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087 À LA COMMANDERIE DE FENGXIAN OÙ LE CIEL OFFENSÉ SUSPEND LA PLUIE, SINGET, EN INCITANT AU BIEN, OBTIENT LE DON D’AVERSES BÉNIES.

Comment monte et baisse la Grande Voie profonde et m yâérieusel L e révéler terrifierait dieux et diables! E lle enserre l ’univers, pénètre la sombre clarté, jo ie vraie sans pareille en ce bas monde.

L a perle précieuse, produite devant le pic

aux Vautours, brillera d ’un quintuple éclat, illum inant tous les êtres vivants des deux à la terre. Q u i le comprend vivra aussi longtemps que la mer et la montagne.

Le récit contait que les quatre pèlerins, après avoir pris congé du bûcheron, descendaient le mont Cache Brouillard, hâtant le pas sur la grand-route. Au bout de plusieurs jours de voyage, ils s’aperçurent soudain qu’ils approchaient d’une cité.

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«Conscient-de-la-V acuité»,

s’écria Tripitaka, «ne

vois-tu pas ces murs et ces fossés devant nous? Est-ce le pays des Indes?

— Non, mais non!» répondit Singet avec un geste de dénégation de la main, «bien que l’endroit où habite le Bouddha s’appelle Joie-Absolue, ce n’est pas une cité murée, mais une vaête montagne où les tours, terrasses, pavillons et autres bâtiments sont dispersés: tel est le monastère du Coup-de-Tonnerre du mont des Vautours.

D’ailleurs ce n’est pas aux Indes qu’habite l’Ainsi-venu et je ne sais à quelle distance de ce pays se trouve le mont des Vautours. Je présume que c’est ici une commanderie lim itrophe des Indes. Nous le saurons quand nous arriverons.»

Ils furent bientôt devant les murs. Tripitaka descendit de sa monture.

Après avoir franchi la triple série de portes, ils se rendirent compte du manque d’animation et de l’aspeét désolé des rues et avenues. Arrivés à l’entrée du marché, ils virent nombre de gens en noir alignés de chaque côté;

quelques-uns, portant chapeau et ceinture, se tenaient sous l’auvent des maisons. Les quatre pèlerins marchaient le long de la rue, mais ces individus ne leur cédaient pas le passage. En rustre qu’il était, Porcet leva le nez et se mit à crier: «Faites place!»

Les gens dressèrent brusquement la tête et, à la vue de son étrange aspeét, paralysés par la peur, s’écrièrent, au bord de l’effondrement: «Un monstre! Le voilà!»

Alarmés, ceux qui se tenaient sous les auvents, en chapeau et ceinture, s’inclinèrent en tremblant pour leur demander d’où ils venaient.

Redoutant que ses disciples ne provoquent quelque malheur, Tripitaka se poussa en avant de toute son énergie pour répondre: «L ’humble moine que je suis est envoyé par Sa Majesté des grands Tang des terres de l’Est au monastère du Coup-de-Tonnerre du pays des Indes afin de rendre hommage au Bouddha et solliciter les Ecritures.

Comme notre route passait par votre noble contrée, dont nous ignorons le nom, et que nous n’avions pas encore trouvé refuge chez l’habitant, nous nous sommes permis d’entrer dans la cité: veuillez nous pardonner ce manque de due considération.

saluer, «la commanderie du nom de Fengxian, qui signifie “Immortel-aux-Phénix”. Comme la sécheresse sévit depuis plusieurs années successives, le gouverneur de la place nous a chargés d’afficher ici un appel aux maîtres de la Loi afin d’obtenir de la pluie et sauver la population.

— Où eût le texte de cet appel? demanda Singet.

— Il est là. Nous venons de nettoyer les murs sous les auvents et ne l’avons pas encore collé.

— Donnez, que nous y jetions un coup d’œil », répliqua Singet. Les officiers déroulèrent l’avis et le suspendirent sous l’auvent. Singet et ses compagnons s’approchèrent et lurent ensemble le texte que voici:

Par la présente, le gouverneur LeprévoB de la commanderie de Fengxian du grand pays des Indes invite tout Maître éclairé à procéder à une grande cérémonie d’imploration conforme à la Loi du Bouddha, cela en considération du fait qu’en dépit de l’étendue du territoire de la commanderie, des ressources de l’armée et de la population, à la suite d ’une sécheresse de plusieurs années consécutives, les champs du peuple sont à l’abandon et les terres de l’armée en friche, les rivières au plus bas et les canalisations vides, les puits à sec et les sources taries. Les riches ont tout just e de quoi subsister et les pauvres n’ont plus de quoi vivre. Le boisseau de grains coûte cent pièces d’or et le fagot vaut cinq onces d ’argent. Une fille de dix ans s ’échange contre trois pintes de riz, tandis que les garçons de cinq ans sont abandonnés à qui veut bien les emmener.

En ville, la peur des lois incite les malheureux à mettre en gage leurs derniers vêtements pour se maintenir en vie, mais dans les campagnes, la survie etl au prix de pillages et d ’aétes d’anthropophagie qui troublent l ’ordre public.

