À l’audience du matin dont parlait le récit, les fonftionnaires civils et militaires, venus en nombre présenter leur rapport, s’excusaient:
«Nous espérons que Votre Majesté pardonnera notre manque de tenue.
— Nous vous trouvons aussi courtois que d’ordinaire, mes chers ministres. En quoi auriez-vous manqué à la bienséance?
— Oh! Maître et seigneur, nous ne comprenons pas comment, mais nous avons tous perdu nos cheveux en une nuit. »
Les rapports sur l’étrange phénomène en main, le roi descendit de la «couche du dragon» avant de répondre à ses serviteurs: «En effet, Nous n’en comprenons pas la raison non plus, mais la même chose est arrivée à tout le monde, des plus humbles aux plus éminents.
— Désormais, nous n’oserons plus massacrer les bonzes», clamèrent-ils tous, les larmes aux yeux, le roi compris.
Celui-ci remonta sur le trône tandis que chacun regagnait son rang, debout.
«Que ceux qui ont quelque affaire à présenter sortent du rang», reprit le roi, «sinon, roulez les rideaux et levez la séance.»
Du groupe des militaires sortit le commandant en chef des patrouilles de la cité, et du rang des civils, le commissaire du quartier de l’Est. Ils se prosternèrent devant les marches avant de déclarer: «Au cours de la patrouille que nous avons effeéluée dans la cité conformément à vos ordres sacrés, nous avons saisi dans la nuit un butin composé d’un coffre et d’un cheval blanc. Nous vous prions de bien vouloir nous faire connaître votre décision, nos humbles personnes n’osant s’en arroger le pouvoir.
— Amenez le tout, coffre inclus», répondit le roi, fort aise de l’apprendre.
Les deux officiers se retirèrent aussitôt pour regagner l&xtsyamen et convoquer les hommes nécessaires au transport du coffre.
A l’intérieur, Tripitaka n’avait plus l’âme chevillée au corps: «Mes disciples, comment allons-nous nous expliquer, quand nous serons devant le roi de ce pays?
— Plus bas!» répliqua en riant le Novice, «j’ai tout arrangé: quand ils ouvriront le coffre, il nous rendra l’hommage dû aux maîtres de la Loi. Mais demandez à Porcet de s’abstenir de toute querelle de préséance.
— Ne serait-ce qu’échapper à la mort», rétorqua Porcet, «je le tiendrais pour un bonheur sans commune mesure. Comment aurais-je le front de me lancer dans ce genre de querelle! »
Comme les deux officiers invitaient le roi à le fa ire ouvrir et à en examiner le contenu {...].
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Ils n’avaient pas fini d’échanger ces propos que le coffre arrivait à la cour, franchissait la tour aux Cinq-Phénix et se trouvait déposé au pied du trône.
Comme les deux officiers invitaient le roi à le faire ouvrir et à en examiner le contenu, celui-ci en donna l’ordre. A peine eut-on soulevé le couvercle que Porcet, n’y tenant plus, sauta dehors, semant l’effroi parmi les courtisans, muets de saisissement. Puis apparurent Singet, qui donnait la main au moine chinois, et Sablet transportant les bagages. A la vue du commandant en chef qui tenait le cheval par la bride, Porcet marcha sur lui et brailla: «Il est à nous, le cheval! Amène-le!»
Terrifié, l’officier tomba à la renverse.
Les quatre pèlerins se tenaient debout sur les marches.
Voyant que c’étaient des bonzes, le roi descendit précipitamment de son trône, fit convoquer la reine et les concubines à la salle d’audience afin qu’elles leur rendissent hommage avec toute la cour, puis leur demanda:
«Qu’cst-ce qui vous amène ici, vénérables?
— Nous sommes envoyés par Sa Majesté des grands Tang du pays de l’Est au paradis de l’Ouest chercher les Ecritures authentiques et rendre hommage au Bouddha vivant du grand monastère du Coup-de-Tonnerre des Indes.
— Pourquoi vous être couché dans un coffre, maître, qui venez de si loin?
— Comme votre humble serviteur avait appris que Votre Majesté avait formé le vœu de tuer les bonzes, nous n’osions nous manifester ouvertement en votre noble pays: nous nous sommes habillés en laïcs et abrités, la nuit venue, dans une auberge en ces lieux précieux. Nous avons dormi dans le coffre de peur que l’on ne découvre notre identité. Il a été malencontreusement emporté par des pillards et ramené par le commandant en chef. Maintenant qu’il nous est donné de contempler le visage de dragon de Votre Majesté, c’est comme qui dirait voir le soleil après la dissipation des nuages. Nous espérons que Votre Majesté nous pardonnera et nous relâchera: nous Lui en garderons une reconnaissance plus profonde que la mer.
— Vénérable, vous êtes un moine éminent d’un pays supérieur qui est cour céleite: c’est nous qui avons manqué à l’accueil que l’on vous devait. C’est parce qu’un A ces mots, Porcet éclata d'un rire sonore.
6-jz moine Nous avait calomnié que Nous avions fait le serment de massacrer les bonzes au nombre de dix mille, afin d’atteindre un chiffre rond. Mais Nous avons été converti de façon inattendue, cette nuit même; nous avons tous été amenés à nous faire moines et nonnes:
souverain et sujets, reine et concubines ont tous et toutes le crâne rasé. Nous espérons que vous ne serez pas avare de votre éminente sagesse, car nous souhaiterions devenir vos disciples.»
