Nous disions donc que Tripitaka s’était fait escorter hors du gouffre par la goule. Sablet s’approcha pour lui demander:
«Le Maître est sorti, mais où est passé notre condisciple aîné?
— Il a sûrement calculé son coup», répondit Porcet, «il a dû se faire échanger avec le Maître.
— Votre condisciple e§t dans son ventre, déclara Tripitaka en montrant la goule du doigt.
— Dégoûtant à mourir! » ricana Porcet, « qu’est-ce que tu fabriques dans son ventre? Sors!
— Ouvre grand la bouche, que je m’en aille!» cria Singet de l’intérieur.
La goule écarta tout de bon les mâchoires. Le Novice se fit tout petit, sauta dans le gosier et allait se glisser dehors quand, de crainte qu’elle ne mordît sans façon, il sortit la trique de fer, souffla dessus de son haleine magique et lui ordonna de prendre la forme d’un noyau de jujube qu’il plaça entre les mâchoires de la créature.
D’un bond il fut dehors, récupérant son arme au passage, puis, d’un coup de reins, il reprit son asped propre et s’élança au combat, trique levée. Elle sortit les deux épées précieuses et para le coup dans un bruyant entrechoquement d’armes. Quel magnifique duel au sommet de la montagne!
Les deux épées volantes luiprotégeaient la face, la trique cerclée d'or levée sur sa tête: l ’un est le singe de l ’estprit né du ciel, l ’autre a les os d ’une fille ravissante, estprit que produisit la terre.
Gonflés de rancune, ils tirent de la jo ie de la rencontre, fureur redoublée. L ’une voudrait luiprendre le Yangprim ordial dans l ’union chamelle, l ’autre cherche àform er le saint embryon en combattant le pur Yin. L a trique dressée em plit le ciel de froides brumes, les épées sont dis vans q u i tamisent la noire poussière de la terre. 'Parce que le Vénérable veut rendre hommage au bouddha, ils luttent avec acharnement et font montre de leurs grands talents.
Q uand l ’eau combat le feu, la V oie de la M ère en subit le dommage.
L e Yin et le Yang ayant peine à s ’unir, chacun va de son côté.
Longtemps ils luttèrent, à fa ire trembler la terre et les montagnes et s’écrouler les forêts.
À les voir ainsi se battre, Porcet se mit à grommeler contre Singet. Il se tourna vers Sablet: «Le frangin se plaît à cafouiller, frérot! À l’instant, il était dans son ventre: il lui suffisait d’user de ses poings, de lui mettre l’estomac en flammes et de sortir en lui ouvrant la peau du ventre. Son compte aurait été bon. Avait-il besoin de passer par la bouche, la combattre et la laisser se déchaîner?
— Tu as raison», reconnut Sablet, «mais c’est grâce à lui que le Maître a été tiré de ce gouffre profond et c’est contre la même créature perverse qu’il poursuit le combat.
Invitons le Maître à rester assis ici et prenons les armes pour nous porter à l’aide du frère aîné. Nous l’abattrons, la goule!
— Non, non», répliqua Porcet avec un geste de dénégation de la main, «elle dispose de trop grands pouvoirs magiques. Nous ne serons pas à la hauteur.
— Que dis-tu là! L’affaire est de notre intérêt commun.
Tu as beau dire que nous ne serions pas à la hauteur, même un pet fa it du vent\
— Allons-y!» répondit l’idiot en brandissant son râteau, saisi par l’enthousiasme dans l’instant.
Sans plus se préoccuper du Maître, ils s’élevèrent dans les airs, rattrapèrent les combattants et abattirent sur la goule une pluie de coups de crosse et de râteau. Se sentant déjà incapable de soutenir plus longtemps les assauts de Singet, la goule, à la vue des deux autres, rompit le combat, tourna précipitamment les talons et s’enfuit.
«Rattrapez-la, mes frères!» cria Singet.
Se voyant serrée de près, elle ôta en hâte le chausson brodé de son pied gauche, souffla dessus de son haleine magique, récita une incantation et lui cria de se transformer: il prit son aspeâ, maniant les deux épées, tandis qu’elle-même s’en retournait, transformée en un courant d’air pur par un simple mouvement du corps.
Vous vous diriez que cette fois, dans l’impossibilité de les vaincre, elle battait en retraite dans le seul souci de sauver sa vie. Comment prévoir la tournure qu’allaient prendre les événements? C’était aussi que l’étoile de malheur qui planait sur Tripitaka ne s’était pas encore retirée:
au moment où la goule passait sous le portique à l’entrée du gouffre, l’apercevant assis seul, elle s’approcha, le prit dans ses bras, rafla les bagages et, coupant les rênes avec les dents, emporta l’homme avec le cheval dans son repaire, où le récit les laissera.