C’est pourquoi nous avons promulgué cet appel, dans l ’etpoir que les sages de toutes parts viendront implorer la pluie salvatrice. Un tel service mérite forte récompense. Nous sommes disposés à offrir avec reconnaissance mille pièces d ’or, et ce n’est point vaine promesse à l’égard de ceux qui prendront connaissance de cet appel.

Quand Singet en eut achevé la ledure, il se tourna vers les officiers:

«Le gouverneur serait un prévôt? Qu’eit-ce que cela signifie?

— Leprévost est un nom de famille, celui de notre gouverneur.

— C’est un nom rarissime! s’esclaffa Singet.

— Frangin», intervint Porcet, «tu n’as donc jamais été 7 1 5

à l’école? Le Classique des patronymes contient dans sa dernière partie les mots Leprévostl, Ouyang.

— Disciples», coupa Tripitaka, «trêve de bavardages!

Que celui qui sait demander la pluie, sollicite une douce ondée pour tirer le peuple de cette afflidion. Ce serait un aéle de bonté sans égal. Si vous ne savez le faire, repartons sans compromettre la suite de notre voyage.

— Quelle difficulté y aurait-il à invoquer la pluie?»

rétorqua Singet, «je vous retourne les rivières et vous ramone les mers quand vous voudrez! Je sais déplacer les étoiles et convoquer les constellations, culbuter le ciel dans un puits d’un coup de pied, cracher du brouillard et souffler des nuages, transporter les montagnes et rattraper la lune, appeler vents et tempêtes: ce sont des amusements auxquels j’aimais me livrer quand j’étais jeune. Qu’y a-t-il là de bien extraordinaire?»

À ce discours, les officiers dépêchèrent deux des leurs annoncer au gouverneur: «Votre Seigneurie, il nous arrive une joie entre mille! »

Celui-ci était justement absorbé dans une prière silencieuse devant des bâtonnets d’encens. «Quelle joie?

demanda-t-il à cette nouvelle.

— Nous allions afficher l’appel que nous avons reçu aujourd’hui, lorsque nous avons rencontré quatre bonzes, qui se sont déclarés envoyés par les grands Tang des terres de l’Est en quête des Écritures. À la leéture de l’avis, ils ont affirmé être en mesure de faire tomber une pluie opportune. Nous sommes venus vous le faire savoir. »

Le gouverneur reétifia aussitôt sa tenue et se dirigea à pied vers le marché, sans escorte, chevaux ni palanquin, afin d’exprimer avec une plus grande courtoisie la pressante sollicitation.

«Sa Seigneurie le Gouverneur arrive!» annonça-t-on soudain.

La foule s’écartait. Dès que le gouverneur aperçut le moine chinois, il se prosterna au milieu de la rue sans s’inquiéter de la laideur des disciples.

«Je me nomme Leprévost et suis l’humble officier qui exerce les fondions de gouverneur de la commanderie de Fengxian. C’est après avoir brûlé de l’encens et pris le bain rituel que je vous implore, vénérable, de prier pour la pluie et sauver la population. J ’espère que dans votre grande 7 i 6

compassion vous saurez nous secourir par l’exercice de vos divins mérites.

— Ce n’est pas ici un lieu où engager la conversation», répondit Tripitaka en rendant le salut, «nous serons en meilleure position pour agir dans un temple ou un monastère.

— Maître, venez donc avec moi à mon humbltyamen, un endroit pur et propre.»

Tirant le cheval et portant les bagages, les pèlerins se rendirent d’une traite à la résidence. Le gouverneur ordonna de s’occuper du thé et de servir un repas maigre, après avoir fait la connaissance de chacun d’eux. Porcet avait une faim de tigre à jeun. Lorsque les plats furent apportés, un moment plus tard, son appétit terrifia les serveurs, qui allaient et venaient à la vitesse du tourniquet d’une lanterne tournante afin de maintenir à niveau les bols de soupe et les plateaux de riz qui se vidaient. Ils y parvenaient à grand-peine, et ne s’arrêtèrent que lorsque tous furent rassasiés. Le repas terminé, Tripitaka remercia et demanda: «Votre Grandeur, depuis combien de temps votre noble contrée souffre-t-elle de la sécheresse?

— Cette commanderie de Fengxian dont j ’a i charge, D u grand pays des Indes est à la marge.

V o ici trois ans que sévit la sécheresse

Plus rien ne pousse, plus un grain dans les caisses.

L es affaires vont m al pour tous, grands ou petits, N e u f foyers sur d ix désespèrent, démunis.

L a faim a emporté les deux tiers des habitants;

C eux q u i restlent sont comme chandelles au vent.

A. mon appel aux sages de tous les pays,

D e vrais moines, p a r chance, sont venus ici.

Pour un pouce de pluie notre reconnaissance

V audra m ille pièces d ’or en récompense!»

Rempli de joie à ce discours, Singet éclata de rire: «Ne m’en dites pas tant! Si vous nous parlez de mille pièces d’or en remerciement, vous n’aurez pas la moitié d’une goutte d’eau. Il vous suffirait de mentionner l’accumulation de mérites et l’attachement à la vertu pour vous faire oélroyer une grande averse.»

