Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre84

084 OÙ LES INDESTRUCTIBLES PROTÉGÉS DU BOUDDHA COMPLÈTENT LE GRAND ÉVEIL, ET LE ROI DU PAYS DE LA LOI, ACHEVANT JUSTE CAUSE, INCARNE LE NATUREL.

Le récit a conté comment Tripitaka, préservant fermement son Yang primordial, avait réussi, en échappant au piège amer des brumes et fleurs de la féminité, à poursuivre sa route vers l’Oueft avec Singet. La saison estivale était insensiblement revenue, le temps où commence à souffler une chaude brise humide entre les giboulées de la saison des prunes. Oh! le bel éclat du paysage:

Sous l ’ombre épaisse des vertes frondaisons

L e doux zéphyr porte le vol des oisillons.

L e nénuphar nouveau s ’étale sur l ’étang,

L e bambou, peu à peu, revit, prend son élan.

L ’herbe odorante rejoint le bleu du ciel,

L es monts se couvrent d ’un tapis de fleurs nouvelles.

L ’épée des roseaux se dresse près du ruisseau, L e grenadier en feu complète le tableau.

Les quatre pèlerins marchaient malgré la chaleur intense lorsque, soudain, ils aperçurent, sortant de l’ombre de la double rangée de grands saules qui bordaient la route, une vieille femme qui tenait de la main droite un petit enfant.

«Bonze!» cria-t-elle à l’adresse du moine chinois, «n ’allezpas plus loin! Faites faire demi-tour à votre cheval sans tarder et retournez à l’Est. Poursuivre vers l’Ouest vous conduirait à mortelle impasse.»

Sous le choc de la frayeur, Tripitaka sauta à bas de sa monture, joignit les paumes et demanda: «Chère bodhisattva, les anciens ne disent-ils pas que l’immensité de la mer permet aux poissons de sauter à plaisir, comme l’espace du ciel laisse les oiseaux voler à leur guise? Pourquoi avancer vers l’Oueët serait-il une impasse?

— Là-bas», répondit la vieille femme en montrant l’Ouest du doigt, «à une distance de cinq ou six lis, vous arriveriez au royaume de Destruétion-de-la-Loi. Le roi de ce pays a dû contraâer une haine inexpiable dans une de ses vies antérieures pour accumuler en la présente tant de crimes immotivés contre le bouddhisme. Il y a deux ans, il a formé le vœu monstrueux de tuer dix mille bonzes et une succession impitoyable des meurtres lui a permis en ce laps de temps d’occire neuf mille neuf cent quatre-vingtseize moines d’obscure renommée. Il ne lui en manque plus que quatre célèbres pour compléter le chiffre de dix mille et accomplir ce qu’il s’était promis. Si vous y allez et entrez en ville, vous ne serez plus que bodhisattva abandonnant leur vie au roi.»

Transi de peur à ces mots, Tripitaka répondit en tremblant: «Chère bodhisattva, je vous suis profondément reconnaissant de votre agissante sympathie et ne saurais vous en remercier assez. Mais puis-je vous demander s’il n’y aurait pas une route commode qui nous permettrait de contourner la cité sans y entrer?

— Impossible», ricana la vieille femme, «on ne peut la contourner. Vous ne passerez pas, à moins de savoir voler...»

Porcet, qui se tenait à son côté, intervint en montant sur ses grands chevaux: «Tu ne nous feras pas broyer du noir, la mère: nous savons tous voler.»

De ses yeux de feu aux pupilles d’or, Singet, en vérité, était capable de distinguer le bien du mal: la vieille femme qui tenait l’enfant par la main était en réalité Guanyin, et le garçon, celui de Bonne-Fortune. Dès qu’il le comprit, il se jeta à terre en s’écriant: «O bodhisattva, votre disciple vous a manqué de respeét, il n’a su vous accueillir comme il aurait dû!»

Là-dessus, Guanyin s’éleva doucement sur un bouquet de nuages, plongeant le Vénérable dans une telle confusion qu’il ne savait où se mettre; il restait à genoux en multipliant les prosternations. Porcet et Sablet aussi s’étaient agenouillés précipitamment et la saluaient, tournés vers le ciel.

Flottant hors de vue, les nuages la ramenèrent en un instant aux mers du Sud. Singet se releva, prit le Maître par la main et lui dit: «Relevez-vous, la bodhkattva est retournée à la montagne sacrée.

— Conscient-de-la-Vacuité», lui reprocha Tripitaka en se remettant debout, «pourquoi ne pas me l’avoir dit, puisque tu l’as reconnue?

— Je m’étais jeté à genoux avant même que vous me posiez la question. N’était-ce pas assez tôt?» répliqua en riant Singet.

Porcet et Sablet se tournèrent vers ce dernier: «Grâce aux indications de la bodhkattva nous savons avec certitude que devant nous se trouve le royaume de Destruélion-dela-Loi où l’on tue les moines. Que pouvons-nous faire?

