Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre89

089 OÙ LION-FAUVE PRÉPARE EN VAIN UN BANQUET DU RÂTEAU, CAR MÉTAL, BOIS ET TERRE RAVAGENT LE MONT TÊTE-DE-LÉOPARD.

Parlons de ces quelques forgerons dans la cour: après s’être dépensés en durs travaux plusieurs jours d’affilée, ils s’étaient tous profondément endormis la nuit venue. À l’aube, comme ils allaient se remettre à forger, ils s’aperçurent que les trois armes avaient disparu de l’abri. Atterrés, ils étaient à leur recherche de tous côtés, lorsque parurent les trois jeunes princes, qui étaient sortis du palais pour voir l’état des travaux.

«Jeunes maîtres», leur dirent les forgerons en se prosternant, «nous ne savons pas où sont passées les trois armes des divins maîtres.»

Tremblant d’inquiétude à cette nouvelle, les princes suggérèrent: «Ce sont probablement nos maîtres qui les auront rangées cette nuit. »

Ils se précipitèrent au pavillon de Séchage-de-la-Gaze et, voyant le cheval blanc toujours sous la galerie, ne purent se retenir de les appeler: «E£t-ce que vous dormez encore, maîtres?

— On se lève», répondit Sablet. Il ouvrit la porte de la chambre et laissa entrer les jeunes princes. Comme ils ne voyaient aucune arme, ils demandèrent, fort alarmés:

«Maîtres, auriez-vous rangé les armes?

— Non! répliqua Singet sautant sur ses pieds.

— Les trois armes ont disparu cette nuit.

— Et mon râteau? s’écria Porcet se levant en hâte.

— Quand nous sommes sortis, nous les avons vainement cherchées partout. Aussi sommes-nous venus vous demander si vous ne les auriez pas rangées. Comme vos trésors peuvent grandir ou rapetisser à volonté, nous pensons que vous devez les avoir cachées sur vous pour nous jouer une farce...

— Nous ne les avons pas rangées, je vous assure», 7 5 i

rétorqua le Novice, «mettons-nous tous à leur recherche! »

Il les suivit dans la cour jusqu’à l’abri qui y avait été monté: il n’y avait en effet plus trace des armes.

«C’est sûrement cette bande de forgerons qui les a subtilisées», s’écria Porcet, «rendez-les tout de suite. Le moindre retard, et vous serez tués sous les coups, tous! »

Terrifiés, les malheureux se prosternaient en pleurant:

«Vos Seigneuries, après ces journées de dures peines, pensez donc comme nous dormions cette nuit. Quand on s’est levés le matin, elles avaient disparu. Comment aurionsnous pu les remuer? Nous sommes de communs mortels:

nous supplions Vos Seigneuries d’épargner nos vies innocentes! »

Singet restait silencieux, grandement contrarié en son for intérieur. Il grommela: «C’est de notre faute, après tout. Puisque les modèles, ils les avaient vus, nous aurions dû les prendre sur nous au lieu de les laisser à l’abandon ici.

La luminescence de ces trésors a dû alerter quelque méchant qui les aura volés dans la nuit.

— Que racontes-tu là, frangin!» rétorqua Porcet, incrédule, «une région aussi paisible! Et puis ce ne sont ni montagnes profondes ni vastes étendues sauvages propices à des créatures maléfiques. Ce sont certainement les forgerons qui ont fait le coup quand ils ont vu l’éclat brillant de nos armes et y ont reconnu trois trésors incomparables. Acoquinés à des complices, ils ont dû quitter le palais dans la nuit et, poussant, tirant ou portant, les auront volées. Amenez-les, il faut les battre!»

Les ouvriers ne pouvaient que multiplier les prosternations et jurer qu’ils n’y étaient pour rien.

Ainsi se chamaillaient-ils, lorsque le prince, leur père, parut et demanda ce qui se passait. Il devint livide, lui aussi, en l’apprenant, et fit valoir, après avoir longuement réfléchi: «Les armes de nos divins maîtres ne sont comparables à aucune autre. Elles ne sauraient être déplacées, même en s’y mettant à cent et plus. En outre, nous régnons sur cette cité depuis cinq générations, et, sans vouloir nous vanter, nous jouissons d’une certaine réputation de sagesse à l’extérieur. La population de la ville craint nos lois, militaires, civils ou artisans. Ils ne sauraient se rendre coupables de pareille escroquerie,

sûrement

pas.

