qu'il tiendra la crosse que je lui donne.»
Guanyin s'inclina et prit livraison. Le Bouddha produisit ensuite trois larges anneaux qu'il lui tendit:
«Ce sont trois cercles de serrage; les. trois sont pareils et ne diffèrent que par l'emploi de chacun d'eux pour lesquels j'ai trois incantations: " O r; Tords; Sors 2."
Si le pèlerin en quête des soutras rencontre en chemin quelque démon doué de puissants pouvoirs magiques, il lui faudra l'engager à se repentir et à devenir son disciple. Si ce dernier résiste à l'appel, il suffira pour l'en convaincre de le coiffer de l'un de ces cercles; il se plantera de lui-même dans sa chair; selon la formule que vous réciterez, les yeux du démon se dilateront et la tête lui fera si mal qu'il aura l'impression d'avoir le crâne
qui éclate: il ne sera que trop heureux d'entrer à notre service.»
Quand elle eut fini de l'entendre, Guanyin s'empressa de saluer et se retira. Elle demanda aussitôt à son disciple, le novice Hui'an, de la suivre. Celui-ci maniait une barre de fer de mille livres, ce qui en faisait un parfait garde du corps auprès de la bodhkattva. Elle fit un ballot de la robe de brocart qu'elle lui donna à porter, cacha les cercles d'or, prit le bâton en main et descendit d'une traite le mont des Vautours. De ce départ il allait résulter
Que le fils de Bouddha accomplira son vœu
Et que Cigale-d'Or tiendra bois de santal
Arrivée au pied de la montagne, Guanyin fut retenue à la porte du temple de la Vérité-de-Jade
par le Grand
Immortel à tête d'or, qui l'invita à prendre le thé.
N'osant pas trop s'attarder, la bodhisattva s'excusa:
«J'ai reçu l'ordre du Bouddha d'aller au pays de l'Est me mettre en quête d'un pèlerin qui viendrait chercher les soutras.
—
Quand arriverait-il?
—
Ce n'est pas encore fixé. Il pourrait être ici dans deux ou trois ans, je présume.»
Elle prit donc congé de l'immortel et se maintint à mi-hauteur des nuages et des brumes afin de prendre bonne note du parcours.
Un poème en témoigne:
Quête de mille lieues, cela va sans dire,
Difficile à satisfaire et remplir.
Le trouver, l'homme, n'est point chose garantie, Mais est-ce seulement le hasard de la vie?
Prêcher la Loi n'est que folle entreprise
Sans la foi: ce sont vaines paroles vides.
Prête à vider ses entrailles pour l'ami,
Persuadée que la destinée lui sourit.
Le maître et le disciple allaient, quand ils aperçurent tout à coup des eaux à faible tirant
qui s'étendaient sur
plus de trois mille lieues; ils étaient en effet dans la région des Sablés-Mouvants
«Mon cher disciple», dit Guanyin, «voici un endroit vraiment difficile à traverser. Comment le pèlerin parviendrait-il à le franchir avec son corps et ses os de commun mortel?
—
Maître, à votre avis, jusqu'où va la rivière?»
demanda Hui'an.
Arrêtant son nuage pour observer, Guanyin vit que:
A l'est elle rejoignait les dunes de sable,
A l'oueil elle passait par tous les pays barbares, Au sud elle atteignait même la région de Wuyi 1,
Au nord elle pénétrait chez les Tatars
Une largeur de huit cents lis, la longueur en millions!
Les eaux coulent comme si la terre se soulevait, Bouillonnent comme portées par des montagnes.
Vastle, immense étendue bruissante qui s'entend au loin.
Radeau divin ne saurait parvenir jusqu'ici,
Même la feuille de lotus ne pourrait y flotter.
Des herbes arrachées échouent dans les criques au soleil couchant.
Des nuages jaunâtres masquent l'astlre du jour, assombrissant les Où passeraient les caravanes de marchands?
[digues.
Où s'abriterait le pêcheur solitaire?
L'oie sauvage jamais ne se pose sur ces sables plats.
De la rive lointaine parviennent les cris des gibbons.
Seule la renouée rouge connaît ce paysage,
Enveloppée du parfum léger des marsiliacées'.
Guanyin était absorbée par ces observations, quand elle entendit le bruit sonore d'un grand plouf, tandis qu'un monstre parfaitement horrible surgissait des flots.
De quoi avait-il l'air?