— N’aie pas peur, idiot! Nous sommes tombés sur les démons et les monstres les plus cruels qui soient, sur des tanières de tigres et des lacs à dragons, mais nous en sommes toujours sortis indemnes. Ceci n’eit qu’un pays de communs mortels: qu’avons-nous à craindre? Ce n’est toutefois pas l’endroit où il serait bon de séjourner. Le soir tombe: les villageois qui reviennent du marché en ville ne tarderont pas à passer. S’ils nous voient et répandent le bruit de la présence de bonzes, la situation pourrait devenir déplaisante pour nous. Mieux vaut éloigner le Maître de la grand-route et chercher un coin tranquille où nous pourrons en discuter à loisir.»

Tripitaka ne se le fit pas répéter deux fois: la compagnie tout entière s’écarta de la route et s’installa au creux d’un fossé.

« Mes frères », reprit Singet, « restez tous les deux ici pour la proteélion du Maître pendant que je me transforme et jette un coup d’œil dans la cité, à la recherche d’une voie écartée qui nous permettrait de quitter la région dans la nuitjnême. »

«Ô disciple! Il ne faut pas prendre la chose à la légère», lui recommanda instamment Tripitaka, «lois royales sont impitoyables: il faut faire très attention!

— Rassurez-vous, pas d’inquiétude! Je saurai y faire», répliqua en riant Singet.

Sacré grand saint! Sur ces paroles, il fila d’un bond dans l’espace, fendant les airs dans un bruit de sifflement.

Étrange:

Sans fils pour le tirer vers le haut,

Sans cannes le soutenant en bas,

N é de parents comme tous, n ’est-ce pas?

Plus légers, sans doute, sont ses os.

Dressé au bord du nuage, il abaissa son regard et vit que joie et lumière émanaient de la cité. «Le beau pays!» se dit Singet, «pourquoi vouloir détruire la Loi?» Le ciel s’assombrissait, tandis qu’il s’attardait dans cette contemplation. Il voyait A u x carrefours scintiller les lanternes, l ’encens monter des bâtiments à neuf étages où sonnaient les cloches. Sept étoiles brillantes s’allumaient aux deux, tandis que les voyageurs des huit directions prenaient leurs quartiers. Dans les s ix garnisons, la corne décorée soufflait encore obscurément. A la tour des cinq veilles, l’eau de la clepsydre commençait à tomber goutte à goutte de son pot de bronze.

L e brouillard s’épaississait des quatre côtés. Une brume froide se répandait sur les trois marchés. D eux à deux, m ark et femmes s’en retournaient sous les rideaux brodés. A l'esti montait le disque unique de la lune brillante.

«Si je descends dans la rue voir s’il y a un chemin», songeait-il, «avec la tête que j’ai, pour peu que je tombe sur quelqu’un, il se dira aussitôt que c’est un bonze. Transformons-nous d’abord! »

Il fit une passe, récita l’incantation et, d’une secousse, se trouva changé en phalène, ce papillon de nuit qui se jette contre les lampes.

Corpsfluet, ailes agiles, il sejette dans la lumière, éteignant lampes et chandelles.

P a r transformation de sa nature propre, il devient feu follet dans l ’herbe pourrissante.

I l aime la chaude lum ière à s ’y brûler, tourne et tourne sans cesse.

D rapé de pourpre, les ailesparfumées, il chasse les lucioles, tant lu ip la ît le calme de la nuit profonde.

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Le voilà donc battant des ailes entre les six boulevards et trois marchés. Il longeait les auvents et s’approchait de l’angle des toits. Ainsi avançait-il quand il aperçut, à l’autre bout de la rue, une série de maisons au-dessus de la porte desquelles était suspendue une lanterne.

«Serait-ce que ces gens célèbrent la première lune de l’année?» se demandait-il, «pourquoi pareille rangée de lanternes?»

Raidissant ses ailes, il s’approcha et regarda plus attentivement: sur la lanterne carrée de la maison du milieu était écrit: Le Repos des marchands de passage. Au-dessous se lisait: Auberge de Wang le Cadet. Singet comprit enfin. Il tendit le cou pour regarder à l’intérieur: huit ou neuf hommes, après avoir pris leur souper, dénoué leurs vêtements, ôté leur turban et s’être lavé les pieds comme les mains, s’étaient mis au lit.

«Le Maître pourra passer», se dit Singet en se frottant intérieurement les mains de joie.

Vous vous demandez comment il savait qu’il passerait?

Il lui était venu à l’esprit une mauvaise intention, celle d’attendre que les voyageurs fussent endormis pour leur voler leurs affaires afin de permettre à lui-même et ses compagnons d’entrer en ville déguisés en gens ordinaires.

Hélas, il allait en résulter de regrettables conséquences.

Précisément au moment où il y songeait, voilà l’aubergiste qui se présente et leur recommande: «Messieurs, soyez vigilants! Ici, chez moi, viennent gens de toutes sortes:

faites attention à vos vêtements et bagages.»

Croyez-vous que ceux qui vont au loin commercer pourraient être à ce point négligents? Les recommandations les incitèrent simplement à redoubler de prudence.