Or, le gouverneur était un fondionnaire sage et intègre qui chérissait le peuple: il invita aussitôt Singet à prendre la place d’honneur, le salua bien bas, et répondit:

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«Maître, si vous nous accordez cette preuve de votre compassion, jamais plus je n’oserai offenser la vertu.

— Trêve de discours! Levez-vous. Toutefois, puis-je vous importuner en vous laissant la garde de mon maître pendant que je m’occupe de votre affaire?

— Comment vas-tu opérer, frangin? demanda Sablet.

— Par ici, toi et Porcet. Suivez-moi: vous me servirez d’assistants au bas de la salle. Attendez que j’aie convoqué le dragon pour qu’il donne de la pluie.»

Porcet et Sablet suivirent scrupuleusement ses consignes. Tous trois se tenaient au bas de la salle, tandis que le gouverneur brûlait de l’encens et priait. Tripitaka était resté assis à réciter des soutras.

À peine Singet eut-il prononcé les paroles authentiques et récité l’incantation que de l’est s’éleva un amas de nuages noirs qui se rapprochèrent peu à peu et descendirent au pied de la salle: c’était le dragon-roi de la mer orientale, Aoguang. Celui-ci rangea son assise nuageuse, prit forme humaine, s’avança et, s’inclinant devant Singet, lui demanda: «Vous m’avez convoqué, grand saint:

qu’y a-t-il pour votre service?

— Relève-toi, je t’en prie. Excuse-moi de t’avoir fait venir de si loin. Ce n’est pour rien d’autre que ceci: c’est ici la commanderie de Fengxian, où la sécheresse sévit depuis plusieurs années. J ’aimerais savoir pourquoi tu n’as pas laissé tomber la pluie.

— Il faut que vous sachiez, grand saint, que je suis au service du ciel d’En-haut, quoique je puisse faire pleuvoir.

Comment aurais-je la témérité d’agir sans autorisation céleste?

— Comme notre route passait par ici, nous avons constaté combien la population souffrait de la sécheresse persistante; c’est la raison pour laquelle je t’ai fait venir:

les secourir par le don de la pluie. Pourquoi cherches-tu une échappatoire?

— Comment oserais-je chercher à me dérober! Je me suis gardé de refuser de venir quand vous m’avez convoqué, grand saint. Mais comment amener le département de la pluie à quelque initiative sans avoir reçu de décret du ciel d’En-haut et m’être fait accompagner des divins guerriers qui provoquent la pluie? Puisque vous êtes enclin à secourir vos prochains, permettez-moi de retourner à la mer mobiliser mes troupes et prenez la peine, pendant ce temps, de vous rendre au palais présenter un rapport sollicitant un document sacré qui décrète une chute de pluie. Les officiers en charge de l’eau pure laisseront alors les dragons sortir et je pourrai faire tomber la quantité voulue, conformément à la volonté céleste. »

Singet se rendit à ses arguments et, ne pouvant faire autrement que de laisser le dragon retourner à la mer, sauta hors du diagramme de la Grande Ourse pour exposer à Tripitaka le point de vue du dragon.

«Dans ce cas», lui dit le moine chinois, «va faire ce qu’il faut, mais garde-toi de tout mensonge».

«Protégez le Maître», recommanda Singet à Porcet et Sablet, «je vais monter aux palais du ciel.»

Sacré grand saint! A peine avait-il annoncé son départ qu’il disparaissait sans bruit. Le gouverneur en était médusé: «Où e£t passé le Vénérable?

— Il est monté au ciel», répondit en riant Porcet.

Rempli d’un immense respeét, le gouverneur fit diffuser l’ordre urgent de dresser des tablettes au dragon-roi dans chaque maison, de placer devant les portes des jarres d’eau pure, garnies de branches de saule, et d’honorer le Ciel en brûlant de l’encens, cela dans toute la ville, le long des avenues comme dans les ruelles, chez les hauts dignitaires comme dans le menu peuple.

Bref, reparlons de Singet qui fut rendu, d’une culbute dans les nuages, à la porte oueét du ciel. Il y fut reçu sans tarder par le roi Mainteneur-du-Royaume à la tête de soldats céleites et de colosses:

«Aurais-tu accompli l’entreprise de la quête des Ecritures, grand saint?

— On n’en est pas loin, puisque nous sommes maintenant à la frontière des Indes, là où se trouve la commanderie du nom de Fengxian. Il y a trois ans que la pluie n’est pas tombée, ce qui est source de graves souffrances pour la population. Je voudrais obtenir une ondée pour les secourir. J ’ai appelé là-bas le dragon-roi, mais il n’ose prendre sur lui de donner de la pluie sans décret: je viens voir l’empereur de Jade pour le prier d’en promulguer un.

— Il y a toutes chances qu’ils aient été privés de pluie, les gens de là-bas. J ’ai entendu dire que le gouverneur avait offensé le ciel et la terre par sa conduite. L’empereur de Jade l’a jugé coupable: il ne saurait pleuvoir avant que ne « Singe! voudrai! obtenir de la pluie; il eül venu pour cela solliciter un décret. »

soient brisés ou renversés la montagne de riz, la montagne de farine et le gros cadenas d’or qu’il a fait dresser.»

