Le récit nous a exposé comment Tripitaka et ses disciples étaient arrivés au monastère de la Forêt-de Méditation, où ils furent reçus par les moines qui leur apportèrent de quoi manger. Le repas fini, ce fut au tour de la jeune fille de recevoir quelque nourriture.
Comme la nuit tombait, on alluma les lampes dans la cellule du supérieur. Les moines s’y pressaient nombreux, en rang sous la lumière, car ils voulaient voir la fille et en savoir plus sur les raisons de la quête du moine chinois.
Tripitaka s’adressa au premier lama qu’il avait rencontré: «Supérieur, nous quittons demain votre précieuse retraite: comment est la route qui va vers l’Ouest?»
Pour toute réponse, le lama se jeta à genoux devant le Vénérable, qui se précipita pour le retenir: «Supérieur, relevez-vous, je vous prie. Pourquoi pareille cérémonie à cette simple question sur notre prochaine étape?
— Quant à l’étape de demain, maître, ne vous inquiétez pas, la route est bonne et sur terrain plat. Mais dans l’immédiat il est une chose embarrassante dont j’aurais aimé vous parler dès votre entrée, mais de peur de vous offenser, j’ai préféré attendre la fin du repas avant d’avoir la témérité de vous en entretenir. Il convient parfaitement que vous vous reposiez dans la chambre de l’humble moine que je suis, vous, maître, qui venez de si loin à l’Est au prix d’un dur voyage. Mais pour la bodhisattva, ce serait inconvenant et je ne sais où la prier d’aller dormir.
— N’allez pas croire que nous ayons la moindre 5 9 6
mauvaise intention, moi et mes disciples. Dissipez vos doutes à ce sujet, supérieur. J ’étais tombé sur cette fille, attachée à un arbre, ce matin en passant par la forêt des Sapins-Noirs. Comme mon humble disciple Conscientde-la-Vacuité refusait de se porter à son secours, c’est moi qui l’ai sauvée, mû par l’esprit de la bodhi*, et l’ai amenée ici: envoyez-la coucher où bon vous semble.
— Si vous le permettez dans votre grande générosité, maître», s’excusa le lama, «je ferai disposer une paillasse dans la salle du Roi-Céleste, derrière la Statue, et lui demanderai de dormir là.
— Parfait, parfait!»
Là-dessus, les jeunes lamas emmenèrent la fille se coucher à l’arrière de la salle. Le Vénérable pria les responsables du monastère de reprendre leur liberté: chacun s’en fut de son côté.
Tripitaka se tourna vers Singet: «Nous avons eu tous une dure journée: couchons-nous de bonne heure pour nous lever tôt! »
Tous quatre dormirent au même endroit, car les disciples n’osaient quitter le maître, qu’ils devaient protéger.
Là-haut le lapin de ja d e: tout est calme;
Dans la rue du Ciel* plus personne ne passe.
L es étoiles du fleuve d ’A rgent scintillent.
L a tour au tambour pousse la suite des veilles.
De la nuit qu’ils passèrent ainsi, le récit ne dira rien de plus. À l’aube, Singet se leva, fit préparer les bagages et le cheval par Sablet et Porcet, puis invita le Maître à prendre la route. Or, le Vénérable ne s’était pas encore réveillé et avait envie de dormir. Il fallut que le Novice s’approchât et lui criât: «m aître!» Celui-ci leva la tête et la laissa retomber sans pouvoir articuler de réponse.
«Que se passe-t-il, maître? s’inquiéta Singet.
— Je ne sais trop comment», gémit le Vénérable, «mais j’ai la tête qui tourne et les yeux gonflés; j’ai mal partout, de la peau aux os...»
À ces mots, Porcet tendit la main pour le tâter: son corps était brûlant. «J’ai compris», déclara l’idiot avec un sourire béat, «comme le repas était à l’œil hier soir, vous avez mangé quelques bols de trop et vous vous êtes endormi la tête en contrebas: c’est une indigestion.
— Balivernes! » gronda Singet, «attends que j’aie interrogé le Maître pour savoir ce qu’il en est en fin de compte.
— Je me suis levé au milieu de la nuit, pour me “laver les mains” sans mettre mon bonnet», expliqua Tripitaka, «j’ai dû attraper froid.
— C’est le plus probable. Pouvez-vous prendre la route maintenant?
— Je ne peux même pas m’asseoir. Comment monter à cheval? Mais je ne voudrais pas nous retarder.
— Que dites-vous là, maître!» rétorqua Singet, «comme dit l’adage: Maître pour un jour, père pour toujours.
En devenant vos disciples, nous sommes comme vos enfants. Ne dit-on pas aussi: Les enfants n’ont pas à chier de l’or ou pisser de l’argent, mais à montrer de l’affestion selon les circonstances du moment. Si vous ne vous sentez pas bien, ne parlons pas de retard. Nous patienterons quelques jours.
Qu’importe!»