Parlons de Porcet: profitant d’un moment où elle n’était pas sur ses gardes, il abattit la goule d’un coup de râteau: ce n’était qu’un chausson brodé! Ce que voyant, Singet s’exclama: «Les deux idiots! Ça suffit, allez vous occuper du Maître! Qui a besoin de votre aide?
— Tu vois bien, Sablet?» maugréa Porcet, «je l’avais dit, de ne pas venir. Ce singe doit avoir la tête fêlée: nous l’aidons à terrasser le monstre, mais c’est à nous qu’il en veut!
— Vous n’avez rien terrassé du tout! » rétorqua Singet, «elle m’a déjà fait le coup du chausson abandonné hier, quand je la combattais. Je me demande comment va le Maître depuis que vous êtes partis. Allons vite voir!»
Tous trois revinrent en hâte: le Maître avait en effet disparu. Il n’y avait plus trace non plus des bagages et du cheval.
Affolé, Porcet ne savait où donner de la tête, tandis que Sablet cherchait par-devant et par-derrière. Singet était rongé d’inquiétude. Furetant partout, il aperçut au bord de la route un morceau de rênes gisant en travers. Il le ramassa sans pouvoir retenir ses larmes, éclatant en lamentations: «Ô Maître! Au départ j’avais pris congé du cavalier et du cheval, au retour je ne trouve plus que ce bout de lanière! Ah! Vraiment, le cas de rappeler:
« A la vue de la selle je pense au palefroi,
E t verse des larmes en songeant à l ’amour d ’autrefois. »
À le voir pleurer, Porcet ne put s’empêcher de rire à gorge déployée.
«Espèce de ballot!» gronda Singet, «tu veux de nouveau qu’on se sépare...
— Non, il n’est pas question de cela», se remit à rire Porcet, «le Maître a été sûrement emporté à nouveau dans le gouffre. Comme dit le proverbe, rien ne fera, sans à trois fois t’y prendre. Puisque tu y es entré deux fois, la troisième, tu peux être sûr de réussir.»
Singet essuya ses larmes: «C’est bon. Au point où nous en sommes, il n’y a pas le choix. J ’y retourne. Gardez bien l’entrée, maintenant que vous n’avez plus de bagages ni à vous inquiéter du cheval.»
Sacré grand saint! Il fit demi-tour et sauta dans le gouffre sans pratiquer de transformation, tel qu’il était:
A u x joues bio&rres, mais le cœur plein de vaillance, I l fu t dieu puissant, étrange, dès l ’enfance, L e visage courbé comme une selle,
L es yeux enflammés jetant des étincelles,
L e corps entier couvert de poils durs comme fer, Sanglé d ’une jupette de tigre fier.
I l met en fu ite m ille nuages au ciel,
H t soulève des m illiers de vagues en mer.
Un jo u r il battit les rois-gardiens du ciel E t repoussa d ix-h u it m ille guerriers, tels quels.
I l a titres de grand saint et Beau Singe-Roi:
E n main, la trique aux cercles d ’or en fa it foi.
L ’O uell, aujourd’hui, va savoir quel esti son poids:
I l s ’en retourne secourir Tripitaka.
Le voilà qui arrête le nuage éclatant, arrivé d’une traite devant la résidence de la goule. Comme la porte de la tour d’entrée était fermée, il l’enfonce à coups de trique sans se soucier du tiers ni du quart, puis s’élance à l’intérieur. Il y régnait le plus grand calme: pas la moindre trace de présence humaine. Le moine chinois ne se trouvait plus sous la galerie de l’Eft. Chaises, tables, vaisselle, tout avait disparu du kiosque.
Au fait, l’intérieur du gouffre faisait plus de trois cents lis de circonférence. La goule y disposait d’un grand nombre de repaires. Comme elle avait été découverte par Singet la dernière fois qu’elle avait enlevé Tripitaka, elle craignait qu’il ne la retrouve cette fois encore et avait donc déménagé aussitôt, nul ne savait où. Singet trépignait et se frappait la poitrine tant il était contrarié. Il éclata en lamentations: «O maître, vous devez avoir été roulé par le souffle de la malchance, forgé par l’aitre du malheur!
Hélas, je commençais à le connaître, ce bout de chemin:
A grandes enjambées, trique à bout d e bras, il entra voir.
'Livre XVII, chapitre lx x x iii
pourquoi n’y êtes-vous pas? Où voulez-vous que je vous cherche?»
Il exhalait son anxiété lorsqu’il sentit soudain une bouffée de parfum lui chatouiller les narines. Il reprit ses esprits: «Cette fumée d’encens vient de derrière: c’est là qu’il doit se trouver!»