Comme il ne comprenait pas ce que cela pouvait signifier, Singet demanda audience auprès de l’empereur de Jade. Le roi céleste n’osait lui barrer le passage: il le laissa entrer. Devant la salle de Clarté-Pénétrante, il aperçut les quatre grands précepteurs célestes, qui l’accueillirent par ces mots: «Que venez-vous faire ici, grand saint?

— Comme je suis chargé de la proteéfion du moine chinois et que la route passe par la frontière des Indes, le gouverneur de la commanderie de Fengxian, affligé par la sécheresse, m’a demandé d’invoquer la pluie. J ’ai fait appel au dragon-roi dans l’intention de la lui demander, mais il m’a répondu qu’il n’osait le prendre sur lui sans décret de l’empereur de Jade, que je viens donc solliciter afin de soulager les souffrances de la population.

— La région eût privée de pluie, répliquèrent les quatre grands précepteurs.

— Privée ou non», ricana Singet, «veuillez prendre la peine de m’introduire auprès de Sa Majesté; vous verrez que j’ai des relations.

— Tu connais l’expression populaire mouche dans lefilet, quel toupet! rétorqua narquoisement Ge Xianweng*.

— Trêve de bavardages, faites-le entrer!» trancha Xu Jingyangf

Qiu Hongji et Zhang Daoling, ainsi que Ge et Xu, l’introduisirent dans la salle des Nuées-Mystérieuses et l’annoncèrent: «Votre Majesté, il y a ici Singet Conscientde-la-Vacuité, dont la route passe par la commanderie de Fengxian du pays des Indes: il voudrait obtenir de la pluie; il est venu pour cela solliciter un décret.

— Ce gaillard-là?» répondit l’empereur, «il y a trois ans, le 2 5 de la douzième lune, Nous étions sorti inspeéler les dix mille cieux et Nous flottions entre les trois mondes, lorsque, Notre char passant par cette région, Nous avons été témoin de la méchanceté de Leprévost: il avait jeté aux chiens la pure offrande présentée au Ciel et proféré des obscénités. Comme il s’était rendu coupable d’horribles blasphèmes, j’ai fait dresser ces trois choses dans la salle des Parfums-Enveloppants. Emmenez Conscient-de-la Vacuité s’en rendre compte par lui-même. Je rendrai le décret qu’il souhaite quand ces trois choses seront renversées. Sinon, prière de ne point s’en mêler!».Livre XVIII, chapitre lxxxvii

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Introduit dans la salle aux Parfums par les quatre précepteurs céleites, Singet vit qu’il y avait deux montagnes, une de riz, de quelque dix toises de hauteur, et une autre, de farine, de vingt toises. Près de l’énorme tas de riz se tenait un poulet pas plus gros que le poing qui y donnait des coups de bec, tantôt accélérant, tantôt ralentissant son rythme. Près de la montagne de farine, un terrier à la toison dorée donnait des coups de langue tantôt courts tantôt longs. À gauche, sur un cadre de fer, était suspendu un cadenas en or d’un pied et trois ou quatre pouces, dont la barre avait la grosseur du doigt. Au-dessous brillait une lampe, dont la flamme léchait la barre.

«Qu’est-ce que cela signifie? demanda Singet qui ne comprenait toujours pas, en se retournant vers les précepteurs célestes.

— Le gars avait offensé le ciel d’En-haut: il ne recevra de pluie que lorsque le poulet aura consommé la montagne de riz, le chien dévoré entièrement la farine et la flamme fondu la barre.»

À ces explications, Singet pâlit d’effroi. Comme il ressortait, honteux et décontenancé, les précepteurs lui dirent en riant: «Il ne faut pas te tourmenter, grand saint.

Il suffirait d’une bonne aétion pour résoudre l’affaire: une simple pensée de bonté et compassion, de nature à émouvoir le Ciel, et ces montagnes de riz et de farine se renverseront, la barre du cadenas se brisera. Va et ramène-les au bien: le bonheur reviendra de lui-même.»

Singet se le tint pour dit et retourna direâement dans le monde d’En-bas sans passer à la salle des Nuées Myftérieuses prendre congé de l’empereur de Jade. À la porte oueit du ciel, le roi céleste Mainteneur-du-Royaume lui demanda s’il avait obtenu le décret sollicité. Singet lui raconta l’affaire des montagnes de riz et de farine et du cadenas d’or; il conclut: «Effeétivement, comme tu me l’avais dit, il n’a pas voulu promulguer de décret, mais à l’instant, lorsque les précepteurs m’ont raccompagné, ils m’ont conseillé de ramener le coupable au bien pour rendre le bonheur au pays.»

Sur cet échange de propos, ils se séparèrent et Singet abaissa son nuage vers le monde d’ici-bas.

en lui criant: «C’eit parce qu’il y a trois ans, le 2; du douzième mois, vous avez offensé le ciel et la terre que la population a été précipitée dans le malheur! On vous refuse maintenant la pluie.»

Frappé de Stupeur, le gouverneur se jeta à genoux et se prosterna: «Maître, comment avez-vous appris ce qui s’est passé il y a trois ans P

— Pourquoi avez-vous jeté aux chiens l’offrande destinée au Ciel? Dites-moi toute la vérité!