À ces mots, Porcet éclata d’un rire sonore: «Dans ce cas, qu’auriez-vous à nous offrir en cadeau de présentation?
— Maître, si vous nous acceptez, je consentirai à vous offrir toutes les richesses du royaume.
— Ne nous parlez pas de richesse», intervint Singet, «nous sommes moines qui observons la Voie. Pour obtenir l’assurance que votre royaume sera à jamais consolidé, que bonheur et longévité vous seront donnés en partage, il vous suffit de viser nos documents de voyage et de nous raccompagner hors de la ville.»
À ces mots, le roi ordonna à la cour des banquets de préparer un grand festin pour célébrer le retour à l’Unique du souverain et de ses sujets. Les lettres de créance furent aussitôt échangées, et Tripitaka sollicité en vue de changer le nom du royaume.
«Le nom de royaume de la Loi est excellent; c’est le mot “destrudion” qui ne va pas», fit remarquer Singet, «depuis que nous y sommes passés, il conviendrait de le changer en “Resped-de-la-Loi”, ce qui vous garantirait mer calme et claires rivières, vidoire pour mille générations, vents et pluies à la bonne saison, paix dans toutes les diredions.»
Le roi les remercia de leurs bénédidions, fit préparer les chars royaux et raccompagna les quatre pèlerins à l’ouest de la cité. Le récit n’en dira pas plus sur la conversion au bien et le retour à la vérité du souverain et de ses sujets.
Après avoir pris congé du roi du pays du Resped-de-la Loi, le Vénérable déclara joyeusement, du haut de son cheval: «Conscient-de-la-Vacuité, grand est ton mérite d’avoir eu recours à cet excellent Stratagème.
— Frangin », ajouta Sablet, « où as-tu trouvé un si grand nombre de barbiers pour raser tant de têtes en une seule nuit?»
Singet raconta comment il avait usé de la magie des transformations, ce qui fit tant rire maître et disciples qu’ils restèrent longtemps sans pouvoir refermer la bouche.
Ils étaient de cette joyeuse humeur, lorsqu’ils aperçurent une haute montagne qui leur barrait la route.
«Disciples! » s’exclama le moine chinois en tirant sur les rênes, «voyez cette montagne devant nous: comme elle e§t escarpée! Attention!
— Rassurez-vous! » répliqua Singet en riant, «rien n’arrivera, je vous le garantis.
— Ne dis pas cela. Je vois bien comme ce pic est menaçant et, malgré la distance, je distingue les vapeurs délétères et les violentes nuées qui s’en échappent. Je me sens envahi de frissons et paralysé par l’appréhension.
— Vous me semblez avoir oublié le soutra du Cœur du maître de méditation au Nid-de-Corbeaux, rétorqua Singet sans cesser de rire.
— Je m’en souviens.
— Vous vous le rappelez, mais vous avez oublié les quatre vers de l’hymne.
— Quels vers?
— N e cherche pa t au loin le Bouddha du bonheur C a r le mont des Vautours en ton cœur demeure.
Tout homme possède le Sloupa de ce mont
E t peut, à son pied, cultiver la perfeliion.
— Je les connais, bien sûr. Ces quatre lignes impliquent que le sens des Ecritures, avec leurs milliers de soutras, n’est rien de plus que la culture du cœur et de l’esprit.
— Il va sans dire. L’esprit nettoyé brille solitaire, le cœur garde toutes choses pures. Le moindre écart peut conduire à la négligence: mille, dix mille ans n’aboutiraient à rien. Il suffit de volonté et sincérité plénières pour avoir sous les yeux le monastère du Coup-de-Tonnerre.
Tant que vous demeurerez dans la peur, le trouble et le malaise de la pensée, la Grande Voie vous restera lointaine, et lointain aussi le monastère du Coup-de-Tonnerre.
Chassez les doutes et suivez-moi! »
À ce discours, le Vénérable se sentit soudain l’esprit réconforté et débarrassé de tout souci.
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Les quatre pèlerins allaient de l’avant; ils atteignirent la montagne en quelques pas. Levant les yeux, ils virent Une montagne vraiment superbe qu i offre au regard attentif tant de couleurs bigarrées. A u sommet flottent les nuages eti désordre, contre la falaise, les arbres jettent m e ombre froide.
Voient les oiseaux dans de grands battements d ’ailes, passent les bêtes féroces dans une quête obstinée. L a forêt aligne m ille troncs de pins, le sommet de rares tiges de bambou: hululements de loups g ris se disputant la nourriture, rugissements de tigres affamés à la recherche de proies. Le gibbon sauvagepousse de longs sifflements en quête de fru its frais, cerfs et daims montent vers les cimes vertes à travers les fleurs. Entre la plainte du vent et le gargouillis des eaux s'élève le chant des oiseaux cachés sous la passe.
Ic i et là se mêlent lianes et plantes grim pantes; l ’orchidée odorante fréquente l ’herbe de jaspe tout autour du ruisseau.
Au-dessus des amoncellements d ’étranges rochers se dresse la paroi abrupte. Renards et chiens viverrins courent en bandes, singes et gibbons s ’amusent en groupes.
L e voyageur s’inquiète des escarpements. Pourquoi fa u t-il que le vieux chemin tourne et tourne encore!
Maître et disciples marchaient, apeurés, quand ils entendirent le sifflement du vent.