Us se levèrent et répondirent: «Maître aubergiste, vous avez raison. Après les fatigues de la route, il est à craindre qu’aucune alerte ne nous réveille quand nous serons endormis. Si jamais nous perdons nos affaires, il sera trop tard. Prenez donc chez vous nos habits, turbans et sacs.

Vous nous les rendrez à l’aube, lorsque nous partirons.»

Wang le Cadet fit tout déménager dans sa chambre.

Impatient comme il l’était, Singet déploya ses ailes, pénétra à l’intérieur et se posa sur le porte-turbans. De là, il voyait Wang le Cadet, qui sortit décrocher la lanterne du portail, dérouler le rideau et fermer porte et fenêtres avant de rentrer dans la chambre ôter ses vêtements et se coucher. Or, sa femme lui avait amené leurs deux enfants qui ne cessaient de babiller et ne semblaient pas pressés de dormir. Elle prit alors un vêtement à rapiécer sans faire mine de vouloir se coucher.

Singet songeait en son for intérieur: «Si j’attends qu’elle laisse son ouvrage et se mette au lit, ne vais-je pas faire défaut au Maître?»

Et puis il craignait que l’on ne fermât les portes de la ville, car la nuit était avancée. N’y tenant plus, il s’envola et s’abattit sur la lampe. C’était vraiment

Se jeter dans les flammes au risque de sa vie, Se brûler les tempes en cherchant la survie.

La lampe à huile fut vite éteinte. Il se changea alors en rat et, poussant deux ou trois couinements, sauta, saisit vêtements et turbans et s’enfuit au-dehors.

«Holà! le vieux!» hurla la femme, affolée, «ça tourne mal! Il y a un rat noéhirne devenu esprit maléfique!»

À ces mots, Singet recourut à nouveau à l’un de ses tours extraordinaires, bloqua la porte et cria à tue-tête: «Wang le Cadet, n’écoute pas les divagations de ta femme! Je ne suis pas un rat nodlurne devenu esprit. Homme de lumière ne saurait ourdir de sombres aétions. Je suis le Grand Saint égal au Ciel, descendu sur terre afin de protéger le moine chinois dans sa quête des Ecritures au paradis de l’Oueft.

Devant l’inhumanité de votre roi, je suis venu vous emprunter ces vêtements pour habiller mon maître. Je vous les rendrai, dès que nous serons sortis de la cité.»

À ces mots, Wang se dressa sur son séant, comme remonté par un treuil. Il se mit à tâtonner par terre dans l’obscurité la plus complète, mais, dans sa précipitation, il avait ramassé le pantalon qu’il prenait pour la chemise, tentant en vain de l’enfiler au bras droit, puis au gauche.

Quant à Singet, il était depuis longtemps parti sur un nuage et se retrouvait au bord du fossé en bas de la route.

L’attente qui aiguisait son attention permit à Tripitaka de reconnaître Singet à la lueur des étoiles et de la lune. Il s’approcha et souffla: «Disciple, peut-on traverser le pays de Deftruétion-de-la-Loi?

— Maître, vous ne sauriez le franchir en tant que moine, répondit Singet en posant les vêtements.

— De qui tu te moques, frangin?» intervint Porcet, 6 j

«pour cesser d’être moine, il suffit de ne plus se raser pendant six mois: rien de plus facile. Les cheveux repousseront.

— On ne va pas attendre six mois! » rétorqua Singet, «il faut que nous devenions des laïcs sur-le-champ.

— Mais ce que tu dis ne tient pas debout!» s’exclama l’idiot, pris de panique, «nous sommes pour le moment des bonzes. Devenir des laïcs sur-le-champ! Ne serait-ce que porter un turban: comment y parvenir? Quand bien même les bords seraient serrés, nous n’aurions pas le chignon de tête où fixer la cordelette!

— Laisse ces détails!» lui cria Tripitaka, «passons à l’essentiel: que faire en fin de compte?

— Maître, leur cité, je l’ai visitée: si monstrueux que soit ce roi qui massacre les moines, c’est un vrai fils du Ciel, comme le prouve l’air de joie et de lumière qui flotte au-dessus de la ville. Je connais maintenant les rues, je comprends leur conversation et saurais parler leur langue.

Je viens d’emprunter dans une auberge ces vêtements et ces turbans: ils nous permettront de nous habiller en laïcs et d’entrer en ville pour y passer la nuit. À la' quatrième veille, nous nous lèverons et nous nous ferons servir un petit déjeuner végétarien. Nous attendrons la cinquième veille pour sortir par l’une des portes de la ville et gagner la grand-route qui va vers l’Ouest. Même si nous tombions sur des gens qui nous arrêtent, nous pourrions leur répondre que nous sommes envoyés en mission par un pays suzerain. Le roi n’osera nous retenir et nous relâchera.

— Notre maître et condisciple a parfaitement raison», approuva Sablet, «agissons comme il le propose.»

Effedivement, le Vénérable ne voyait d’autre solution:

il ôta sa robe et son chapeau de moine, enfila des vêtements ordinaires et se mit un turban. Sablet en fit autant, mais la tête de Porcet était trop grosse: il fallut que Singet cherchât du fil et une aiguille et défît deux turbans pour les coudre ensemble avant de lui faire porter ce couvre-chef.