Bleu-vert, ne l'était pas tout à fait:
Noir sans l'être, son visage sombre.
Grand? Ras vraiment. Petit? Pas plus que ça,
Corps musclé aux pieds nus.
Des yeux de braise,
Tels deux lampes sorties du dessous du fourneau.
Sa bouche, fourchue aux coins, semblait bol sanglant de boucher.
Ses dents saillaient comme autant de couteaux.
La chevelure rouge en tignasse désordonnée,
Il poussa un grognement du tonnerre,
Tandis que ses pieds le portaient sur l'eau
Tel un ouragan.
À ces mois le motiître balbutia des excuses.
1 5 8
Un bâton précieux à la main, le monstre courait sur la rive et se précipitait sur la bodhisattva, quand Hui'an l'arrêta de sa barre de fer en criant: «Pas un pas de plus! »
Mais le monstre poursuivit sa course à sa rencontre, armé du bâton. I l s'ensuivit un féroce et terrifiant combat au bord du fleuve des Sables-Mouvants.
La barre defer de Moksa
exposait ses pouvoirs pour la protetlion delà Loi.
Le bâton de terrasseur de démons s'efforçait de lui opposer sa puissance.
Une paire de dragons d'argent danse sur la rive, Où le divin moine lutte contre son adversaire.
L'un déploie ses talents à dominer les sables mouvants, L'autre fonde ses éminents mérites sur la force de protection.
L'un soulève les vagues et retourne les flots, L'autre crache du brouillard et souffle du vent.
Les flots soulevés obscurcissent le ciel et la terre, Vents et brouillards assombrissent la lune et le soleil.
Le gourdin de l'un surgit comme le tigre blanc de la montagne, La barre de fer de l'autre se tient aux aguets comme dragon jaune couché sur L'un saurait écraser l'herbe et trouver le serpent, [la route.
L'autre abattre le milan et fendre le pin.
Ils combattirent jusqu'à la tombée de la nuit, Quand scintillent les étoiles au firmament,
Dans le brouillard qui enveloppe le ciel et la terre.
L'unique férocité de l'un a longtemps régné sur les eaux faibles, A l'autre ce premier triomphe depuis le départ du mont des Vautours.
Montant et redescendant le long de la rive, ils avaient engagé le combat à plusieurs dizaines de reprises, sans vainqueur ni vaincu, quand le monstre bloqua la canne de fer de son adversaire et lui demanda:
«D'où es-tu, moine, pour oser t'opposer à moi?
— Je suis le second fils du roi céleste Porte-Pagode, le prince Moksa, en religion le novice Hui'an
2. J'assure la
protection de mon maître qui se rend au pays de l'Est en quête d'un pèlerin qui viendrait chercher les soutras. Et toi, quel monstre es-tu pour avoir l'audace de nous barrer la route?
— Je me souviens maintenant que tu te cultivais auprès de la Guanyin des mers du Sud dans le bosquet de bambous. Pourquoi venir jusqu'ici? » répondit le monstre dont la conscience s'éveillait enfin.
«N'est-ce pas mon maître, là-bas, sur la rive?»
À ces mots le monstre balbutia des excuses, rangea son bâton et se laissa traîner par Moksa devant Guanyin qu'il salua tête basse. Il déclara:
«Compatissante bodhisattva, pardonnez mes fautes et permettez-moi de m'expliquer. Je
ne suis pas un
monstre, mais l'officier supérieur des rideaux roulés 1,
attaché au char impérial, en service à la salle des Nuées-Mystérieuses. Ce n'est que pour avoir cassé un bol de cristal qui m'était tombé des mains à la fête des Pêches d'immortalité que j'ai été condamné par l'empereur de Jade à huit cents coups et à l'exil dans le monde d'En-bas, où j'ai été réduit à cette condition. Tous les sept jours il envoie des épées volantes me percer les côtes plus de cent fois avant de les rappeler. Voilà pourquoi je me trouve dans ce misérable état. Tant me tourmentent la faim et le froid que je ne peux faire autrement: tous les deux ou trois jours je sors des flots en quête de quelque passant qui pourrait me servir de nourriture. Désolé de mon aveuglement: je ne m'attendais pas à rencontrer aujourd'hui la Grande compatissante.
— Tu as été banni pour avoir commis une faute au ciel, mais tu accumules maintenant crimes sur crimes en t'attaquant aux créatures vivantes. J'ai reçu l'ordre du Bouddha de me mettre en quête d'un pèlerin.