Veuillez

y

réfléchir

à nouveau.

7 5 2.

— Inutile d’y revenir», répliqua Singet en souriant, «il ne faut pas accabler les forgerons: ils ne sont pas en cause.

Permettez cette question, Votre Altesse: y aurait-il quelque monstre dans la forêt des montagnes aux alentours de la cité?

— La question est des plus sensées: au nord de la cité se trouve le mont Tête-de-Léopard, et, dans cette montagne, la grotte Gueule-de-Tigre où, selon des rumeurs persistantes, se trouverait, selon les uns, un immortel, selon les autres, un fauve ou un monstre. Je ne m’en suis pas encore assuré et nous ignorons ce qu’il en eét.

— Inutile d’en dire plus», répliqua Singet en riant, «c’est certainement le malfrat de ce coin: quand il a su que c’étaient des trésors, il les a emportés dans la nuit. Porcet et Sablet», ordonna-t-il, «restez ici à protéger notre maître et la cité, pendant que je vais y faire un tour.»

Il demanda aussi aux ouvriers d’entretenir la forge et de poursuivre leurs travaux.

Le brave singe-roi! Après avoir pris congé de Tripitaka, il disparut dans un sifflement. Comme le mont Tête-de-Léopard ne se trouvait qu’à trente lis de la ville, il y fut en un clin d’œil. Observant du haut du sommet, il se rendit compte de la présence, en effet, de miasmes maléfiques.

Une vastle configuration terrestre aux longues veines de dragon: des pics acérés s’enfoncent dans les cieux, des torrents grondent au fond des ravins. Un coussin d ’herbe de jaspe s 'étend devant la montagne, derrière, des fleurs répandent leur brocart. Pins altiers et cyprès anciens se mêlent aux vieux arbres et aux bambous.

Pies et corbeaux croassent en volant, grues et gibbons sifflent et pleurent. Au pied de la falaise suspendue, daims, biches et cerfs vont en paires. Devant laparoi abrupte passent renards et blaireaux en couples.

Dragons venus de loin apparaissent et disparaissent des nonuples méandres d ’une veine cachée au fond de la terre.

Ua chaîne rejoint le distiriti de Yuhua, site incomparable, deâiné à dix mille ans de bonheur.

Alors qu’il regardait avec attention, Singet entendit soudain des voix qui venaient de l’autre côté de la montagne. Tournant brusquement la tête, il aperçut deux monstres à tête de loup qui discutaient avec animation tout en gravissant la pente vers le nord-ouest.

«Ce sont des créatures maléfiques en patrouille», se dit jL ivre XVIII, chapitre l x x x i x

Singet, «suivons-les pour écouter un peu ce qu’ils se racontent.»

Il fit une passe, récita une incantation et, d’une secousse, se changea en papillon; puis, ouvrant les ailes, voleta droit vers eux et les rattrapa. La transformation était parfaitement conforme au modèle:

Une paire d ’ailes poudrées, deux antennes d ’argent: il s ’envole vivementporté pa r le vent et redescend lentement, resplendissant de soleil Il traverse les eaux, passe les murs avec agilité, aime surtout à batifoler avec les inflorescences odorantes. Par-dessus tout plaisent à son corps léger lesfleurs fraîches, lorsque avec élégance il déploie sa grâce à sa guise.

Il vola droit au-dessus de la tête de l’un des monstres et, flottant dans les airs, reêta là à les écouter.

«Grand frère cadet», s’écriait celui-ci, «la chance ne cesse de sourire à notre roi, ces temps-ci. L’autre jour, il a obtenu une beauté qu’il retient dans la grotte et dont il eit bien content. Et voilà que la nuit dernière, il a mis la main sur trois sortes d’armes qui sont des trésors sans prix. Il offre demain un banquet pour célébrer la prise, 1’“ assemblée au râteau”. Nous allons tous en profiter.

— Nous aussi, nous avons eu un peu de chance: celle de nous voir confier vingt taëls pour acheter porcs et moutons. Nous pourrons commencer par nous payer un pot ou deux quand nous serons arrivés au marché du Sud.

Embellissons les comptes de façon à faire tomber dans notre escarcelle deux ou trois taëls, de quoi s’acheter une veite ouatée qui nous fera l’hiver. Qu’en dis-tu?»