Il lui choisit les vêtements les plus amples. Il se changea ensuite lui-même, non sans rappeler: «Messieurs, il faudra après notre départ proscrire les mots “maître” et “disciple”.

— Comment nous adresser la parole sans ces mots-là?

demanda Porcet.

— Vous devez vous traiter en frères: le Maître sera monsieur Tang l’Aîné; toi, tu t’appelleras Porset le Troisième; Sablet sera Sablet le Quatrième et moi-même Singet le Cadet. Toutefois, quand vous serez à l’auberge, bouche cousue! Laissez-moi parler et répondre. Si l’on vous demande dans quelles affaires vous êtes, je me contenterai de dire que nous sommes marchands de chevaux, dont notre cheval blanc est un échantillon, que nous sommes dix frères, dont nous quatre partis en avant pour louer des chambres. L’aubergiste nous traitera certainement avec largesse et nous en profiterons. Au moment du départ, il me suffira de ramasser un morceau de tuile et de le changer en argent pour le remercier de sa peine avant de repartir.»

Le Vénérable, malgré ses réticences, ne pouvait qu’acquiescer.

Tirant le cheval et chargeant les bagages en hâte, tous quatre coururent. La région était si paisible que, même à la nuit tombée, les portes de la ville n’étaient pas encore fermées. Ils entrèrent carrément et, arrivés au portail de Wang le Cadet, entendirent crier à l’intérieur: «Je ne trouve plus mon turban!» disait l’un; «mes vêtements ont disparu», se plaignait l’autre.

Feignant de n’y être pour rien, Singet, se ravisant, les conduisit à l’entrée du coin en face. Comme la lanterne n’avait pas encore été décrochée, il s’approcha de la porte pour appeler: «Aubergiste, avez-vous des chambres libres pour nous?

— Oui», répondit une voix de femme, «mais oui.

Veuillez prendre la peine de monter.»

Elle n’avait pas fini sa phrase qu’un gars venait prendre le cheval, que le Novice lui abandonna. Luimême guida le Maître à l’étage, dans l’ombre que la lanterne laissait derrière elle. Table et chaises y étaient confortablement disposées. Il poussa les volets et tous s’assirent au clair de lune. Comme on venait apporter des lampes, Singet barra le passage et les souffla d’une seule expiration: «On n’en a pas besoin quand la lune est aussi brillante.»

Lorsque l’homme fut redescendu, ce fut au tour d’une servante de monter quatre tasses de thé pur. Singet les prit.

Puis ce fut une femme de cinquante-sept ou huit ans qui gravit d’une traite les escaliers et, se tenant de côté, leur demanda: «D ’où venez-vous, messieurs? Quelles précieuses marchandises avez-vous à proposer?

— Nous venons du Nord et avons plusieurs grossiers chevaux à offrir.

— Vous me paraissez bien jeunes pour ce métier.

— Voici Tang l’Aîné, Porset le Troisième et Sablet le Quatrième; je suis Singet le Cadet, pour vous servir.

— Vous portez chacun des noms différents, remarqua la femme en riant.

— En effet, des noms de famille différents, mais nous vivons ensemble, dix en tout, fraternellement. Nous sommes venus tous les quatre en avant-garde pour le coucher et le manger. Les six autres sont restés hors les murs à se reposer: il aurait été mal avisé d’entrer en ville avec un troupeau de chevaux aussi tard le soir. Ils attendent que nous ayons loué des chambres pour nous rejoindre demain matin. Nous repartirons dès que nous aurons vendu les chevaux.

— Combien en avez-vous?

— Avec les jeunes, cent dix têtes, de même race que celui-ci, mais de robes différentes.

— Monsieur Singet le Cadet», reprit la femme en souriant, «vous êtes un marchand vraiment expérimenté:

heureusement que vous venez chez moi; on ne vous aurait gardé nulle part ailleurs. C’est que nous disposons d’une vaste cour et d’une écurie bien approvisionnée. En auriezvous plusieurs centaines, nous pourrions les abreuver et nourrir tous. Mais il faut que je vous le dise: il y a des années que je tiens cette auberge, qui n’eêt pas sans quelque réputation. Mon mari, qui se nomme Zhao, a malheureusement quitté ce monde il y a longtemps: vous êtes à l’auberge de la veuve Zhao. Nous offrons à nos hôtes trois sortes de traitement. D’abord ces questions mesquines, ensuite la plus grande civilité à vos pieds: réglons le prix que vous voulez payer pour les chambres.

— Vous avez raison», répondit Singet, «que sont ces trois sortes de traitement? Trois échelles de prix pour les marchandises, même accueilpour le marchand quoi qu’on dise: ainsi va le diéfon. Pourquoi parler de trois genres de traitement?

Ne pourriez-vous essayer de nous en dire plus?