Les condisciples soignèrent leur maître sans songer au matin qui cédait la place à l’après-midi, ni au crépuscule qui revenait, puis à l ’aurore qui pointait après une bonne nuit passée.
Lumières et ténèbres se succèdent rapidement: trois jours se furent bientôt écoulés. Le lendemain du surlendemain, Tripitaka parvint à se dresser sur son séant et appela Singet: «Conscient-de-la-Vacuité, je me suis senti si mal ces deux derniers jours que je ne t’ai pas demandé si l’on s’est occupé d’envoyer à manger à la hodhisattva que nous avons secourue.»
Singet se mit à rire: «Ne vous souciez pas d’elle, mais de votre propre état.
— Juste, juste! Aide-moi à me lever et va me chercher du papier, de l’encre et un pinceau; emprunte la pierre à broyer l’encre au monastère.
— Pour quoi faire?
— Je voudrais écrire une lettre, y joindre les documents de voyage et te charger de les porter à Sa Majesté à Chang’an, en demandant audience auprès de l’empereur Taizong.
— Facile. Autre chose, j’en aurais peut-être été incapable, mais s’il s’agit de transporter le courrier, je suis imbattable! Préparez comme il faut le message: d’une culbute dans les nuages je serai à Chang’an et le remettrai au souverain Tang. Une autre culbute et me voici de retour 5 9 8 avant même que le pinceau et l’écritoire aient le temps de sécher! Toutefois, pourquoi expédier cette lettre? Pourriez-vous m’en communiquer le contenu de vive voix? Il sera toujours temps de l’écrire après me l’avoir récitée.
— Je vais écrire», répondit le Vénérable en versant des larmes,
«Trois fois seprostleme votre humble serviteur, Longue vie, Votre M aje Bé, saint empereur!
Puissent les officiers civils et m ilitaires
L a lire ainsi que tous les dignitaires:
L ’année où je reçus l ’ordre de quitter nos terres, Je comptais atteindre le Bouddha en son monastlère.
M ais, en chemin, tant d ’épreuves inattendues E t calamités soudaines m ’ont retenu!
Je rien peux plus, tant est grave la maladie:
L e Bouddha est aussi loin que le paradis.
Obtenir les soutras sans revenir serait vain:
Je vous p rie d ’envoyer dès maintenant quelqu’un.»
À ce discours, Singet ne put se retenir d’éclater d’un rire tonitruant:
« Maître, vous n’êtes vraiment pas à la hauteur de la situation! Se laisser envahir par de pareilles pensées pour une petite maladie de rien du tout! À supposer qu’elle soit grave et vous mette entre la vie et la mort, il suffit de vous adresser à moi. Je ne suis pas sans ressources. Je leur demanderais:
“Quel roi des Enfers a pu oser prendre pareille initiative?
Quel juge a eu la témérité de délivrer le mandat? Quel envoyé démoniaque est venu vous chercher?” Qu’ils osent me contrarier, et je leur ferai voir ce même emportement qui m’avait conduit à troubler gravement les palais du ciel.
Je me frayerais une voie jusqu’au fond des Enfers, j’empoignerais les dix juges et je leur déchirerais les tendons aux uns et aux autres sans pitié ni rémission.
— Ô disciple, je suis gravement malade: trêve de fanfaronnades!»
Porcet s’avança: «Frangin, puisque le Maître te dit qu’il va mal, n’insifte pas en disant qu’il va bien! C’es't très embarrassant! Il vaut mieux en discuter avant qu’il ne soit trop tard: vendons d’abord le cheval, mettons les bagages au clou et achetons un cercueil pour ses funérailles avant de nous séparer.
— L’idiot recommence à déblatérer!» s’indigna 'Livre XVII, chapitre lxxxi
Singet, « tu n’y comprends rien. Notre maître était le second disciple de notre Bouddha l’Ainsi-venu et s’appelait alors vénérable Cigale-d’Or. Il doit passer par cette grave épreuve pour un manquement à l’égard de la Loi du Bouddha.
— Frangin, puisque pour ce manquement le Maître a été banni dans les terres de l’Est et a pris forme humaine dans la mer des torts et des droits, dans le champ de bataille des mauvaises langues, puisqu’il a fait vœu de chercher les Ecritures au paradis de l’Ouest, ne suffit-il pas de toutes ces peines et af Hiétions qu’il subit chaque fois qu’il rencontre monstres ou démons? Pourquoi lui infliger en plus cette maladie?
— Que peux-tu en savoir? Au lieu d’écouter le Bouddha exposer la Loi, le Maître s’était assoupi et en tombant avait écrasé un grain de riz du pied gauche. C’est cela qu’il doit expier en ce bas monde par trois jours de maladie.
— Je dois en avoir pour combien d’années, je me le demande, moi qui mange si salement, se récria Porcet, terrifié.
— Frérot», lui répondit Singet, «le Bouddha ne se soucie pas des créatures de ta sorte. Tu me semblés ignorer ce que signifient les diétons:
«Paddy sarclé à m idi
P ar la sueur esti nourri.
