Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre82

082 OÙ LA CHARMANTE FILLE CHERCHE LE MÂLE, ET L’ÂME ORIGINELLE PROTÈGE LA VOIE.

Nous disions donc que Porcet avait sauté au bas de la montagne et trouvé un sentier. Il le suivait depuis cinq ou six lis, lorsqu’il aperçut deux monstres femelles qui tiraient de l’eau d’un puits. Comment les avait-il reconnues pour telles? C’est qu’elles portaient des chignons tout à fait démodés, retenus par des lamelles de bambou à un pied deux pouces au-dessus de la tête. Porcet s’approcha et les appela en les traitant de «goules», ce qui leur déplut fort. Elles se dirent l’une à l’autre-: «Ce bonze est d’une impudence! Nous ne le connaissons pas et ne lui avons jamais adressé la parole. Comment peut-il nous appeler de pareille façon! »

Furieuses, elles se mirent à faire tournoyer leurs perches à puiser l’eau et les abattirent sur son crâne.

Comme il n’avait aucune arme à portée de la main, l’idiot ne pouvait se protéger. Après avoir encaissé plusieurs coups, il courut en haut de la montagne en se couvrant la tête: «Rentrons, frangin! Elles sont terribles, ces créatures!

— En quoi, terribles? répliqua Singet.

— Il y a dans la combe deux créatures femelles qui tiraient de l’eau. À peine les avais-je appelées d’un mot, qu’elles se sont mises à me balancer trois ou quatre coups de perche.

— Comment les as-tu appelées?

— Goules.

— Tu n’as pas eu ton compte.

— Merci de ta commisération! J ’en ai la tête toute enflée, et tu trouves que je n’en ai pas reçu assez!

— Douceur et souplesse te feront gagner l’univers, force et dureté ne te feront avancer d ’un pouce: ce sont des créatures du coin, alors que nous sommes moines venus de loin. Quand bien 'Livre XVII, chapitre lxxxii

même tu ne serais que poigne, il te faudrait montrer un peu plus de douceur. Les traiter de “goules”! Qui veux-tu qu’elles battent, si ce n’est toi? Moi? Un homme digne de ce nom met en avant les rites et la musique.

— Je ne m’en suis pas du tout rendu compte.

— Tu devrais au moins savoir qu’il y a deux sortes de bois, toi qui dévorais les gens dans la montagne au temps de ta jeunesse.

— Non. Quelles sortes de bois?

— L’un est le peuplier, l’autre le santal. D’un naturel souple, le peuplier est utilisé par les artisans qui sculptent des images saintes telles que la Statue du Bouddha qui est dorée, peinte, décorée et sertie de joyaux; des dizaines de milliers de personnes viennent lui rendre hommage et brûler de l’encens. Le peuplier jouit ainsi de bénédictions sans nombre. Le santal est si dur qu’il sert dans les presses à huile; on le cercle de fer et on l’enfonce à coups de masses de fonte. Toutes ces souffrances, il les subit à cause de sa dureté.

— Frangin, ce discours, tu aurais mieux fait de me le tenir plus tôt: je me serais épargné leurs coups.

— Il faut que tu retournes les interroger à fond.

— Mais elles vont me reconnaître!

— Transforme-toi avant d’y aller.

— À supposer que je le fasse, frangin, comment tourner les questions?

— Arrivé devant elles, salue-les poliment et considère leur âge: si elles sont du nôtre, traite-les de “damoiselles” et au cas où elles seraient un peu plus âgées, de “gentes dames”.

— Mais c’est se laisser marcher sur les pieds!» rétorqua en riant Porcet, «traiter ainsi les gens de ce coin perdu?

— Ce n’est pas la question: il faut en avoir le cœur net pour agir sans tarder, si ce sont elles qui ont emporté le Maître. Dans le cas contraire, n’est-ce pas nous laisser égarer loin du lieu où nous devrions intervenir?

— Tu as raison. Un instant: j’y retourne.»

Le brave idiot! Il glissa le manche du râteau dans sa ceinture, dévala la montagne et, d’une secousse, se changea en gros moine noiraud. Il s’approcha des goules en prenant un air avantageux, les salua bien bas et leur dit:

«Gentes dames, votre humble serviteur...»

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L’une et l’autre s’en réjouirent: «Ce bonze-là sait vous saluer et vous dire un petit mot gentil. Vénérable, d’où venez-vous? lui demandèrent-elles.

— D’où je viens.

— Où allez-vous?

— Où je vais.

— Comment vous appelez-vous?

— Je m’appelle comme je m’appelle.»