— Nous offrons ici un service supérieur, moyen ou inférieur. La première classe comprend un festin de cinq sortes de fruits et cinq plats, outre une pièce montée en sucre: une table pour deux, agrémentée de jeunes dames qui chanteront pour vous et partageront votre lit. Ce sera un demi-taël par personne, chambre comprise.

— D’accord», répondit Singet en riant, «chez nous un demi-taël ne payerait pas même les filles!

— La deuxième classe: une table commune, uniquement des fruits frais, outre le vin chaud. Libre à vous de jouer à la mourre pour vous égayer, mais sans jeunes dames. Ce serait deux dixièmes de taël par personne.

— Voilà qui nous convient encore mieux! Comment eft la dernière classe?

— Je me sens embarrassée d’en parler devant d’aussi nobles hôtes.

— Dites, qu’importe! Il faut que nous choisissions en connaissance de cause.

— Personne ne vous sert dans le traitement de la dernière sorte. Le riz est dans la marmite: libre à vous d’en manger autant qu’il vous plaît; une fois rassasié, il vous appartient de prendre de la paille pour l’étendre et y trouver le sommeil. Nous ne marchanderons pas les quelques sous à donner pour le riz lorsque le jour se lèvera.

— Quelle chance!» commenta Porcet, «une transaétion qui me va tout à fait! Laissez-moi m’occuper de la marmite. Quand j’aurai mangé tout mon saoul, suffit de dormir devant le four, foutre!

Préparez-nous la première classe. »

La femme était ravie. «Que l’on prépare du thé, et du meilleur!» ordonna-t-elle, «que l’on s’occupe vite de tout ce qu’il faut aux cuisines!» Elle redescendit donner des ordres en hâte: «Tuez des poulets et des oies, faites bouillir des salaisons pour accompagner le riz. Abattez cochon et mouton: ce sera pour demain, s’il n’y en a pas l’emploi maintenant. Veillez au vin, et du bon. Prenez du riz blanc, et de la farine blanche pour les galettes.»

Tripitaka, qui avait tout entendu de l’étage, se tourna, inquiet, vers Singet: «Que faire? Ils vont tuer poulet, oie, cochon, mouton. Si l’on nous apporte tout cela, comment nous résoudre à y toucher, nous qui avons fait vœu perpétuel de manger végétarien?

— J ’ai mon idée», répondit Singet. «Montez, la mère Zhao, dit-il en tapant du pied près de la porte à l’étage.

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o

— À vos ordres, monsieur le Cadet, vint dire celle-d.

— Ne tuez point d’êtres vivants aujourd’hui, nous faisons maigre.

— Est-ce un vœu perpétuel, ou simplement mensuel?

demanda la veuve interloquée.

— Ni l’un, ni l’autre. Nous observons le jeûne du jour genshen, qui a commencé ce matin. Mais à minuit passé, ce sera le jour xinyou qui lève le jeûne. Tuez demain. Pour aujourd’hui, préparez-nous un repas végétarien. Nous réglerons le prix de la première classe comme nous en avons convenu.»

Plus aise que jamais, la femme courut en bas donner de nouvelles consignes: «Ne tuez plus rien! Prenez des oreilles-de-Judas, des pousses de bambou de Min, du fromage de soja, du gluten de blé et allez cueillir des légumes verts dans le jardin pour la soupe aux vermicelles;

faites cuire des rouleaux à la vapeur, bouillir du riz blanc et infuser du thé parfumé. »

Avec la dextérité que leur donnait une expérience quotidienne, les cuisiniers préparèrent ce qu’il fallait en un tournemain, tout cela dans l’instant servi à’ l’étage. Il y avait aussi la pièce montée, prête d’avance. Chacun des pèlerins eut de quoi manger tout son content.

«Prendrez-vous du vin végétarien?» leur demanda-t-on encore.

— Tang seul n’en fait pas usage», répondit Singet, «mais nous en boirons volontiers quelques coupes.»

La veuve leur chercha un pot de vin tiède. À peine s’en étaient-ils versé tous les trois qu’un bruit de planches cognées se fit entendre.

«Qu’est-ce qui s’est renversé en bas, la mère? demanda Singet.

— Rien. Ce sont des ouvriers de mon modeste

domaine qui m’ont apporté le riz du fermage. Comme ils sont arrivés tard, je leur avais dit de rester à dormir par terre. Quand vous êtes venus, puisque je n’avais personne d’autre sous la main, je leur ai demandé de porter des palanquins chez les filles et d’inviter de petites dames à vous tenir compagnie. Je présume qu’ils ont heurté le plafond avec les brancards.

— Heureusement que vous m’en parlez! Allez vite les prévenir de ne pas aller les chercher. C’est pour nous jour de jeûne, d’une part, et d’autre part les autres frères ne sont 6 6 1

pas encore là. Sûr qu’ils viendront demain: il sera alors temps d’inviter des filles pour toute la compagnie. Nous passerons de joyeux moments chez vous et partirons quand les chevaux seront vendus.

— Les braves gens que vous êtes! Vous aurez ainsi gardé la paix entre vous et ménagé une dépense d’énergie», approuva la veuve, qui ordonna: «Rentrez les palanquins.