À grandes enjambées, trique à bout de bras, il entra voir: pas le moindre mouvement. On ne voyait que trois renfoncements et, contre le mur du fond, une table laquée gravée d’un décor de dragons gueules ouvertes, sur laquelle était posé un grand brûle-parfum doré d’où sortaient des volutes d’encens. Au-dessus il y avait une plaque sur laquelle on lisait, en grands caraftères d’or: Tablette de mon reîpeüépère, le roi céle Sle Li. Au-dessous était écrit: A mon relpeffé frère le prince héritier Nata.
Ravi de la découverte, Singet abandonna sa recherche de la goule comme celle de Tripitaka, réduisit la trique à la taille d’une aiguille à broder, la glissa dans son oreille, ouvrit les mains pour saisir la plaque et le brûle-parfum et, faisant faire demi-tour au nuage éclatant, regagna d’une traite la sortie, sans cesser de rire aux éclats.
Porcet et Sablet l’entendaient. Ils débloquèrent l’entrée et l’accueillirent en lui demandant: «Sans doute as-tu délivré le Maître, pour être si joyeux?
— Inutile de nous donner cette peine, suffit de réclamer l’homme à cette tablette, répliqua-t-il en riant.
— Ce n’est pas un esprit, cette tablette, et puis ça ne parle pas, comment le lui réclamer?» objeéta Porcet.
Singet la posa par terre: «Regardez donc!»
Sablet s’approcha et lut: Tablette de mon restpeélépère le roi célestie Li, à mon relpeétéfrère le prince héritier Nata.
«Qu’est-ce que cela signifie? demanda Sablet.
— C’est la tablette que la goule honore. Quand je suis entré dans sa résidence, il n’y avait plus personne, sauf cette plaque. Je présume que c’est la fille du roi céleste Li et la petite sœur du troisième prince, qui, saisie de nostalgie pour ce bas-monde, a pris l’aspeâ d’une créature maléfique pour enlever le Maître. À qui le réclamer, si ce n’est à eux? Restez ici à surveiller pendant je monte direéfement au ciel avec la tablette porter plainte devant l’empereur de Jade pour qu’il ordonne aux rois célestes, père et fils, de nous rendre le Maître.
— Frangin», objeâa Porcet, «comme dit l’adage, accusation passible de mort rit passible de mort. L’on ne saurait la porter que si l’on a raison et bon droit de son côté. Auprès du Trône, ce n’est point plainte à formuler à la légère.
Dis-moi donc comment tu penses t’y prendre.
— J ’ai mon idée», répliqua en riant Singet, «je me servirai de la tablette et du brûle-parfum comme pièces à conviétion et préparerai par ailleurs un papier.
— Comment vas-tu rédiger la plainte? Lis-la-moi un peu pour voir.
— Plaignant: Singet Conscient-de-la-Vacuité. Age: dans le document ci-joint. Appartenance: disciple du moine Tripitaka chargé delà quête des Écritures au paradis de l’Oue Bpar la cour des Tang des terres de l’Est. Plainte pour enlèvement perpétré par une fausse goule.
«Le roi céleste Porte-Pagode L ijing et son fils, leprince Nata,par leur laisser-aller, ont présentement permis la fugue de leur fille et sœur en ce bas monde, où eüe a porté atteinte à d ’innombrables vies humaines en égarant les gens, transformée en goule au gouffre Sans-Fond du mont Vide-à-Piège. Elle a présentement enlevé notre maître et le retient dans un recoin introuvable. Siplainte n’était portée, père et fils pourraient être soupçonnés d’inhumanité pour avoir délibérément incité leur fi Ue et sœur à commettre ces crimes.
«Je vous supplie humblement d ’avoir la commisération d ’accepter la plainte, d’ordonner leur comparution au procès, de mettre la goule hors d’état de nuire et de secourir notre maître, de façon à établir clairement leur culpabilité, ce dont nous vous serions profondément reconnaissants.
Telle ril la plainte que j ’ai à soumettre. »
Sablet et Porcet étaient enchantés de ce qu’ils venaient d’entendre:
«Frangin, plainte si bien raisonnée est sûre d’avoir le vent en poupe. Mais il faut te dépêcher. Il est à craindre que le moindre retard ne coûte la vie au Maître.
— Je serai rapide: le temps de faire bouillir l’eau du thé ou au plus le temps de cuire le riz, je serai de retour.»
Sacré grand saint! Tenant la tablette et le brûleparfum, il monta d’un bond sur son nuage et atteignit d’une traite la porte sud du ciel. Les deux rois célestes alors de faâion, Grosbalès et Mainteneur-de-l’État, à la vue de Singet, n’osèrent lui barrer le passage: ils s’inclinèrent pour le saluer et le laissèrent entrer. Il se rendit immédiatement à la salle de Communication-Éclairée où les quatre grands précepteurs Zhang, Ge, Xu et Qiu l’accueillirent fort civilement: «Qu’est-ce qui vous amène, grand saint?