«Le vent se lève!» s’écria Tripitaka, effrayé.
— Au printemps souffle le zéphyr, en été un vent chaud et humide, à l’automne le vent d’oue St et en hiver la bise du nord», répliqua Singet, «à chaque saison le vent souffle. Pourquoi s’effrayer de celui-ci?
— Ce vent s’est levé trop brutalement pour venir du ciel.
— Les vents ont de tout temps soufflé de la terre, de même que les nuages sortent des montagnes; pourquoi voulez-vous qu’il vienne du ciel?»
À peine Singet avait-il fini sa phrase que se levait le brouillard, un brouillard peu ordinaire:
Une nappe qu i obscurcit ju sq u ’au ciel
E t couvre la terre de ténèbres.
E e soleil a disparu sans trace;
Ees chants d ’oiseaux au silence font place.
On croirait le chaos des prem iers temps,
Un vol de poussière faisant écran.
On ne voit plus les arbres du sommet;
Evanoui, le cueilleur de bouquets.
L ivre XVII, chapitre lxxxv
«Conscient-de-la-Vacuité, comment se fait-il qu’un pareil brouillard se lève avant même que le vent soit calmé? s’inquiéta Tripitaka, plus alarmé que jamais.
— Pas de précipitation!» répondit Singet, «descendez de cheval, je vous prie. Vous deux, restez ici à monter la garde pendant que je vais voir quel augure tirer du phénomène.»
Sacré grand saint! D’un coup de reins, il fut dans les airs. Mettant sa main en visière au-dessus des sourcils, il écarquilla les yeux et, abaissant son regard, aperçut en effet un monstre assis au bord de la falaise. Voyez de quoi il avait l’air:
Son puissant corps tacheté lu i donnait fière allure.
Des dents, telles perceuses de diamant, lu i sortaient de la gueule; il dissim ulait griffes plus acérées que crochets de jade.
Des pupilles rondes de ses je u x métalliques étaient la terreur des bêtes et des oiseaux, les piquants de sa barbe d ’argent le chagrin des dieux et des diables.
I l manifestait sa terrible férocitépar d ’affreux rugissements, révélait des intentions longuement mûries en crachant et soufflant vents et brouillards.
Puis il aperçut, tout contre lui, trente à quarante petits monstres rangés à droite et à gauche, répétant le même exercice magique.
«Mon maître n’était pas sans prescience», se dit Singet en riant intérieurement, «ce n’est, en effet, nullement un vent naturel, comme il le disait, puisqu’il e£t produit ici par un monstre. Si je lui assène un coup de ma trique de fer, je le tuerai comme on pile de l’ail, mais ce serait ruiner mon beau renom.»
C’est que Singet avait toujours été un preux qui ignorait comment se débarrasser de ses ennemis dans l’ombre.
«Rentrons», conclut-il, «et réservons cette petite attention à Porcet, en l’invitant à s’essayer le premier au combat contre le monstre. S’il se montre à la hauteur et en sort vainqueur, le mérite lui en reviendra. S’il en eét incapable et se fait capturer, j’irai à son secours: cela seulement pourrait ajouter à ma gloire.» Puis, se ravisant: «Porcet est si paresseux qu’il refusera de se fatiguer, mais il est goinfre: je saurai le berner en titillant son amour de la mangeaille. On va voir comment il réagit.»
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Il abaissa aussitôt son nuage et se présenta devant Tripitaka qui lui demanda: «Conscient-de-la-Vacuité, de quel augure sont le vent et le brouillard?
— Il n’y en a plus, il fait déjà clair.
— En effet, j’ai l’impression que ça baisse.
— Maître», ajouta Singet avec le sourire, «d’habitude mes yeux ne me trompent pas, mais cette fois j’ai commis une erreur. Je me disais qu’il devait y avoir un monitre derrière ce phénomène, mais ce n’est pas le cas.
— Qu’eit-ce que c’est?
— Il y a un village pas très loin devant nous. Les gens y aiment le bien et sont occupés à cuire à la vapeur des provisions de riz blanc et des boules de farine blanche pour nourrir les moines. Ce brouillard, je présume, vient de la cuisson, signe manifeste de leurs bonnes a étions.»
Prenant pour argent comptant ce qu’il entendait, Porcet tira à part son condisciple et lui demanda à voix basse:
«Frangin, tu y as goûté, à leur repas maigre?
— Oui, mais je n’ai pas mangé grand-chose. Leurs plats étaient un peu trop salés, ça ne me tentait pas.
— Bah! peu importe que ce soit salé, je m’en mettrai volontiers plein la panse. Si la soif me tenaille trop, je reviendrai boire de l’eau.
— Tu veux manger?
— J ’ai justement un peu faim. Si j’allais avant vous grignoter, qu’en penses-tu?
— Il n’en est pas question, mon frère. Ne sais-tu pas ce que disent les anciens livres: Du vivant de son père, le fils ne saurait rien prendre surluP. Alors que le Maître est ici, oser y aller sans l’attendre?
— Mais si tu ne dis rien, ne pourrais-je y aller? suggéra Porcet avec un rire embarrassé.
— Je ne dirai rien. On verra comment tu te
débrouilles.»
Quand il s’agissait de satisfaire sa gloutonnerie, l’idiot n’était pas sans astuce; il s’approcha du Maître et lui tira la révérence avant de proposer: «Mon condisciple vient de dire que l’on prépare un repas maigre dans le village là-bas. Il me semble que le cheval va incommoder les gens.