On n’en veut plus.»

Les quatre pèlerins mangèrent et burent; puis, la vaisselle rangée, chacun se retira.

«Où allons-nous dormir? murmura Tripitaka à

l’oreille de Singet.

— À l’étage, où nous sommes, répliqua Singet.

— Ce n’est pas sûr. Nous sommes recrus de fatigue, les uns et les autres. Si jamais nous nous endormons et que quelqu’un monte ranger, il découvrira nos crânes luisants pour peu que nos couvre-chefs aient roulé. Que feronsnous s’il pousse de hauts cris en reconnaissant notre état de moines?

— C’est vrai», admit Singet. Il alla taper du pied en haut de l’escalier.

La veuve monta à nouveau: «Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur Singet?

— Où allons-nous dormir?

— À l’étage, c’est parfait: il n’y a pas de moustiques et la brise souffle du sud. Laissez vos fenêtres grandes ouvertes: vous dormirez parfaitement bien.

— Nous ne trouverons pas le sommeil. Porset souffre de rhumatisme et ne supporterait pas l’humidité; Sablet réveillerait ses douleurs à l’épaule. Tang l’Aîné ne peut dormir que dans le noir et moi-même, je crains la lumière.

Nous ne pouvons pas dormir ici.»

La mère redescendit et se mit à soupirer, appuyée sur le comptoir. Sa fille, un bébé dans les bras, s’approcha d’elle:

«Mère, ainsi va le diâon, dix jours sur un hanc de sable, mais neuf bancs de sable passés en un jour. Les affaires sont calmes en ce moment: c’est la saison chaude. Mais à l’automne, on ne saura où donner de la tête! Pourquoi soupirer?

— Mon enfant, je ne me fais pas de soucis pour les affaires. J ’étais sur le point de fermer boutique ce soir, comme la nuit tombait, lorsque quatre maquignons sont venus louer des chambres. Ils ont voulu le traitement de première classe. J’espérais y gagner quelques sous, mais ils 66z ont commandé des repas végétariens, ce qui a miné mes espoirs. Telle eêt la raison de mes soupirs.

— Il leur serait difficile d’aller ailleurs après avoir pris leur repas ici. Tu leur serviras demain vins et viandes.

Pourquoi ne gagnerais-tu pas d’argent avec eux?

— C’est qu’ils sont tous malades», reprit la veuve, «ils craignent les courants d’air, n’aiment pas la lumière et veulent dormir dans le noir. Où leur trouver un coin sombre? Tu te rends compte! Nos chambres sont toutes couvertes d’une simple couche de tuiles translucides.

Mieux vaut leur abandonner le repas qu’ils ont pris et les prier d’aller ailleurs.

— Mère, nous disposons dans la maison d’un recoin tout noir, sans le moindre courant d’air: ça leur irait très bien.

— Où ça?

— Père avait fabriqué un grand coffre quand il était de ce monde. Il doit faire quatre pieds de large, sept pieds de long et trois pieds de haut. Sept ou huit personnes pourraient y dormir. Propose-leur d’y coucher.

— Je ne sais si ça leur conviendra. Je vais toujours leur demander...»

«Monsieur Singet, notre humble établissement est une coquille d’escargot sans coin obscur. Nous ne disposons que d’un grand coffre qui ne laisse passer ni vent ni lumière. Vous plairait-il d’y dormir?

— Très bien, parfait!» répondit Singet.

Elle fit porter le coffre par ses ouvriers, ouvrit le couvercle et les pria de descendre. Singet guidait le Maître, tandis que Sablet prenait les bagages. Ils parvinrent au bord du coffre à la lueur de la lanterne. Porcet s’y glissa sans se soucier du reste. Sablet lui tendit son chargement puis aida le moine chinois à y entrer avant de l’y rejoindre.

«Où se trouve notre cheval? s’inquiéta Singet.

— Il est attaché derrière, occupé à manger du fourrage, répondit l’un des valets.

— Amenez-le. Apportez l’auge et attachez-le près du coffre. »

Dès qu’il y fut entré, il appela la mère Zhao: «Fermez le couvercle, poussez le verrou, bouclez le cadenas et veuillez vérifier attentivement: bouchez en collant du papier les fentes où la lumière pourrait filtrer. Revenez ouvrir demain matin de bonne heure.

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— Quel luxe de précautions! » répliqua la veuve.

Là-dessus, chacun alla se coucher et nous n’en dirons pas plus à ce sujet.

Parlons des quatre pèlerins dans le coffre: les pauvres!

D’une part, ils n’étaient pas habitués à porter le turban, d’autre part il faisait une chaleur étouffante. Et pas la moindre brise! Ils avaient ôté leur couvre-chef et leurs vêtements et, faute d’éventails, en étaient réduits à agiter leurs turbans. Les uns contre les autres, ils ne parvinrent à s’endormir qu’à la deuxième veille. Seul Singet ne trouvait pas le sommeil, l’esprit enclin à provoquer quelque incident. Il allongea la main et pinça Porcet à la cuisse.

