Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre86

086 OÙ MÈRE DU BOIS APPORTE SON PRESTIGE DANS LA CAMPAGNE CONTRE L’OGRE, ET LE DUC DU MÉTAL EMPLOIE LA MAGIE POUR DÉTRUIRE LA PERVERSITÉ.

Le récit a conté comment Singet, tirant le cheval et portant les bagages, s’était mis à la recherche du Maître dans toute la montagne. Il aperçut soudain Porcet qui courait vers lui, haletant:

«Frangin, qu’est-ce qui te prend de brailler?

— Le Maître a disparu. Eft-ce que tu l’aurais vu?

— Je n’ai suivi le Vénérable qu’en tant que moine, mais tu m’as encore joué un tour en me demandant de tenir le rôle de capitaine. Je reviens après avoir combattu l’ogre un bon moment, au risque de ma vie. C’est toi et Sablet qui étiez chargés de la proteéüon du Maître. Et c’est à moi que tu poses la question!

— Je ne te blâme pas, frérot. Tu n’as pas dû te rendre compte que tu devenais bigleux et que tu as laissé l’ogre revenir se saisir du Maître. Il m’a fallu le combattre et confier le Maître à la garde de Sablet. Voilà que lui aussi a disparu, maintenant.

— Je présume que Sablet l’aura accompagné pour satisfaire un gros ou petit besoin, un peu plus loin», répliqua Porcet avec un petit rire.

Il n’avait pas achevé sa phrase que Sablet réapparaissait.

«Où eit le Maître? lui demanda Singet.

— Vous deviez avoir la vue trouble, tous les deux, de lâcher l’ogre sur le Maître! Je suis parti le combattre. Le Maître doit être reité tout seul en selle.

— On est tombés dans le panneau! » hurla Singet en 6 94

faisant de violents bonds sous l’effet de la colère, «on est tombés dans le panneau!

— Tombés dans quel panneau? demanda Sablet.

— C’est le coup de la “fleur de prunier pétale à pétale”: il a embarqué le Maître en fonçant au beau milieu, pendant que l’on nous éloignait. Ciel! Que faite?»

Il ne put s’empêcher de laisser ses larmes rouler.

«Ne pleure pas! Pleurer ne mène à rien», insista Porcet, «de toute façon, il n’est pas loin. Il ne peut être que dans cette montagne: allons à sa recherche.»

Il ne leur restait d’autre solution que de pénétrer tous les trois dans la montagne pour tenter de le retrouver.

Après avoir marché une vingtaine de lis, ils découvrirent une résidence troglodyte au bas d’une falaise suspendue.

L ’angle aigu des pics cache les reflets de lum ière au-dessus de rochers abrupts aux formes étranges. Des fleurs rares parfum ent l ’herbe de jaspe sous la luxuriance de l ’amandier rouge et du pêcher émeraude.

Devant la falaise, le vieil arbre à l ’écorce givrée, lissée p a r la pluie, fait quarante empans. L es pins bleus de l ’entrée élèvent leur couleur sombre à deux m ille pieds vers le ciel.

L es grues sauvages viennent en couple danser dans la brise légers;

paire p a r paire, les faisans descendent sur la branche altière chanter le jo u r clair. Des amas serrés de lianes ocres pendent comme des cordes, des rangées de saules brum eux semblent ruisseler d ’or.

Un bassin où s ’accumulent les eaux, un antre profond contre la montagne: dans le bassin carré se cache un dragon écaillé qu i ne s’estipas encore transformé, dans la cavité profonde vit depuis des années un ogre qui se repaît de chair humaine.

L ie u x dignes des dieux, où tous les souffles trouvent leur nid.

A la vue de la grotte, Singet bondit en deux ou trois enjambées jusqu’à l’entrée pour l’examiner de plus près. Le portail de roc était hermétiquement clos. Audessus, une plaque portait inscrit dans la pierre, en huit gros caraétères: Grotte des Anneaux en Chaîne du Pic Brisé du Mont Cache-Brouillard.

«Porcet», dit Singet, «attaquons! C’est ici que l’ogre habite. Le Maître est sûrement chez lui.»

Poussé à la violence par les circonstances, l’idiot leva son râteau et l’abattit avec une telle force qu’il fit un gros trou dans le vantail de pierre. Il criait: «Rends-nous notre maître avant qu’il ne soit trop tard, si tu ne veux pas que ta porte soit défoncée et que ton engeance entière paye tes ardoises!»

Le petit monstre qui gardait l’entrée courut annoncer en toute hâte:

«Un grand malheur nous arrive, ô grand roi!

— Quel malheur?

— Il y a des gens à la porte, qui ont cassé le vantail et réclament à hauts cris leur maître.

— Je me demande lesquels sont venus le chercher, s’exclama l’ogre, grandement alarmé.

— Ne craignez rien!» intervint l’officier d’avantgarde, «attendez que j’aille voir.»

Le petit monstre se précipita vers la sortie et, tordant le cou pour observer à travers le trou, constata que c’était le disciple aux long groin et larges oreilles. Il revint aussitôt clamer: «Votre Majesté n’a pas à le redouter: c’est Porcet.