Chaque grain dans le bol
E Jt fru it de dur labeur. »
«Le Maître n’en a plus que pour aujourd’hui. Il sera guéri demain.
— Je ne me sens pas comme hier; j’ai la gorge terriblement sèche. Pourrais-tu me chercher un peu d’eau fraîche? demanda Tripitaka.
— Parfait!» s’exclama Singet, «si le Maître a soif, c’est signe qu’il se remet. Un instant: je vous en apporte.»
Il prit le bol à aumônes et se rendit à l’arrière du monastère chercher l’eau aux cuisines, où l’encens était tenu en réserve.. Il se rendit soudain compte que chacun des moines avait les yeux rouges, étouffant des sanglots qu’ils n’osaient laisser éclater.
«Vous êtes d’une mesquinerie, tous tant que vous êtes! »
les apostropha Singet, «nous avons prolongé notre séjour de quelques jours, mais nous vous remercierons avant de 6oo
partir et nous vous rembourserons les frais quotidiens de bois et de nourriture exadfement calculés. Comment pouvez-vous être d’aussi Stupides sacs à pus?
— Nous ne saurions nous le permettre! s’exclamèrent les moines en se jetant à genoux.
— Comment ne pas vous le permettre? Je présume que notre bonze au long groin, avec son énorme appétit, a fait un trou dans vos réserves.
— Vénérable, dans ce monastère désolé qui eit nôtre, nous sommes cent et plusieurs dizaines de moines: si chacun de nous recevait l’une de Vos Seigneuries pour un jour, nous pourrions vous nourrir des mois. Comment nous permettre de tromper notre bonne conscience au point de compter ce que vous mangez!
— Dans ce cas, pour quelle raison vous lamenter?
— Nous nous demandons quelle sorte de monstre a su pénétrer dans le monastère. Nous avions envoyé dans la nuit deux jeunes moines sonner la cloche et battre le tambour. Nous les avions entendus sans les voir revenir.
Le lendemain, quand on s’est mis à leur recherche, l’on n’a retrouvé que leurs bonnets et leurs sandales abandonnés dans le jardin derrière. Il ne restait plus que des ossements: ils avaient été dévorés! Six de nos bonzes ont disparu depuis les trois jours de votre séjour ici. Voilà pourquoi nous ne pouvons nous défendre d’avoir peur et de nous affliger. Sachant votre maître indisposé, nous n’osions vous en faire part, sans pour autant pouvoir nous empêcher de verser des larmes à la dérobée.
— Inutile d’en dire plus», répliqua Singet, à la fois effrayé et heureux de l’apprendre, «c’eàt sûrement une créature perverse qui demeure ici: laissez-moi vous en débarrasser.
— Votre Seigneurie, un monstre qui ne serait pas un esprit ne disposerait pas de pouvoirs surnaturels. Celui-là sait certainement chevaucher les nuées, aller et venir des Enfers à nous. Les anciens ne le disent que trop bien:
Méfiez-vous de la droiture des justles, gardez-vous de la méchanceté des bons. Ne nous en veuillez pas de vous le dire: si vous parvenez à le capturer et à arracher cette racine de nos calamités, ce sera un bonheur sans égal. Mais si vous échouez, il en résulterait bien des inconvénients.
— Comment cela, bien des inconvénients?
— À vous parler franchement, vénérable, bien que nous soyons plus d’une centaine en cet humble monastère, nous avons tous quitté nos familles dès l’enfance:
« Quand poussent les cheveuxfaut les raser et nos robes sans doublure raccommoder. L e matin tôt levés, figure lavée, nous nous inclinons, mains jointes, en obéissance à la Grande Voie. L a nuit venue, nous rangeons et brûlons de l'encens, marmonnant avec dévotion en récitant le nom de M itâbha. Nous levons la tête pour contempler le Bouddha en son nonuple trône de lotus, détenant les trois Véhicules, p a r compassion partageant les bienfaits des nuages de la Loi, et formulons le vœu de voir en son p a rc du Jetavana l ’honneur des Sâkya.
«N ous baissons la tête pour scruter notre cœur, recevoir les cinq défenses, transcenderle "grand chiliocosme6” et, à travers la m ultitude des phénomènes, nousformulons le vœu de comprendre le vide obfliné et le vide des réalités.
« A h! Quand viennent les dânapati, chacun, vieux, jeune, grand, petit, gros ou maigre, frappe le poisson de bois ou la pierre sonore, s'affaire à psalm odier deux rouleaux du soutra du Lotus ou de la litanie de l ’empereur des L ia n g. S i les dânapati ne viennent, les anciens et les nouveaux, ruflres ou policés, joignent chacun les paumes, ferm ent les yeux et, dans le silence et l ’obscurité, entrent en contemplation sur leur natte de roseaux, ferm ant la porte au clair de lune".