Riant et bavardant, les deux monstres avançaient sur la grand-route comme s’ils avaient des ailes.

En son for intérieur, Singet se réjouit d’apprendre qu’ils allaient célébrer une fête du râteau. Aurait-il voulu les tuer, il n’avait pas d’arme; d’ailleurs, les monstres n’y étaient pour rien. Il les dépassa en volant, réapparut sous son aspeâ originel et se tint debout à l’entrée cfe la route.

Au moment où les monêtres arrivaient à sa hauteur, il leur décocha un crachat magique, récita quelque chose comme anniuchali'1, et, par ce moyen, immobilisa les deux créatures à tête de loup. Elles restaient les yeux ouverts sans même pouvoir ouvrir la bouche, le corps raide et droit, plantées sur leurs deux pieds. Singet les renversa d’une simple 7 5 4 poussée, écarta les vêtements pour les fouiller et découvrit en effet vingt taëls dans une escarcelle pendue à la taille de l’un d’eux, attachée à la ceinture de la jupette. Y était aussi suspendue une plaque laquée blanc sur laquelle étaient inscrits les mots Ruse-Bizarre; celle de l’autre monstre portait les mots Bizarre-Ruse.

Sacré grand saint! Il leur prit l’argent, détacha les plaques et retourna vers la cité à grandes enjambées.

Arrivé à la résidence, il raconta en détail ce qui s’était passé au prince, aux moines chinois, aux ouvriers et aux officiers de tous rangs.

«Je présume que le plus brillant des trésors e£t celui de votre serviteur», s’esclaffa Porcet, «puisqu’ils achètent porcs et moutons pour en célébrer l’acquisition par un banquet. Mais comment le récupérer?

— Allons-y tous les trois. L’argent destiné à l’achat des bêtes, donnons-le aux forgerons et demandons au prince de nous trouver quelques porcs et moutons. Porcet, toi, tu te changeras en Bizarre-Ruse, et moi, je me transformerai en Ruse-Bizarre. Sablet se fera passer pour le vendeur de bétail. Nous pénétrerons ainsi dans leur repaire, reprendrons chacun notre arme dès que l’occasion s’en présentera, et, après avoir exterminé cette engeance, nous reviendrons ranger nos affaires pour repartir.

— Excellent, le plan est excellent! » approuva Sablet en riant, «il ne faut point se mettre en retard. Partons au plus vite! »

Comme prévu, le prince fit en effet acheter par son majordome sept ou huit porcs et quatre ou cinq moutons.

Les trois prirent congé du Maître afin d’exercer leurs grands pouvoirs magiques hors les murs.

«Frangin», objeéta Porcet, «comment veux-tu que je me transforme à l’image de Bizarre-Ruse, que je n’ai jamais vu?

— Je l’ai immobilisé par ma méthode de fixation: il ne se réveillera pas avant demain. Je me souviens de son aspeét: lève-toi, je vais t’expliquer comment te transformer, comme ceci, comme cela... C’est bon, c’est tout à fait lui.»

Récitant une incantation tandis que Singet soufflait de son haleine magique, l’idiot se transforma donc en un instant en l’image exaéle de Bizarre-Ruse. Singet se changea en Ruse-Bizarre, dont il portait d’ailleurs la plaque. Sablet Sable! s’habilla en vendeur de petit bétaii.

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s’habilla en vendeur de petit bétail. Poussant le troupeau, ils montèrent sur la grand-route, se hâtant droit vers la montagne. Ils atteignirent bientôt une combe où ils tombèrent sur un petit monstre. Il offrait un visage des plus horribles. Voyez plutôt

Ses deux yeux, billes brillantes comme des lanternes, sa tête hérissée à poils roux, comme si eüe était en feu. Auge renversée, son nez conduit à une bouche tordue d ’où sortent des dents pointues.

Ajoutez à cela des oreilles fourchues, un front enfoncé et m e face eufiét et bleuâtre. Il portait une robe jaune clair et, aux pieds, une paire k sandales de paille de roseau: imposant comme une divinité de malheur, pressé comme un fantôme mauvais.

Le monstre serrait sous son aisselle gauche un coffret à cartes d’invitation, laqué en plusieurs couleurs. Il accueillit Singet et ses deux compagnons en les interpellant: «Vous voilà, Bizarre, Ruse! Vous en avez acheté combien?

— Le troupeau qu’on pousse, tu ne le vois donc pas?

rétorqua Singet.