Pourquoi ne pas te joindre à nous, te convertir au bien et devenir le disciple de ce pèlerin quand il ira au paradis de l'Ouest prier le Bouddha et solliciter le don des Écritures? Je ferai cesser le tourment des épées volantes. Tes mérites effaceront tes fautes et tu reprendras tes fonctions. Qu'en penses-tu?
— Je souhaite revenir aux bonnes actions.» Puis se tournant vers Guanyin:
«Je ne sais plus combien de gens j'ai dévoré depuis que je suis ici. Il m'est aussi arrivé de manger des pèlerins en quête de soutras. Les têtes, j'avais pris l'habitude de les jeter dans les sables mouvants où elles s'enfonçaient. C'est que même une plume d'oie ne pourrait flotter sur ces eaux.
Toutefois les ossements de neuf pèlerins sont restés à la surface de l'eau sans pouvoir s'enfoncer. J'avais trouvé la chose bizarre et les ai enfilés dans une cordelette pour m'amuser avec, lorsque je n'ai rien d'autre à faire. J'ai peur que ça ne dissuade le pèlerin de venir par ici et que mon avenir n'en soit compromis...
—
I l n'en est pas question! Tu peux porter les ossements autour du cou en attendant l'arrivée du pèlerin: il leur trouvera bon usage.
—
S'il en est ainsi, je souhaite recevoir vos instructions.»
Guanyin lui posa alors la main sur le sommet du crâne
pour qu'il reçoive les commandements
2. Montrant du doigt les sables, elle lui donna le nom de Sablet et, en religion, celui de Conscient-de-la-Pureté, Sha Wujing
Il entra aussitôt dans les sables pour accompagner Guanyin dans la traversée du fleuve, se purifia le cœur et la pensée et, renonçant à nuire aux êtres vivants, n'attendit plus que l'arrivée du pèlerin.
Après l'avoir quitté, la bodhisattva se hâta droit vers le pays de l'Est en compagnie de Moksa. Ils allaient depuis longtemps lorsqu'ils virent une haute montagne infestée de miasmes si infect.s qu'il ne leur était guère possible de la gravir. Ils s'apprêtaient à la franchir, montés sur un nuage, lorsque, dans un violent tourbillon, surgit un autre monstre qui avait l'air plus féroce et plus dangereux encore. Voyez plutôt:
Bouche pendante aux lèvres roulées comme feuilles de nénuphars, Oreilles en éventail de roseaux, regard métallique, Crocs aussi acérés que lames d'acier,
Sa large bouche toujours ouverte comme bol de feu.
Un casque d'or raye les joues de ses jugulaires, Les lanières de sa cuirasse sont serpents qui auraient perdu leurs [écailles.
Le râteau qu'il tient en main semble griffes fouineuses de dragon.
A. sa taille pend la demi-lune d'un arc.
Son arrogance semble vouloir défier Jupiter,
Ecraser de son mépris les dieux du ciel!
Il s'élança sur les voyageurs et, sans crier gare, leva le râteau pour l'assener sur la bodhisattva, mais le novice Moksa, parant le coup, lui cria:
«Je vais t'apprendre la politesse, saleté de monstre, tu vas tâter de ce bâton; regarde!
—
Ce misérable moine veut y laisser sa peau: prends garde au râteau!»
Ils échangeaient les coups dans une ronde de combats sans vainqueur ni vaincu. Quelle bataille!
Un monstre féroce,
Un moine puissant:
La barre de fer frappe au cœur,
Le râteau se reçoit en pleine gueule.
La poussière soulevée obscurcit le ciel,
Sables et pierres volent à la face des dieux et démons terrifiés.
Le râteau à neuf dents brillantes
De ses doubles anneaux sonne à la volée.
La barre toute noire tournoie tenue des deux mains.
Ici, prince d'un céleste roi,
Là, et prit de grand chef qui guerroie.
L'un,protecteur de la Loi à Potalaka,
L'autre, monstre perverti d'une caverne:
En cette rencontre, à qui la supériorité?
Nul ne sait qui l'emportera, qui sera vaincu.
Ils en étaient au plus dur du combat, quand, du haut des airs, Guanyin jeta quelques fleurs de lotus pour dégager le râteau du bâton. Alarmé, le monstre s'exclama: «Mais qui es-tu donc, moine, pour te permettre de me jouer ce tour de "la fleur dans l'œil"?