«Q uant au refie, querelles et babillages d ’oiseaux et loriots, tout cela ne saurait prendre le grand véhicule de la Loi q u i est nôtre, s i large que soit la compassion. C ’estlpourquoi nous ne savons soumettre les tigres ou terrasser les dragons. Nous ne connaissons rien non plus aux monstres et démons.
«S i Votre Seigneurie provoquait l ’effirit pervers, il pourrait nous dévorer tous en un seul repas: primo, nous retomberions dans le cycle des transm igrations; secundo, ces refies anciens de la Forêt-deM éditation seraient détruits; tertio, à l ’assemblée de l ’A insi-venu, il ne nous refierait plus la moindre étincelle de lumière.
« V o ilà qu i conflitue de sérieux inconvénients.»
Quand Singet eut entendu les moines lui tenir ce discours, la colère lui monta au visage et sa bile ne fit qu’un tour. Il se mit à crier: «Bande d’idiots! Vous vous faites des idées sur ces créatures démoniaques, sans en avoir aucune sur mes états de service!
— En vérité, nous n’en savons rien, murmurèrent les moines.
— Pour aujourd’hui je me contenterai d’un bref résumé. Ecoutez-moi bien: faim m’a poussé à grignoter deux ou trois grains de l ’é lix ir de seigneur L a o zi et la soifà vider s ix ou sept gobelets du vin de l ’empereur de Jadt.
L o rsq u ej’ouvre grand mes yeux aux pupilles d'or, n i blancs n i noirs, h ciel p â lit et la lune s ’obscurcit. Je vais et viens sans laisser trace n i ombre, la trique cerclée d’or en main, n i trop longue n i trop courte.
«G rands estprits ou petits monstlres ne me font peur, s i méchants soient-ils. I l n’est de fuyards que je ne rattrape, qu’ils courent, tremblent ou se cachent, p ris de panique. C eux que j ’attrape, je les tiens, sciés, brûlés, broyés ou pulvérisés. Je suis comme les huit immortels q u i passent la m er, mais suis seul à en fa ire voir de pas mûres. M es bons moines, je vous l ’attraperai cette créature perverse, et vous la m ontrerai pour que vous sachiez q u i je suis, moi, le vieux Singet!»
Les lamas hochaient intérieurement la tête: «Ce bandit à tête chauve est une grande gueule, mais il doit y avoir quelque chose sous ses fanfaronnades.» Chacun faisait mine d’approuver poliment par d’indistinéls murmures.
Seul le lama en chef fit entendre un autre son de cloche:
«Laissez cela! Votre maître est malade. Il n’y a pas urgence à capturer le monêtre. Comme dit le proverbe: Prince au banquet sera rassasié s’il n’eri soûl; preux au champ de bataille sera mort s’il rie§1 blessé. Il serait éminemment regrettable que votre maître subît les conséquences de la bataille où vous seriez tous deux engagés.
— Vous avez raison, tout à fait raison! Je vais lui apporter de l’eau fraîche et je reviens.» Il ramassa le bol à aumônes, le remplit d’eau fraîche, sortit des cuisines et, aussitôt arrivé à la cellule du supérieur, appela: «Maître, buvez!»
Tourmenté comme il l’était par la soif, Tripitaka leva la tête, prit le bol des deux mains et le vida d’un trait. En vérité,
Pour l ’assoiffé une goutte d ’eau esti ambroisie, Remède approprié dissipe la maladie.
Voyant le Vénérable retrouver peu à peu énergie et vigueur, et la bonne mine revenir sur son visage plus détendu, Singet lui demanda: «Maître, prendriez-vous du bouillon et du riz?
— Cette eau fraîche agit comme un élixir merveilleux.
Je me sens plus qu’à moitié remis: j’en prendrai volontiers un peu.»
L,ivre XVII, chapitre lxxxi
Singet enchaîna en proclamant: «Le Maître va mieux!
II veut manger!»
C’était un ordre aux moines de se hâter de préparer ce qu’il fallait: ils mirent le riz à tremper, le firent bouillir, pétrirent des nouilles, façonnèrent des galettes, cuirent des petits pains à la vapeur, firent du bouillon aux vermicelles et apportèrent quatre ou cinq tables. Tripitaka ne mangea qu’un demi-bol de bouillie. Singet et Sablet se partagèrent le service d’une tablée. Tout le reste disparut dans le ventre de Porcet. Les lamas se retirèrent après avoir débarrassé et allumé les lampes.
«Combien de jours sommes-nous restés ici? demanda Tripitaka.
— Trois jours entiers. Cela en fera quatre demain soir, répondit Singet.
— Trois jours! Combien d’étapes avons-nous manquées?
— Maître, les étapes ne se comptent pas. Nous partirons demain matin, voilà tout.
— Juste. Tant pis si je ne suis pas tout à fait remis.
— Puisque nous partons demain, permettez-moi d’attraper le monstre cette nuit.
— Quelle sorte de monstre veux-tu encore capturer?
— Il y en a un dans le monastère: laissez-moi le leur capturer.