— Il y a trois ans, le 2 5 de la douzième lune», reconnut le gouverneur, qui n’osait rien celer, «j’avais présenté des offrandes au Ciel dans mon jamen. Comme ma femme n’est pas sage, nous nous étions querellés au point d’échanger des inveétives. Dans l’aveuglement de la colère, j’avais renversé la table d’offrandes et il est vrai que j’avais appelé les chiens pour dévorer la nourriture maigre éparpillée par terre. Je n’ai cessé de penser à cet incident depuis deux ans, et j’en garde l’esprit affedé. Je ne sais comment me l’expliquer. J ’ignorais que le Ciel en avait pris offense au point d’infliger cette calamité au peuple.

Puisque vous êtes redescendu m’honorer de votre présence, j’espère que vous m’éclairerez sur les mesures prises à mon égard par le monde d’En-haut.

— C’était précisément le jour où l’empereur de Jadeparcourait le monde d’En-bas. Il vous a vu jeter les offrandes sacrées aux chiens et vous a entendu proférer des insultes, - aussi a-t-il fait dresser trois choses pour ne pas vous oublier.

— Quoi donc, frangin? demanda Porcet.

— On a dressé dans la salle aux Parfums-Enveloppants une montagne de riz de dix toises, une de farine de vingt toises environ; un petit poulet picore le riz et un terrier lèche la farine. A un cadre de fer est suspendu un cadenas d’or, dont la barre a la grosseur du doigt; il y a au-dessous une lampe allumée. Us n’auront pas de pluie avant que le riz et la farine soient mangés et la barre du cadenas brisée.

— Ce n’est pas grave!» rétorqua Porcet en riant, «il te suffit de bien vouloir m’emmener: je me transforme et je leur avale d’un coup le riz aussi bien que la farine. Le cadenas, je le briserai: sûr que la pluie tombera.

— Ne dis pas de bêtises, idiot! Ce sont des dispositions prises par le ciel d’En-haut: comment pourrais-tu y avoir accès!

— Que faire dans ce cas? s’inquiéta Tripitaka.

— Pas difficile», répliqua Singet, «au moment de partir, les quatre précepteurs célestes m’ont dit qu’il suffisait de faire le bien pour résoudre ce problème.»

Le gouverneur se prosterna jusqu’à terre pour demander d’une voix implorante: «Je suis prêt à obéir en tous points à vos instruirions, maître.

— Si vous vous repentez et vous tournez vers le bien, si vous vous mettez sans retard à prier Bouddha et lire les soufras, je pourrai faire quelque chose pour vous. Mais si vous ne changez pas, moi non plus je ne saurai rien arranger. Le ciel ne tarderait pas à vous châtier et votre vie même serait en péril.»

Frappant le sol du front, le gouverneur fit serment de prendre refuge dans le Bouddha, la Loi et la Communauté. Il convoqua aussitôt les moines et les prêtres pour leur faire installer une aire de cérémonie, au cours de laquelle ils rédigèrent des placets qui furent envoyés au Ciel trois jours durant.

Le gourverneur en personne conduisait la foule qui priait en manipulant des bâtonnets d’encens, invoquait le ciel et la terre, et s’accusait de ses fautes. Tripitaka, aussi, lisait avec eux les soutras.

Par ailleurs, il fut diffusé par annonce urgente que toutes les familles, humbles ou éminentes, hommes ou femmes, devaient brûler de l’encens et prier Bouddha. Dès lors, les oreilles furent remplies du bruit de ces bonnes aidions. Singet s’en réjouissait. Il se tourna vers Porcet et Sablet: «Prenez bien soin du Maître, tous les deux, pendant que je fais pour lui un nouvel aller-retour.

— Où vas-tu, frangin? demanda Porcet.

— Puisque le gouverneur a cru ce que je lui disais, qu’il a effeélivement reçu la doctrine avec respeél, bonté et compassion, qu’il prie Bouddha avec un cœur sincère, je retourne solliciter de l’empereur de Jade la pluie.

— Puisque tu es décidé à y aller, frangin», lui fit observer Sablet, «pas de tergiversations qui retarderaient notre voyage. Finis-en avec cette demande de pluies pour nous permettre, à nous aussi, d’achever l’accomplissement du juste fruit.»

Sacré grand saint! De retour à la porte du Ciel, par les mêmes moyens, il rencontra de nouveau le roi céleste qui lui demanda: «Qu’est-ce que tu reviens faire par ici?

— Le gouverneur a fait retour au bien.»

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Le roi céleste s’en réjouit à son tour. Ils conversaient ainsi, lorsqu’ils aperçurent le messager des placets qui apportait les textes taoïstes et les rescrits bouddhistes pour transmission à l’entrée du paradis. À la vue de Singet, le messager le salua et le complimenta: «Le mérite de ces bonnes intentions revient aux incitations au bien du grand saint.

— Où envoies-tu ces documents?

— À la salle de Clarté-Pénétrante, où les précepteurs célestes se chargeront de les transmettre à l’attention de Sa Majesté l’empereur de Jade.

— Dans ce cas, va de l’avant, je te suis.»

Le messager franchit le portail.