Ses capacités n’ont rien d’extraordinaire. Il n’osera pas nous manquer de politesse. Sinon, ouvrez la porte et poussez-le à l’intérieur pour le faire cuire à l’étouffée. Il n’y a que le bonze à la face velue et à la gueule de duc du Tonnerre qui soit redoutable.»

«Frangin!» appela Porcet qui avait surpris leur conversation du dehors, «ils n’ont pas peur de moi. Ils ne craignent que toi. Le Maître est certainement chez eux.

Vite, en avant!

— Maudite bête immonde! » se mit à inveéfiver Singet, «ton paternel est ici: rends-nous le Maître si tu veux que je te laisse la vie!

— Votre Majesté!» s’écria l’officier d’avant-garde, «ça tourne mal! Singet le Novice est venu, lui aussi!

— C’est le résultat du plan que tu avais monté, “Fleur de prunier, pétale à pétale”! La catastrophe est à notre porte. Comment en finir? se récria l’ogre, sur un ton plein de ressentiment.

— Rassurez-vous, grand roi. Ne m’en veuillez pas. Je me souviens que le Novice est un singe aux idées larges qui n’y regarde pas de si près. Si vastes que soient ses facultés magiques, il est sensible aux hommages: prenons une fausse tête humaine pour le berner et avouons que nous avons dévoré son maître avec de flatteuses paroles d’excuses. Le moine chinois réitéra à nous, si nous parvenons à le tromper. On trouvera autre chose, si ça ne marche pas.

— Où se procurer une fausse tête humaine?

— Je vous en fabrique une; vous allez voir.»

Le brave petit monstre! A coups de hache, il tailla une souche de saule en forme de tête humaine, la barbouilla de sang jusqu’à la rendre méconnaissable et la fit porter dans une boîte laquée à la porte:

«Votre Seigneurie et grand saint, calmez votre ire et permettez-nous de vous soumettre la réponse.»

Singet était effeâivement sensible aux hommages. Dès qu’il s’entendit appeler de cette façon, il retint le bras de Porcet: «Arrête! Voyons ce qu’ils ont à dire.»

«Lorsque votre maître a été emmené dans la grotte par notre grand roi», poursuivit le petit monstre qui portait la boîte, «les petits monstres, rustres et grossiers, se sont jetés sur lui pour le dévorer, sans se soucier du tiers ni du quart, le lacérant et déchirant à qui mieux mieux. Ils n’en ont rien laissé, que la tête, que voici.

— S’ils l’ont dévoré, n’en parlons plus, mais amène la tête que je vérifie.»

Le petit mongtre la jeta par le trou fait dans la porte.

Porcet éclata en sanglots à cette vue: «Le malheureux!

Quelle pitié! Quand je pense comment il y est entré et en quel triste état il en ressort!

— Idiot! Va plutôt voir si elle eft vraie ou fausse. Tu pleureras après!

— Tu n’as pas honte? Est-ce que les gens portent de fausses têtes?

— Elle est fausse.

— Comment le sais-tu?

— Une vraie tête humaine tombe sans résonner quand on la jette. Celle-ci produit un bruit de claquettes. Si tu ne me crois pas, écoute, je te la jette une seconde fois.»

Singet la ramassa et la lança contre un rocher. Elle fit un bang! sonore.

«Frangin, elle a résonné! s’exclama Sablet.

— Elle e£t donc fausse», conclut Singet, «vous allez voir: je vais lui faire montrer son vrai visage. »

Il tira vivement la trique cerclée d’or et brisa la tête d’un coup bien assené. Porcet s’approcha et vit que c’était un morceau de souche de saule. Il ne put se retenir plus longtemps et lâcha un chapelet d’inveétives: «Bande de nauséabondes créatures! Vous cachez notre maître dans l’antre! Croyez-vous pouvoir berner votre ancêtre Porcet avec une souche de saule? Notre maître serait-il devenu un esprit de saule?»

Pris de panique, le petit monstre à la boîte laquée courut annoncer, en tremblant de tous ses membres: «Difficile, difficile! Difficile, difficile...

— Que signifient toutes ces difficultés? coupa l’ogre.

— Porcet et Sablet s’y étaient trompés, mais Singet est un véritable antiquaire, un connaisseur! Il a tout de suite reconnu que c’était un faux. Peut-être s’en irait-il, si vous lui trouviez une vraie tête humaine.

— Comment s’en procurer?» se demanda l’ogre, «allez m’en choisir une au pavillon des Écorchés, parmi les restes que nous n’avons pas pu finir.»

Les monstres y trouvèrent une tête toute fraîche dont ils grignotèrent la peau pour la rendre méconnaissable, la mirent dans la boîte et firent une seconde tentative.

«Votre Seigneurie le grand saint, la précédente était en effet fausse. Voici la tête véritable du Vénérable. Notre grand roi voulait la garder afin de propitier sa résidence, mais il m’envoie maintenant tout exprès vous la présenter.»

La tête fut lancée par le même trou dans la porte, tomba avec un bruit sourd et roula dégoulinante de sang.