Ne serait-ce pas du temps perdu que de réclamer du foin ou du fourrage? Puisque le vent et le brouillard se sont heureusement dissipés, restez donc assis un moment, le temps que je ramasse un peu d’herbe tendre pour nourrir Ilfu t aussitôt entouré p a r les monstlres qui se m irent à l'agripper p a r les vêtements, à l'attraper p a r la ceinture, à le pousser et le tirer tous ensemble.
la bête avant que nous allions chez ces gens-là demander l’aumône.
— Bien», répondit le moine chinois qui en était fort aise, «comment se fait-il que tu sois si diligent, aujourd’hui? Va, et reviens vite.»
L’idiot partit en ricanant intérieurement. Singet le rattrapa et lui dit en le retenant: «On nourrit les moines là-bas, les beaux, pas les laids.
— Est-ce à dire qu’il faut encore une fois me transformer?
— Exaétement. Vas-y un peu changé.»
Le brave idiot! Lui aussi avait la possibilité de se transformer, de trente-six façons différentes. Il marcha jusqu’à une combe, fit une passe, récita une incantation et, d’une secousse, se changea en moine maigre, de courte taille, frappant un «poisson de bois » pour scander la prière qu’il marmonnait. Comme Porcet ne savait pas réciter de soutra, il se contentait de répéter les trois premiers mots qu’il avait appris à l’école primaire: «grand homme supérieur».
Revenons à l’ogre: après avoir récupéré le vent et le brouillard, il ordonna à sa troupe de former un cercle à l’entrée de la grand-route, dans l’attente de quelque voyageur. Ce fut la malchance de l’idiot de marcher droit dedans, bientôt après. Il fut aussitôt entouré par les monstres qui se mirent à l’agripper par les vêtements, à l’attraper par la ceinture, à le pousser et le tirer tous ensemble.
«Ne poussez pas!» criait Porcet, «laissez-moi passer manger dans chaque maison, l’une après l’autre.
— Que veux-tu manger, le bonze?
— Puisque ici vous nourrissez les moines, je viens manger maigre.
— C’est toi qui t’imagines qu’on nourrit les moines ici, où tout au contraire, nous ne nous sustentons que de bonzes. Nous sommes des monstres immortels qui ont obtenu la Voie dans la montagne et nous tenons tout particulièrement à recevoir chez nous des moines, il est vrai, mais pour les cuire à point à la vapeur et les manger.
Et c’est toi qui songes à venir te restaurer ici!»
A ces mots, Porcet sentit la peur le gagner. Il commençait enfin à en vouloir à Singet: «Vraiment odieux, cet épizoologue! Il m’a bien eu à me raconter que les villageois nourrissaient les moines: il n’y a pas plus de villageois que de repas maigre, rien que des monstres! »
Tiraillé en tous sens, l’idiot perdit patience, reprit sa forme originelle, tira le râteau accroché à sa taille et se mit à frapper à la volée les petits monstres qui battirent en retraite.
«Malheur, grand roi! vinrent-ils annoncer en courant.
— Quel malheur? demanda l’ogre.
— Un bonze était arrivé près de la montagne, propre et appétissant; nous nous sommes dit que nous pourrions l’amener chez nous pour le cuire à l’étouffée. Au cas où nous n’aurions pas pu le finir, il aurait été possible de saler le reste et le garder pour les jours de mauvais temps. Nous n’imaginions pas qu’il savait se transformer.
— Se transformer comment?
— Il ne ressemblait plus à un homme: un long groin, de larges oreilles et, rendez-vous compte, une touffe de poils raides dans le cou! Il tenait des deux mains un râteau qu’il nous balançait dessus à tort et à travers. On a eu si peur qu’on a couru vous prévenir.
— Ne craignez rien. Je vais aller voir.»
L’ogre s’avança en faisant tournoyer un pilon de fer.
L’idiot lui parut en effet d’une grande laideur:
L e groin long de trois pieds tel un maillet, L es dents, clous d ’argent sortant d ’un barillet;
Une paire d’yeux ronds lançant des éclairs,
Les oreilles, éventails remuant l ’air,
D e longues soies telles pointes de flèche,
L a peau bleuâtre, grossière et sèche,
I l tenait en main un objet bizarre,
Un râteau à neuf dents, vrai cauchemar.
Rassemblant tout son courage, l’ogre l’interpella:
«D’où viens-tu? Comment t’appelles-tu? Parle si tu veux avoir la vie sauve!
— Mon fiéton», ricana Porcet, «tu ne me semblés pas reconnaître ton ancêtre. Approche, je vais te le dire:
«Prom u am iral des Roseaux-Célefles
P a r l ’empereur pour ma force preste,
Je commandais quatre-vingt m ille marins
E t vivais heureux au palais cristallin.
Pour avoir agacé, soûl, une dame,
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E t lu i avoir déclaré ma flamme.
J ’a i cru pouvoir prendre de grands airs.
J ’a i dévoré Vangélique de la M ère,
E t d’un coup de groin renversé un palais.
Des mains de l ’empereur de Jade lui-même
Je reçus deux m ille coups pour ma peine.
Puis je fu s exilé en ce bas monde,
A fin de prendre bonne résolution,
M ais ici-bas je redevins démon,
A joyeux mariage chez les Gao prêt,
Quand malchance me fit rencontrer Singet.