L’idiot contraéta la jambe et grommela: «Dormons! Fatigués comme nous le sommes, se mettre à pincer les gens!

Tu trouves ça drôle?

— Nous avions un capital de cinq mille taëls», reprit Singet, s’obstinant à chercher du grabuge, «et nous avons vendu des chevaux pour trois mille taëls. Il y a donc dans chacun de nos sacs quatre mille onces d’argent. Si l’on tire trois mille taëls du troupeau que nous avons, cela nous fera profit égal au capital. Bien assez! »

Porcet voulait dormir et ne se souciait nullement de répondre. Il ne se rendait pas compte que les gens qui traversaient cette salle de l’auberge, pour porter l’eau ou faire le feu, étaient en cheville avec une bande de brigands. Ils entendaient le Novice parler d’argent, de beaucoup d’argent. Quelques-uns d’entre eux furent aussitôt chargés de se glisser dehors et d’ameuter une vingtaine de bandits qui surgirent, torches à la main, pour dépouiller les maquignons. A leur entrée, la veuve et sa fille, tremblantes de terreur, se claquemurèrent dans leur chambre et les laissèrent opérer à leur guise au-dehors.

Les brigands n’étaient pas intéressés par le matériel de l’auberge, dont ils ne cherchaient que les clients. N’en trouvant pas trace à l’étage, après avoir examiné tous les recoins à la lueur des torches, ils aperçurent dans la cour un énorme coffre au pied duquel était attaché un cheval blanc. Le couvercle était si bien fermé qu’ils n’arrivaient pas à le soulever.

«Nous autres», se dirent-ils, «devons avoir l’œil et le doigté! Un bahut aussi lourd renferme sûrement de grandes richesses: volons le cheval et emportons le coffre 6 0 4 hors de la ville, où nous pourrons le forcer sans se bousculer. N’eât-ce pas la bonne solution?»

Les brigands trouvèrent cordes et brancards, soulevèrent le meuble et partirent, ployant sous le poids qui balançait.

Porcet se réveilla: «Dors, frangin, arrête de secouer!

— Silence! Personne ne secoue», rétorqua le Novice.

Brusquement réveillés à leur tour, Tripitaka et Sablet s’exclamèrent: «Qui sont ces gens qui nous transportent?

— Ne criez pas, chut!» répéta Singet, «laissez-les nous transporter. Qu’ils nous portent jusqu’au paradis de l’Ouest: ils nous épargneront les fatigues de la marche à pied! »

Toutefois, leur coup réussi, les brigands, au lieu de prendre la direétion de l’Oueát, avaient gagné l’est de la muraille, tué les faétionnaires et forcé la porte de la cité.

L’alerte avait alors été donnée dans toute la ville. Gardes et veilleurs avaient prévenu le commandant en chef des patrouilles de la cité ainsi que le service de surveillance des quartiers de l’Est. Comme l’affaire les concernait, ils dépêchèrent archers et cavaliers à la poursuite des brigands. N’osant s’opposer à une force armée aussi puissante, ceux-ci posèrent le coffre, abandonnèrent le cheval blanc et s’égaillèrent dans la nature. Sans avoir réussi à capturer, ne serait-ce que la moitié d’un bandit, les troupes revinrent triomphalement, se contentant du coffre et du cheval en guise de trophée. A la lumière des lampes, le commandant pouvait se rendre compte combien la bête était belle:

Une crinière qu i se sépare en fils d'argent, une queue où pendent des rangs de ja d e! N e parlez point des huit coursiers et de Briers'-:

il l'éclipserait, l ’amble de Sushuangl Ses ossements se vendraient m ille pièces d ’or. I l galoperait plus rapide que le vent sur d ix miñe lieues. I l grim pe les montagnes à la rencontre des nuées bleues, hennit à la lune et se confond avec la neige, véritable dragon qui a quitté les îles marines, licorne de jad e qu i réjouit le coeur des hommes!

Le commandant abandonna sa propre monture pour chevaucher le cheval blanc à la tête des troupes qui rentraient en ville. Il fit porter le coffre à sa résidence, scellé d’une bande contresignée par le chef de la garnison et 'Livre XVII, chapitre lxxxiv

gardé par ses hommes, en attendant de pouvoir présenter à l’aube un rapport sollicitant les initrudions de la Cour.

La troupe se dispersa.

Bref, revenons au Vénérable, plein de ressentiment à l’égard de Singet: «Cette caboche de singe! Tu me tueras!

Si nous étions restés dehors, on nous aurait arrêtés et envoyés au roi: il aurait tout de même été possible de plaider. Maintenant que nous sommes enfermés dans ce coffre, enlevés par des brigands et ramenés par l’armée royale, nous sommes bons à passer sous le couteau du bourreau et compléter le chiffre de dix mille dès demain, quand nous verrons le roi.

— C’est plein de monde dehors», répondit le Novice, «s’ils ouvrent le coffre et nous sortent, nous serons ligotés et suspendus. Prenez votre mal en patience pour éviter ces désagréments. Demain, je saurai que répondre à ce souverain à l’esprit confus. On ne touchera pas à un cheveu de votre personne, je vous le garantis. Rassurez-vous et dormez!»