Singet voyait que la tête était vraie et ne put faire autrement que pleurer. Porcet et Sablet éclatèrent aussi en sanglots.

«Arrête de pleurer, frangin», dit Porcet en retenant ses larmes, «l’air n’est pas bon en ce moment: il est à craindre qu’elle ne commence à sentir dans un moment.

Laisse-moi l’emporter et profiter de la fraîcheur pour l’enterrer. Nous pourrons alors nous remettre à pleurer.

— Tu as raison», approuva Singet.

Sans craindre de se souiller, Porcet s’élança en haut de la falaise, serrant la tête contre lui. Il trouva un coin ensoleillé à l’abri du vent, à la rencontre de souffles bénéfiques,'

et ensevelit la tête après avoir creusé une fosse avec son râteau. Puis il ratissa de la terre pour élever un tertre. Il appela enfin Sablet: «Tu peux pleurer avec le frangin, pendant que je cherche quelque chose qui pourrait servir d’offrande.»

planta des branches à droite et à gauche, enfin empila les galets devant.

«Qu’est-ce que ça signifie? lui demanda Singet.

— Les branches de saule tiennent lieu de pins ou cyprès afin de donner au Maître un peu d’ombre sur sa tombe. Les galets remplacent les gâteaux d’offrande.

— Ballot! » grogna Singet, « l’homme est mort, et tu lui offres des galets!

— Exprimer des vivants pensée loyale, témoigner de notre efpril filial.

— Laisse donc cette farce! Demandons à Sablet de reiter ici: il gardera la tombe et surveillera les bagages ainsi que le cheval. Je vais avec toi démolir leur résidence, me saisir de l’ogre, mettre en pièces son cadavre et venger notre maître. Nous reviendrons ensuite.

— Tu as tout à fait raison», approuva Sablet à travers les larmes. «Faites attention, tous les deux. Je reite ici à surveiller.»

Le brave Porcet! Il ôta sa robe de moine noire, resserra son sous-vêtement et suivit Singet, le râteau dressé.

Pleins d’allant, ils brisèrent les vantaux de pierre sans autre explication et, d’une voix à faire trembler le ciel:

«Rendez-nous-le vivant!»

Les monstres du repaire, grands ou petits, n’avaient plus l’âme chevillée au corps. Tous en voulaient à l’officier d’avant-garde de son erreur. L’ogre lui demanda:

«Quelles dispositions prendre, maintenant que ces bonzes nous ont envahis?

— Les anciens ne le disaient que trop bien: Qui met la main dans lepanier à poisson ne saurait en éviter la puanteur. Ni une ni deux: que les commandants de droite et de gauche prennent la tête des troupes pour exterminer ces bonzes!»

À ces mots, l’ogre comprit qu’il n’avait pas d’autre choix que de donner l’ordre d’attaquer: «Mes petits, que chacun, d’un même élan, se saisisse des armes les meilleures et me suive! »

Effectivement, tous saillirent de la grotte en poussant des cris de guerre. Porcet et Singet reculèrent précipitamment de quelques pas pour gagner un plateau d’où ils crièrent, face à la troupe des monitres:

«Où est votre fameux chef? Lequel de vous eit l’ogre qui s’est emparé de notre maître?»

Tandis que les monstres plantaient le camp, agitant des Vivre XICIII, chapitre lxxxvi

bannières de brocart, l’ogre, pilon de fer en main, répondit d’une voix tonnante:

«Ne me reconnaissez-vous pas, maudits bonzes? Je suis le grand roi des monts du Sud, où je sévis depuis des siècles.

Je l’ai mangé, votre moine chinois. Qu’avez-vous la prétention de faire?

— L’impudent tas de poils nauséabonds! Combien de siècles as-tu pour oser t’arroger le nom de Monts-du-Sud?

Seigneur Laozi, qui a pourtant assisté à la séparation du ciel et de la terre, est toujours assis à la droite de l’empereur de Jade. Le Bouddha Ainsi-venu qui gouverne le monde reste au pied du Grand Roc. Saint Confucius, qu’honore la doftrine des lettrés, se contente du titre de “maître”. Alors que toi, bête immonde, tu as le front de te déclarer grand roi des monts du Sud où tu sévis depuis des siècles! Ne t’enfuis pas, tâte un peu de la trique de ton paternel!»

L’ogre évita le coup d’une inclinaison et, parant de son pilon de fer la menace de la trique, répliqua, les yeux exorbités: «Crois-tu m’impressionner par ce flot de paroles, avec ta gueule de singe? De quelle habileté peux-tu te targuer pour oser te conduire de pareille façon à ma porte?

— Tu vas voir, innommable bête immonde! » ricana le Novice, «tu ne connais pas encore le vieux Singet. Ne bouge pas, durcis ta rate pour écouter ce que j’ai à te dire:

« E n ma demeure ance Urale du continent oriental"-, Porté p a r le ciel et la terre m ille automnes, D ’un œuf de pierre en haut du mont de Fleurs et Fruits, Je tire mes origines; quand il se rompit,

Je naquis, fo rt différent de l ’estpèce commune, C a r mon corps fu t forgé p a r le soleil et la lune.