Vaincu p a r la trique aux cercles d ’or,
Je me soumis, moine, non sans effort.
Je selle le cheval, porte les fardeaux
E t rembourse ce q u i fa isa it défaut.
A m ira l aux pieds de fe r, j ’étais Porcet, E n religion prenant nom de Huit-Défenses.
— Tu es donc le disciple du moine chinois», se récria l’ogre à ce discours, «ce moine dont j’ai depuis si longtemps entendu vanter la chair délicate. On voulait justement le capturer. Maintenant que tu t’es jeté dans la gueule du loup, pas de quartier! En garde! Attention au pilon!
— Bête immonde, tu étais donc maître teinturier.
— Et pourquoi aurais-je été maître teinturier?
— Sinon, où aurais-tu appris à manier le pilon?»
La créature n’était pas d’humeur à pousser plus avant la discussion: elle se rapprocha pour faire pleuvoir les coups. Ce fut dans la combe un beau duel:
Pilon de fe r contre râteau à neuf dents. E ’un distribue les coups comme tournoyant dans une tornade, l ’autre s ’abat soudain telle me giboulée. E ’un est l ’ogre horrible et sans nom qui bloque la route de montagne, l ’autre le coupable am iral des Roseaux-Célestes, soutien de la nature de soi. N ature dans le juS le chemin, diables et démons ne sont pas à craindre. S i haute que soit la montagne, le métal ne saurait générer la terre. L e pilon surgit comme python sortant d ’un lac, le râteau se dresse comme dragon dans lesjoncs. C ris et grondementsfont trembler la montagne, vociférations et rugissements alarment ju sq u ’a u x tréfonds de la terre.
E es deux héros engagent toutes leurs capacités et jouent leur va-tout.
Laissons Porcet dans les tourbillons de ce combat contre l’ogre, qui criait à ses petits monstres de faire cercle autour de son ennemi.
Revenons à Singet qui, tout à coup, éclata d’un rire sarcaitique derrière le dos du Maître.
«Qu’eit-ce qui te fait ricaner? lui demanda Sablet.
— Quel idiot, ce Porcet! Il m’a cru sur parole quand je lui ai dit qu’on nourrissait les moines. Il n’est pas encore de retour depuis tout ce temps: s’il a repoussé l’ogre d’une raclée de son râteau, tu ne tarderas pas à le voir revenir triomphant et clamant les mérites de cet exploit. S’il n’a pas eu le dessus et qu’il s’est fait capturer, malheur à moi!
Je me demande à combien de “sale épizoologue” j’aurais droit. N’en parle pas, Conscient-de-la-Pureté, attends que j’aille voir un peu ce qui se passe.»
Sacré grand saint! Sans rien révéler au Vénérable, il s’arracha subrepticement un poil dans la nuque, souffla dessus de son haleine magique et le transforma en un autre lui-même qui tenait compagnie à Sablet auprès de Tripitaka. Son corps et sa personne véritables firent un bond dans les airs, d’où il voyait l’idiot encerclé, jouant furieusement du râteau, mais en croissante difficulté.
Singet n ’y tint plus. Il abaissa son nuage et, d’une voix tonnante:
«Du calme, Porcet, me voilà!»
D’entendre la voix du Novice rendit courage à l’idiot, qui s’élança en avant avec une énergie redoublée. Incapable de soutenir ces assauts, l’ogre s’exclama: «À l’inêtant, le bonze faiblissait. Comment se fait-il qu’il reprenne maintenant du poil de la bête?
— Mon fiston», rétorqua Porcet, «tu ferais mieux de ne pas trop me bousculer: il y a un gars de chez moi qui arrive. »
Il se lança en avant, frappant en pleine gueule. Incapable de parer les coups, l’ogre rompit le combat et battit en retraite à la tête des petits monitres. Les voyant en fuite, Singet fit faire demi-tour à son nuage sans s’approcher et, revenu d’une traite à son point de départ, récupéra le poil et sa place auprès du Vénérable, dont les yeux de chair de commun mortel ne s’étaient rendu compte de rien.
Un moment plus tard, l’idiot rentrait à son tour, vidorieux, mais épuisé et pantelant, au point que la morve lui coulait du nez et qu’une écume blanche lui collait à la bouche. Il s’avança avec un cri rauque: «Maître!
chercher de l’herbe pour le cheval: comment se fait-il que tu nous reviennes en pareil état? Je présume qu’ils font surveiller la montagne par des gardes qui ne t’ont pas permis de couper l’herbe.»
L’idiot posa le râteau et répondit en trépignant et se frappant la poitrine: «Maître, ne me posez pas de question! C’est à mourir de honte!
— À mourir de honte? Pourquoi?
— Mon condisciple aîné m’a roulé! Il a commencé par raconter qu’il n’y avait pas de monstre derrière le vent et le brouillard, qu’ils n’étaient nullement de mauvais augure, mais que c’étaient de braves villageois aimant le bien qui faisaient cuire à la vapeur du riz et des boules de pain à offrir aux moines, je l’ai pris au sérieux et, comme j’avais faim, je pensais en manger un peu; couper l’herbe n’était qu’un prétexte pour vous précéder. Je ne m’attendais nullement à me voir encerclé par nombre de monstres et devoir soutenir un dur combat pendant un bon moment. Si le condisciple n’était pas venu à la rescousse avec son bâton de deuil, je ne m’en serais pas sorti.