— Disciple, quelle idée te monte à la tête, alors que je ne suis pas encore complètement guéri! Et s’il t’échappe, le monstre, grâce à ses pouvoirs magiques, est-ce que je ne serai pas encore une fois en danger?
— Toujours à rabaisser son monde! J ’en ai terrassé partout: m’avez-vous jamais vu faiblir devant quiconque?
Quand je m’y mets, je gagne à coup sûr.
— Disciple!» insista Tripitaka en le retenant de ses mains, «ces maximes le disent fort bien: Fais le bien chaque fois que tu le peux; pardonne quand il y a pardon à donner; mieux vaut l’estprit en repos qu’agité, tolérance que belligérance.»
Devant la plaidoirie insistante du Maître afin de l’amener à renoncer à son entreprise, Singet se décida à dire la vérité:
«Maître, je ne vous le cèlerai point: le monstre a dévoré ici des êtres humains.
— Quels êtres humains? voulut savoir Tripitaka horrifié..Livre XVII, chapitre lxxxi
— Il a déjà mangé six petits bonzes depuis les trois jours que nous sommes ici.
— Le renard s’attristie de la mort du lièvre: chaque créature se désole pour celles de son estpèce. Si ce sont des moines de monastère qu’il a dévorés, moine je le suis aussi et te laisse donc y aller. Toutefois, sois prudent!
— Il va sans dire. Je l’éliminerai dès que j’aurai mis la main dessus.»
Le voilà donc qui confie à Porcet et Sablet la proteélion du Maître et sort de la cellule en jubilant. La lune n’était pas encore levée au ciel rempli d’étoiles, aussi faisait-il noir dans la grande salle consacrée au Bouddha.
Il tira de son corps le feu de vérité pour allumer la lampe de cristal, puis frappa le tambour à droite, la cloche à gauche. Ensuite, d’une secousse, il se changea en jeune lama de douze, treize ans; en tunique de toile blanche et robe de soie jaune, il rythmait la récitation de soutras en cognant sur un «poisson de bois»2. Il attendit jusqu’à la première veille sans que rien ne se produisît. À la seconde, alors que le croissant de la lune se levait, il entendit mugir le vent. Quel vent!
Un brouillard noir obscurcit le ciel, de sombres nuages enténèbrent la terre: comme une immense tache d ’encre q u i s’étendrait aux quatre orients, une couche de peinture bleu-noir qu i couvrirait tout.
D ’abord soulevant la poussière et retournant la terre, il abat les arbres et renverse lesforêts. I l soulève la poussière sous le scintillement des étoiles, déracine les arbres dans l ’obscurcissement de la lune. I l souffle s i fo rt que Chang’e doit serrer l ’arbre sâla tandis que le lapin de jad e tourne en rond, cherchant désespérément son bol. L es officiers des neuf lum inaires tiennent les vantaux fermés, les dragons des quatre mers se sont claquemurés.
L e dieu des murs et fossés en son temple est à la recherche des petits diables. Comment les immortels pourraient-ils s’élever dans l ’estpace? A u palais d ’infernale justlice, Yam a ne retrouve plus son acolyte à face de cheval. L es juges courent en tous sens pour rattraper leur bonnet.
L e vent souffle à déboulonner les rochers au sommet des K unlun*, à baratter d ’énormes vagues dans les lacs et rivières.
À peine le vent s’était-il calmé qu’il sentit une odeur de musc et d’orchidées dans un cliquetis de jades entrechoqués. Se redressant et levant les yeux, que vit-il? Une femme d’une grande beauté montant dans la salle.
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«Ouli, oula», marmonnait Singet, feignant d’être absorbé par la récitation de quelque soutra.
La femme s’approcha, le prit dans ses bras et lui dit:
«Qu’est-ce que tu récites là, mon petit vénérable?
— Ce que j’ai fait vœu de réciter.
— À quoi bon, alors que tous les autres dorment?
— Pourquoi pas, puisque j’en ai fait le vœu?»
La fille le serra plus fort, lui donna un baiser et proposa: «Allons derrière nous amuser, toi et moi.
— Tu te rends compte! rétorqua Singet en détournant délibérément la tête.
— Est-ce que tu connais la physiognomonie?
— Un peu.
— Que vois-tu sur mon visage?
— Je vois que tu es une capricieuse et malhonnête chassée par ses beaux-parents.
— Tu te trompes, complètement!
«Je n 'a i pas été chassée p a r les beaux-parents Parce que capricieuse et malhonnête.
L e mauvais destîin de mes vies antérieures
M ’a unie à un garçon beaucoup trop jeune
O ui ne sait ce qu’exige la nuit des noces
E t m’a conduite à m’enfuir loin du m ari.
«Profitons de l’éclat des étoiles, du clair de lune et de la destinée qui a voulu notre rencontre à mille lieues, allons dans le jardin derrière nous livrer aux plaisirs d’amour d’un couple uni! »
À ces mots, Singet se disait en hochant intérieurement la tête: «Ces moines Stupides se sont tous laissés entraîner au désir de la chair, qui leur a coûté la vie. C’est moi qu’elle vient maintenant berner. » Il répondit donc tout de go: «Je suis jeune encore, madame, et ne sais rien des choses de l’amour.
