Comme le dit le poème:
La capitale vaut certes la visite!
Huit rivières
couronnent quatre collines:
Combien d'empereurs s'élevèrent de ce site,
Depuis toujours nommé'Paix-Perpétuelle
Parlons ici de la cité de Chang'an de ce grand empire, en la province du Shaanxi, de cette terre dont tant de rois et empereurs firent leur capitale. Depuis les Zhou, Qin et Han
3, les trois cours d'eau
y étalent leur beauté et les huit
rivières ceignent les murailles de la ville. Le quartier de plaisir comptait trente-six ruelles bordées de saules et emplies de fleurs, soixante-douze pavillons bruissants de musique. Sur les cartes des Chinois comme des barbares, c'était l'endroit le plus important qui fût au monde. Un site incomparable, vraiment!
L'empereur des grands Tang nommé Wen, «Cultivé», était alors monté sur le trône. Il avait changé l'ère impériale en celle de la «Contemplation-de-la-Vertu», Zhenguan, et prendra le nom posthume de Taizong 5. Il était
alors dans la treizième année de son règne, en l'an jisi 6.
Mais nous ne parlerons pas des héros qui pacifièrent le pays et consolidèrent l'État pour le trône impérial, ni des preux qui établirent son domaine en combattant aux frontières. Notre propos concerne deux sages qui vivaient au bord de la rivière Jing au-delà des murs de la cité.
L'un était un pêcheur qui s'appelait Zhang Shao, l'autre un bûcheron du nom de Li Ding
7. Ils étaient tous deux des
«docteurs» qui n'auraient passé aucun examen
8, des moni tagnards qui auraient su lire
1. Un jour qu'ils étaient allés en
ville, après avoir vendu, l'un la charge de fagots qu'il portait sur l'épaule, l'autre son panier de carpes, ils entrèrent ensemble dans une taverne. Puis, un peu ivres, ils rentrèrent à pas lents le long de la rivière Jing, chacun une bouteille à la main.
«Frère Li», dit Zhang, «je pense à ceux qui luttent pour se faire un nom et y laissent la vie, à ceux qui périssent en quête de profit. Qui reçoit un titre, dort dans les bras d'un tigre; qui obtient des faveurs, se promène avec un serpent dans la manche. Tout compte fait, ils n'ont pas notre chance, celle de vivre libre et sans souci entre des montagnes bleues et des eaux limpides; nous suivons notre destinée en goûtant la fadeur
d'une existence simple.
—
Tu as raison, bon frère Zhang, mais tes eaux limpides ne valent pas mes montagnes bleues.
—
Ce sont tes montagnes bleues qui ne valent pas mes eaux limpides! Ce poème à chanter sur l'air du Papillon amoureux des fleurs
1, en témoigne:
«Mille lieues d'ondes brumeuses: une barque!
Calme repos de la voile solitaire,
Comme entourée par le chant des sirènes.
Le cœur lavé des pensées de gloire ou profit, Je cueille à loisir roseaux et renouées,
Dans la joie de compter la mouette des sables Sous les criques ombragées, dans les baies herbeuses, Ma femme et mes enfants partagent mes plaisirs.
A mon réveil, le vent, les flots se sont apaisés:
Sans gloire, pas d'humiliations, ni d'ennuis!
—
Tes eaux limpides ne valent pas mes montagnes bleues», répliqua le bûcheron, «en témoigne un autre poème qui est aussi sur l'air du Papillon amoureux desfleurs:
«Dans un coin dense de la forêt de sapins,
J'écoute en silence le loriot chanter:
Ses trilles sont plus habiles que la flûte.
Le doux printemps s'habille de vert et rouge.
Bientôt viendra l'été: ainsi passe le temps, Puis l'automne changeant, aux flagrantes fleurs jaunes.
Une chiquenaude: c'est l'hiver sévère!
Qu'importe: en toutes saisons je suis iibre
i[...].»
Poursuivant l'enchaînement des poèmes, les deux compères arrivèrent à l'endroit où leur chemin se séparait.
