Où fa ire porter l'effort de méditation?
E n tenant cheval et singe de la pensée.
D e liens solides naîtra l ’illum ination;
Un instlant te jetterait dans les trois sentiers'.
Laisser divin é lix ir d ’autonomie fu ir,
Serait dessécher ja d e de la liberté.
Joie, ire, soucis doivent être balayés:
A in s i s’obtient le néant de tous mystières.
Le récit nous a exposé comment les quatre pèlerins quittèrent la cité de Yuhua. La route était confortable et sûre dans cette région qui méritait vraiment son nom de Joie-Absolue. Ils marchaient depuis cinq ou six jours lorsque apparurent à nouveau fossés et murs.
«Qu’est-ce encore, cet endroit? demanda Tripitaka à Singet.
— C’est une cité, mais je ne sais laquelle puisqu’il n’y a ni hampe ni bannière. Approchons-nous et demandons.»
Comme ils atteignaient les faubourgs de l’est, ils découvrirent une rue bruyante, bordée des deux côtés de tavernes et maisons de thé, aux commerces et marchés animés où l’on vendait le riz et l’huile. Le long groin de Porcet, la face noire de Sablet et les yeux rouges de Singet avaient attiré l’attention de maints badauds qui se pressaient et bousculaient pour mieux voir, mais sans oser s’approcher et les questionner. Tripitaka en avait des sueurs froides, tenaillé par une seule crainte, que ses 78 8 disciples ne provoquassent des incidents. Ils parcoururent plusieurs autres ruelles sans parvenir aux portes de la ville, Ils aperçurent alors l’entrée d’un monastère, au-dessus de laquelle se lisaient les trois caraâères: Mona Hère des Nuagesde-la-Compassion.
« Parfait, parfait! » s’exclama Singet. Tous quatre y pénétrèrent. On y voyait T ours magnifiquement décorées, superbe trône précieux. L e pavillon du Bouddha touchait aux nuages, les cellules des moines baignaient dam le calme de la lune. Une brume colorée flotte autour du Sloupa, l ’ombre émeraude des arbres entoure les moulins à prières.
V ra ie terrepure et fauxpalais de dragon: les nuéespourpres coiffent la salle du G rand-Héros. L es deux galeries ne désemplissent pas de promeneurs et la pagode est toujours ouverte aux grim peurs. L ’encens se consume continûment dans les brûle-parfum et nuit après nuit brillent les lampes sur l'autel.
Lorsque sonne la cloche d ’or du supérieur, les moines répondentparla psalm odie des soutras.
Les quatre pèlerins regardaient autour d’eux, lorsqu’ils aperçurent un bonze qui sortait de la galerie et venait vers eux. Il salua Tripitaka et lui demanda: «D’où venez-vous, vénérable?
— Votre disciple vient de Chine, de la cour des Tang.»
Le bonze s’inclina jusqu’à terre. Tripitaka le releva précipitamment: «Pourquoi d’aussi grandes marques de respeâ, supérieur?
— Ici, nous qui sommes gens tournés vers le bien, nous lisons les soutras et prions Bouddha dans l’espoir d’obtenir une renaissance en Chine. En vous voyant, vénérable, dans vos vêtements splendides, j’ai compris que vous ne pouviez en avoir obtenu jouissance que par l’ascèse de vos vies antérieures. Telle est la raison pour laquelle je vous salue bien bas.
— Je suis confus, vraiment confus! » se récria Tripitaka en souriant, «je ne suis qu’un moine mendiant qui ne prétends à rien. C’est à vous qu’est impartie la bénécfiétion d’une libre et paisible existence.»
Le bonze introduisit le moine chinois dans le bâtiment principal, où il rendit hommage à la Statue du Bouddha.
Ceci fait, Tripitaka appela ses disciples.
Au fait, Singet et ses compagnons, voyant leur maître occupé à converser avec le bonze, leur avaient tourné le dos et s’étaient écartés, l’un tirant le cheval, l’autre portant les bagages. Le bonze ne leur avait pas prêté attention. À l’appel du moine chinois, tous trois se retournèrent brusquement, s’offrant à la vue du bonze, qui s’écria, effrayé:
«Mes aïeux! Comment pouvez-vous avoir d’éminents disciples aussi laids!
— Laids, ils le sont, je n’en disconviens pas, mais ils disposent de pouvoirs magiques plutôt considérables. Je dois beaucoup à leur protection tout au long de la route.»