— Qui c’est celui-là? demanda le monstre en se tournant vers Sablet.

— C’est le marchand qui nous vend les porcs et moutons. Comme il nous manquait quelques taëls, on l’amène chez nous. Où vas-tu?

— Je vais au mont des Nœuds-de-Bambou inviter leur grand roi à la réunion de demain.

— Il y aura combien d’invités? enchaîna Singet.

— Leur grand roi sera invité à présider; avec le nôtre et ses capitaines, il y aura une quarantaine de personnes.

— Continuons! » coupa Porcet, «les bêtes s’en vont de tous les côtés. Continuons!

— Va les retenir! Attends que je lui aie demandé la carte pour y jeter un œil», répliqua Singet.

Le prenant pour l’un des siens, le monstre ouvrit la boîte et tendit le message au Novice. Celui-ci le déplia. On lisait:

Nous avons reipeâueusement préparé un banquet pour célébrer demain matin l ’heureuse réunion du râteau. Nous serons honoré de votre visite, si vous voulez bien vous donner la peine de passer la montagne. Nous vom serions extrêmement reconnaissant de nous accorder le bonheur de ne pas y manquer.

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A mon ancêtre très relfie Bé l’éminent saint primordial de Nonuple-Numinosité,

son petit-fils et disciple Lion-Fauve

qui se pro Beme cent fois.

Après en avoir pris connaissance, Singet rendit l’invitation au monstre, qui la remit dans la boîte et repartit vers le sud-est.

«Frangin», demanda Sablet, «de quoi parlait la carte?

— C’est une invitation à célébrer la fête du râteau, signée votre petit-fils et disciple Lion-Fauve qui se pro Beme centfois. L’invité est le saint primordial de Nonuple-Numinosité.

— Lion-Fauve doit être un lion à poils dorés devenu esprit, j’imagine», répliqua Sablet, «mais qui peut bien être ce saint primordial de Nonuple-Numinosité?»

Porcet se mit à rire: «Il elt à moi!

— Et pourquoi serait-il ta chose? rétorqua Singet.

— Parce que le disent les anciens: Vieille truie galeuse met, à elle seule, le lion à toison d'or en fuite...y Tous trois continuèrent à rire et deviser tout en poussant le troupeau. Us furent bientôt en vue de l’entrée de la grotte Gueule-de-Tigre.

Cercle émeraude de montagnes autour

Tel une muraille sans faille ni détour.

Les lianes vertes s'accrochent aux fissures,

Des ronces violettes pendent aux échancrures.

Les chants d ’oiseaux pénètrent les bois alentour;

L ’ombre des fleurs se penche à l ’entrée du séjour Qui ne le cède point à la source aux Pêchers', Lieu digne des ermites les plus retirés.

Comme ils s’approchaient de l’entrée, ils virent cette fois une bande de monstres de tous âges et toutes espèces qui jouaient sous les arbres en fleurs. Dès qu’ils entendirent Porcet ahaner en poussant devant lui le troupeau, ils vinrent tous à sa rencontre se saisir des bêtes, les uns et les autres, pour les ligoter et les coucher. Les cris eurent tôt fait d’alerter à l’intérieur le roi, qui sortit accompagné d’une dizaine de jeunes créatures. «Vous voilà tous les deux! Combien en avez-vous acheté? demanda-t-il.

— Fluit porcs et sept moutons, quinze têtes en tout», répondit Singet. «Il faut seize taëls pour les porcs, neuf pour les moutons: il manque cinq taëls, puisque nous 7 5 «

n’en avions emporté que vingt. C’est le marchand: il nous a accompagnés pour chercher l’argent.

— Mes petits, prenez cinq taëls et renvoyez-le, ordonna le roi à ces mots.

— Le marchand est venu chercher l’argent, mais il aimerait aussi voir la fête, ajouta Singet.

— L’impudent! » s’exclama le roi, envahi par la colère, «il ne te suffit pas de faire les achats demandés, il te faut parler de ce qu’on ne t’a pas demandé.

— Patron, puisque vous avez trouvé des trésors qui sont vraiment uniques au monde, quel mal y a-t-il à le laisser y jeter un petit coup d’œil?»

Le monstre explosa: «Et toi, tu es plus détestable encore! Ces trésors, je les ai obtenus de la cité de Yuhua. Si ce marchand les voit, il va en répandre le bruit, chacun le saura. Que ferai-je si jamais le roi vient ici les réclamer?