C ultiver sa nature propre n’estlpas peu dire, Quand le don d ’intelligence produit grand élixir.

Nommé grand saint, je vivais dans les palais nuageux, Abusant de ma position pour battre les fâcheux.

Cent m ille soldats célestles ne purent m ’approcher.

I l me fu t facile de réduire les maisons.

M a renommée se répandit dans toutes les direêlions.

M on savoir-faire a traversé tout l ’univers.

P a r bonheur j ’a i embrassé la dottrine du Bouddha, E t soutiens, dans son voyage à l ’Ouesti, Tripitaka.

Q uand j'ouvre un passage, nul ne s’oppose à m oi;

Lorsque je jette des ponts, les démons sont en émoi.

J ’a i la force de prendre des tigres dans les forêts E t de capturer à la main des léopards sans rets.

Je vais à l ’Ouest pour que l ’E B en a it ju ñ e fru it:

Q uel m onñrepervers oserait en montrer dépit?

Bête immonde, qu i vraiment mérites d ’être haïe, Ta vie fin ira sur l ’heure, je te le garantis!»

À la fois alarmé et exaspéré par ce discours, l’ogre grinça des dents, bondit en avant et abattit son pilon de fer sur le Novice, qui parait en douceur de sa trique de fer, car il aurait voulu continuer la conversation.

Porcet ne put se contenir: il se jeta sur l’avant-garde en faisant pleuvoir les coups de râteau. L’avant-garde conduisait l’armée entière. Ce fut une belle mêlée sur le plateau:

Un moine du divin pays des terres de l ’E B allait à l ’Ouest chercha les soutras authentiques. L e grand léopard des monts du Sud crache vents et brouillards, lu i barrant le passage p a r la manifestation de ces pouvoirs uniques au fond de la montagne.

P a r un a Bucieux Bratagème, il a jo u é d ’habileté pour s’empara inconsidérément de l ’éminent moine chinois. A in s i s’est -il heurté à la puissance delà divine magie de Singet et, quiplus est, aufam eux Porcet.

L a mêlée du combat sur le plateau soulève une poussière qui voile les deux. L à, rugissent lespetits monstres, brandissant sabres et lances; ici, les divins moines poussent des cris de guerre, levant ensemble trique et râteau.

L e grand saint est un héros sans riv a l; Conscient-de-ses-Capacitis est d ’une force qu i réjouit les divinités.

L ’ogre de ce coin du Sud conduit l ’avant-garde, prêt à oublier la mort et perdre la vie pour un morceau de chair du moine chinois. Ces deux-ci ont rancune à viderpour l ’amour de leur m aître; ces deux-là deviennent féroces tant ils veulent de ce moine chinois. Ils vont, viennent, se heurtent, s’étrillent longtemps sans vainqueurs n i vaincus.

Devant la féroce bravoure des petits monstres, que ses assauts successifs ne faisaient pas reculer, Singet recourut au procédé de la démultiplication de sa personne: il s’arracha une touffe de poils, les mâchonna et les recracha en leur ordonnant de se transformer. Chaque fragment devint un autre Singet maniant la trique cerclée d’or; ils se jetèrent tous dans la mêlée. Les cent ou deux cents petits monstres ne pouvaient à la fois se garder sur leurs arrières et combattre devant, se protéger à gauche aussi bien qu’à droite: les uns après les autres, ils cherchaient à sauver leur vie en tournant casaque, regagnant la grotte en 7oo

Il se révéla sons sa forme originelle, qui était celle d'un loup gris à l'échine de fer.

'Porcet s'avança pour le tirer par ¡a patte et le retourner.

déroute. Singet et Porcet franchirent alors la ligne de bataille pour les massacrer. Les malheureux, qui ne se rendaient compte de rien, se voyaient percés de neuf trous sanglants quand ils s’opposaient au râteau; ils étaient réduits en bouillie lorsqu’ils s’en prenaient à la canne.

Terrifié, le grand roi des monts du Sud cherchait le salut dans la fuite, roulé par le vent et enveloppé de brouillard.

L’officier d’avant-garde ne savait se transformer:

abattu bientôt par la trique de Singet, il se révéla sous sa forme originelle, qui était celle d’un loup gris à l’échine de fer. Porcet s’avança pour le tirer par la patte et le retourner. Il s’exclama à la vue de sa dépouille: «Je me demande combien de porcelets et d’agneaux le gaillard a volés et dévorés depuis son jeune âge!»

D’une secousse, Singet récupéra ses poils et rétorqua:

«Idiot! Ne perdons pas de temps: vite, rattrapons l’ogre et faisons-le payer pour la vie du Maître!

Porcet tourna la tête et, ne voyant plus les petits Singets, s’exclama:

«Tous tes doubles fantasmagoriques ont disparu!

— Je les ai récupérés.

— Merveilleux, extraordinaire!»

Eclatant de joie, tous deux s’en retournaient triomphalement.

Reparlons de l’ogre, qui avait trouvé le salut dans la fuite: de retour dans la grotte, il ordonna aux petits monstres de boucher l’entrée en y transportant des pierres et de la terre. Ces survivants, encore tremblants, se mirent au travail et se gardèrent bien de mettre le nez dehors.