— L’idiot raconte n’importe quoi!» intervint Singet en riant, «c’est le brigand qui cherche à impliquer toute laprison\ J ’étais ici auprès du Maître que je n’ai jamais quitté.
— C’est vrai, Conscient-de-la-Vacuité ne m’a pas quitté.»
Bondissant d’indignation, l’idiot se mit à crier:
«Maître, vous ne comprenez pas: il a un double!
— Conscient-de-la-Vacuité, y a-t-il un monstre là-bas, en fin de compte?»
Ne pouvant dissimuler plus longtemps, Singet s’inclina en riant: «Oui, il y a une bande de petits monstres, mais ils n’oseront pas se frotter à nous. Porcet, approche! Je ne fais que te réserver ce qu’il y a de mieux. Puisque nous sommes chargés de la proteétion du Maître, il faut traverser cette montagne escarpée comme le ferait une colonne de l’armée.
— Que ferait une colonne de l’armée?
— Tu seras le commandant qui ouvre la route; tu dégages à l’avant: si le monstre ne se présente pas, bon.
Mais s’il survient, ce sera à toi de le combattre et le mérite de l’avoir mis en déroute te sera compté.»
Comme il n’estimait pas le monstre d’une capacité 6 83
supérieure à la sienne, Porcet répondit: «Laisse-moi marcher en avant, dussé-je mourir entre ses mains!
— Si l’idiot commence par proférer des paroles aussi sinistres, il n’ira pas loin, ricana Singet.
— Frangin, ne connais-tu pas le proverbe: Prince au fe Bin, s ’il n’est soûl, sera rassasié; guerrier au combat, s'il n’est mort, sera blessé. Mieux vaut dire paroles sinistres d’abord pour être ensuite le plus fort.»
Fort aise, Singet se hâta de seller le cheval, invita le Maître à monter et, Sablet portant les bagages, suivit Porcet sur le chemin qui entrait dans la montagne.
Bref, reparlons de l’ogre qui était retourné d’une traite dans son repaire, où il avait ramené les restes de la troupe en déroute. Assis en haut d’un rocher, il demeurait silencieux. Un bon nombre de petits monstres étaient restés à surveiller la grotte. Ils s’approchèrent pour demander: «Votre Majesté sort souvent et revient chaque fois gaie et contente. Pourquoi a-t-Elle l’air si contrariée aujourd’hui?
— Mes petits, c’est que chaque fois que je pars en tournée dans la montagne, bêtes ou gens, d’où qu’ils soient, j’en rapporte plusieurs pour vous régaler. Aujourd’hui c’était la guigne, je suis tombé sur un adversaire.
— Quel adversaire?
— Un bonze du nom de Porcet Huit-Défenses, le disciple du moine chinois en quête des Ecritures. J’ai reçu une volée de son râteau qui nous a mis en déroute. Que c’est fâcheux! J ’avais entendu parler depuis si longtemps de ce moine chinois, un arhat qui s’est cultivé au cours de dix incarnations successives. D’en manger un morceau prolongerait la vie indéfiniment. Il est justement dans nos montagnes, une belle occasion de le capturer et le cuire à l’étouffée. Je ne savais pas qu’il avait à son service des disciples de cette trempe! »
À peine avait-il fini sa phrase qu’un petit monstre sortit des rangs et se tourna vers l’ogre en poussant trois sanglots suivis de trois éclats de rire.
«Que signifient et ces pleurs et ces rires? gronda l’ogre, excédé.
— C’est que Votre Majesté vient de parler de manger le moine chinois», répondit le petit monstre, après s’être agenouillé, «la chair de ce moine n’est pas consommable.
— S’il l’était, il ne serait pas arrivé jusqu’ici. Il aurait été dévoré bien avant par les créatures maléfiques qui vivent ailleurs. Il a trois disciples sous la main.
— Sais-tu lesquels?
— L’aîné est Singet le Novice, le troisième Sablet le Bonze. Celui auquel vous avez eu affaire est Porcet Huit Défenses.
— Comment Sablet le Bonze se compare-t-il à Porcet Huit-Défenses?
— Ils se valent à peu de chose près.
— Et Singet le Novice?
— Il y aurait tant à dire que je n’ose!» répliqua le petit monstre en tirant la langue, «les pouvoirs de ce Singet sont immenses, ses transformations sans nombre. Il y a cinq cents ans, lorsqu’il a provoqué de graves troubles au palais du ciel, les vingt-huit constellations d’En-haut, les neuf luminaires, les douze fuseaux horaires, les cinq dignitaires et quatre ministres, les étoiles de l’est et de l’ouest, les divinités du nord et du sud, les cinq pics et quatre fleuves’, enfin les guerriers du ciel entier n’ont su prévaloir contre lui. Et vous oseriez convoiter la chair du moine chinois?
— Comment as-tu appris tous ces détails?
— J ’ai d’abord habité chez le grand roi de la grotte de Chameau-Lion dans la chaîne du même nom. Lui aussi, dans son ignorance, voulait dévorer le moine chinois, mais il a eu Singet le Novice sur le dos: avec sa trique aux cercles d’or, il a forcé l’entrée. Quelle pitié! Il nous a exterminés jusqu’au dernier. Comme l’on dit au jeu de dominos, “un coupé, six contré”! Heureusement, un peu plus avisé que les autres, j’avais réussi à m’échapper par la porte de derrière. Je suis parvenu jusqu’ici, où vous m’avez accordé la faveur de me garder à votre service. Voilà pourquoi je sais ce dont il est capable.»