—
Maudite créature de vulgaire extraction! Je suis le disciple de la bodhisattva des mers du Sud. Ce sont les fleurs que vient de jeter mon maître, ne le sais-tu pas?
—
Mais la bodhisattva des mers du Sud, n'est-ce pas Guanyin la Salvatrice qui écarte les trois fléaux et nous tire des huit malheurs?
— Je ne te le fais pas dire!»
Le monstre abandonna son râteau et, saluant tête baissée, supplia:
«Brave frère, où se trouve la bodhisattva? Aie la bonté de m'introduire auprès d'elle, je t'en prie!»
Moksa leva les yeux: «N'est-ce pas elle, là-haut?»
Le monstre se prosterna dans sa direction et clama d'une voix forte:
«Pardon, pardonnez-moi!»
Guanyin descendit de son nuage et s'approcha pour lui demander:
«Esprit maléfique de sanglier ou de vieille truie, d'où es-tu pour oser nous barrer le passage?
— Je ne suis ni l'un, ni l'autre, mais l'amiral des Roseaux célestes de la Voie lactée
1. Pour m'être laissé aller
à des privautés après boire sur la personne de la déesse de la lune
2, j'ai été condamné par l'empereur de Jade à deux I Ô 2 mille coups de baguette et au bannissement chez les mortels. Ma vraie nature cherchait l'abri d'un sein accueillant quand elle s'est fourvoyée en entrant dans le ventre d'une truie qui m'a mis dans l'état où vous me voyez. J'ai mordu à mort la bête et tué les porcelets pour occuper ces lieux où je subsiste en mangeant les gens. Je n'espérais pas vous rencontrer et, je vous en implore, sauvez-moi, sauvezmoi!
—
Comment s'appelle cette montagne?
—
C'est la montagne du Tertre-Béni. On y trouve la caverne de la Passerelle-des-Nuages. Elle était habitée par la seconde sœur Couillonnette'. Voyant que je ne m e débrouillais pas si mal dans les arts martiaux, elle m'avait invité à devenir le chef de famille, comme on dit chez nous à "fourrer les pieds à l'envers
2". Elle est morte moins d'un
an plus tard en me laissant la jouissance de tous les biens de la grotte. Le temps a passé, et comme je n'ai pas d'autres moyens d'existence, il m'a bien fallu vivre en me remettant à manger les gens. Je mets tout mon espoir en votre pardon.
—
Ainsi que le disent les anciens, qui se soucie de son avenir, ne doit agir comme s'il n'en avaitpas. Après avoir commis cette infraction au monde d'En-haut, bien loin de te repentir et d'abandonner ta brutalité, tu détruis les créatures vivantes et te livres au péché. N'est-ce pas double crime qui sera châtié?
—
L'avenir! L'avenir? Le bon conseil! Me nourrir comment? De vent? Le proverbe ne le dit que trop bien, la loi des mandarins veut ta mort à coups de gourdin, celle du Bouddha la veut en te laissant mourir de faim! Allez-vousen! Je m'en trouverai mieux en attrapant quelques voyageurs et en m'envoyant la dame de la famille, dodue à point. Que m'importe un ou deux, ou mille crimes de plus!
— L,e ciel ne déçoit jamais l'homme de bonne volonté: tu auras tout naturellement de quoi vivre si tu consens à revenir aux actes qui mènent à juste fruit. Le monde produit cinq céréales qui suffisent parfaitement à calmer la faim. Quel besoin as-tu de manger les gens pour subsister?»
À ce discours le monstre eut l'impression de sortir d'un rêve. Se tournant vers Guanyin: «Je voudrais suivre la bonne voie, mais qui accumule les crimes contre le Ciel, n'a même plus le recours de la prière*.
— J'ai reçu mission du Bouddha de trouver un pèlerin dans le pays de l'Est. Tu pourrais l'accompagner en tant que disciple et par le mérite de ce voyage au paradis de l'Ouest obtenir la rémission de tes péchés: je te garantis que tu seras délivré de cette calamité.
— Je veux, je veux le suivre!» brailla le monstre, comme s'il n'avait assez de bouches pour le crier.
Guanyin lui mit alors la main sur la tête tandis qu'il recevait les commandements. Elle lui donna le nom de famille de Porcet
et le nom en religion de Conscient-deses-Capacités, Zhu Wuneng 2.