Quand Singet amena Porcet au portail et poussa des cris de défi, personne ne lui répondit. Pas question de l’ébranlerà coups de râteau.

«Porcet», comprit Singet, «inutile de te fatiguer: ils ont bouché l’entrée.

— Dans ce cas, comment venger le Maître?

— Retournons sur la tombe voir Sablet!»

Revenus à cet endroit, ils trouvèrent Sablet qui pleurait encore. Porcet en ressentit une douleur d’autant plus vive: lâchant le râteau, il s’écroula sur le tertre et, frappant le sol de ses poings, j;ém it entre les sanglots: «0 maître au sort si cruel! O maître parti si loin! Nous reverrons-nous jamais?

— Ne te lamente pas, frérot», lui dit Singet, «l’ogre a 7 °3

barricadé l’entrée du devant, mais il a sûrement gardé une sortie par-derrière. Restez ici tous les deux pendant que je retourne voir.

— Frangin, attention!» répondit Porcet à travers les larmes, «ne te laisse pas embarquer à ton tour: nous ne saurions plus comment vous pleurer. Un sanglot pour le Maître, un sanglot pour toi, on risquerait de s’embrouiller!

— Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Je saurai y faire.»

Sacré grand saint! Il rangea la trique, resserra sa jupette et partit à grandes enjambées. Comme il faisait le tour de la pente, il entendit tout à coup un gargouillement. Il se retourna: c’était le bruit d’un torrent qui dévalait du haut de la montagne. Il remarqua une petite porte sur le bord du cours d’eau et, à sa gauche, une canalisation d’où coulaient des eaux rougies.

«Il va sans dire», pensa-t-il, «c’est la sortie de derrière. Si je me présente avec la gueule que j’ai, il e£t à craindre que le petit monitre qui ouvrira ne me reconnaisse. Minute:

passons plutôt changé en serpent d’eau. Mais non! Si jamais l’âme du Maître aux Enfers l’apprenait, il me reprocherait, j’en ai peur, l’inconvenance pour un moine de cette longueur serpentine. Transformons-nous en petit crabe... Ça n’irait pas non plus, le Maître me reprocherait, pour un moine, d’avoir un pied partout.»

Finalement, il se transforma en rat d’eau et se glissa, avec un bruit de frôlement, dans la canalisation qui le conduisit jusqu’à la cour. Tendant le cou pour observer les alentours, il aperçut plusieurs petits monstres s’adivant au soleil; ils prenaient des quartiers de viande humaine, les traitaient et les mettaient à sécher morceau par morceau.

«Mes enfants!» se dit Singet, «ce doit être la chair du Maître, ce qu’ils n’ont pas pu dévorer. Ils la font sécher pour les jours de pluie! J ’aimerais reprendre mon aspeét originel, me jeter sur eux et les tuer d’un bon coup de trique, mais ce serait montrer une bravoure mal avisée.

Transformons-nous enore une fois pour entrer chercher l’ogre et voir où il en est.»

Il sortit d’un bond de la canalisation et, d’une secousse, se changea en fourmi ailée.

Faible et petit, P oulain-N oir on l'appelle, Longtemps caché, ju sq u ’à se fa ire des ailes, 7 ° 4

I l aime fran chir les ponts en ordre de bataille r it sous les lits montrer Stratégie qu i lu i aille.

I l sait prévoir la p lu ie et sceller son réduit, Sous le poids de la terre en cendres réduit.

S i léger, aérien, que tout lu i est perm is, I l franchit barrière de branches sans ennui.

Il déploya ses ailes et vola d’une traite jusqu’à la salle centrale, sans bruit ni ombre. L’ogre était assis, accablé et tourmenté, lorsque surgit par-derrière un petit monstre qui vint lui annoncer: «Tout va pour le mieux, ô grand roi! Mille joies vous attendent.

— D’où viendraient ces joies?

— J ’étais en reconnaissance en haut du torrent qui passe derrière quand j’ai tout à coup entendu des sanglots, j ’ai aussitôt grimpé jusqu’au sommet pour observer:

c’étaient Porcet, Singet et Sablet qui accomplissaient làbas les rites funèbres devant la tombe. Je présume qu’ils ont enterré la tête en la prenant pour celle du moine chinois: ils pleuraient devant le tertre qu’ils avaient élevé. »

Singet, qui avait secrètement tout entendu, se réjouit:

«A en croire ces paroles, ils ont gardé le Maître caché et ne l’ont pas encore mangé. Repartons à sa recherche et voyons s’il est en vie, avant d’engager la conversation avec l’ogre...»

Sacré grand saint! Il se mit à voleter dans la salle et, regardant en tous sens, finit par découvrir sur le côté une petite porte solidement fermée. Il se glissa par la fente et vit qu’elle donnait accès à un grand jardin où l’on entendait un bruit confus de gémissements. Il vola d’une traite tout au fond du terrain, où il y avait un groupe de grands arbres. À leur pied étaient ligotés deux hommes: l’un était justement Tripitaka. À sa vue, le cœur lui démangeait tant qu’il ne put patienter et reprit son aspeét originel pour s’approcher et l’appeler:

«M aître!»