Comme ils s'inclinaient en signe d'adieu, Zhang ajouta à l'adresse de Li:
«Prudence, mon ami! Prends garde au tigre en grimpant la montagne: si jamais il t'arrivait malheur, ce serait le cas de me répéter, désormais un ami de moins dans la ruel
—
Le gredin!» s'exclama le bûcheron indigné, «est-ce ainsi que se comportent des amis à la vie et à la mort?
Comment peux-tu me souhaiter pareille chose? Si je dois être occis par un tigre, que ta barque soit engloutie par les flots!
— Je ne ferai jamais naufrage.
—
Le malheur survient aussi soudainement que l'ouragan':
comment peux-tu être si sûr que rien ne t'arrivera?
—
Frère Li, si tu parles ainsi, c'est que ton métier ne saurait être maîtrisé comme le mien: je sais qu'il ne m'arrivera rien.
—
Ton travail sur les eaux est rempli de dangers et d'incertitudes. Le maîtriser en quoi? Allons donc!
—
Tu ne sais pas tout: il y a dans la cité de Chang'an un maître devin qui habite l'avenue de la porte de l'Ouest.
Comme je lui offre tous les jours une carpe dorée, il me tire le sort de sa manche
2: l'emplacement qu'il me
recommande est toujours le bon, cent pour cent de réussite! J'y suis encore allé aujourd'hui. Il m'a dit de poser mes filets à l'extrémité est de la baie de la rivière Jing et de jeter ma ligne de la rive ouest: je suis sûr de rentrer avec une pleine charge de poissons et de crevettes. Quand j'irai en ville demain, j'aurai de quoi acheter du vin et reprendre cette conversation avec toi, vieux frère!»
Les deux hommes se séparèrent.
Or, dit le proverbe, Neparle inconsidérément, même en chemin, il y a quelque oreille cachée dans l'herbe. Unyaksa 3 qui patrouillait dans les eaux de la Jing avait surpris la conversation au moment où il était question de l'infaillibilité du devin. I l s'en retourna en toute hâte au palais de cristal qui l'avait envoyé pour annoncer au roi-dragon: «Malheur! Calamité!
—
Quelle calamité? demanda le dragon.
bûcheron. Au moment de se quitter, ils ont échangé de bien inquiétantes paroles. Le pêcheur a soutenu qu'il y avait à Chang'an un devin qui ne se trompait jamais;
moyennant le don quotidien d'une carpe, il lui indique où poser ses filets à coup sûr. S'il réussit cent fois sur cent, ne va-t-il pas capturer notre population aquatique tout entière? Que va-t-il rester à Votre Majesté pour soutenir son prestige, sans créatures peuplant les palais aquatiques et sautant dans les flots?»
Sous l'empire d'une violente colère, le roi tira son épée et s'apprêtait à châtier sur-le-champ le devin de la cité de Chang'an. Les fils et petits-fils dragons qui se tenaient sur le côté, les ministres crevettes, les officiers crabes, le général alose, le sous-directeur perche et le président carpe lui firent unaniment valoir:
«Apaisez votre colère! Parole passagère n'est" pas digne de foi, assure le dicton. Si Votre Majesté y va de ce pas, elle sera suivie de nuages et soutenue par des pluies qui effrayeront la population de Chang'an. Le Ciel d'Enhaut vous en tiendrait responsable. Puisque Votre Majesté dispose de la faculté de se transformer et de se dissimuler, qu'elle prenne l'aspect d'un lettré pour entrer dans la cité et l'interroger. S'il en est vraiment ainsi, il sera toujours temps de l'éliminer. Dans le cas contraire, ne serait-ce pas
occire
inconsidérément
autrui?»
Le roi-dragon acquiesça. Laissant son épée précieuse, il apparut sur la rive sans provoquer nuages et pluies.
D'une secousse il se transforma en lettré-étudiant de blanc vêtu
De noble carrure et hautaine taille,
Il avance d'un pas digne et régulier.
Ses paroles sont hommages à Kong et Meng
C'eil l'incarnation du duc Zhou, du roi Wen
En robe de jade candide et turban plat*.