«Grand saint, tu n’as pas besoin de demander audience à l’empereur de Jade», lui dit le roi céleste «il te suffit de te rendre au bureau de Réponse-au-Primordial du neuvième ciel et d’y demander le détachement des divinités du tonnerre. Dès lors que tu disposeras du tonnerre et des éclairs, la pluie suivra aussitôt après les avoir renvoyés.»

Singet, conformément à ces conseils, passa la porte, mais, au lieu d’aller solliciter le décret à la salle des Nuées Mystérieuses, tourna ses pas vers le bureau de Réponse-au Primordial du neuvième ciel, où il fut reçu par le délégué à la porte du Tonnerre, le greffier aux Reâifications du registre et l’inspedeur d’incorruptibilité. Après l’avoir salué, ils lui demandèrent: «Qu’est-ce qui vous amène, grand saint?

— J ’aimerais voir le Vénérable céleste pour une certaine affaire.»

Les trois préposés transmirent aussitôt sa requête. En conséquence, le Vénérable céleste descendit de derrière l’écran aux nuées cinabre et aux neuf phénix, reétifia sa tenue et sortit l’accueillir.

«Je suis venu tout exprès vous soumettre une certaine affaire, précisa Singet.

— Quelle affaire?

— Comme je suis chargé de la protedion du moine chinois, en arrivant à la commanderie de Fengxian, j’ai constaté qu’elle était ravagée par une terrible sécheresse et je leur ai donc promis de solliciter de la pluie. Je viens demander à votre estimé ministère l’assistance des officiers qui produiraient le tonnerre.

— Je sais que leur gouverneur a offensé le ciel d’Enhaut, que l’on a dressé trois choses, mais j’ignore s’il est permis de leur donner de la pluie.

— J’ai vu hier l’empereur dejade », répondit en souriant Singet, «il m’a fait conduire par les précepteurs célestes à la salle aux Parfums-Enveloppants pour y voir ces trois choses, une montagne de riz, une de farine et le cadenas d’or.

On ne pourra laisser tomber la pluie que lorsque ces trois choses seront renversées ou brisées. Comme cela me paraissait pour le moins difficile et que je me tourmentais, les précepteurs célestes m’ont rappelé qu’il suffisait de convertir au bien le gouverneur et ses gens, car le Ciel est tenu d’exaucer toute bonne pensée. Il n’est pas impossible de faire revenir le Ciel sur sa décision et de libérer le peuple de cette calamité. De bonnes pensées ont surgi et le bruit des bonnes aidions remplit les oreilles. Le messager des placets est déjà parti porter à l’empereur dejade les documents attestant cette conversion au bien. Voilà pourquoi je me permets de m’adresser à votre estimable bureau afin d’obtenir un peu d’aide de vos officiers du ministère du Tonnerre.

— Dans ce cas je dépêche Deng, Xin, Zhang et Tao, en compagnie de la mère des Éclairs, pour vous suivre, grand saint, jusqu’à la commanderie de Fengxian et y faire donner le tonnerre.»

Les quatre guerriers accompagnèrent donc Singet et furent bientôt en vue de la région. Ils commencèrent aussitôt leurs opérations au milieu des airs. On entendait le roulement du tonnerre et l’on voyait la zébrure d’une succession d’éclairs.

L es éclairs: serpents d ’or contrasté. L e tonnerre: vacarme d ’un soudain bruissement d ’inseéles. Énorm es feu x follets, grondements comme s i les montagnes s’effondraient. Des fissures qu i illum inent le ciel entier, des tremblements qu i font pivoter la terre. Q uand la zébrure rouge jette des étincelles, montagnes et rivières tremblent sur m ille lieues.

Cela faisait trois ans révolus que l’on n’avait entendu le tonnerre à la commanderie de Fengxian. En ville comme dans les faubourgs, officiers de tous grades, soldats et gens du peuple s’étaient agenouillés devant le speélacle qui s’offrait ce jour-là. Certains se mettaient des brûle-parfum sur la tête, d’autres manipulaient des branches de saule, tous répétant: «Namo Amitâbha BuddhaHSiamo Amitâbha Buddha'!»

Ce cri de bonnes pensées eut, bien sûr, le don d’émouvoir 7 2.6

le ciel d’En-haut. Exaétement comme l’énonce ce poème ancien:

Aucunepensée q u i naît en l ’homme

N'échappe au C ie l ou à la Terre.

Si bien et m al ne recevaient leur dû,

L ’univers entier serait corrompu.

Laissons Singet, qui dirigeait les capitaines du tonnerreà la commanderie de Fengxian, où tout un chacun s’était converti au bien, pour revenir à ce messager des placets du ciel d’En-haut. Il apportait les documents des moines bouddhistes aussi bien que des prêtres taoïstes, qu’il remit à la salle de Clarté-Pénétrante, où les quatre. précepteurs célestes se chargèrent de les transmettre à la salle des Nuées Mystérieuses. Quand l’empereur de Jade en eut pris connaissance, il déclara:

«Puisque ces gens ont de bonnes pensées, allez donc voir où en sont les trois choses. »

À peine avait-il prononcé ces paroles qu’un officier chargé de la surveillance de la salle aux Parfums Enveloppants vint annoncer: «Les montagnes de riz et de farine qui avaient été dressées se sont renversées. En un instant, tout a disparu. La barre du cadenas s’est brisée également.»