— J ’ai là un papier qui porte plainte contre deux individus.»
«L ’impudent personnage!» se dirent les précepteurs célestes, choqués, «contre qui peut-il bien porter plainte?»
Force leur fut de le conduire à la salle des Nuées Mystérieuses et de l’annoncer à Sa Majesté, qui décréta de le faire entrer. Singet posa la tablette et le brûleparfum et, le cérémonial des salutations au trône terminé, présenta le document. L’immortel Ge le prit et le déroula sur la table impériale. Quand l’empereur de Jade eut fini de le lire, depuis le début, et eut vu de quoi il retournait, il l’endossa, ce qui en faisait un décret impérial, chargeant l’astre du Métal Blancheur-Suprême de se rendre au palais des Tours-de-Nuées commander au roi céleste Li Porte-Pagode de comparaître devant Sa Majesté.
«J’ose espérer que le souverain du ciel saura le châtier sévèrement», ajouta Singet, «sinon il serait à craindre qu’il ne soit la source d’autres affaires détestables.
— Que le plaignant s’y rende aussi! ordonna l’empereur de Jade.
— Dois-je y aller aussi? demanda Singet.
— Sa Majesté a fait connaître sa volonté», répondirent les quatre précepteurs célestes, «vous pouvez y aller en compagnie de l’astre du Métal.»
Singet suivit donc l’astre, sur un nuage, et fut bientôt rendu au palais des Tours-de-Nuées, la résidence du roi céleste. Il y avait au portail un garçon qui connaissait l’astre du Métal et entra l’annoncer sans tarder: «Sa Seigneurie Blancheur-Suprême est là». Le roi sortit l’accueillir et, voyant qu’il était porteur de la volonté impériale, fit aussitôt brûler de l’encens. En se retournant, il aperçut Singet qui suivait et en ressentit un vif mécontentement.
Vous vous demandez pourquoi? Eh bien, à l’époque où Singet avait provoqué de graves troubles au paradis, l’empereur de Jade lui avait conféré le titre de grand maréchal et, au prince Nata, celui de dieu de l’Assemblée des trois autels vaste comme la mer, afin de terrasser le Novice à la tête des troupes célestes, mais ils avaient échoué en dépit de maintes offensives. Le roi céleste gardait encore un certain ressentiment de cette défaite vieille de cinq cents ans: c’était la raison de son mécontentement.
«Quel genre de décret m’apportes-tu? demanda-t-il, incapable de patienter plus longtemps.
— Une plainte de Singet le grand saint contre toi.
— Contre moi? Et pourquoi? tonna-t-il, furieux à ce mot de plainte.
— Pour incitation à l’enlèvement de créatures humaines par une fausse goule. Je t’en prie, ouvre et lis toi-même, après avoir brûlé de l’encens.»
Respirant bruyamment, le roi céleste plaça une table à encens et remercia l’empereur de la grâce qu’il lui accordait, tourné vers l’espace. Ceci fait, il déroula le document, et ce qu’il lut le mit dans une telle fureur qu’il frappait la table à encens, s’exclamant: «Caboche de singe! Il m’accuse à tort!
— Calme-toi donc!» lui dit l’aitre du Métal, «il a produit des pièces à conviftion devant le Trône, une tablette et un brûle-parfum, et assure qu’il s’agit de ta propre fille.
— Je n’ai que trois fils et une fille. L’aîné, Suvarnata, sert l’Ainsi-venu en tant que proteéleur de la Loi d’avant-garde. Le cadet, Moksa, a suivi Guanyin des mers du Sud et s’est fait son disciple. Le troisième, Nata, est à mes côtés et protège inlassablement le Trône. Mon unique fille, Zhenying, n’a pas sept ans et ne comprend encore rien à ces choses. Comment saurait-elle se faire goule? Si tu ne me crois pas, je l’apporte dans mes bras et te la montre. Cette caboche de singe est vraiment d’une impudence! Contre moi, grand maréchal au ciel, une fonction qui m’autorise à décapiter d’abord et ne faire mon rapport qu’ensuite, n’en parlons pas! Mais seraient-ce gens du petit peuple en ce bas monde, la calomnie est inacceptable. La loi le dit: “Accusation fausse entraîne un châtiment aggravé de trois degrés.” Ligote2-moi ce singe avec la corde à lier les démons!»
ordonna-t-il à ses subordonnés.
Alignés en contrebas, le dieu Efficience-Géante, le général Ventre-de-Poisson et le maréchal Yaksa Héroïque surgirent tous ensemble et ligotèrent Singet.
— Roi céleste Li, ne provoque pas de malheur! » l’avertit l’astre du Métal, «j’ai reçu l’ordre de venir avec lui te convoquer. Ta corde est trop lourde: si jamais tu le mets à mal, tu auras à le regretter.