A grandes enjambées, il gagna d'une traite la grande avenue qui partait de la porte occidentale de la muraille de Chang'an. Une foule bigarrée et vociférante se pressait autour d'un homme qui parlait avec autorité et emphase:
«Ceux du dragon suivront leur destin, ceux qui sont du tigre sont en situation conflictuelle. Les quatre signes de L.e maitre l'invita à s'asseoir à la place d'honneur et lui offrit le thé.
1 7 2
votre horoscope
se présentent en harmonie, mais je crains
qu'ils n'interfèrent aujourd'hui avec Jupiter 2.»
Le dragon comprit qu'il était chez le devin. I l s'avança, fendit la foule et regarda à l'intérieur:
Quatre murs de calligraphies rares et peintures précieuses, L'encens ininterrompu d'un brûle-parfum en forme de canard, Une eau pure dans les vases en porcelaine,
De chaque côté des Wang Wei
Au-dessus du siège le portrait de maître Guigu*.
Une pierre à encre de Duanqi*, de l'encre de fumée d'or Vont avec le grand pinceau de poils givrés.
Les billes de perle-de-feu, les calculs de Guo Pu Font respectueusement face aux nouveaux classiques de sciences occultes.
Familier des hexagrammes, il connaît à fond les huit trigrammes.
Capable de pénétrer les lois de l'univers, expert à comprendre dieux et Il dispose les signes avec sûreté sur un plateau, [diables,
Et garde précisément en tête l'ordre des constellations.
Il voit aussi clairement que la lune dans un miroir Ce qui sera et ce qui fut.
Quelle maison s'élèvera, quelle famille déclinera Lui apparaît avec une clarté divine.
Il sait ce qui annonce le malheur et détermine ce qui porte chance.
Il prononce la mort et déclare la vie.
Ses discussions provoquent vents et pluies,
Son pinceau inquiète dieux et démons.
L'enseigne révèle son nom: divin devin
Maître Yuan Toujours-Sincère''.
Qui était cet homme? C'était Yuan Shoucheng, un oncle de maître Yuan Tiangang
8, président de la commission d'astronomie de la dynastie alors régnante 9. Le devin
était en effet un homme de belle prestance et de physionomie peu commune. Son renom s'était répandu dans tout le vaste pays et son art dominait à Chang'an.
Le roi-dragon entra et salua le maître, qui l'invita à s'asseoir à la place d'honneur et lui offrit le thé. Quand un garçon le lui eut apporté, il demanda: «Qu'est-ce que vous souhaiteriez savoir?
—
Veuillez me dire le temps qu'il fera.»
Le devin consulta ses fiches et conclut:
«Des nuages cachent les cimes,
Les arbres perdus dans la brume:
Si c'est de la pluie qui est prévue,
Demain, sûr, tombera tant et plus!»
—
À quelle heure, demain, tombera la pluie, et en quelle quantité exactement, en pieds et en pouces? voulut savoir le dragon.
—
A l'heure du dragon
le ciel se couvrira, le tonnerre grondera à l'heure du serpent 2 et la pluie tombera
autour de midi; elle cessera à l'heure du bélier 3, donnant
au total trois pieds, trois pouces et quarante-huit gouttes d'eau.
—
Sérieusement?» fit le dragon en riant, «ce n'est, pourtant pas le moment de plaisanter. S'il pleut demain à l'heure et dans la quantité que vous indiquez, je vous offrirai avec mes remerciements cinquante taëls d'or.
Mais s'il n'y a pas de pluie, ou si elle ne tombe pas à l'heure et dans la quantité annoncée, je vous le dis, soyez-en prévenu: pour sûr que je viendrai casser votre devanture, arracher et mettre en miettes votre enseigne, vous chasser sur-le-champ de Chang'an et vous interdire désormais d'égarer ici les foules!
—
A votre convenance», répondit le devin avec un sourire amusé, «je vous en prie, je vous en prie! À demain: nous nous reverrons après la pluie.»
Le roi-dragon prit congé et retourna à sa résidence aquatique. Les diverses divinités des eaux lui demandèrent en l'accueillant:
«Comment s'est passée la visite de Votre Majesté chez le devin?