Obéissant aux impératifs de sa conversion, il observa dès lors les abstinences, renonçant aux cinq produits forts et aux trois viandes repoussantes
3, tout entier dans l'attente du pèlerin.
Guanyin et Moksa prirent congé de Conscient-de-ses Capacités et poursuivirent leur route entre terre et nuages.
Ils allaient, quand ils aperçurent dans les airs un dragon qui appelait à l'aide. La bodhkattva se rapprocha pour lui demander: «Qui donc es-tu pour subir ici ce châtiment?
— Je suis le fils de Aojun, le dragon-roi des mers d'Occident. Mon père a présenté un rapport à la cour céleste parce que j'avais mis le feu à la salle et brûlé quelques perles, m'accusant de rébellion contre l'autorité paternelle. L'empereur de Jade m'a fait suspendre dans les airs et infliger trois cents coups. Je vais être incessamment exécuté. Sauvez-moi, je vous implore de me sauver!»
À ces mots Guanyin se précipita, en compagnie de Moksa, à la porte méridionale du ciel, où les deux précepteurs célestes Qiu et Zhang se hâtèrent de les recevoir:
«Où voulez-vous aller?
— Je souhaiterais rencontrer l'empereur de Jade», répondit Guanyin.
Les deux précepteurs le lui firent aussitôt savoir. L'empereur descendit de son trône pour aller les accueillir.
Après l'avoir salué, la bodhkattva expliqua: «J'ai l'ordre du Bouddha de chercher un pèlerin au pays de l'Est. Nous avons rencontré sur notre route un dragon méchant suspendu dans les airs. Aussi suis-je venue tout exprès vous prier de lui laisser la vie et de me le donner pour qu'il puisse servir au transport du pèlerin.»
À ces mots l'empereur de Jade promulgua sur-le-champ I 64 un décret d'amnistie et dépêcha des officiers pour libérer le dragon et le remettre à Guanyin.
Elle lui exprima sa reconnaissance et ressortit. Le jeune dragon se prosterna pour la remercier de lui avoir sauvé la vie et se mit à ses ordres. La bodhisattva l'envoya attendre le passage du pèlerin au fond d'un torrent de montagne: le moment d'acquérir des mérites viendrait quand, changé en cheval blanc, il le conduirait au paradis de l'Ouest. Le jeune dragon partit se cacher conformément à ces instructions.
Bref, après avoir conduit Moksa de l'autre côté de la montagne, Guanyin reprit la direction du pays de l'Est. Ils n'avaient pas voyagé bien longtemps, quand ils aperçurent des milliers de rayons d'or et de traînées de vapeur de bon augure.
«Maître», dit Moksa, «c'est le mont des Cinq-Dynamies qui émet cette lumière; on y voit l'inscription du Bouddha qui en scelle l'ouverture.
— Est-ce là-dessous que le Grand Saint égal au Ciel est enfermé, celui qui a dérangé la fête des Pêches d'immortalité et provoqué de graves désordres au palais céleste?
—
Exactement, exactement!» confirma Moksa.
Tous deux gravirent la montagne et contemplèrent l'inscription en six caraétères des paroles sacrées: Ommani padme hûm
x. Cette lecture arracha d'infinis soupirs à la bodhisattva, qui composa le poème que voici:
Malheureux singe qui se laissa dévoyer
Et voulut en son temps follement dominer!
Les pêches a volées, le palais
a violé,
Sans rival parmi cent mille hommes armés,
De son prestige a les neuf deux secoué:
Du Bouddha il s'était attiré des ennuis.
Pourrait-il encore apporter quelque appui?
La conversation du maître et du disciple eut tôt fait d'émouvoir sous la montagne Singet qui se mit à crier:
«Qui s'amuse là-haut à chanter des poèmes qui étalent mes turpitudes?»
À ces mots Guanyin descendit la montagne pour chercher à le voir. Au pied de la falaise rocheuse se trouvaient le dieu des lieux, celui de la montagne et les officiers célestes préposés à la garde du grand saint. Tous vinrent s'incliner et recevoir la bodhisattva. Ils la conduisirent devant Singet. Elle se rendit compte qu'il pouvait parler, mais ne pouvait bouger dans cette sorte de coffre de pierre où il était retenu prisonnier.
«Dénommé Singet, tu me reconnais?» lui demanda Guanyin.