Elles éclatèrent de rire: «Ce bonze est bien brave, mais il n’a pas l’air de savoir d’où il sort. Il ne sait que répéter ce qu’on lui dit.

— Gentes dames, pourquoi tirez-vous de l’eau?

— Ne l’ignores-tu pas, bonze? Notre maîtresse a enlevé cette nuit un moine chinois qu’elle accueille dans la grotte. Comme l’eau n’y est pas très propre, elle nous a envoyées toutes les deux en puiser de la bonne, pur produit de l’union du Yin et du Yang. Elle a fait préparer pour lui un banquet de fruits et légumes dans l’intention de l’épouser ce soir même.»

À peine eut-il entendu ces explications que l’idiot courut grimper en haut de la montagne en criant: «Sablet, va vite chercher les bagages: on se les partage!

— De nouveau? Qu’est-ce qui se passe?

— Une fois partagés, tu retournes à la rivière des Sables-Mouvants dévorer les gens, je vais au village des Gao retrouver mes beaux-parents, le frangin ira déclarer sa sainteté au mont de Fleurs et Fruits et le cheval regagnera l’océan pour redevenir dragon. Le Maître s’est marié avec la goule de la grotte. Allons-nous-en chacun vivre notre vie!

— L’idiot recommence à dire n’importe quoi! s’exclama Singet.

— Pas du tout! Elles viennent de me le dire, les deux filles qui puisaient de l’eau: on prépare le feitin de mariage.

— Comment peux-tu dire des choses pareilles, alors qu’elle retient le Maître prisonnier et qu’il attend de nous sa délivrance, les yeux brûlants d’impatience?

— Comment le secourir?

— Vous deux, vous portez les bagages et tirez le cheval pendant que je suis les deux goules qui me serviront de guides. Quand je serai à l’entrée, nous attaquerons tous ensemble.»

Porcet n’avait d’autre choix que de suivre le mouvement. Singet observait de loin les goules qui s’enfonçaient dans la montagne. Elles disparurent brusquement au bout d’une vingtaine de lis.

«Le Maître a été enlevé par des fantômes du jour!

s’exclama Porcet, ébaubi.

— Quel puissant regard!» rétorqua Singet, «comment as-tu fait pour découvrir leur aspeét véritable?

— Ne sont-elles pas des fantômes du jour puisqu’elles ont soudain disparu alors qu’elles portaient de l’eau?

— Je présume qu’elles se sont glissées dans la grotte.

Attendez que j’aille voir.»

Sacré grand saint! Il écarquilla ses yeux de feu aux pupilles d’or et parcourut la montagne tout entière: on n’y percevait pas le moindre mouvement. On ne voyait, devant une falaise escarpée, qu’un portique à triple auvent et quadruple décoration, accumulant les couleurs, et agrémenté d’un travail floral finement ajouré. Comme il s’avançait avec Porcet et Sablet, il découvrit en haut l’inscription en six gros caraétères:

GOUFFRE SANS-FOND DU MONT VID E-À-PIÈG E.

«Mes frères», dit Singet, «la goule a érigé ici cette construétion, mais ça ne nous indique pas où il faut pousser la porte.

— Elle n’est pas loin, sûrement pas loin», répliqua Sablet, «cherchons bien!»

Comme ils regardaient tout autour, ils aperçurent en contrebas du portique et de la montagne un énorme rocher, d’une circonférence qui dépassait dix lis; au centre se trouvait l’ouverture, pas plus grande qu’une jarre, lisse et brillante à force d’avoir été frottée.

«Frangin», déclara Porcet, «c’eft la grotte d’où sortent et où entrent les goules.

— Bizarre», répondit Singet après l’avoir contemplée, «depuis que j’assure la proteâion du moine chinois, j’en ai pris, des créatures maléfiques, je ne saurais vous le cacher, mais de grotte comme celle-là, jamais je n’en ai vu. Porcet, descends le premier voir quelle peut en être la profondeur.

Il me sera ensuite plus facile d’entrer pour me porter au secours du Maître.

suis, si je glisse et que je tombe, j’en aurai pour deux ou trois ans avant d’atteindre le fond.

— C’est si profond que ça?

— Regarde toi-même! »

Le grand saint s’accroupit au bord et se livra à un examen attentif. Ouille! Quelle profondeur! Au bas mot, trois cents lis! Il se retourna:

«En effet, mes frères, on ne peut plus profond.

— Rentre chez toi! Le sauvetage du Maître n’est pas possible.