Avant même qu’il eût terminé son rapport, le chambellan de service introduisit\&tudix, le dieu des murs et fossés, le dieu du sol et diverses autres divinités locales. Ils déclarèrent unanimement: «Le chef de la commanderie et la population de la ville entière, sans qu’une seule famille, une seule personne y manque, se sont convertis au bien, rendent hommage au Bouddha et honorent le Ciel. Nous vous prions en conséquence de manifester votre compassion en faisant partout tomber une douce pluie de rosée pour sauver et secourir la population.»

L’empereur de Jade se réjouit fort de l’apprendre et promulgua aussitôt le décret suivant:

Que les départements du vent, des nuages et de lapluie, conformément à cet ordre, se rendent dans la région delà commanderie de Fengxian et aujourd’hui, à l’heure dite, fassent donner le tonnerre, répandent les nuages et versent troispieds et quarante-deux gouttes depluie.

Les quatre précepteurs, le décret reçu, se chargèrent de le transmettre aux différents départements concernés, qui Q uelle bonne p lu ie!

7 2 8 se mobilisèrent immédiatement pour coordonner leur adion et manifester le prestige des dieux au monde d’Enbas.

Singet était en compagnie de Deng, Xin, Zhang et Tao, qui avaient ordonné à la dame des Éclairs de se mettre à l’ouvrage, lorsqu’il vit arriver la foule des dieux, dont l’assemblée remplissait le ciel. À la rencontre du vent et des nuages, une douce pluie se mit à tomber à verse. Quelle bonne pluie!

Lourds, épais nuages; brouillard noir, pesant: le char du tonnent roule à grand bruit sous l ’éclatfugitif des éclairs. L a tornade gronde, la plu ie tombe dru. L e cas de le dire: une pensée tournée vers le Ciel, miit estpoirs exaucés. P a r la seule grâce de l ’initiative du grand saint, monts et rivières sur m ille lieues se sont assombris. Bonne pluie, comme si mers et fleuves se déversaient, couvre la campagne et cache l ’estpace. C ’est lin torrent qu i s'abat sur les auvents et frappe aux fenêtres.

Dans tous les foyers, les gens prient Bouddha, tandis que l ’eau envahit les s ix avenues et les trois marchés. L es canaux sont pleins de l ’eél à l ’ouest, les méandres des ruisseaux se rejoignent du sud au nord.

L es pousses retrouvent l ’humidité, les arbres secs revivent. Dans les champs, blé et chanvre sont florissants; les haricots abondent sur ¡es contreforts des villages.

L es colporteurs retrouvent la jo ie du commerce, les paysans l ’amour du labourage. Désormais grains et m illet vontproipérer, la moisson sera naturellement abondante.

L e peuple vit dans le contentement, lorsque vents et pluies viennent au bon moment. L a mer calme et lesfleuves lim pides sont gage de grandepaix.

Lorsque fut tombée la quantité exade de pluie, trois pieds et quarante-deux gouttes, les dieux commencèrent à ranger. Mais Singet déclara d’une voix tonnante: «Dieux des quatre départements, attendez un moment avec vos escortes de nuages que j’aille chercher le gouverneur pour qu’il vous exprime ses remerciements. Ne pourriez-vous pas, messieurs, écarter ces nuées et vous montrer sous votre asped véritable pour vous présenter à la vue des mortels. Ce n’est qu’à cette condition qu’ils vous offriront un culte avec une foi pleine et entière.»

A ces mots, les dieux ne purent faire autrement que de reder au milieu des airs. Singet abaissa son nuage droit sur la commanderie, où il fut reçu par Tripitaka, Porcet et Sablet. Le gouverneur vint le remercier en s’inclinant à chaque pas.

«Ne me remerciez pas!» lui dit Singet, «j’ai retenu les divinités des quatre départements: vous feriez bien de convoquer un peu plus de monde pour leur exprimer votre gratitude; ainsi, ils reviendront volontiers vous apporter de la pluie.»

Le gouverneur fit, en conséquence, diffuser un avis urgent invitant chacun à brûler de l’encens et à rendre hommage au Ciel. C’eit alors que la population entière vit les dieux, après dissipation des nuées, apparaître sous leur forme véritable.

Les quatre départements sont ceux de la pluie, du tonnerre, des nuages et du vent. On voyait donc L e dragon-roi révéler son image, le guerrier du tonnerre déployer son corps de géant, le garçon des nuages apparaître et le comte du vent condescendre à se montrer.

Incomparable, le visage av&ré aux barbes d ’argent du dragon!

Vraim ent sans pareille, l ’auguste figure à la bouche en crochet du général-tonnerre! Ravissant, le garçon des nuages à la face dejade et au bonnet d ’o r! L e comte du vent avait les yeux ronds sous des sourcils broussailleux. Us sont tous là sur les nuées d ’azur, révélant chacun sa pre Bigieuse apparence dans cette cérémonie sacrée. L es gens de la région de Fengxian, enfin convaincus, élèvent les bâtonnets d'encens et se détournent du mal, le cœur désormais p u r et dirigé vers le bien, car aujourd’hu i ils ont vu les guerriers du Ciel.