— Mon seigneur, le marchand est d’un coin au-delà du marché du Sud, fort loin de la ville, dont il n’est d’ailleurs pas un habitant. Comment ferait-il pour en répandre le bruit? Par ailleurs, il a faim et nous n’avons rien mangé.

Si vous aviez quelque chose tout prêt, et du vin, ne pourriez-vous lui faire servir de quoi le restaurer avant de le renvoyer?»

A peine avait-il fini la phrase qu’un petit monstre revenait avec cinq taëls, qu’il tendit à Singet. Celui-ci les remit à Sablet: «Prenez cet argent, marchand, et allons manger quelque chose derrière. »

Prenant son courage à deux mains, Sablet pénétra dans la grotte avec Singet et Porcet. Au centre de la deuxième salle, ils virent le râteau à neuf dents qui trônait sur un autel; il en émanait une lumière vraiment éblouissante;

contre la paroi, à l’est, était appuyée la trique aux cercles d’or; le bâton à terrasser les démons se trouvait de l’autre côté. Le monstre-roi les avait suivis: «Marchand, ce qui émet de la lumière, au milieu de la pièce, est le râteau.

Regarde tant qu’il te plaît, mais n’en dis mot à qui que ce soit quand tu seras sorti.»

Sablet hocha la tête et remercia.

Aïe! Le cas de le dire: l’objet qui retrouve son propriétaire, n’a de cesse tant qu’il n’est pas repris! Lourdaud et irréfléchi comme il l’était, Porcet, à la vue de son râteau, n’était pas d’humeur à raconter sa vie: il s’élança, le saisit, le fit tournoyer entre ses mains et reprit sa forme.A ft

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Le won fi re brandit son racloir pour affronter l'ennemi.

j6o originelle: aussitôt de viser le monstre en pleine gueule.

Singet et Sablet s’emparèrent à leur tour de leurs armes, réapparaissant sous leur asped propre. Devant l’attaque conjointe des trois condisciples, le roi battit précipitamment en retraite pour chercher derrière un râcloir fort particulier, appelé Quatre-Brillances, un long manche se terminant par une lame tranchante. Rattrapé dans la cour, il hurla, tandis qu’il bloquait leurs trois armes: «Qui êtes-vous donc pour oser me jouer cette imposture et me dérober les trésors?

— Tu vas voir, brigand, tas de poils! » répliqua Singet, «même pas capable de nous reconnaître! Nous sommes les disciples du saint moine des terres de l’Est, Tripitaka.

Comme nous étions allés jusqu’à la cité échanger nos lettres de créance, les trois fils du sage prince nous avaient accordé la grâce de nous traiter en maîtres afin de s’entraîner dans les arts martiaux. Ils ont donc fait fabriquer des armes sur le modèle des nôtres. Comme on les avait laissées dans la cour, tu en as profité, infed brigand, pour les voler nuitamment. Et c’est nous que tu accuses de vol et imposture! En garde! On va te les faire déguster, chacune de nos armes!»

Le monstre brandit son râcloir pour affronter l’ennemi.

La bataille, commencée dans la cour, se poursuivit jusque devant l’entrée. Voyez les trois moines serrant de près le monstre. Quel combat!

La trique sifflait comme le vent, le râteau pleuvait comme la pluie.

La canne à terrasser les êtrespervers emplissait le ciel de brumes colorées, le râcloir Quatre-lirillancesy traçait des nuages moirés. On dirait trois immortels transmutant l’élixir suprême, dans l’éclat du feu et k luminescence de nuées qui jettent la panique parmi les dieux et les démons.

Le Novice démontre la haute capacité de sa puissance. Quelle impudence d ’avoir volé ces trésors! Porcet, l’amiral des Roseaux-Célestles, manifeste une divinepénétration; le général Sablet est d ’une vaillanceplus belle encore. Les troisfrères en plein accord avaient combiné le Stratagème quiporte la bataille dans la grotte même. Force et astuce ne manquent à l’ogre redoutable: entre les quatre preux, la partie est égale.

Ils se battent jusqu’à ce que le soleil tourne à l’ouest, et que, ses forces s’amollissant, la créature perverse ne puisse résister plus longtemps.