Singet attendit la troisième veille pour exercer ses talents, sortit sa trique, souffla dessus de son haleine magique et lui ordonna de se transformer: elle se changea en perceuse à triple pointe: en deux ou trois tours, dans un angle du coffre, il perça un trou. La perceuse récupérée, il se changea d’une secousse en fourmi et rampa au-dehors, où il reprit sa forme originelle et, montant sur un nuage, se rendit d’une traite à la porte du palais royal. Le roi était alors plongé dans un profond sommeil.

Usant de la magie de la grande démultiplication de la personne, Singet s’arracha les poils du bras gauche et les transforma en petits Singets en soufflant dessus de son haleine magique. Il en fit autant des poils de son bras droit, les changeant en autant de petites bêtes à sommeil. Il récita ensuite l’incantation commençant par la syllabe Om: elle convoquait le tudi du lieu afin qu’il les dispersât partout dans le palais, au gynécée, dans les cinq établissements militaires et six ministères, dans chaque y amen et dans chaque résidence, grande ou petite. Tout fonélionnaire, quel que fût son rang, devait toucher un inseéte, de façon à être endormi si profondément qu’il ne devait pas même se tourner.

Puis il reprit en main la trique cerclée d’or, la tapota et tourna, en lui commandant: «Change, trésor!» Elle se transforma en milliers et centaines de rasoirs à tonsure: il en saisit un, ordonnant aux petits Singets d’en faire autant et d’aller partout raser les têtes au palais, y compris à la cour de la reine, ainsi qu’aux ministères et dans tous les yamen.

Eh! C’est que

Loi à détruire est Loi infinie,

Loi qu i esti la Grande Voie de l ’univers.

Toutes cames se ramènent à l ’unité.

Mêmes merveilleuses cara Üéri Biques

Sont à la base des trois Véhicules

L e coffre percé répand la bonne nouvelle:

L es poils dorés vont dissiper l ’aveuglement, A ssurant au roi juS le accomplissement.

Sans mort n i naissance, à lu i la vacuité!

L’opération de tonsure fut achevée dans la nuit. Singet récita l’incantation qui renvoyait les divinités locales.

D’une secousse, il récupéra les poils de ses deux bras. Il en fit de même pour les rasoirs qui, reconnaissant leur propre nature, se reformèrent en trique cerclée d’or, puis, la trique miniaturisée, il la cacha dans son oreille. Une gesticulation lui permit de reprendre la forme d’une fourmi et de se glisser dans le coffre, où il retrouva son aspeét propre afin de protéger le moine chinois dans l’épreuve.

Bref, revenons aux dames du palais: comme elles se levaient avant l’aube pour se coiffer, elles s’aperçurent les unes après les autres qu’elles n’avaient plus de cheveux.

Les eunuques, jeunes ou vieux, se voyaient dans le même état. Les dames se précipitèrent toutes ensemble hors de leurs chambres à coucher afin de réveiller en musique le couple royal, retenant leurs larmes et se gardant d’ébruiter la chose.

Un moment plus tard, ce fut le lever de la reine des trois palais: elle aussi avait perdu ses cheveux! Elle se précipita avec une lampe auprès de la couche du dragon: un moine dormait sous les couvertures! Elle ne put s’empêcher de pousser une exclamation qui réveilla le roi. Ouvrant tout à coup les yeux, il vit le crâne rasé de la reine, se dressa sur son séant et s’écria: «Que vous est-il arrivé, mon amie?

— Et à vous, mon maître?»

Le roi se tâta et en éprouva un choc à perdre l’âme et l’esprit:

"Livre XVII, chapitre lxxxv

«Que Nous est-il donc arrivé?»

Dans ce moment de panique, il vit s’agenouiller devant lui les concubines des six cours, les dames du palais, les grands et petits eunuques, tous la tête rasée: «Seigneur et maître, nous voici devenus moines!»

Le speélacle arrachait des larmes au roi: «Je présume que c’est parce que j’ai occis des bonzes...» Il fit aussitôt connaître sa volonté: «Vous ne devez pas souffler mot de la perte des cheveux. Sinon, il serait à craindre que mes serviteurs civils et militaires ne critiquent l’injuste politique de l’État. Montez tous à la salle où Nous allons tenir audience.»

Parlons des fondtionnaires de tous rangs, des ministères aux derniers jamen. Ils s’apprêtaient bien avant l’aube à se rendre à la Cour rendre hommage au roi. Or, il n’y en avait pas un qui n’eût perdu sa chevelure au cours de la nuit. Chacun s’affairait à rédiger un rapport sur l’événement. On n’entendait plus parler que de cela:

A u troisième coup de Joueuse tournant vers le roi, D e ces tonsures ils cherchaient à s ’expliquer le pourquoi.

Si vous ne savez, en fin de compte, ce que le commandant fit du butin capturé dans le coffre, ni ce qu’il advint de la vie des quatre pèlerins, écoutez donc la séance qui vient.