Le Vénérable le reconnut: «Te voilà, Conscient-de-la Vacuité», dit-il en versant des larmes, «viens vite me sauver, Conscient-de-la-Vacuité, je t’en prie!

— Maître, ne m’appelez donc point par mon nom: il y a du monde autour, je crains que cela ne s’ébruite. Puisque vous êtes en vie, vous sauver, je le peux! L’ogre avait 70 5

prétendu qu’il vous avait dévoré et m’a trompé en apportant une fausse tête. Nous l’avons déjà durement combattu: rassurez-vous, maître, prenez votre mal en patience; attendez que je l’aie abattu: il nous sera alors facile de vous délivrer.»

Le grand saint récita une incantation, d’une secousse se retransforma en fourmi, retourna dans la salle et se posa sur la poutre principale. Il voyait les petits monstres qui en étaient sortis indemnes s’agiter, crier et se bousculer. L’un d’eux se détacha d’un bond du groupe, pour déclarer:

«Votre Majesté, c’est qu’en trouvant la porte barricadée et impossible à ouvrir, ils ont perdu tout espoir et renoncent au moine chinois. Sinon, auraient-ils élevé une tombe sur la fausse tête? Ils la pleurent aujourd’hui, la pleureront demain; après-demain sera le troisième jour:

ces devoirs remplis, ils rentreront chez eux. Dès que nous aurons confirmation de leur départ, nous pourrons amener le moine, le couper en tranches fines et les faire sauter à l’anis. Ce sera un délice merveilleusement odorant pour tout un chacun, et nous y gagnerons la prolongation de notre longévité.

— Non, non, ne dis pas cela!» intervint un autre petit monstre en frappant des mains, «il serait bien meilleur cuit à la vapeur.

— Bouilli, on économiserait sur les fagots, objeéta un troisième petit monstre.

— Un produit aussi rare», fit valoir encore un autre, «ne vaudrait-il pas mieux le saler? Il durerait plus longtemps.»

De la poutre où il entendait tout, Singet se sentait envahi d’une immense colère: «Quel mal vous a fait mon maître pour songer à le dévorer de pareille façon?»

Il s’arracha un poil, le mâchonna, souffla dessus doucement et, récitant silencieusement une incantation, lui ordonna de se transformer en bêtes à sommeil et de se jeter au visage de tous ces petits monstres. Une à une, elles pénétraient dans les narines. Les monstres commençaient à bâiller. Bientôt, tous tombaient littéralement de sommeil. Seul l’ogre restait agité, se frottant la tête et se grattant le visage des deux mains. Il ne cessait d’éternuer, au point de se pincer le nez.

«Serait-ce qu’il se doute de quelque chose?» se demanda,. 4

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L ’ogre succomba bruyamment au sommeil.

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Singet, «on va lui préparer une lampe à double mèche! »

Il s’arracha un autre poil, auquel il donna la forme appropriée, et le jeta à son visage: il y avait maintenant deux inseftes, l’un pénétrant à droite et l’autre à gauche.

L’ogre s’efforça de se dresser sur ses pieds, s’étira, bâilla deux fois et succomba bruyamment au sommeil.

Intérieurement ravi, Singet se laissa tomber, reprit sa forme originelle, tira la trique de son oreille et, d’une semi-rotation, lui donna la grosseur d’un œuf de cane. Il défonça la porte avec un grand bang! et courut dans le jardin en criant: «Maître!

— Disciple, viens vite défaire mes liens, je ne tiendrai plus très longtemps.

— Patience, maître! Attendez que je tue l’ogre. Je reviendrai ensuite vous délivrer.»

Aussitôt, de faire demi-tour et courir dans la salle. Il levait sa trique et allait frapper, quand il se ravisa: «Non, je ferais mieux de délier le Maître avant.» Il retourna dans le jardin, pour se dire cette fois: «Plutôt attendre que je l’aie battu à mort. »

Il revint ainsi une troisième fois dans le jardin. À le voir aller et venir en sautillant, le Vénérable lui dit, amusé en dépit de la situation pénible où il se trouvait:

«Tu danses d’une joie irrépressible à me voir encore en vie, je présume.»

Singet se décida enfin à s’approcher, à défaire les liens et à repartir en donnant la main au Maître. Mais l’homme attaché à l’arbre d’en face se mit à crier: «Sauvez-moi aussi, Votre Seigneurie, en votre grande compassion...»

«Conscient-de-la-Vacuité», ordonna Tripitaka, qui s’était arrêté, «il faut le délivrer, lui aussi.

— Qui eit-ce?

— Il avait été capturé un jour plus tôt. C’eit un bûcheron. Il me dit avoir une mère âgée à laquelle il pense sans cesse. Il est d’une parfaite piété filiale: il faut le sauver par la même occasion! »

Singet s’exécuta, dénoua la corde et les emmena à la porte de derrière. Ils gravirent la falaise rocheuse et franchirent le ravin escarpé.