Longtemps s’était prolongé le combat sur le mont Têtede-Léopard. Comme il ne se sentait plus capable de soutenir les assauts de ses ennemis, le monstre se tourna vers Sablet en hurlant: «Prends garde au râcloir!» Le temps de l’esquiver, ce dernier le laissait en profiter pour s’échapper vers le sud-est, porté par le vent. Comme Porcet s’apprêtait à le pourchasser, Singet lui cria: «Laisse-le donc partir. Ne poursuis brigand aux abois, dit l’adage. Coupons-lui plutôt la retraite! »

Porcet acquiesça.

Tous trois pénétrèrent dans la grotte et massacrèrent entièrement la centaine de mons'tres qui s’y trouvaient, grands ou petits. C’étaient en fait des tigres, loups, léopards, panthères, cerfs et chamois. Puis le grand saint usa de moyens magiques pour tout emporter: les objets précieux de peu de volume, les carcasses des morts et le petit bétail qui y avait été poussé. Sablet alla chercher du bois sec pour mettre le feu, que Porcet adivait en se servant de ses deux oreilles comme d’un éventail: tout fut consumé en un instant, tandis que le butin était envoyé aux autorités de la cité.

Les portes de la ville étaient alors encore ouvertes et personne ne s’était couché. Le prince, ses fils et Tripitaka attendaient anxieusement dans le pavillon du Séchage-dela-Gaze, lorsqu’ils entendirent dans la cour le bruit sourd des carcasses et autres objets qui y étaient déversés, puis l’exclamation, en chœur: «Maître, nous revenons triomphants!» Son Altesse les remercia par des salutations répétées. Le Vénérable débordait de joie. Comme les trois jeunes princes s’agenouillaient, Sablet les releva de sa main: «Ne nous remerciez pas. Venez plutôt voir les prises.

— D’où viennent toutes ces choses? demanda le prince.

— Ces carcasses sont celles de tigres, loups, léopards, cerfs et chamois, esprits devenus monstres. Nous avons repris nos armes et opéré une sortie en combattant le vieux monstre, qui est un lion à toison d’or. Il a lutté jusqu’au soir avec le râcloir Quatre-Brillances, puis, vaincu, s’est enfui vers le sud-est. Nous n’avons pas cherché à le poursuivre, mais à lui couper la retraite en massacrant ses troupes et en ramenant le butin que voici.»

Le prince était partagé entre la joie et l’inquiétude: il se réjouissait de la viétoire, mais redoutait la vengeance du monstre un prochain jour.

«Que Votre Altesse se rassure», ajouta Singet en souriant, «j’y ai mûrement réfléchi et saurai prendre les mesures appropriées. Nous ne partirons pas avant d’avoir réglé l’affaire une fois pour toutes, de sorte qu’aucun mal ne puisse en résulter pour vous à l’avenir. Quand nous y sommes allés, dans l’après-midi, nous sommes tombés sur un petit diable aux cheveux roux qui portait des lettres d’invitation. J ’ai lu sur l’un de ses cartons le nom de son grand-père et sa signature, Lion-Fauve. Vaincu, il est sûrement allé le consulter. Ils reviendront certainement demain matin chercher leur revanche. Nous vous les éliminerons alors définitivement.»

Le prince remercia et fit servir un repas maigre. Après avoir mangé, maître et disciples se retirèrent pour dormir et, de cela, le récit ne dira rien de plus.

Revenons au monitre qui, en effet, s’était dirigé vers le sud-eât pour rejoindre le mont Nœuds-de-Bambou, où se trouvait une grotte du nom de Neuf-Méandres. Le saint primordial de Nonuple-Numinosité était son grand-père.

Après s’être laissé porter par le vent toute la nuit, le petit-fils arriva à l’entrée de la grotte aux alentours de la cinquième veille'. Il frappa à la porte avant d’entrer.

«Votre Majesté», s’étonna le petit monstre à sa vue, «Face-Bleue est venu hier soir porter l’invitation et Monseigneur l’a retenu pour la nuit dans l’intention de se rendre avec lui à la fête du râteau ce matin. Pourquoi venez-vous à votre tour l’inviter de si bonne heure?

— Pénible à dire, bien pénible, mais la fête ne pourra pas avoir lieu. »

Ils échangeaient ces propos lorsque parut Face-Bleue:

« Votre Majesté, pourquoi cette visite? Monseigneur devait se rendre à la réunion avec moi dès qu’il serait levé.»