— Qu’est-ce que tu nous racontes là! Aux fainéants l’abandon et le découragement! Posez là les bagages et attachez le cheval à l’un des piliers de l’arc. Prends le râteau et toi, Sablet, ton bâton, pour barrer la sortie pendant que j’entrerai me renseigner. Si le Maître est bien à l’intérieur, je chasserai la goule à coups de trique: vous deux, vous l’arrêterez de l’extérieur, quand elle se précipitera vers l’ouverture. C’est par la coopération des forces du dedans et du dehors que nous parviendrons à tuer la créature et délivrer le Maître.»

Tous deux obéirent.

Singet sauta d’un bond à l’intérieur: mille nuées colorées naissaient sous ses pieds, mille courants d’air favorables le protégeaient. Il atteignit bientôt le fond du gouffre, clair et lumineux comme en plein jour: soleil, vent, fleurs, plantes, arbres, tout y était comme à la surface. «Le bel endroit!» se réjouit Singet, «voilà qui me rappelle la grotte du Rideau-Torrentiel dont le Ciel me fit don à ma naissance: ce doit être ici aussi une terre bénie des dieux!»

Observant les lieux, il aperçut cette fois une tour d’entrée à double gouttière, entourée de pins et de bambous.

On distinguait un grand nombre de bâtiments à l’intérieur. «Ce doit être la résidence de la goule», pensa-t-il, «entrons nous renseigner. Mais attention! Si j’y pénètre comme cela, elle va me reconnaître: il faut d’abord se transformer.»

D’une secousse et par la vertu d’une passe et d’une incantation, il se changea en mouche. D’un vol léger, il gagna le haut de la tour d’entrée pour écouter et vit la créature qui trônait sous un kiosque de chaume. Ce n’était plus l’air qu’elle avait lorsqu’on l’avait tirée de la forêt de sapins ou quand elle avait voulu capter Singet au monastère. Elle portait une toilette de beaucoup plus élégante:

L es volutes du chignon empilent corbeaux;

D e velours vert brodé est fa it son boléro.

Les dix doigts tels pousses de bambou au printemps, L a p a ire de lotus d ’or d ’un demi-empan!

Sa face poudrée a rondeur de p la t d ’argent;

Ses lèvres ont de la cerise le luisant.

Une digne beauté au corps plus ravissant

Q ue celui de Chang’e’1 dans la lune s ’éclipsant.

L e moine, elle l ’a ce matin capturé

A fin de partager les joies de l ’oreiller.

Singet ne soufflait mot, attentif à ce qu’elle dirait. Peu après se déchirait la cerise de ses lèvres pour ordonner:

«Mes petites, servez sans tarder le banquet pour que nous consommions les noces après le repas, moi et mon cher moine chinois.»

«C’était donc vrai!» se dit Singet en riant intérieurement, «moi qui croyais que Porcet plaisantait! Entrons chercher où se tient le Maître: je ne sais dans quel état d’esprit il se trouve. S’il s’est laissé séduire, je le laisse où il est.»

Il étendit ses ailes et, voletant à l’intérieur, découvrit Tripitaka assis sous la galerie de l’est derrière une cloison tendue de papier rouge, translucide en haut, opaque en bas.

Singet perça la cloison d’un coup de tête et se posa sur le crâne rasé du moine. «M aître!» appela-t-il doucement. Tripitaka reconnut la voix: «Disciple, sauve-moi la vie!

— Vous n’êtes pas à la hauteur de la situation, maître.

La créature fait servir un festin et vous épouse après manger. Qu’elle vous donne un garçon, ou même quelque fille, vous serez assuré d’une descendance; pourquoi vous tourmenter?

— Disciple», répliqua à ces mots le Vénérable en grinçant des dents, «depuis que j’ai quitté Chang’an et que je t’ai accueilli au mont de la Double-Frontière, ai-je jamais touché à une nourriture défendue tout au long de ce voyage à l’Ouest? Ai-je un seul jour entretenu de perverses pensées? Si je perds mon Yang authentique en cédant aux exigences de cette créature qui m’a capturé, puissé-je m’enfoncer dans le cycle de la transmigration, être rejeté Gzo

derrière le mont des Ténèbres, et ne jamais pouvoir me retourner.

— Ne proférez pas de tels serments! » répliqua Singet avec un petit rire, «je vous emmène, puisque vous désirez toujours sincèrement aller au paradis de l’Ouest chercher les Ecritures.

— J ’ai complètement oublié le chemin par lequel nous sommes entrés.

— Ne parlez pas de cela. On ne sortira pas de ce gouffre aussi facilement que vous y êtes entré. Vous vous y êtes glissé de haut en bas. C’est l’inverse qui est nécessaire pour vous délivrer. Vous n’en sortirez qu’en vous poussant à travers l’ouverture, si vous avez de la chance. Sinon, vous ne passerez pas et finirez par mourir de suffocation.