— Viens avec moi: je te les apprendrai.»
«Bon», se dit Singet en riant sous cape, «je vais avec elle voir comment elle va s’y prendre.»
Ils sortirent de la salle, se serrant par les épaules et, la main dans la main, se dirigèrent droit vers le jardin, derrière. Aussitôt arrivée, elle lui fit un croc-en-jambe qui le renversa par terre et, tout en poussant de petits cris, « mon chéri, mon cœur! » se mit en devoir de lui malaxer la «nauséabonde racine».
«Mon fiston», se disait Singet, «elle va me dévorer tout de bon!» Il lui prit la main et la fit rouler à son tour sur le sol, usant de la «petite prise de retournement». «Mon chéri, mon cœur!» continuait à murmurer la créature, «comme tu sais bien renverser ta petite femme! »
«Si je ne profite pas de l’occasion pour agir», calculait intérieurement Singet, «quand se représentera-t-elle?
Exaûement: Qui frappe le premier sera le pim fort; qui agit en dernier; l’attend la mort.yi
Écartant les mains, d’un coup de reins il se redressa et réapparut sous son aspeél originel. Faisant tournoyer la trique cerclée d’or, il visa la tête. Un choc pour la créature, qui avait de quoi s’étonner: «Un tout jeune lama, si terrible!» En ouvrant mieux les yeux, elle reconnut le disciple du moine chinois, Singet, mais sans être pour autant intimidée.
Vous vous le demandez, quelle sorte de créature était-ce là?
D ’or est fa it son nez■ Sa fourrure égale la neige. L es tunnels lu i sentent de maison, où elle trouve confort et sécurité. L'énergie d'un souffle nourri pendant trois siècles l ’avait plusieurs fois amenée au mont des V a u to u rsP o u rs’étre rassasiée d ’encens et de chandelles, l ’A insi-venu ordonna de la bannir du ciel, fille bien-aimée du roi célestle porteur de pagode; le prince N ata la tenait pour sa sœur.
E lle n’eÊ pas l'oiseau q u i comble la m er', n i la tortue q u i porte une montagne. E lle ne craint n i l ’épée de L e i H uan Cl, n i le sabre de E ü Q ia n. E lle va et vient, roulant sa bosse comme les flots du Yangzi et de la H a n; elle monte, descend, sans craindre les hauteurs des monts T a i ou Heng.
A son ravissant visageplein de charme, comment devineriez-vous que c’est une souris devenue surnaturelle p a r persévérance?
Sûre de ses immenses pouvoirs magiques, elle se saisit d’une paire d’épées à sa portée, s’entrechoquant à grand bruit tandis qu’elle se couvrait à gauche et se protégeait à droite. Bien qu’un peu plus fort, Singet ne parvenait pas à la dominer. Un vent glacial s’élevait de partout, tandis que le croissant de lune perdait tout éclat. Un magnifique duel au fond d’un jardin!
Un vent démoniaque s ’élève de la terre tandis que la lune n’efip lu s que lueur tremblotante. Calm e et silence régnent sur les bâtiments du 6o
temple, mais dans le ja rd in arrière, quelle bataille! En tre Singet, saint au-dessus du C iel, et la fille velue, reine parm i les fiemmes, c'eS unt compétition depouvoirs où nul ne veut capituler. L ’une a tourné son cmr contre ce sombre tondu; l ’autre écarquille les je u x de colère à la vue de ¡a fiemme parée. Quand elle fa it voler de ses deux mains l ’épée, l ’on ne reconnaît plus la femme. L u i abat la trique avec plus de fureur qu’un vivant lanceur de foudre. L es anneaux d ’or s'entrechoquent avec un bruit de tonnerre, le métal scintille comme les étoiles [...]2 L es dix-huit arhat applaudissent dans le secret du silence, tandis que chacun dans lis trente-deux d eux s’affole.
Le grand saint était en pleine forme: tous ses coups portaient. La goule estima qu’elle ne saurait soutenir ses assauts beaucoup plus longtemps. Elle fronça soudain les sourcils: un plan lui était venu à l’esprit. Aussitôt de lui tourner le dos et s’enfuir.
«Maudite créature, où vas-tu?» lui lança Singet, «rendstoi sans tarder!»
L’ogresse n’en fit rien et continua à battre en retraite.
Elle attendit que son adversaire l’eût talonnée pour ôter son chausson brodé du pied gauche, souffler dessus de son haleine magique, réciter une incantation et lui ordonner de se transformer: le chausson prit son aspeét maniant les deux épées; quant au corps véritable, il se changea en courant d’air et disparut.
N’était-ce pas encore une étoile de malheur pour Tripitaka? Elle se précipita dans la cellule du supérieur, se saisit du moine chinois et l’emporta, s’élevant silencieusement dans les nuages. En un clin d’œil, ils atteignirent le mont du Vide-à-Piège et pénétrèrent dans le gouffre Sans-Fond.