Le monstre était dans un tel état d’agitation qu’il se contenta d’un geste de dénégation de la main, sans dire un mot.

Un moment plus tard, le vieux monstre se levait et les faisait appeler. Le petit-fils lâcha son arme pour le saluer jusqu’à terre, sans pouvoir retenir les larmes qui roulaient sur ses joues.

«Mon sage petit-fils, alors que tu m’as adressé hier un message me priant de me rendre ce matin à la réunion, tu viens maintenant en personne. Qu’est-ce qui te chagrine et te contrarie tant?

— Comme je me promenais au clair de lune la nuit précédente» expliqua le monstre en se prosternant, «j’ai remarqué une lumière qui montait de la cité de Yuhua, illuminant le ciel. Je me suis précipité pour voir: c’était l’éclat qu’émettaient trois sortes d’armes dans la cour de la résidence princière, un râteau doré à neuf dents, une canne précieuse, et une trique cerclée d’or. Je les ai aussitôt emportées par magie et ai décidé de célébrer l’événement par un banquet nommé “joyeuse réunion du râteau”, j ’avais fait acheter porcs, moutons, fruits et autres produits pour ce festin auquel je vous avais convié en pensant vous faire partager le plaisir de la fête. Mais après avoir envoyé Face-Bleue porter l’invitation, j’ai vu revenir ceux que j’avais chargés d’acheter le bétail, avec le marchand qui le leur avait vendu et venait chercher l’argent. Il tenait absolument à voir les préparatifs du banquet, mais je ne le lui ai pas permis, car votre petit-fils craignait qu’il n’ébruitât la chose. Ensuite, il s’est plaint d’avoir faim et je l’ai donc invité à passer derrière manger quelque chose.

Quand ils sont entrés et ont vu les armes, ils ont déclaré que c’était les leurs, chacun s’emparant de la sienne et se montrant sous son aspeâ véritable: l’un, un moine velu avec la gueule du duc du Tonnerre, l’autre, un bonze au long groin et aux larges oreilles, le troisième, bonze à la mine et au teint sombres. Ils se sont tous les trois jetés sur moi sans autre explication. Il m’a fallu quérir en toute hâte mon râcloir Quatre-Brillances pour les affronter et leur demander qui ils étaient pour oser me jouer cette imposture. Us ont déclaré être les disciples du moine chinois envoyé en mission à l’Oueft par les grands Tang des terres de l’Est; passant par cette cité pour échanger leurs lettres de créance, ils avaient été retenus par les fils du prince qui voulaient étudier les arts martiaux. J ’avais volé, disaient-ils, les armes qu’ils avaient déposées dans la cour pour en faire faire la copie. Je ne sais comment s’appellent ces trois bonzes, mais ils sont vraiment très forts. À un contre trois, j’ai dû m’enfuir et me réfugier chez vous, grand-père. J ’espère que vous dégainerez pour me prêter assistance et me vengerez en capturant ces bonzes, si vous éprouvez quelque affeâion pour votre petit-fils.

— C’était donc ça», répondit le vieux monstre en souriant, au bout d’un long moment de réflexion; «mon sage petit-fils, tu as eu tort de les provoquer.

— Qui sont-ils, le savez-vous, grand-père?

— Celui à long groin et larges oreilles est Porcet Huit-Défenses. Sablet le Bonze est l’individu à sombre mine. Quant à ces deux-là, passe encore. Mais celui au visage velu qui a la gueule du duc du Tonnerre, et se nomme Singet le Novice, ses pouvoirs sont vraiment immenses. Il y a cinq cents ans, lorsqu’il avait provoqué cet énorme raffut aux palais du ciel, cent mille soldats célestes n’ont pu en venir à bout. D’ailleurs, il adore vous chercher noise. Fouiller les montagnes, retourner les mers, fracturer les grottes, enlever les citadelles, c’eft un chef quant à provoquer les calamités! Comment as-tu pu songer à t’y frotter! C’est bon, je vais avec toi capturer ces gars-là ainsi que le prince de Yuhua pour te soulager la bile.»

À ces mots, le monstre se prosterna pour exprimer sa gratitude.