A ce discours, l’ogre pâlit d’effroi. Le cas de le dire:
Général redoute paroles de devin. Comment aurait-il pu ne pas s’effrayer de ce qu’il entendait de la bouche même de ses gens?
Au moment où chacun prenait peur, un autre petit monstre s’avança pour faire valoir: «O grand roi, ne vous affligez point, ne craignez rien! Comme va le diéton, patience vient à bout de toute chose. Si vous tenez à manger le moine chinois, j’ai un plan à vous proposer pour vous le procurer.
— Quel plan?
— Le plan de la fleur de prunier, pétale à pétale.
— Que veut dire “fleur de prunier pétale à pétale”?
— Faites l’appel de vos troupes et sélectionnez: cent sur mille, dix sur cent, trois sur dix; trois qui soient capables et sachent se transformer. Ils prendront tous les trois votre aspeél, même heaume sur la tête, même armure et même pilon en main. Ainsi équipés, ils se tiendront en embuscade à trois endroits différents. Le premier engagera le combat contre Porcet, le second combattra Singet et le troisième luttera contre Sablet. Les trois petits monstres seront sacrifiés pour entraîner à l’écart les trois condisciples, cependant que vous n’aurez plus qu’à tendre la main du haut des airs pour vous emparer du moine chinois. Ce ne sera pas plus difficile que de prendre un objet en fouillant dans le sac, ou attraper la mouche dans le vase à poisson.
— Un plan excellent, merveilleux!» s’exclama l’ogre, ravi de la suggestion, «allons-y! Si l’on échoue, on en réitéra là; mais si l’on réussit à le capturer, tu ne seras pas oublié, je te le promets, je te ferai officier d’avant-garde. »
Le petit monstre se prosterna pour remercier de la faveur qui lui était accordée. Puis on fit l’appel, ce qui permit d’en choisir trois exceptionnellement capables. Ils prirent l’aspeét de l’ogre, chacun armé d’un pilon et se tinrent en embuscade dans l’attente du moine chinois.
N’en disons pas plus. Revenons au Vénérable qui, sans souci ni inquiétude, suivait Porcet le long de la grandroute. Ils marchaient depuis pas mal de temps lorsque tout à coup surgit du bord de la route, à grand bruit, un petit monstre qui bondit en avant dans l’évidente intention de se saisir de Tripitaka.
«Porcet!» s’écria Singet, «l’ogre est sur nous, qu’attends-tu pour t’y mettre?»
L’idiot, sans reconnaître le faux du vrai, brandit le râteau et le rattrapa. Le monëtre aussitôt fit face et para de son pilon de fer. Il allaient et venaient en plein combat au pied de la montagne, quand un craquement se fit entendre dans les buissons: une autre créature surgit et se précipita sur le moine chinois.
Ecartant ses cinq griffes d'acier, il les referma sur Tripitaka, arraché des étriers et emporté comme par une tornade.
«Maître, ça tourne m al!» s’exclama Singet, «Porcet est bigleux, il a laissé échapper l’ogre, qui vient s’emparer de vous! Je m’occupe de le chasser.»
Il tira précipitamment la trique et se lança à sa rencontre en tonnant: «Où vas-tu? En garde!»
Pour toute réponse, l’ogre brandit son pilon. Tous deux échangeaient les coups dans une indescriptible mêlée au pied de la pente herbeuse, lorsque le vent se mit à mugir derrière la montagne tandis qu’un troisième monstre bondissait pour se jeter sur Tripitaka. Sablet l’aperçut, atterré:
«Maître, ils n’y voient plus goutte, les deux, le frangin et le frérot, voilà qu’ils lâchent l’ogre. Il est sur vous! Restez à cheval, je vous l’attrape!»
Sans se poser d’autre question, Sablet brandit sa crosse et, faisant face au pilon de fer du monstre, soutint un dur combat. Cris et vociférations s’éloignaient peu à peu.
L’ogre, le vrai, du haut des airs voyait le moine chinois laissé seul sur son cheval: écartant ses cinq griffes d’acier, il les referma sur Tripitaka, arraché des étriers et emporté comme par une tornade. Quelle pitié! Le cas de dire:
Quand méditation rencontre démon,
S’échappe le fru it de fu ite raison;
Sauvé-des-Eaux ' eït tombé à nouveau
Sur l ’a Üre de malheur qu i suit d’En-haut.
L’ogre abaissa le vent qui les portait, entraîna Tripitaka dans la grotte et appela: «Officier d’avant-garde! »
Le petit monstre qui avait mis au point le Stratagème s’avança et se récria en s’agenouillant: «Je n’ose accepter, je n’ose!
— Pourquoi dis-tu cela? La parole d’un grand chef de guerre peut rendre noir ce qui est blanc. Je te l’avais dit: en cas d’échec, on en serait resté là; puisque nous avons réussi, je te fais officier d’avant-garde. Comment pourrais-je manquer à la parole que je t’ai donnée, alors que ton merveilleux plan a été couronné de succès? Amène-nous le moine chinois, fais chercher de l’eau et nettoyer la marmite, apporter des fagots et allumer le feu: on le fait cuire à l’étouffée, de façon à en déguster tous un morceau en vue de prolonger indéfiniment la vie.