— Que faire, si c’est si difficile? gémit Tripitaka, des larmes plein les yeux.

— Ce n’est rien, rien du tout! Quand la créature vous aura préparé la coupe nuptiale, il faudra vous résigner à la vider, mais au moment de lui verser le vin, faites-le vite, de façon à faire une joyeuse mousse.

Je me transformerai en inseâe minuscule et me cacherai sous les bulles de sorte qu’elle m’avalera sans me voir. Je lui briserai alors le cœur et lui déchirerai les entrailles: vous ne pourrez être délivré que lorsqu’elle sera morte.

— Disciple, ce que tu proposes là est inhumain.

— A ne vouloir faire que le bien, vous y laisserez la vie.

Les goules sont des créatures nuisibles à l’homme: à quoi rime de la prendre en pitié?

— C’est bon, c’est bon! Mais reste près de moi.»

Assurément:

Singet le grand saint protégeait Tripita ka, O ui ne pouvait compter que sur le beau Singe-Roi.

La discussion entre le maître et le disciple n’était pas terminée que l’ogresse, tout étant prêt, s’approchait de la galerie, ouvrait la serrure et appelait: «Vénérable!»

Le moine chinois n’osait répondre. Elle appela une seconde fois. Toujours pas de réponse.

Pourquoi n’osait-il pas répondre? Il pensait: «Ouvrirla bouche estîperdre son énergie, remuer la langue sème la sdzanie. » Puis, à la réflexion, il se disait que s’il persistait dans son silence L a goule prit Tripitaka p a r la main et marcha jusqu’au kiosque de chaume.

Ô jusqu’au bout, elle se mettrait dans une telle fureur qu’elle pourrait l’occire dans l’instant.

Dans la difficulté où il se trouvait, n’osant ni avancer ni reculer, son esprit interrogeait ses lèvres, tandis qu’il retournait trois fois sa langue dans la bouche. Il était en proie à l’incertitude lorsque la créature répéta: «Vénérable!

— Madame, je suis là», se résigna à répondre le moine chinois, qui avait l’impression d’avoir perdu par ces mots mille livres de chair.

Répondre aux avances de cette créature, un bonze unanimement reconnu pour la sincérité de sa vocation, parti à l’Ouest en quête des Écritures, est-ce possible, vous demandez-vous? Sachez qu’à cette heure de péril extrême, sa réponse était entièrement diâée par l’incapacité d’agir autrement, par la contrainte extérieure et nullement, en vérité, par une pulsion interne.

Dès qu’elle eut obtenu une réponse, la goule poussa la porte, le releva de ses mains et se frotta à lui avec cent minauderies de coquette, mille marques de passion amoureuse, sans se rendre compte qu’elle ne faisait qu’importuner Tripitaka.

«Ma seule crainte, c’est que mon maître finisse par se laisser émouvoir devant de tels assauts de séduétion», se disait Singet avec un ricanement intérieur.

Car, en effet,

Pour un vra i moine, démoniaque tourmente,

E lle est, en vérité, d ’une beauté troublante:

Pales sourcils q u i s ’inclinent tels le saule, Teint de pêche de joues fraîches qui le frôlent, Courbe indiscrète des deux chaussons brodés,

N o ir corbeau de hauts chignons de chaque côté.

Lorsque, souriante, elle lu i prend la main,

L a robe du moine s ’imprégne de parfum.

La goule prit Tripitaka par la main et marcha jusqu’au kiosque de chaume:

«Vénérable, je vous ai préparé une coupe de vin que j’aimerais boire avec vous.

— Madame, l’humble moine que je suis ne saurait consommer que nourriture végétarienne.

— Je sais, c’ei't pourquoi j’ai fait chercher dans la montagne de l’eau pure, produit de l’union du Yin et du Yang, 'Livre XVII, chapitre lxxxii

celle de la grotte ne l’étant point, et, pour vous être agréable, préparer un fes'tin de fruits et légumes.»

Le moine chinois la suivit et découvrit en effet, Sons l ’entrée drapée de soieries, la cour emplie des fumées de l ’encens montant de brûle-parfum en form e de lion, les plateaux de lamelles de bambou laquées rouge sur des rangées de tables incrustlées et huilées de noir. Elles étaient couvertes de mets étranges et rares, les plateaux débordant d ’extraordinaires produits végétariens: pommes, olives, chair de lotus, raisins, noix de torreya, noisettes, pignes, pignons, litchis, longanes, châtaignes, châtaignes d’eau, jujubes, kakis, noix, noix de ginkgo, amandes, kum quats: tous les fru its que recèle la montagne, tous les légumes fra is de saison. Fromage de soja, gluten de blé, auriculaires, pousses de bambou, bolets, et bien d ’autres savoureux champignons.