— Comment tolérer une accusation aussi perfide?
Assieds-toi en attendant que je prenne mon sabre à décapiter les démons et lui décolle la tête. Nous irons ensuite répondre tous les deux à la convocation impériale.»
À le voir chercher le sabre, l’aitre du Métal, effrayé, se mit à trembler et se tourna vers Singet: «Vous avez commis une erreur: l’on ne saurait porter plainte devant l’empereur avec tant de légèreté! Sans même s’être assuré de la réalité de l’accusation! Que faire si cette façon inconsidérée d’agir vous coûte la vie?
— Rassurez-vous, mon vieux!» répliqua avec un petit rire Singet, pas le moins du monde apeuré, «il n’y a rien à craindre. C’est de cette façon que votre vieux Singet mène les affaires: perdant au début, mais toujours gagnant à la fin.»
Il n’avait pas fini de parler que le roi céleste faisait tournoyer son sabre, dirigé sur la tête de Singet. Le troisième prince se précipita en avant et para le coup de son épée à trancher à la taille. «Mon père et roi, calmez votre colère!» criait-il.
Le roi devint pâle d’effroi.
Pourquoi cela? N’aurait-il pas dû lui ordonner de se retirer en voyant son fils intervenir avec l’épée? Voilà:
Lorsqu’il lui naquit ce fils, l’enfant portait sur la paume de la main gauche la lettre Na, et sur la droite la lettre Ta, d’où l’appellation Nata. Dès le troisième jour de sa naissance, ce prince provoqua des malheurs en entrant dans la mer se baigner: il piétina le palais de cristal et attrapa un dragon dans l’intention de lui arracher un tendon pour s’en faire une ceinture. Quand le roi, son père, l’apprit, il voulut le tuer, par crainte de calamités ultérieures. Furieux, Nata prit en main le sabre et découpa sa chair pour la rendre à sa mère, décharna ses os qu’il remit à son père: il restituait ainsi à l’un son sperme, à l’autre son sang. Quant à son âme, elle gagna a’une traite le monde de la joie absolue à l’Ouest, où elle se plaignit auprès de Bouddha. Celui-ci expliquait les soutras en compagnie des bodhisattva, lorsqu’il entendit au travers des bannières et du baldaquin quelqu’un crier:
«Au secours!»
revêtir. C’est ainsi que Nata revint à la vie. Usant de sa force divine, il soumit à la Loi les démons des quatrevingt-seize grottes et acquit une puissance plus grande encore. Par la suite, il voulut tuer son père pour venger son désossement.
Le roi céleite n’eut d’autre solution que d’implorer le secours du Bouddha, qui mettait au-dessus de tout la paix et l’harmonie.
Celui-ci lui fit don d’un reliquaire en or en forme de pagode ajourée: il y avait des images de bouddhas à chaque étage, éclatantes de beauté. C’était appeler Nata à traiter son père comme le Bouddha et dissiper sa rancune.
De là vient le nom de roi céleste Li Porte-Pagode.
Ce jour-là, comme il était chez lui sans autre occupation, il avait négligé de porter cette pagode: il était devenu pâle d’effroi dans la crainte que Nata ne songeât de nouveau à se venger. Il retira aussitôt la main pour y mettre la pagode, qu’il détacha de son support, et se tourna vers Nata:
«Qu’est-ce à dire, mon enfant, bloquer mon sabre avec ton épée?
— Mon roi et père, c’est que vous avez une fille en ce bas monde.
— Mon enfant, je ne vous ai engendrés que vous quatre, comment pourrais-je avoir une autre fille?
— Vous l’avez oubliée, mon père et roi. Cette fille était une goule à l’origine. Devenue monstre il y a trois cents ans, elle avait volé pour les ronger chandelles et fleurs parfumées du Bouddha au mont des Vautours. Vous aviez été chargé de la capturer à la tête de troupes célestes. Elle aurait dû être battue à mort. Mais le Bouddha avait donné ces consignes:
«N e péchez jam ais poissons élevés en eau profonde, Espérez longue vie des biches nourries dans la montagne.
«Sa vie a donc été épargnée et, par sentiment de reconnaissance, elle vous a salué en père, et votre fils, moi-même, en frère, dressant en ce bas monde une tablette devant laquelle elle brûlait de l’encens. Qui l’aurait cru?
Elle est redevenue goule et s’est attaquée au moine chinois.
Mais son repaire a été découvert par Singet qui en a rapporté la tablette, base de la plainte portée devant le Trône. Il s’agit de votre fille par les liens de la gratitude et non de ma sœur par le sang.»
Stupéfait et rempli de confusion à ce discours, le roi avoua: «Je l’avais vraiment oubliée, mon enfant. Comment s’appelle-t-elle?