Elle ordonna de préparer le repas de noces, maigre toutefois.
Nous les y laisserons pour reparler de Singet: brûlant d’anxiété, il combattait avec une énergie farouche, mais quand il put enfin saisir la faille qui lui permit d’abattre d’un coup de trique l’ogresse, il découvrit que ce n’était qu’un chausson brodé. Singet comprit qu’il était tombé dans le panneau et fit précipitamment demi-tour pour aller voir Tripitaka. Le Maître avait évidemment disparu.
Il ne restait que Porcet et Sablet, absorbés par leur conversation.
Entrant dans une fureur à lui faire éclater la poitrine, Singet leva sa trique et, sans plus se soucier du tiers que du quart, se mit à hurler:
«Je vous tuerai, je vous tuerai! »
L’idiot, perdant son sang-froid, ne savait où fuir. Sablet, quant à lui, avait été général au mont des Vautours:
voyant les choses se compliquer, il opta pour la douceur et la souplesse. Il s’approcha et s’agenouilla:
«Frère aîné, je t’ai compris. Tu veux nous tuer tous les deux pour rentrer chez toi sans te porter au secours du Maître.
— Je vous tue tous les deux et me porte seul à son secours!
— Que dis-tu là, mon frère!» répondit Sablet en souriant, «sans nous, que ferais-tu? Rappelle-toi les proverbes: Il n’est de fil d ’une seule fibre, ni de main qui claque sans l’autre paume. Frère, qui surveillerait les bagages et le cheval? Plutôt prendre modèle sur Guan et Bao qui partageaient leur or que sur Sun et Pang se battant au plus fin. N’a-t-on pas toujours dit que tigre ne se combat point sans aide fraternelle, et que bataille ne s ’engage point sans troupes filiales? Je te supplie de nous épargner et d’attendre l’aube pour que nous unissions nos cœurs et nos forces à la recherche du Maître.»
Les immenses pouvoirs dont disposait Singet ne l’empêchaient pas de comprendre la situation du moment avec lucidité. Il fit retour sur lui-même devant l’instante prière de Sablet: «Relevez-vous tous les deux. Nous irons chercher le Maître demain, et il faudra s’y mettre de toutes nos forces.»
À s’entendre pardonné, l’idiot aurait promis en échange la moitié du ciel s’il avait pu: «Frangin, je prends tout sur moi! »
Comment les trois frères auraient-ils pu trouver le sommeil, l’esprit assailli d’inquiètes pensées? Ah! s’ils avaient pu d’un hochement de tête ordonner au soleil de sortir de l’arbre Fusang ou du souffle de leur haleine disperser les étoiles qui remplissaient le ciel! Ils attendirent assis que le jour se lève. Ils se préparaient à partir lorsque des moines vinrent à la porte leur barrer le passage et leur demander:
«Où e£t allé le Vénérable?
— Pénible à dire», répondit Singet avec un rire embarrassé, «je m’étais vanté hier devant vous de capturer l’ogresse, mais je n’y suis pas arrivé et elle a fait disparaître le Maître...
— Pour cette petite affaire nous concernant», 6 i o s'effrayèrent les lamas, «impliquer votre maître! De quel côté le chercher?
— Je sais où, répliqua Singet.
— Puisque rien ne presse, prenez d’abord votre petit déjeuner.»
Ils apportèrent en hâte deux ou trois bols de bouillie, que Porcet nettoya avec entrain: «Mes bons moines, quand nous aurons trouvé le Maître, je reviendrai ici avec plaisir.
— Revenir ici pour manger leur riz! » s’exclama Singet, «tu ferais mieux d’aller voir dans la salle du Roi-du-Ciel si la fille est toujours là.
— Elle n’y est plus», répondirent les lamas, «elle a disparu le lendemain de la première nuit. »
Le Novice prit congé des moines, d’excellente humeur, et repartit vers l’Est d’où ils étaient venus, laissant à Porcet et Sablet le soin de porter les bagages et tirer le cheval.
«Tu te trompes de direétion, frangin! » fit Porcet, «pourquoi retourner à l’Est?
— Tu n’y comprends rien. La fille qui était attachée dans la forêt des Sapins-Noirs l’autre jour, je l’avais percée à jour de mes yeux de feu aux pupilles d’or, alors que vous la preniez tous pour une brave personne. C’est elle qui a dévoré les lamas, elle encore qui a enlevé le Maître. Vous étiez bien avisés de secourir cette prétendue bodhisattval Le Maître qu’elle a enlevé, il faut le chercher à partir de la route que nous venons de prendre.
— Bon, bon!» répliquèrent les deux, soupirant d’admiration, «il y a de la finesse sous ta rudesse. Allons-y!»
Tous trois gagnèrent la forêt en toute hâte. L’on voyait
Sous l'am as des nuages d'épais brouillards, la route serpentante entre rangées après rangées de rochers, les empreintes du renard croisant celles du lièvre. Tigres, panthères, loups allaient et venaient sous les fourrés.