— C'est fait, voilà qui est fait! Mais c'est un décrocheur de printemps 4 plein de jaâance! Quand je lui ai
demandé quand tomberait la pluie, il m'a dit demain; à quelle heure? Il m'a répondu que les nuages commenceraient à couvrir le ciel à sept heures, que le tonnerre gronderait vers dix heures, que la pluie tomberait vers midi et cesserait avant trois heures: elle donnerait trois pieds, trois pouces et quarante-huit gouttes d'eau! J'ai promis de lui offrir cinquante taëls d'or, si tout se passe comme il le prétend; en cas d'inexactitude, si petite soit-elle, je casse la baraque et le chasse de Chang'an...»
Les êtres aquatiques se mirent à rire:
Les fils et petits-fils du dragon n'en finissaient pas de rire et plaisanter à ce propos avec les ministres-poissons et les lettrés-crabes, quand ils entendirent tout à coup un appel retentir dans les airs:
«Décret impérial à l'attention du roi-dragon de la rivière Jing!»
Us levèrent la tête: c'était un garde en habit d'or tenant à la main une ordonnance de l'empereur de Jade. Il venait droit vers la résidence des eaux. Le dragon-roi rectifia précipitamment sa tenue et enflamma de l'encens pour recevoir le décret. Le garde vêtu d'or repartit dans les airs.
Le roi-dragon remercia l'empereur de ses faveurs, déchira l'enveloppe et lut:
Ordre est donné par la présente au commandant des huit rivières de procéder aux roulements de tonnerre et au lancement des éclairs afin de faire bénéficier demain la cité de Chang'an du bienfait de la pluie.
L'heure et la quantité précisées dans le document étaient très exactement ce que le devin avait annoncé. De saisissement, le dragon sentit ses âmes le quitter 1. Revenant à lui un moment plus tard, il déclara à l'engeance aquatique: «Est-il possible qu'en ce bas monde de poussière vive un homme aussi perspicace? Il est. donc vraiment capable de pénétrer les lois du ciel et de la terre: avec lui je serai le perdant!
—
Que Votre Majesté se rassure», intervint l'alose qui commandait les armées, «si vous voulez gagner le pari, ce ne sera pas difficile: votre humble serviteur aurait un modeste plan à vous proposer qui suffirait à lui clore le caquet. »
Comme le dragon lui demandait de quoi il s'agissait, l'alose s'expliqua:
«Trompez-vous d'heure, rognez sur la quantité: la prédiction ne sera plus exacte. Pas de danger que vous ne l'emportiez point! Ne vous sera-t-il pas alors facile d'arracher l'enseigne et de lui faire courir les routes?»
Décidé à suivre ce conseil, le roi-dragon ne se fit plus aucun souci. Le lendemain il convoqua le comte du vent, le duc du tonnerre, le garçon des nuages et la mère des éclairs pour se rendre d'une traite avec eux aux neuvièmes nuées au-dessus de la ville de Chang'an. Il attendit 9 heures pour commencer à répandre les nuages et midi pour faire donner le tonnerre; la pluie se mit à tomber vers 1 heure et s'arrêta à 4 heures: on ne recueillit que trois pieds et quarante gouttes. Il avait décalé les opérations d'une heure 1 et réduit la quantité de trois pouces
huit gouttes. Après la pluie il renvoya ses collaborateurs et, descendu sur un nuage, reprit l'aspect d'un lettréétudiant habillé de blanc. Arrivé sur l'avenue de la porte occidentale, il fit irruption dans la boutique de Yuan Soucheng et, sans lui laisser le temps de s'expliquer, se mit en devoir de casser en mille morceaux enseigne, pinceau, écritoire. Le maître restait impassible, assis sur sa chaise, sans esquisser le moindre mouvement. Le dragon se mit alors à le menacer de l'un des battants de la porte qu'il faisait tournoyer: «Maudit sorcier qui prédit à tort et à travers, espèce de canaille qui trompe son monde! Tes calculs sont faux, tes paroles divagations! L'heure que tu avais annoncée pour aujourd'hui n'est pas plus juste que la quantité de pluie, et tu te tiens assis en prenant un air supérieur! Tu ferais mieux de déguerpir avant qu'il ne soit trop tard, si tu tiens à la vie! »
Sans manifester le moindre signe d'alarme, le devin éclata d'un rire sarcastique, la face levée vers le ciel:
«Je n'ai pas peur, pas le moins du monde! Ce n'est pas moi, mais vous qui avez commis un crime passible de mort, je le crains. À d'autres, mais à moi on ne la fait pas! Je sais qui vous êtes, non pas un étudiant, mais le roi-dragon de la rivière Jing. Vous n'avez pas exécuté l'ordre de l'empereur de Jade; en modifiant l'heure et en réduisant les précipitations, vous avez enfreint la consigne du Ciel. Il vous sera difficile
d'échapper
au couteau du bourreau sur l'estrade de dépeçage des dragons. Et vous avez le front de venir ici m'insulter!»