«Mon sage disciple, lui et moi te devons la vie. Où sont Conscient-de-ses-Capacités et Conscient-de-la-Pureté?

demanda le Vénérable.

— Ils vous pleurent tous deux là-bas. Vous pouvez les appeler...»

Tripitaka cria de toutes ses forces: «Porcet! Porcet!»

L’idiot avait la tête qui lui tournait tant il avait pleuré.

«Sablet», dit-il, essuyant la morve de son nez et les larmes de ses yeux, «l’âme du Maître est revenue se manifester: n’est-ce pas lui qui nous appelle de quelque part?»

Singet s’avança. «Ballot!» lui cria-t-il, «manifester son âme! Quelle âme? N’est-ce pas lui-même qui revient?»

Sablet leva la tête et se précipita à genoux: «Maître, que d’avanies n’avez-vous pas subies! Comment notre grand frère a-t-il réussi à vous sauver?»

Singet raconta ce qui s’était passé.

À ce récit, Porcet grinçait des dents de fureur. Il ne put se retenir de raser le tertre en quelques coups de râteau et de déterrer la tête, qu’il mit en bouillie.

«Pourquoi t’acharner sur elle? demanda Tripitaka.

— Maître, je ne sais de quelle famille eàt le trépassé, mais il m’a fait trop pleurer.

— J ’ai la vie sauve grâce à lui», fit observer le Vénérable, «lorsque vous aviez attaqué leur porte en me réclamant à cor et à cri, je présume qu’ils se sont servis de lui pour se débarrasser de vous. Sinon, ils m’auraient tué.

Vous devriez l’enterrer, ne serait-ce que pour lui manifester la pensée compatissante que nous lui devons en tant que moines.»

L’idiot obéit: il enterra l’amas de chair et d’ossements, puis entassa par-dessus la terre en forme de tumulus.

«Maître, asseyez-vous un moment, le temps que je les extermine», déclara en souriant Singet. Il sauta au bas de la falaise, repassa le torrent et entra dans la grotte. Il apporta dans la salle principale les cordes qui avaient servi pour Tripitaka et le bûcheron. Puis il ligota le monstre, qui dormait encore, les quatre fers en l’air, le souleva avec la trique aux cercles d’or, le chargea sur l’épaule et se dirigea vers la sortie de derrière.

Le voyant venir de loin, Porcet s’esclaffa: «Le frangin m’a l’air de se plaire aux opérations mal équilibrées! Est-ce qu’il n’aurait pas été plus facile de se trouver un contrepoids?»

Comme Singet posait le monstre devant lui, Porcet leva le râteau, prêt à l’abattre.

«Arrête!» lui dit Singet, «il reste dans la grotte des petits monstres que nous n’avons pas encore ramassés.

— Dans ce cas, frangin, emmène-moi, je vais te les arranger.

— Les frapper serait un gaspillage de temps et d’énergie. Mieux vaut chercher des fagots et en exterminer l’engeance de cette façon.»

À cette proposition de Singet, le bûcheron conduisit Porcet jusqu’à une combe, à l’est, où ils trouvèrent des bouts de bambous brisés, des branches de pins effeuillées, des troncs de saules creux, des lianes déracinées, de l’armoise jaunie, des mûriers secs et diverses sortes de vieux roseaux qu’ils chargèrent sur leurs épaules et introduisirent par la porte de derrière. Singet alluma le feu, que Porcet activait en battant des oreilles comme d’un éventail. D’un bond hors de la grotte, le grand saint récupéra en quelques secousses les poils qu’il avait transformés en bêtes à sommeil.

Quand les petits mons'tres se réveillèrent, le feu et la fumée faisaient rage. Les pauvres! Il n’y en eut pas la moitié à en réchapper: la résidence troglodyte était complètement dévastée. Les pèlerins retournèrent alors voir le Maître.

Celui-ci venait d’entendre l’ogre et les appela: «Le monstre s’est réveillé, disciples! »

Porcet s’avança et lui assena un coup mortel de son râteau; la créature apparut sous sa forme originelle de léopard à pelage aux taches en forme de feuilles d’armoise.

«Le léopard tacheté est capable de dévorer un tigre», expliqua Singet, «celui-ci a même su se transformer en être humain. Bien d’autres calamités nous seront épargnées par sa mort.»

Le Vénérable se confondit en remerciements avant de remonter en selle.

«Ma chaumière n’est pas très loin au sud-ouest, Vos Seigneuries. Veuillez rendre une petite visite à ma vieille mère et y recevoir l’expression de ma profonde gratitude», proposa le bûcheron, «je raccompagnerai ensuite Vos Seigneuries sur la grand-route.»

Le Vénérable accepta avec joie et s’y rendit à pied, avec le bûcheron et les autres pèlerins. Ils suivirent un sentier sinueux vers le sud-oueàt et furent en effet bientôt en vue 7 i o

D 'un chemin dallé couvert de mousse,

D 'une claie couverte de glycines.

Sous l ’éclat du cercle de montagnes,

Toute la forêt bruit du chant des oiseaux.

Sous la dense cloison de pins et bambous,

S’abritent fleurs rares en profusion.