— Elle a trois noms: celui qu’elle portait là d’où elle vient à l’origine, Esprit-Souris-à-Poils-Blancs-au Museau-d’Or. Ce nom fut changé en Demi-Guanyin parce qu’elle avait volé chandelles et fleurs odorantes. Pardonnée et descendue sur terre, elle s’est fait appeler dame Jaillie-de-Terre.»
Le roi céleste comprenait enfin ce qui s’était passé. Il posa la pagode et voulut détacher Singet de ses propres mains, mais celui-ci n’était plus d’humeur à se laisser faire:
«Qui oserait défaire mes liens? Je tiens à paraître ainsi devant Sa Majesté, et ce procès, je le gagnerai! »
De saisissement, le roi céleste se sentit les mains molles.
Le prince restait sans voix. Chacun de se retirer tête basse.
Le grand saint se roulait et se contorsionnait par terre, insistant pour que le roi céleste comparût devant le Trône.
Ce dernier n’avait plus d’autre solution que de solliciter l’intervention de l’astre du Métal:
«Comme disent les anciens», répondit celui-ci, «en toutes choses pratique la tolérance. Vous avez agi avec un peu trop de précipitation: le ligoter aussitôt et, de plus, vouloir le tuer! Ce singe est d’une impudence notoire: que voulezvous que je fasse maintenant? Bien que ce soit votre fille par adoption et non par le sang, à considérer ce que votre fils vient d’exposer, elle ne vous en est que plus chère et je ne vois comment vous disculper, si vous ne comparaissez pas. Vous en êtes responsable.
— Si vous voulez bien parler en ma faveur, j’en serai dispensé.
— Je le voudrais bien, mais en quelle qualité?
— Rappelez-lui que c’était vous qui aviez proposé de le pacifier en lui conférant un titre, il n’en demandera pas plus», répliqua en souriant le roi.
L’astre du Métal s’approcha enfin de Singet et lui mit la main à l’épaule:
«Grand saint, fais-le pour moi: laisse-toi détacher et allons devant Sa Majesté.
6 4 4
— Inutile, mon vieux. Je sais rouler par terre et m’y rendre de cette façon.»
L’astre du Métal se mit à rire: «Tu es sans pitié, mon singe! Pourtant je t’ai rendu quelques services autrefois;
une si petite chose, tu me la refuses!
— Quel service m’as-tu rendu?
— Je pense à l’époque où tu étais une créature maléfique au mont de Fleurs et Fruits, soumettant tigres et dragons. Tu avais rayé de force ton nom du registre des morts, et répandais la violence avec ta bande de monstres.
Alors que le Ciel d’En-haut voulait te faire arrêter, c’est moi qui avais proposé de promulguer un décret de pacification te convoquant au paradis et te donnant le titre d’épizoologue. Quand tu avais bu le vin sacré de l’empereur de Jade, c’est encore moi qui avais suggéré avec insistance de t’accorder le titre de “Grand Saint égal au Ciel”. Mais tu n’as pas su garder ta place et tu as recommencé en volant des pêches, dérobant du vin et pillant l’élixir de seigneur Laozi. C’est ainsi que tu es parvenu à la non-extinâion et à la non-naissance. Sans moi, où en serais-tu aujourd’hui?
— Les anciens ne le disent que trop bien: A ta mort, ne partage point la tombe d ’un vieillard, il ne saurait que se plaindre et t’astlicoter!]c n’étais qu’épizoologue, j’ai fait un peu de raffut au ciel: rien de bien terrible. C’est bon, c’est bon! Je le laisse quand même me détacher, mais c’est bien pour te sauver la face!»
Le roi céleste osa enfin s’approcher et défaire ses liens.
Il pria Singet de remettre ses vêtements et de s’asseoir à la place d’honneur pour que tout un chacun lui rendît hommage.
Singet se tourna vers l’astre du Métal: «Alors, mon vieux, qu’en penses-tu? Quand je t’ai dit que je ne recule que pour mieux sauter: voilà comment je mène les affaires. Hâte-toi de les presser d’aller voir Sa Majesté, pour ne point compromettre le sort du Maître.
— Rien ne presse. Après ces émotions, prenons une tasse de thé avant de partir.
— Boire son thé, c’eit accepter de se laisser corrompre.
Quel châtiment te vaudra d’avoir laissé filer le coupable en te vendant et de traiter aussi cavalièrement le décret impérial? intervint Singet.
— Je ne prends pas de thé, je n’en prends pas! Voilà qu’il m’implique, même moi! Roi céleste Li, partons sans tarder!»
Le roi n’avait aucune intention d’y aller, craignant de ne pouvoir placer un mot: comment pourrait-il se disculper si Singet recommençait à s’emporter et à discourir à tort et à travers? Force lui fut de redemander à Pas'tre du Métal d’intervenir en sa faveur.