M ais pas trace de monstlre dans la forêt: où pouvait bien être passé Trip ita ka?
Brûlant d’exaspération, Singet brandit son bâton et, d’une secousse, prit l’aspeét terrible qu’il avait lorsqu’il ravageait les palais du ciel: trois têtes, six bras et six mains.
En fait, le saccage de Singet fit sortir des bois deux vieillards: la divinité locale et le dieu de la montagne.
Maniant à la fois trois triques, pif! paf! il se mit à frapper en tous sens la forêt.
«Sablet», dit Porcet à ce speétacle, «le frangin m’a l’air contrarié: de ne pas retrouver le Maître l’a rendu fou furieux.»
En fait, le saccage de Singet fit sortir des bois deux vieillards: la divinité locale et le dieu de la montagne.
Ils s’approchèrent et s’agenouillèrent: «Grand saint, nous voici.
— Un bâton magique merveilleux!» fit observer Porcet, «il a fait sortir le tudi et le dieu de la montagne. S’il avait continué, il aurait débusqué la planète de malheur elle-même!
— Vous deux!» les apostropha Singet, «vous vous conduisez de façon infâme. Vous n’avez fait que vous compromettre avec les brigands qui achètent porc ou mouton pour vous les offrir en sacrifice chaque fois qu’ils obtiennent quelque succès. Vous vous faites maintenant les complices d’une ogresse qui a enlevé notre maître. Où est-il caché? Passez sans tarder à des aveux complets, si vous tenez à éviter les coups.
— Votre Sainteté nous blâme à tort», répliquèrent les deux divinités, affolées, «le monstre n’habite pas notre montagne et n’est pas soumis à notre juridiéfion. Toutefois, nous avons appris une ou deux petites choses au bruit du vent qui a soufflé cette nuit.
— Dites tout ce que vous savez!
— L’ogresse a emporté votre maître droit au sud d’ici, à une distance de mille lis», précisa le tudi, «il y a là-bas une montagne qui s’appelle Vide-à-Piège et, dans cette montagne, un gouffre qui se nomme Sans-Fond. C’est la créature maléfique de cette montagne qui eût venue ici et s’eft transformée pour l’enlever.»
Cachant la surprise que lui causaient ces révélations, Singet cria aux deux divinités de se retirer, reprit son asped originel et dit à Sablet et Porcet: «Le Maître est loin!
— Qu’importe», répondit Porcet, «rattrapons-les en sautant sur les nuages! »
Le brave idiot! Il s’éleva à la faveur d’une violente tornade, suivi de Sablet qui montait un nuage. Comme le cheval blanc était la transformation d’un dragon, il lui fut facile d’en faire autant, les bagages sur le dos. Le grand saint se rendit droit au sud, d’une culbute dans les nuages.
Bientôt en vue d’une grande montagne, ils arrêtèrent le cheval ainsi que leurs véhicules. Voyez le speâacle qui s’offrait à leurs yeux:
Un sommet q u i touche la voûte aspirée, des pics rejoignant les hautes nuées. Tout autour des m illiers d ’arbres d ’essences diverses abritent la cacophonie des oiseaux q u i vont et viennent. Tigres et panthères courent en bandes, daims et cerfs sefaufilent. Sur les pentes ensoleillées, plantes et fleurs rares répandent leurs patfum s. A l ’ombre, la neige de l ’hiver ne fondjam ais. C e ne sont que précipices profonds et falaises abruptes. A u pied du p ic qu i se dresse menaçant serpente le torrent encaissé. L es rangs de sapins sombres et les amas de rochers font frissonner le voyageur. On ne voit pas plus trace de bûcheron qu’ombre de garçon d ’immortel cueillant des simples.
Lesfauves devant vos yeuxpourraientfaire monter le brouillard et les renards partout lever la tempête.
«Frangin», dit Porcet, «une montagne aussi escarpée recèle sûrement des créatures maléfiques.
— Il va sans dire», acquiesça Singet, «point de haute montagne sans monstre, ni d ’escarpements sans goule. Sablet, toi et moi resterons ici, pendant que Porcet descendra la montagne se renseigner, voir si la route est praticable, s’assurer de l’existence de cette grotte et en examiner les accès.
Quand cette enquête détaillée sera complète, nous pourrons nous porter ensemble au secours du Maître.
— C’est bien ma veine! » grommela Porcet, «c’est toujours moi le premier à porter la jarre.
— N’as-tu pas dit cette nuit que tu prenais tout sur toi?» rétorqua Singet, «tu reviens sur ta parole?
— Ne le prends pas sur ce ton, j’y vais...»
L’idiot déposa son râteau, secoua ses vêtements et sauta au bas de la montagne les mains vides, à la recherche du sentier.
Si, en fin de compte, vous ne savez quelle tournure, bonne ou mauvaise, prirent les choses, écoutez la séance qui vient.
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