Le vieux convoqua sur l’heure Lion-Gibbon, Liondes-Neiges, Griffon, Hippogriffe, Mate-Belette"1 et Mord-Eléphant, qui étaient tous ses petits-fils. Chacun se munit d’armes acérées ou tranchantes et, Lion-Fauve en tête, s’élancèrent droit vers le territoire du mont Tête-de Léopard, portés par une violente tornade. Ils s’en approchaient lorsqu’une odeur de feu et de fumée leur chatouilla les narines; puis, ils entendirent des sanglots. Leur attention éveillée, ils se rendirent compte que c’étaient Ruse-Bizarre et Bizarre-Ruse qui appelaient désespérément leur maître et seigneur.

Le monstre s’approcha et leur cria: «Etes-vous des vrais ou des faux?» Les deux créatures tombèrent à genoux et se prosternèrent en retenant leurs larmes: «Comment serions-nous des faux? Hier à cette heure, nous avions pris de l’argent pour acheter des porcs et des moutons et nous passions la vallée à l’ouest de la montagne, lorsque nous sommes tombés sur un bonze, à la face velue et gueule de duc du Tonnerre; il nous a craché dessus: aussitôt, nous nous sommes sentis les jambes molles et la bouche dure, incapables de prononcer un mot ou de bouger d’un pas. Il nous a renversés, nous a dérobé l’argent et a emporté les plaques d’identité. Nous venons de nous réveiller de ce profond engourdissement. Quand nous sommes arrivés chez nous, l’incendie n’était pas encore éteint, mais tous les bâtiments avaient brûlé. Vous aviez disparu ainsi que Livre XVIII, ch apitre l x x x i x

nos chefs de tous rangs. Voilà pourquoi nous sanglotons, en proie à la désolation. Nous ne savons toujours pas comment le feu a pris.»

À ce récit, le monstre ne put se retenir de trépigner des deux pieds, de hurler à faire trembler le ciel et de répandre un flot de larmes.

«Les infâmes têtes chauves! Comment ont-ils pu com m et tre pareilles vilenies! Incendier ma résidence, brûler ma toute belle, anéantir tout ce que je possédais! J’en mourrai de fureur, j’en mourrai!»

Le vieux monstre le fit chercher par Lion-Gibbon:

«Sage petit-fils, au point où nous en sommes, la colère ne sert de rien. Garde plutôt ton énergie en vue de la capture de ces bonzes dans la cité.»

Le monstre ne semblait guère disposé à renoncer aux lamentations: «Seigneur, ce domaine, je ne l’ai point bâti en un jour! Maintenant que ces tondus l’ont complètement détruit, à quoi bon vivre?»

Il se leva tant bien que mal et se serait fracassé le crâne contre la paroi rocheuse si Lion-des-Neiges, Lion-Gibbon et les autres ne l’en avaient empêché et dissuadé avec véhémence. Quittant ces lieux sur l’heure, tous se hâtèrent vers la ville.

La tornade grondait dans un brouillard épais qui se rapprochait dangereusement, semant la panique dans les faubourgs. Tirant les garçons, serrant les filles, les gens terrifiés fuyaient vers la ville, sans se soucier de leur biens et propriétés. Quand ils furent entrés, on ferma les portes.

On annonça à la résidence du prince: «Malheur, malheur! »

Le prince, Tripitaka et ses compagnons étaient occupés à manger au pavillon de Séchage-de-la-Gaze, lorsque cette nouvelle parvint à leurs oreilles. Ils sortirent s’informer.

«Une foule de monstres s’approchent de la ville, crachant du brouillard et soulevant la tempête qui fait voler le sable et roule les pierres...»

«Que faire? s’écria le prince alarmé.

— Rassurez-vous tous, rassurez-vous!» leur répondit Singet en riant, «ce n’eit que le monitre de la grotte Gueule-de-Tigre qui, vaincu hier, s’est enfui au sud-eit pour rameuter son grand-père et quelques autres. Nous allons à leur rencontre, moi et mes frères. » Il recommanda j de veiller à ce que les portes fussent fermées et de lever des hommes pour garder les murailles.

Le prince fit effeftivement fermer la ville et monter des soldats sur les remparts. Père et fils faisaient l’appel dans la plus haute tour, bannières déployées à cacher le soleil, tandis que les coups de canon se succédaient dans le ciel.

Entre nuages et brumes, Singet et ses deux compagnons quittèrent la ville, à la rencontre de l’ennemi. Le cas de le rappeler:

Par la perte des armes de la sagesse,

Soudainement attaque l ’armée perverse.

Si vous ne savez, en fin de compte, comment se termina la bataille, écoutez donc la séance qui suit.