«J’ai un mot à te dire: m’écouteras-tu?
— Pour te sauver la face, j’ai passé sur la façon dont j’ai été traité. Qu’as-tu à ajouter? Parle! Parle donc! Je t’écouterai si tu parles bien. Sinon, ne m’en veuille pas, grommela Singet.
— Rappelle-toi», rétorqua l’astre du Métal, «procès d’un jour demande dix jours de plaidoiries. Si tu portes plainte et déclares que la goule est la fille du roi céleste, il le niera et vous risquez d’en discuter à perte de vue devant Sa Majesté.
Un jour au ciel vaut un an en ce bas monde, je te le rappelle.
La goule aura piégé ton maître une année entière: ne parlons pas de mariage! Elle aura eu amplement le temps de lui faire un petit moine. Ne serait-ce pas compromettre votre grande entreprise?»
Singet réfléchit, tête baissée: «C’est vrai. Quand j’ai quitté Porcet et Sablet, je leur ai dit que je serais de retour au plus tard le temps de cuire du riz, au plus tôt celui de bouillir l’eau du thé. Ne vais-je pas être en retard, avec toutes ces complications?» Se tournant vers l’astre du Métal ¡«Supposons que je suive ta proposition ¡comment retourner la décision impériale?
— Demande au roi céleste Li de lever des troupes et d’aller avec toi soumettre la goule. Je m’occupe de rapporter le décret.
— Comment vas-tu faire?
— Je dirai simplement que le plaignant s’est enfui et qu’en conséquence l’accusé a été dispensé de comparaître.
— Tu me la bailles belle!» rétorqua en riant Singet, «je retire la plainte par égard pour toi, et tu vas prétendre que je me suis enfui! Va lui dire de rassembler ses troupes au portail sud du ciel et de m’attendre. Je t’accompagne. »
Le roi céleste prit peur: «S’il y va et parle, je risque d’être inculpé de félonie.
donnée? Comment pourrait-il encore être question de te salir?»
Le roi remercia Singet, qui partit en compagnie de l’astre du Métal. Tandis qu’il rassemblait ses troupes célestes et leur faisait passer la porte sud du ciel, l’astre du Métal et Singet retournèrent voir l’empereur de Jade pour lui dire: «C’est la Souris-à-Poils-Blancs-au-Museau-d’Or devenue esprit qui a tendu un piège au moine chinois. Elle avait dressé la tablette aux père et fils Li pour donner le change. Le roi a déjà levé des troupes pour la capturer.
Nous espérons que Votre Majesté lui pardonnera sa faute.»
Comme l’empereur était déjà au courant de la situation, il lui accorda la grâce d’un non-lieu. Singet retourna sur un nuage au portail sud et retrouva le roi et le prince qui l’attendaient avec leurs troupes en ordre de bataille.
Eh! Tous ces divins guerriers, roulant dans le vent et fendant le brouillard, entouraient le grand saint. Ils descendirent tous ensemble sur leurs nuages et furent bientôt rendus au mont du Vide-à-Piège.
Porcet et Sablet les attendaient, les yeux brûlants d’impatience, quand ils les virent arriver. L’idiot accueillit le roi céleste avec de grands saluts: «Vous vous êtes donné bien de la peine!
— Vous n’êtes pas au courant, amiral des Roseaux Célestes: en acceptant d’elle un bâtonnet d’encens, nous avons amené la goule aux aâes les plus déraisonnables, comme de retenir prisonnier votre maître. Ne nous en veuillez pas de notre retard. Cette montagne est bien le mont du Vide-à-Piège? Mais nous ignorons de quel côté s’ouvre la grotte.
— Ce bout de chemin m’est familier. Toutefois, la grotte s’appelle gouffre Sans-Fond et fait une circonférence de plus de trois cents lis. La créature dispose d’un grand nombre de repaires. Elle avait d’abord retenu notre maître à la tour d’entrée à double gouttière. Cette fois, tout est désert. Même pas l’ombre d’un fantôme! Nous ne savons pas où elle a déménagé.
— Elle n’échappera pas au filet du ciel ni à la nasse de la terre, quels que soient ses ruses et Stratagèmes: allons à l’entrée du gouffre; nous aviserons ensuite», répondit le roi céleste.
Tout le monde se mit en mouvement. Aïe! Au bout d’une dizaine de lis, ils parvinrent au gros rocher. Singet.L/m? XVII, chapitre lxxxiu
montra du doigt l’ouverture, de la taille d’une jarre: «C’est là!
— Sans entrer dans la tanière du tigre, on ne prendra pas ses petits: qui aura le courage d’entrer le premier?
demanda le roi céleàte.
— Moi! répondit Singet.
— Non», répliqua le troisième prince, «j’ai l’ordre impérial de soumettre la créature, c’eàt donc à moi de pénétrer d’abord.»