— Il ne saurait être mangé, Votre Majeâté.
— Pourquoi pas, dès lors que nous l’avons capturé?
— Que Votre Majesté l’ait dévoré ne serait pas grave.
Même Porcet et Sablet pourraient être amenés à le comprendre, mais je crains que Singet, ce caïd, n’en ait les sangs tournés. S’il apprend que nous l’avons dévoré, il ne se donnera même pas la peine de venir nous combattre. Il plongera la trique aux cercles d’or à mi-pente et y fera un tel trou que la montagne s’effondrera et que nous ne saurons plus où aller.
— Quelle suggestion avisée aurais-tu à Nous soumettre?
— A mon avis, il vaut mieux expédier le moine chinois dans le jardin derrière, l’attacher à un arbre et le laisser deux ou trois jours sans nourriture: ça lui nettoierait l’intérieur et nous laisserait le temps de voir si ses trois disciples viennent le chercher à la porte. Quand nous obtiendrons confirmation qu’ils s’en sont retournés, nous pourrons le ramener et le consommer tout à notre aise.
N’est-ce pas préférable?
— Assurément», approuva l’ogre en souriant, «l’officier d’avant-garde a parfaitement raison.»
Ordre fut aussitôt donné d’emmener le moine chinois dans le jardin du fond et de le ligoter à un arbre: Cela fait, tous les petits monstres allèrent devant se tenir à la disposition de leur chef.
Voilà le Vénérable subissant dures peines dans l’entrave de liens serrés. Il s’écriait, sans pouvoir retenir les larmes qui roulaient sur ses joues: «O disciples, dans quelles montagnes êtes-vous partis à la chasse des créatures maléfiques, sur quelle route poursuivez-vous les monstres? C’eàt ici que je souffre aux mains de cet ogte maudit. Quand nous reverrons-nous? Je me meurs de douleur...»
Il achevait dans un double flot de larmes, lorsque de l’arbre en face une voix l’appela: «Vénérable, vous aussi?
— Qui êtes-vous? répondit le Vénérable, retrouvant ses esprits.
— Je suis un bûcheron de la montagne, dont le maître m’a capturé l’autre jour. Je suis ligoté ici depuis trois jours déjà. Us comptent me manger.
— Ô bûcheron!» s’exclama le Vénérable en versant des larmes, «ta mort ne concerne que toi; elle ne présente guère d’autres inconvénients. Mais la mienne ne me laisse pas en repos.
— Vous avez quitté votre famille, vénérable. Vous n’avez ni père, ni mère ou femme ou enfants à votre charge. Si vous mourez, mort serez. Quel souci à vous faire?
— C’est que je viens des terres de l’Est, parti en quête des Écritures au paradis de l’Ouest. J ’ai reçu de l’empereur Taizong de la dynastie des Tang la mission sacrée de rendre hommage au Bouddha vivant et d’obtenir les soufras authentiques qui sauveront les âmes perdues en ténébreuse demeure. Si je perds la vie, n’aurai-je pas anéanti les espoirs de mon souverain, trahi l’espérance de ses sujets?
Les innombrables âmes en peine de la cité des morts injustes ne seront-elles pas replongées dans la plus cruelle des déceptions, de toute éternité privées du salut? Tous nos efforts, réduits à néant, ne seront plus que vents et poussières: comment cela pourrait-il me laisser en repos?»
A ce discours, le bûcheron versa des larmes à son tour:
«Vénérable, votre mort ne serait que cela. La mienne me serait plus douloureuse encore. J ’ai perdu mon père en ma tendre enfance et vis avec ma mère qui est veuve, sans autre ressource que le bois que je ramasse pour vivre. Ma vieille mère est entrée dans sa quatre-vingt-troisième année et n’a que moi pour la nourrir. Si je meurs, qui l’enterrera et s’occupera de ses derniers jours? O misère!
De douleur je me meurs.
— Quelle pitié! Quelle pitié ¡»s’exclama le Vénérable à ces mots, éclatant en sanglots, «l’ermite de la montagne pense à sa mère: n’est-ce pas en vain que j’ai appris à réciter les soutras? Servir son souverain ou servir ses parents, c’est tout un. Ce que tu fais pour l’amour de tes parents, je le fais pour l’amour de mon seigneur. Ah!
vraiment!
«D es je u x en pleurs qu i contemplent des yeux en pleurs, Cœ ur brisé qu i accompagne entrailles rompues. »
Laissons Tripitaka à son triste sort, pour reparler de Singet: lorsqu’il eut repoussé le petit monstre au pied de la pente herbeuse, il retourna précipitamment au bord de la route: le Maître avait disparu; il ne restait que le cheval blanc et les bagages. Rongé d’inquiétude, le Novice partit à sa recherche vers le sommet de la montagne, tirant le cheval et portant le chargement.
Hélas! Le cas de le dire:
L ’éprouvé Sauvé-des-Eaux ne fa it que rencontrer nouvelles épreuves.
L e terrasseur de démons Singet tombe sans cesse sur d ’autres démons.
Si, en fin de compte, vous ne savez ni où ni comment il retrouva le Maître, écoutez donc la séance qui vient.
6ç)o
LE VOL
DES ARMES MERVEILLEUSES
(chapitres lxxxvi à xc)
j Livre dix-huitième