Toutes sortes de légumes sautés à l ’huile. Fèves et autres haricots en sauces appropriées. Courgettes, concombres, navets et aubergines pelées en form e de cailles; des melons d ’hiver coupés en cubes; des taros réduits au sucre, des navets blancs revenus au vinaigre; poivres et gingembres m erveilleux: tous ces plats form aient une impeccable harmonie de saveurs.

Dégageant de fins doigts de jade, la goule remplit d’un vin généreux une scintillante coupe d’or et la présenta au moine chinois en lui susurrant: «Cher vénérable, homme merveilleux, buvez la coupe de l’échange de notre joie! »

En proie au pire embarras, Tripitaka la prit et, après avoir jeté en l’air quelques^ gouttes en libation, formula cette prière silencieuse: «O dieux proteéteurs de la Loi, révélateurs des cinq orients, proteéteurs des quatre direétions, soyez témoins de ce serment: depuis que votre disciple a quitté les terres de l’Est, il doit à la bodhisattva Guanyin de vous avoir chargés de sa secrète proteétion afin de lui permettre d’atteindre le monastère du Coup-de Tonnerre, rendre hommage au Bouddha et obtenir les Ecritures. Or, capturé par une goule, je suis présentement contraint de l’épouser par le rite de cette coupe qu’elle me tend. Si ce vin est bien végétarien, votre disciple se forcera à le boire afin de voir le Bouddha et parvenir au succès de son entreprise. Dans le cas contraire, si je transgresse l’interdit, que je sois précipité à jamais dans les souffrances de la transmigration! »

Singet, réduit à une taille minuscule, se tenait derrière l’oreille du Maître, tel un confident intime. Quand il parlait, nul autre que Tripitaka ne pouvait l’entendre.

L a goule en avait cœur et rate rompus. Toute tremblante, elle serrait dans ses bras Tripitaka.

Sachant que le Maître aimait le vin de raisin sans alcool, il l’engageait à vider la coupe. Tripitaka s’exécuta, contraint et forcé, et la remplit précipitamment avant de la rendre à sa partenaire. De la mousse s’était effe&ivement formée. Singet, transformé en insede, s’y glissa subrepticement.

La goule la prit en main, mais, au lieu de boire, la posa pour tirer deux révérences devant le moine chinois et lui murmurer quelques mots tendres. Quand elle reprit la coupe, la mousse s’était évaporée, laissant l’insede parfaitement visible. Ignorant que c’était une transformation de Singet, la créature le repêcha avec l’ongle du petit doigt et le lança à terre.

Voyant que la situation prenait mauvaise tournure et qu’il lui serait difficle d’entrer dans son ventre, Singet se transforma en faucon affamé:

Serres dejade, pupilles d ’or, ailes d ’acier, terrible, il s’élance vers les nuées avec uneféroce énergie. L e renardperfide et le lièvre rusé sepâment à sa vue et partent se cacher à m ille lieues. Q uand la faim le tenaille, il fonce contre le vent à la poursuite des m oineaux; rassasié, il se tient aux portes du paradis. Sa poigne defer est meurtrière. Triom phant, l ’empyrée lu i p a ra ît trop bas.

Il s’envola et, ouvrant ses serres, s’abattit sur les tables qu’il renversait, brisant la vaisselle en mille morceaux; il répandit fruits et légumes à terre avant de repartir en abandonnant le moine chinois, transi de peur. La goule en avait cœur et rate rompus. Toute tremblante, elle serrait dans ses bras Tripitaka: «Cher vénérable, d’où vient cette créature?

— Je l’ignore.

— Moi qui me suis donné tant de peine pour te faire plaisir en préparant ce festin! Je me demande d’où sort cette bête détestable qui a cassé ma vaisselle.

— Madame», ajoutèrent les petites goules, «la vaisselle cassée n’est rien, mais comment servir tous ces mets souillés éparpillés par terre?»

Tripitaka avait fort bien compris que c’était un Stratagème du Novice, mais il se gardait évidemment de le dire.

«Mes petites», répondit la goule, «je sais: ce doit être le Ciel et la Terre qui m’ont envoyé cette créature parce qu’ils ne tolèrent pas que je retienne prisonnier le moine chinois. Ramassez la vaisselle cassée, apportez d’autres 6z

plats, végétariens ou non: je demande au Ciel de me servit d’entremetteur, à la Terre d’être le témoin, avant de procéder à nouveau à la cérémonie des épousailles.»