L’idiot se mit à crier en bousculant son monde: «Le premier, ce doit être moi, Porcet!
— Trêve de criailleries! » trancha le roi céleste, «c’eit à moi de répartir les tâches: Singet le grand saint et le troisième prince conduiront ensemble les troupes au fond du gouffre, tandis que nous monterons tous les trois la garde à la sortie, de façon à coordonner nos efforts audehors et au-dedans et de sorte que la route lui soit barrée vers le ciel comme sous la terre. Nous lui montrerons alors ce dont nous sommes capables!»
Tous d’approuver par un «oui» unanime.
Voilà donc Singet et le troisième prince qui se glissent à l’intérieur, à la tête de la troupe et de ses capitaines.
Montés sur des nuages éclatants de lumière, ils lèvent les yeux sur le merveilleux speétacle:
Mêmes disques du soleil et de la lune éclairent même perstpellive de montagnes et de rivières. L a brume tiède enveloppe sources de perles, puits de jad e, et bien d ’autres Speilacles admirables.
Rangée après rangée de pavillons décorés et tours écarlates que surplombent falaises rouges et verdure des champs, saules de printem ps précoce et lotus d ’automne avancé: un paradis troglodyte comme on en voit p eu!
L’instant d’après, ils arrêtaient leurs véhicules lumineux, arrivés d’une traite à l’ancienne résidence de la goule. On se mit à fouiller porte à porte, pièce après pièce, coins et recoins, dans les cris et les appels: sur trois cents lis à la ronde, l’herbe était complètement piétinée, mais pas plus trace de la goule que de Tripitaka. Chacun de se dire: «La bête immonde eàt sûrement sortie du gouffre depuis longtemps et partie au loin.»
Ce qu’ils ignoraient, c’est que vers le bas du sombre coin sud-eàt, il y avait une autre petite grotte: une porte L e roi célefle et le troisième prince, à la tête des troupes céleêles et des divins capitaines, emmenèrent donc la goule.
minuscule conduisait à une chambre basse, entourée de quelques fleurs en pots et tiges de bambou prenant appui sur l’auvent: il faisait noir dans cette atmosphère chargée de parfums secrets. La goule y avait transporté Tripitaka dans l’intention de le contraindre au mariage, convaincue que Singet ne les retrouverait pas. Qui aurait cru que le deitin se retournerait contre elle? Les petites démones se serraient à l’intérieur, papotant, lorsque l’une des plus courageuses tendit le cou pour jeter un coup d’œil à l’extérieur. Sa tête heurta un soldat céleste qui s’écria:
«Ils sont là!»
Soulevé de fureur, Singet prit sa trique cerclée d’or en main et força d’un coup l’entrée de la grotte. Dans cet espace étroit s’entassait la nichée de démones: où auraient-elles pu se cacher devant les troupes du prince, qui surgissaient de partout?
Le Novice était à la recherche du moine chinois ainsi que du cheval-dragon et des bagages.
Quand elle se rendit compte qu’il n’y avait plus d’issue, la goule se confondit en prosternations implorantes, tout en regardant le prince Nata.
«Nous venons t’arrêter sur l’ordre de l’empereur. Ce n’est pas affaire à traiter à la légère. Pour avoir accepté ton encens, nous, père et fils, avons échappé de peu au pire.»
Il aboya: «Soldats, prenez les cordes à lier les monstres et ligotez-moi toutes ces goules! »
Elle non plus ne pouvait échapper à cette pénible épreuve.
Faisant demi-tour sur leurs lumineux nuages, ils sortirent tous ensemble du gouffre. Le roi céleste dégagea la sortie et vint à la rencontre de Singet, qui débordait de joie: «Cette fois, vous avez revu votre maître.
— Grand merci, grand merci! » répondit le Novice qui conduisit Tripitaka auprès du roi, puis du prince, pour qu’il les remerciât.
Sablet et Porcet auraient voulu hacher menu la goule, mais le roi s’y opposa: «Nous ne saurions en disposer si cavalièrement: elle est arrêtée sur ordre impérial. Il nous faut en répondre auprès du Trône.»
Le roi céleste et le troisième prince, à la tête des troupes célestes et divins capitaines, emmenèrent donc la goule et présentèrent leur rapport aux services célestes en attendant que tombe le verdid.
De son côté, Singet s’affairait autour de Tripitaka, tandis que Sablet rangeait les bagages et que Porcet préparait le cheval. Ils invitèrent le moine chinois à l’enfourcher et rejoignirent tous ensemble la grand-route.
Le cas de rappeler:
F ile t de soie troué, sèche la mer dorée,
L a serrure brisée, ils sortent de la cage.
Si vous ne savez, en fin de compte, ce qui leur adviendra plus avant, écoutez donc la séance qui vient.