Les dieux s’attardèrent deux bonnes heures, tandis que la population se confondait en incessantes génuflexions et prosternations.

Singet remonta sur son nuage et se tourna vers eux pour les saluer, avant de leur dire: «Merci de la peine que vous vous êtes donnée! Veuillez vous en retourner, chacun à son service. Je veillerai à ce qu’offrandes et aétions de grâce vous soient assurées avec la sincérité de la foi, et aux moments voulus, par la population de la commanderie. Revenez désormais la secourir en lui apportant du vent tous les cinq jours et de la pluie tous les dix jours.»

Les divinités acquiescèrent et rentrèrent dans leurs départements respeftifs, où le récit les laissera.

Reparlons du grand saint, qui redescendit sur son nuage pour s’adresser à Tripitaka: «L ’affaire eàt conclue, le peuple est en paix: nous pouvons plier bagages et repartir.»

À

cette

proposition,

le

gouverneur

intervint

7 3 °

précipitamment. «Que dites-vous là, Votre Seigneurie!»

s’écria-t-il en s’inclinant, «ce qui a été accompli est un aâe d’incommensurable et infinie bonté! Je vous ai fait préparer un modeste banquet en témoignage de notre gratitude.

Nous ferons acheter des terres pour que Vos Seigneuries y établissent un monastère et pour vous élever un sanctuaire où vous sera assuré de votre vivant le culte des quatre saisons devant la tablette où vos noms seront gravés.

Quand bien même je le graverais dans mon cœur, il me serait difficile de m’acquitter de la dix millième partie de la dette que nous avons contraétée envers vous. Et vous parlez de repartir?

— Sans contester le bien-fondé des paroles de Votre Grandeur», répondit Tripitaka, «je dois rappeler que nous sommes des moines en route vers l’Ouest. Nous ne saurions nous attarder trop longtemps: un ou deux jours au plus, n’en doutez point.»

Le gouverneur ne voulut point y consentir et, dans la nuit même, il dépêcha nombre de gens pour préparer le banquet et commencer à construire le sanctuaire.

Le lendemain s’ouvrit un somptueux festin, que le moine chinois fut invité à présider, Singet, Porcet et Sablet à ses côtés. Le gouverneur et ses officiers de tous rangs s’affairaient à les servir en musique; cela dura une journée entière. Ce fut une belle occasion de réjouissances. En témoigne le poème:

A près longue sécheresse, la douce p lu ie!

L es canaux s’animent, le commerce fleurit.

C ’est grâce à la visite au paradis.

Ils leur portent reconnaissance infinie.

L e m al d ’autrefois est dissous avec les trois:

I l suffit d ’une seule pensée, de la fo i!

Désormais, que règne un nouvel âge d'or,

De riches moissons encore et encore!

Le festin du premier jour fut suivi d’un banquet le second, puis ce fut la célébration d’aétions de grâce et le lendemain les remerciements d’usage: ils furent ainsi retenus près de quinze jours. On n’attendait plus que l’achèvement des travaux du monastère et du sanctuaire aux vivants.

Le gouverneur invita un beau jour les quatre pèlerins à inspeéter l’état des travaux. «Mais ce sont d’énormes 7 3 1

construéfions, comment avez-vous réussi à les mener à bien si vite?

— J ’ai encouragé les ouvriers à travailler jour et nuit afin d’achever leur tâche aussi rapidement que possible. Je suis venu vous inviter à y jeter un coup d’œil.

— Vous êtes assurément un sage gouverneur, qui allie la vertu à la compétence», lui dit Singet avec le sourire.

Ils se rendirent tous immédiatement au monastère: les salles et pavillons étaient imposants, les portails d’entrée magnifiques. Chacun se perdait en louanges. Singet suggéra au Maître de proposer un nom qui resterait attaché au monastère.

«Entendu!» acquiesça Tripitaka, «laissons-lui donc le nom de “monastère de Bon-Secours-de-Longue-et Douce-Averse”.

— Parfait! » approuva le gouverneur.

Une foule de moines invités au moyen de plaques dorées vinrent célébrer les offices et brûler de l’encens. À gauche de la salle principale fut élevé le sanctuaire en l’honneur des quatre pèlerins. On y présenterait des offrandes aux quatre saisons, chaque année. On construisit en outre un temple au dieu du Tonnerre, un autre au dragon et ainsi de suite, en réponse au service rendu par les divinités. L’inspeétion achevée, ordre fut donné de presser leur départ.

Quand la population apprit que l’on ne saurait les retenir plus longtemps, chacun voulut leur préparer un viatique, mais ils refusaient le moindre sou. C’est pourquoi les officiers de la commanderie tout entière insistèrent pour les escorter sur plus de trente lis, avec fanfare et bannières déployées. Même à cette distance, ils ne pouvaient se résoudre à les quitter et c’est les larmes aux yeux qu’ils les virent s’éloigner. L’escorte ne s’en retourna que lorsqu’ils eurent disparu à l’horizon.

L es moines divins et vertueux quittent Bon-Secours, L e G rand Saint égal au C ie l accorde ses grâces à tous.

Si vous ne savez, en fin de compte, combien de jours il leur faudra encore pour rencontrer le Bouddha après ce départ, écoutez donc le chapitre qui vient.