Elle renvoya le Vénérable s’asseoir sous la galerie de l’est, où le récit le laissera.

Revenons à Singet: il vola jusqu’à la sortie, reprit son aspedt propre et cria: «Ouvrez!»

«C’est notre frangin, Sablet», dit en souriant Porcet.

Ils écartèrent tous deux leurs armes. Dès que Singet eut sauté hors du gouffre, Porcet s’avança pour le retenir: «La goule y eàt? Le Maître y est?

— Oui, oui!

— Le Maître doit en subir, des avanies, là-dedans!

L’a-t-on ligoté ou suspendu? Va-t-il être bouilli ou cuit à la vapeur?

— Rien de tout cela. Elle n’a fait que lui offrir un festin et voudrait faire la chose que tu sais avec lui.

— Tu en as de la chance! Tu as dû boire le vin du mariage.

— Idiot! Boire le vin du mariage, alors que la vie du Maître est en danger!

— Pourquoi es-tu revenu, alors?»

Singet lui raconta comment il s’était transformé à la vue du Maître, et conclut: «Mes frères, mettez un terme à ces divagations. Le Maître est ici: cette fois, je l’en sortirai, j’en suis sûr.»

Il y retourna, prit ce coup-ci la forme d’une mouche et se posa sur la tour de l’entrée, à l’écoute de ce qui se passait.

Il entendait le souffle rauque de colère de la goule qui, depuis le kiosque, donnait des ordres: «Mes petites, végétarien ou non, peu importe, apportez aussi du papier à brûler: j’ai résolu de l’épouser avec l’entremise et la garantie du Ciel et de la Terre.»

«Cette créature n’a pas un scrupule de pudeur», se dit Singet avec un ricanement intérieur, «en plein jour, enfermer chez soi un bonze pour se le faire! Elle ne perd rien pour attendre! Point de hâte: entrons d’abord jeter un coup d’œil! »

Voletant en bourdonnant, il atteignit la galerie et y aperçut le Maître assis, les joues trempées de larmes.

Singet se glissa à l’intérieur et, posé sur sa tête, appela:

«M aître!»

Le Vénérable reconnut la voix, sauta sur ses pieds et 'Livre XVII, chapitre lxxxii

répondit, grinçant des dents d’indignation: «Macaque de malheur! Si grosse de courage que soit leur rate, chez les autres elle reste enveloppée par le corps; chez toi c’est la rate qui entoure le corps! Tu as cassé sa vaisselle grâce à ton pouvoir de transformation, mais ça va nous coûter cher. Maintenant que tu as exacerbé ses désirs lubriques, dans sa volonté de copuler avec moi, peu lui importe de servir du végétarien ou non. Que faire maintenant?

— Ne me faites pas de reproches, maître», répliqua le Novice sur un ton enjoué, «j’ai un moyen de vous délivrer.

— Allons donc!

— J ’ai remarqué un jardin, derrière, quand je me suis envolé tout à l’heure. Vous l’amenez à y aller batifoler et je vous sauverai.

— De quelle façon vas-tu me secourir dans le jardin?

— Vous vous rendez avec elle dans le parc et marchez jusqu’aux pêchers; n’allez pas plus loin. Attendez que je vole sur l’une des branches et me change en pêche rouge. C’eât celle-là qu’il faudra commencer par cueillir en prétextant que vous avez envie de manger un fruit.

Le rouge, ce sera moi. Elle voudra sûrement en cueillir un autre. Vous insisterez alors pour qu’elle accepte la pêche rouge. Dès qu’elle y aura donné un coup de dents, je passerai dans son estomac. Le temps de lui en déchirer les parois et de lacérer ses entrailles, elle sera morte et vous serez délivré.

— Si tu en as la capacité, ne te suffit-il pas de la combattre? As-tu besoin de te glisser dans son ventre?

— Maître, vous ne comprenez pas le fin du fin: je pourrais la combattre, s’il était aisé d’entrer ou de sortir du gouffre. Mais ce n’est pas le cas; il est d’accès compliqué. Si je l’attaque, toute la nichée me tombera dessus et me retiendra. Que pourrais-je faire alors? On ne s’en débarrassera qu’en agissant en sous-main.»

Tripitaka hocha la tête, enfin convaincu. «Suis-moi! se contenta-t-il de répliquer.

— Entendu, entendu!» répondit Singet, «je suis sur votre crâne.»

Maître et disciple s’étant mis d’accord, Tripitaka se leva et, s’appuyant des deux mains à la cloison, cria:

«Madame, madame!»

La goule, à ces mots, courut s’approcher tout soutire:

«Mon cher homme merveilleux, qu’as-tu à me dire?