La réplique laissa le dragon transi de peur, le poil hérissé. Lâchant aussitôt le vantail, il rectifia sa tenue, se prosterna et, agenouillé devant le Maître, d'un ton suppliant: «Ne m'en voulez pas, maître! Je plaisantais à l'instant sans penser que je serais pris au sérieux. J'ai enfreint le commandement du Ciel, en effet; que faire? Je vous implore de bien vouloir me tirer de là, sinon je ne vous lâcherai plus, même mort.
— Je ne peux rien faire pour vous si ce n'est vous indiquer un bout de chemin qui vous sauverait la vie.
— Je souhaiterais que vous m'en instruisiez.
—
Vous devez passer demain à la troisième marque après l'heure wu
x devant un mandarin de chez les hommes,
Wei Zheng
2, qui vous condamnera à la décapitation. Si
vous tenez vraiment à la vie, vous n'avez d'autre choix que d'en parler de toute urgence à l'empereur régnant des Tang, Taizong. Wei Zheng est son premier ministre. Si vous obtenez son intercession, je peux vous garantir que rien n'arrivera.»
A ces mots le dragon prit respectueusement congé et s'en fut les larmes aux yeux.
Le soleil rouge sombrait à l'ouest tandis que montait l'astre de la nuit:
La fumée se fige sur les monts violacés,
Les voyageurs las gagnent l'auberge proche.
Sur les bancs de sable se posent les jeunes oies.
Telle une rivière d'argent, la Voie lactée
Semble vouloir hâter l'heure de la clepsydre.
Les lampes du village luisent sans flamme.
La brise chasse la fumée du fourneau de la cour.
L'homme se perd dans ses rêves de papillon*.
L'ombre des fleurs grimpe sur la balustlrade.
Sous l'éclat brouillé des étoiles
L'horloge à eau interpelle:
Jusqu'à moitié la nuit s'enfonce.
Le roi-dragon de la rivière Jing, sans même retourner à sa résidence aquatique, attendait dans les airs que minuit approche pour résorber nuages et brouillards. I l descendit aussitôt au portail du palais impérial.
A ce moment-là le prince Tang rêvait qu'il était sorti du palais et se promenait sous la lune à l'ombre des fleurs.
Tout à coup le dragon, qui avait pris une forme humaine, s'avança et, s'agenouillant, s'écria:
«Votre Majesté, sauvez-moi, sauvez-moi!
—
Qui es-tu?» lui demanda Taizong, «je t'aiderai.
—
Vous êtes le vrai dragon, Majesté, je ne suis qu'un produit maudit de la rétribution*. Pour avoir enfreint les ordres du Ciel, je dois être condamné à la décapitation par votre sage ministre Wei Zheng: c'est pourquoi je suis venu supplier Votre Majesté de tenter de me sauver.
— Je le puis, puisque c'est Wei Zheng qui doit te juger.
Sois tranquille, tu peux t'en aller!»
Tout heureux, le roi-dragon remercia en se prosternant et s'en fut.
Quant à Taizong, depuis son réveil, il ne cessait de penser à son rêve. Ce fut bientôt la troisième «marque»
après la cinquième veille
1, l'heure de l'audience impériale
qui rassemble les fonctionnaires civils et militaires. Voyez plutôt:
La fumée enveloppe le portail aux phénix,
L'encens monte jusqu'aux dragons des étages.