Le grand saint écarquilla ses yeux de feu aux pupilles d'or et s'écria en inclinant la tête: «Comment ne pas te reconnaître! Tu es bien sûr la très compatissante et très bonne bodhisattva Guanyin du Potalaka des mers du Sud qui nous tire des malheurs et des calamités. Merci de passer me voir! Ici les jours me paraissent des années, d'autant que je n'ai pas reçu la moindre visite de mes connaissances. D'où viens-tu?
— J'ai reçu l'ordre du Bouddha de chercher un pèlerin au pays de l'Est. Comme nous passions par ici, je me suis arrêtée pour te voir.
—
Le Bouddha m'a bien eu! Cinq cents ans que je suis écrasé par cette montagne sans pouvoir remuer. Si ça ne vous ennuie pas trop, j'implore la bodhuattva, sorte2-moi de là!
—
Tes crimes et fautes sont graves et étendus. Si je te laisse sortir, je crains que tu ne recommences à provoquer des catastrophes. Ça ferait du vilain!
— J'ai compris ce qu'est le repentir. Si la Très-Compatissante veut bien me montrer le chemin, je suis tout prêt à m'améliorer par une vie pieuse.»
Car ainsi en est-il:
// n'est de pensée au cœur de l'homme
Que ne connaissent le ciel et la terre.
Si bien et mal restaient sans rétribution
Le monde serait celui de l'injustice.
Ces paroles remplirent de joie Guanyin qui répondit à Singet:
«.Quand bonne parole efl proférée, disent nos saintes Écritures, réponse viendra à plus de mille lieues, mais mauvaise parole aussi provoquera réaction à plus de mille lieues. Si telle est bien ton intention, attends que je me sois rendue aux pays des grands Tang
à l'Est et que j'en ramène un pèlerin pour
chercher les soutras. Je lui demanderai de faire ton salut.
i
Tu pourrais devenir son disciple, l'accompagner, entrer dans notre religion bouddhiste, rosaire en main, et te remettre à pratiquer les actes qui mènent au juste fruit.
Qu'en penses-tu?
— Je veux y aller, je le veux! répétait Singet.
— Puisque tu es sur la bonne voie, laisse-moi te donner un nom en religion.
— J'en ai déjà un, je m'appelle Singet Conscient-de-la Vacuité 1.
— J'ai précédemment converti deux créatures dont le nom en religion contient justement le mot "conscient".
Le tien aussi: c'est parfait, parfait! Nul besoin d'autres recommandations: je m'en vais!»
Ainsi, conscient de sa nature et l'esprit éclairé, Singet revint à l'enseignement du Bouddha tandis que Guanyin, avec soin et vigilance, repartait en quête du divin moine.
Après avoir quitté l'endroit, elle s'en fut en compagnie de Moksa droit vers l'est et bientôt arriva à Chang'an 2, la
capitale du grand empire des Tang. Maître et disciple résorbèrent leur nuage et se transformèrent en moines mendiants couverts de teignes et de gales. La nuit tombait quand ils entrèrent dans la cité. Marchant jusqu'à une grande avenue, ils remarquèrent sur le côté un sanctuaire dédié à la divinité de la localité
et y pénétrèrent, semant
alarme et panique chez le dieu et parmi ses gardesfantômes. C'est qu'ils avaient reconnu la bodhisattva qu'ils accueillirent en se prosternant. Le dieu local partit courir annoncer la visite à la divinité protectrice des murs et fossés, au dieu du sol* et à tous les temples de Chang'an. Ce que sachant, tous vinrent s'excuser:
«Veuillez nous pardonner d'avoir tant tardé à nous présenter pour vous souhaiter la bienvenue.
—
Gardez-vous bien de laisser filtrer la nouvelle! J'ai reçu mission de venir ici, sur l'ordre du Bouddha, afin de trouver quelqu'un qui irait chercher les Écritures. Je ne profiterai de l'hospitalité de vos temples que peu de jours.
Je m'en retournerai dès que le moine authentique sera découvert.»
Les divinités retournèrent à leur lieu d'affectation, mais non sans avoir envoyé le dieu local habiter momentanément chez celui des murs et des fossés afin de permettre aux maître et disciple de mieux garder leur incognito.
Si vous ne savez s'ils ont, en fin de compte, trouvé ledit pèlerin, écoutez la séance qui vient!