— Madame, depuis que j’ai quitté Chang’an et que j’ai suivi la route de l’Ouest, pas un seul jour ne s’est écoulé sans montagnes ou cours d’eau. L’autre jour, quand nous avons pris refuge au monastère Pacificateur-des-Mers, j’ai attrapé froid et suis tombé gravement malade. J ’ai beaucoup transpiré aujourd’hui et me sens un peu mieux. Je dois à votre débordante affeâion, madame, de m’avoir amené dans votre résidence, mais d’être resté assis toute la journée, je me trouve de nouveau mal. Pourriez-vous m’emmener quelque part pour me détendre?

— Bien sûr, mon cher homme merveilleux», répondit la goule, ravie, «si tu en as envie, allons nous distraire dans le parc, toi et moi.» Et de donner l’ordre: «Mes petites, prenez la clé, ouvrez la barrière du jardin et balayez le sentier!»

Les petites goules coururent ouvrir et mettre de l’ordre.

La créature poussa la cloison et aida le moine chinois à sortir. Voyez toutes ces mignonnes filles aux cheveux huilés et au visage poudré se presser autour du bonze et le conduire au jardin!

Brave Tripitaka! Au milieu de cette troupe couverte de gaze légère, dans ce bosquet de brocarts et soieries, il restait comme sourd et muet. Sans ce cœur de pierre tourné vers le Bouddha, il aurait renoncé à la quête des Écritures comme tout autre commun mortel attaché aux plaisirs de la chair et du vin. Quand ils furent arrivés devant le jardin, la goule lui susurra: «Cher homme merveilleux, amusons-nous ici, rien de tel pour dissiper la mélancolie!»

Ils entrèrent la main dans la main. Comme il levait les yeux, s’offrirent à son regard des lieux vraiment enchanteurs.

Tenant par la main la goule, le Vénérable se promenait pour jouir des fleurs sans se lasser de l’infinie variété des plantes rares. Après avoir passé tant de kiosques et de pavillons, pénétré de la beauté des lieux, il atteignit les abords du verger aux pêchers. Singet piqua le crâne du Maître: celui-ci comprit.

Singet s’envola sur la branche d’un pêcher et, d’une secousse, se transforma en pêche d’un rouge vraiment délicieux.

«Madame», dit le Vénérable à la goule, «en votre parc les fleurs sont odorantes et sur les branches les fruits sont mûrs, si odorantes que les abeilles se pressent d’en extraire le neélar, si mûrs que les oiseaux se les disputent. Mais comment se fait-il que sur ce pêcher certains fruits soient verts et d’autres rouges?»

Elle se mit à rire: «Sans Yin et Yang au ciel, le soleil et la lune ne brilleraient point. Sans Yin et Yang sur la terre, les arbres et les plantes ne pousseraient pas. Sans Yin et Yangchez les humains, l’homme ne se distinguerait pas de la femme. Quant aux fruits de ce pêcher, ceux qui sont du côté Yang, sont chauffés par le soleil et mûrissent plus tôt: c’est la raison pour laquelle ils sont rouges. Ils restent verts là où ils sont adossés au Yin où il n’y a pas de soleil. Telle est la logique du Yin et du Yang.

— Merci, madame, de m’en avoir instruit. Je l’avoue:

en vérité, je l’ignorais. »

Aussitôt de s’avancer, tendre la main et cueillir la pêche rouge. La goule en prit une verte. Tripitaka s’inclina et présenta des deux mains le fruit à la goule: «Madame, vous qui aimez les couleurs chaudes, mangez de cette pêche et laissez-moi la verte. »

Elle échangea tout de bon son fruit en se réjouissant intérieurement du geste: «Le brave moine! Un homme vrai:

me témoigner une telle affeâion avant même d’être devenu mon m ari!» Elle se sentait plus amoureuse que jamais du moine chinois. Celui-ci prit la verte et se mit aussitôt à la croquer. Elle, qui ne demandait qu’à lui tenir compagnie, ouvrit la bouche, prête à mordre dans sa pêche. Ses lèvres vermillon découvraient déjà ses dents d’argent, mais elle n’avait pas encore refermé la bouche que Singet, impétueux comme il l’était, avait roulé jusqu’à son gosier et s’était laissé tomber dans l’estomac. La goule, effrayée, se tourna vers Tripitaka: «Vénérable, il est terrible, ce fruit: rouler de cette façon sans tolérer d’être mordu!

— Un fruit frais, mûr à point, ça descend tout seul, madame.

— Mais il eit descendu avant même que je recrache le noyau.