La lumière tremble sur l'écran qui bouge,
Tandis qu'un nuage effleure les plumes
Relations aussi harmonieuses que sous Yao et Shun, Rituel aussi imposant que sous les Han et les Zhou 3.
Lampes de courtisans, éventails de dames font paires colorées.
Paravent aux paons, salle de l'unicorne sont baignés de lumière.
Vive l'Empereur! Gloire à son règne de mille automnes!
Par trois fois claque le fouet:
Les tenues d'apparat s'inclinent devant la couronne.
Les fleurs du palais brillent sous l'encens célestle, Les saules de la digue plient doucement aux sons de la musique.
Suspendus par des crochets d'or, rideaux de perles, stores de jade!
L'éventail du monde repose sur le char impérial:
Il dispose de vaillants officiers et de mandarins intelligents.
Chacun à son rang: sceau d'or, ceinture pourpre au triple symbole* Dureront le temps de l'univers: des millions d'automnes.
Quand ils eurent fini de prêter hommage, chacun regagna son groupe. Le souverain Tang ouvrit ses yeux de phénix aux pupilles de dragon et, les regardant les uns après les autres, reconnut Fan Xuanling, Du Ruhui, Xu Shiji, Xu Jingzong et Wang Gui parmi les fonctionnaires civils, Ma Sanbao, Duan Zhixian, Yin Kaishan, Cheng Yaojin, Liu Hongji, Hu Jingde et Qin Shubao parmi les mandarins militaires, chacun prenant un air digne et imposant. Mais il ne voyait pas le premier ministre Wei Zheng. L'empereur demanda à Xu Shiji d'approcher et lui dit:
«J'ai fait cette nuit un rêve étrange: un homme est venu au-devant de moi me prêter hommage en se déclarant le dragon-roi de la rivière Jing. Comme il devait être i 7 8
exécuté par Wei Zheng pour avoir violé un ordre du Ciel, il m'a supplié de le sauver. Je le lui ai promis.
Comment se fait-il que seul Wei Zheng manque dans vos rangs?
—
Si ce que ce rêve annonce doit se vérifier, il faut convoquer à la cour Wei Zheng et ne pas le laisser repartir: quand la journée se sera écoulée, le dragon vu en rêve aura la vie sauve. »
Fort aise de cette réponse, l'empereur donna l'ordre d'envoyer un officier en voiture quérir Wei Zheng.
Revenons au premier ministre Wei Zheng en sa résidence: cette nuit-là, il observait les signes du firmament et brûlait de l'encens, quand il entendit le cri des grues dans les cieux et un messager céleste apportant l'ordre écrit de l'empereur de Jade de procéder en rêve à la décapitation du dragon de la rivière Jing à la troisième marque après l'heure wu
l. Le premier ministre remercia
le Ciel de son attention, se recueillant dans sa résidence, observa les abstinences, fit ses ablutions et aiguisa son épée magique. C'est pour cette raison qu'il ne s'était pas rendu à la cour. La convocation impériale le plongea dans le plus cruel embarras. Mais n'osant pas enfreindre l'ordre de son seigneur en s'attardant, il s'habilla en toute hâte pour se joindre à l'audience, en compagnie du messager, se prosterner devant l'empereur et solliciter son pardon.
«Tu n'y es pour rien», lui répondit le souverain des Tang.
Les ministres ne s'étaient alors pas encore retirés. C'est à ce moment-là que fut donné l'ordre de rouler les rideaux et de lever la séance. Seul se trouvait retenu Wei Zheng. Il monta sur le char impérial pour entrer dans une salle plus confortable où la discussion roula d'abord sur la politique à suivre en vue d'assurer paix et sécurité à l'empire. Vers la fin de l'heure du rat et le début de l'heure du cheval, soit onze heures, l'empereur fit apporter un grand échiquier:
«Nous serions heureux d'engager une partie avec notre sage ministre.»
Les concubines impériales le placèrent sur la table. Wei Zheng remercia son maître de la faveur qu'il lui accordait et se mit à jouer.
Si vous ne savez qui finit par gagner la partie, écoutez la séance qui vient!!79