A l ’écart, loin au fond des nuages,

M aison de chaume sous la haie de bambous.

Ils aperçurent au loin, appuyée à la barrière de branchages, une vieille femme, les yeux gonflés de larmes, qui réclamait son fils entre de violents sanglots. A la vue de sa mère, le bûcheron, abandonnant le Vénérable, courut s’agenouiller près d’elle et l’appela: «Mère, votre fils est là!»

Elle le prit dans ses bras: «Mon enfant! En ne te voyant pas revenir de plusieurs jours, je me disais que le maître de la montagne t’avait capturé et tué, douleur intolérable à mon cœur. Puisque tu n’as pas été occis, pourquoi ne reviens-tu qu’aujourd’hui? Où sont passés ton chargement, ta hache?

— Mère, votre fils a bien été emporté par le seigneur de la montagne», répondit le bûcheron en se profternant, «il a été ligoté à un arbre et en vérité sa vie était en péril extrême. Par bonheur sont survenus ces messieurs. Ce monsieur-là est un arhat de la cour des Tang des terres de l’Est en quête des Ecritures au paradis de l’Ouest. Lui aussi avait été capturé et ligoté à un arbre. Ses trois disciples, grâce à leurs immenses pouvoirs magiques, ont frappé à mort le maître de la montagne, qui était un esprit de léopard tacheté. Les petits monstres ont été exterminés par le feu. Quand ils ont libéré le Vénérable, ils ont également sauvé votre enfant. Je leur dois gratitude plus haute que le ciel, plus grande que la terre! Sans eux, ma mort aurait été certaine. La montagne est désormais sans danger; votre enfant pourrait y circuler la nuit sans que rien ne lui arrive.»

A ces mots, la vieille femme accueillit les quatre pèlerins en s’inclinant à chaque pas. Ils franchirent la barrière et s’assirent dans la chaumière. Là, mère et fils se confondirent en prosternations et autres manifestations de gratitude et leur disposèrent en hâte un petit banquet maigre en remerciement.

«Frère bûcheron», lui dit Porcet, «je vois combien vous êtes pauvres: un repas simple nous comblerait. Ne vous mettez pas en peine.

— Je ne vous le cacherai pas. Nous sommes vraiment pauvres, dans ces montagnes. Nous n’avons ni champignons, ni poivre, ni anis. Nous n’avons que des légumes sauvages à vous offrir en témoignage de notre attachement.

— Trêve de bavardages!» rétorqua en riant Porcet, «servez-nous un peu plus vite, c’est tout ce que nous demandons. Nous avons faim, très faim.

— Tout de suite, tout de suite», répondit le bûcheron.

En effet, table et bancs furent bientôt déployés et essuyés. Il n’y avait, effectivement, que quelques plats de légumes de cueillette.

Une fois rassasiés, maître et disciples se préparèrent au départ. Le bûcheron n’osait les retenir plus longtemps et pria sa mère de sortir les saluer et les remercier une nouvelle fois. Il ne faisait que se prosterner.

Puis il alla chercher une canne de bois de jujubier, ajusta son vêtement et sortit les accompagner. Tandis que Sablet tirait la bride, que Porcet portait les bagages et que Singet suivait de près, le Vénérable, sur son cheval, joignit les mains et dit: «Frère bûcheron, excusez-nous de vous déranger, mais prenez la tête pour nous guider. Nous ferons nos adieux sur la grandroute.»

Ils montèrent et redescendirent, contournant le torrent à la recherche de la pente. Méditant sur son cheval, le Vénérable s’exclama: «O disciples!

«D epuis que j ’a i quitté mon seigneur, vers l'Ouest J ’a i parcouru chemin sans fin pour la quête.

A ucun désastire ne m 'a été épargné,

A u x goules et monstres à peine échappé.

L e cœur voué aux trois corbeilles de soutras, Toutes mes pensées se tournent vers l ’au-delà.

Q uel jo u r verra le terme de tant durs ennuis?

A quand le retour, le périple accomplit»

A ces mots, le bûcheron répondit: «Ne vous tourmentez point, vénérable. La grand-route e£t à moins de mille lis de l’Ouest, où se trouvent les Indes, le pays de la joie absolue.»

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Tripitaka ne l’eut pas plus tôt entendu qu’il se tourna pour descendre du cheval et dire: «Merci de nous avoir accompagnés si loin. Puisque nous sommes sur la grandroute, veuillez vous en retourner, frère bûcheron, et transmettre nos respeds à madame votre mère. Nous ne savons comment la remercier du somptueux repas qu’elle nous a offert, si ce n’est en récitant les Écritures soir et matin pour assurer à la mère et au fils un siècle de vie paisible.»

Le bûcheron prit congé en multipliant les révérences et s’en retourna par le même chemin. Maître et disciples se lançèrent droit vers l’Ouest. Le cas de dire:

L ’ogre vaincu, il quitte toute amertume,

Cette grâce reçue, il p a rt sans rancune.

Si vous ne savez, en fin de compte, dans combien de jours ils atteindront le paradis de l’Ouest, écoutez donc la séance qui suit.