— Vous êtes de si heureuse humeur, madame, un fruit aussi succulent, vous l’avez avalé avant même de songer à cracher le noyau. »

Dans son ventre, Singet reprit sa forme originelle.

«M aître!» cria-t-il, «inutile de discuter plus longtemps avec elle; je suis arrivé à mes fins.

— Doucement, mon disciple!

— Mais avec qui parles-tu? demanda la goule, interrompant la conversation qu’elle entendait fort clairement — Je parle à mon disciple Conscient-de-la-Vacuité.

— Où eit-il?

— Dans votre ventre. La pêche rouge que vous venez de manger, c’est lui, pas vrai?

— C’en est fini, fini!» s’écria-t-elle, prise de panique, «si ce singe est dans mon ventre, je suis morte! Pourquoi avoir fait des pieds et des mains afin de pénétrer dans mon e§tomac, Singet?

— Pour rien de particulier. Je me contenterai de te dévorer les six feuillets avec le foie et les poumons ainsi que le cœur aux sept ouvertures et trois poils. Quand je t’aurai nettoyé des cinq viscères, tu pourras jouer à l’esprit-squelette qui fait un bruit de crécelle...»

Terrifiée à ces mots au point de ne plus avoir l’âme chevillée au corps, la goule serra dans ses bras le moine chinois: «O vénérable, je pensais que nous étions « L ié s p a r un f il rouge de toute éternité, Unis l ’un à l ’autre comme poissons dans l ’eau.

H élas! L e couple de canards esti séparé;

O ui l ’aurait crut L es phénix s’en vont dos à dos.

A u pont des Renouées la marée est montée *.

A u temple du Bouddha le rendez-vous manqué, A près la jo ie, ilfa u t déjà se séparer!

Te revoir: quand cela me sera -t-il donné?»

À entendre la lamentation du fond de l’estomac, Singet n’avait qu’une crainte, que le Vénérable se laissât berner par esprit de compassion. Il se mit à faire des moulinets avec les poings, à sauter, à gesticuler, se jeter à plat ventre, bref, il était sur le point de rompre la paroi de chair. Une intolérable douleur avait fait mordre la poussière à la goule. Elle reita longtemps sans oser proférer la moindre parole. Comme son silence donnait à Singet l’impression qu’elle était morte, il relâcha l’attaque. Revenant à elle, elle s’écria: «Mes petites, où êtes-vous?»

Au fait, les petits monstres femelles étaient entrés au jardin et s’étaient dispersés à leur bon plaisir, à cueillir des fleurs ou jouer aux plantes «m ’as-tu vu»; elles s’amusaient.Livre XVII, chapitre lxxxii

comme des folles, laissant leur maîtresse parler d’amour à son aise avec le moine chinois. Toutes accoururent à cet appel soudain, et virent la goule gisant à terre, le visage décomposé, gémissante, incapable même de ramper. Elles se hâtèrent de l’aider à se relever et de l’entourer:

«Qu’est-ce qui ne va pas, madame? Serait-ce une attaque de cœur?

— Non, non! Ne me posez pas de question: j’ai quelqu’un dans le ventre! Raccompagnez le bonze dehors, vite, et laissez-moi la vie! »

Elles se mirent tout de bon à le porter, mais Singet cria du fond de l’estomac: «Nul autre que vous-même ne doit contribuer à la sortie du Maître; je ne vous épargnerai la vie qu’à cette condition! »

La créature n’avait pas d’alternative, car elle ne songeait plus qu’à sauver sa peau. Elle s’efforça de se remettre sur pieds précipitamment, prit le moine chinois sur le dos et se dirigea à grands pas vers la sortie.

«Madame, où donc allez-vous? lui demandaient les petites en la suivant.

— Tant que la lune brillera sur les cinq lacs, mon hameçon d ’or péchera dans le ressac! Je renvoie ce gars-là en attendant de m’en trouver un autre.»

Sacrée goule! Dans l’élan d’un éclat lumineux, elle atteignit la sortie. On entendait un bruit d’armes entrechoquées.

«Disciple», s’inquiéta Tripitaka, «ça cogne dehors.

— C’est Porcet qui frotte son râteau», répondit Singet, «appelez-le!

— Porcet!» cria Tripitaka.

Porcet entendit: «Sablet, le Maître est sorti!»

Tous deux dégagèrent le râteau et le bâton, permettant à la goule de porter le moine dehors.

Ah! le cas de dire:

T e singe de Testprit du dedans soumet le monstre, Terre et bois accueillent à la porte le saint moine.

Si vous ne savez, en fin de compte, ce qu’il advint de la goule, écoutez donc la séance qui vient.

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