Ils échangeaient ces propos lorsque sortirent plusieurs autres bonzes qui vinrent les saluer. Les uns répétaient aux autres: «Le vénérable vient de Chine. Ces trois-là sont ses éminents disciples.»
Partagés entre la joie et la crainte, les moines demandaient: «La Chine est un grand pays, vénérable. Qu’êtesvous venu faire ici?
— J ’ai reçu du souverain des Tang la mission sacrée de me rendre au mont des Vautours rendre hommage au Bouddha et solliciter les Ecritures.
Comme nous passions par votre noble région, nous sommes entrés chez vous pour obtenir des informations sur le pays et, aussi, un repas maigre avant de reprendre la route.»
Les moines en étaient unanimement ravis. Ils les prièrent d’entrer chez le supérieur. Il y avait là plusieurs religieux qui s’occupaient du repas maigre offert par des donateurs. Les premiers entrés les avaient prévenus:
«Venez donc tous voir des personnalités chinoises. En fait, il y en a de beaux, d’autres de laids, en Chine; les uns d’une beauté que l’on ne saurait peindre, les autres vraiment bizarres.»
Moines et donateurs se précipitèrent en foule. Leur curiosité satisfaite, chacun prit place. Le thé bu, Tripitaka finit par poser la question:
«Quel est le nom de votre noble contrée?
— Nous sommes ici dans une dépendance extérieure de l’empire des Indes, la préfedure d’Or-Égal.
— Quelle distance y a-t-il de votre noble préfeélure au mont des Vautours?
jamais allés. Dans l’ignorance où nous sommes de la distance, nous préférons nous taire plutôt que vous induire en erreur.»
Tripitaka les remercia.
Peu après, le repas était servi. Comme il voulait partit après manger, les moines et les donateurs le retinrent en lui disant: «Prenez-en à votre aise un jour ou deux de plus, vénérable. Passez donc les fêtes de la première pleine lune de l’année avec nous. Il n’y a pas de mal à s’amuser un peu avant de repartir.
— À être toujours en route, j’ai perdu la notion du temps qui passe», répliqua le moine chinois, étonné, «jene connais plus que la présence de montagnes et de fleuves, la crainte de démons et de goules, et ne sais plus du tout quand tombe la fête.
— Vénérable, vous avez l’esprit si préoccupé du Bouddha et de la méditation que vous n’avez plus ces choses en tête», lui répondirent en souriant les moines, «nous sommes aujourd’hui le 13 de la première lune et l’on commence ce soir à essayer les lanternes. La nuit de pleine lune tombe après-demain, le 15. On ne rentrera les lumières que le 18 ou le 19. Les gens d’ici adorent ces festivités et Son Excellence le gouverneur chérit le peuple: il y aura partout des illuminations, fifres et flûtes toute la nuit. Nous avons gardé vivante la tradition du “pont de lanternes d’or” qui nous vient de temps très anciens. Restez donc quelques jours de plus, messeigneurs.
Notre modeste monastère peut s’offrir l’honneur de vous recevoir.»
Tripitaka ne pouvait refuser. Le soir même, au-dessus de la salle consacrée à Bouddha, le ciel vibrait de coups de cloches et tambours: c’était la foule des fidèles du quartier qui apportaient des lanternes en hommage au Bouddha.
Tripitaka et ses compagnons quittèrent les quartiers du supérieur pour voir le speétacle, puis chacun se retira pour dormir.
Le lendemain, les moines offraient à nouveau un repas.
Après manger, on sortit se promener dans le parc derrière.
Un endroit fort agréable:
C ’était le prem ier mois de l’an, le temps du printem ps nouveau lorsque le bois profond du parc éclate de charme et d ’élégance. Plantes tt fleurs rivalisent de rareté sous la chaîne des rochers. L ’herbe odorante I 9 1
pousse devant les marches, les branches du vieux prun ier se chargent de parfum. L es tendres fleurs du pêcher rougissent, une verdeur nouvelle envahit le saule.
N e vante pas la magnificence du parc de la Vadée-d’O r', ne parle plus des charmes passés du tableau de la rivière de la Jante. Sur l ’eau q u i court, les canards sauvages apparaissent et disparaissent. M ille tiges de bambou cherchent les vers d ’un poète instpiré. Pivoines et magnolias s’éveillent aux secrets de la nature. Les fleurs de camélia, de prunus rouge, de jasm in et de daphné sont les prem ières à étaler leurs Splendeurs.
L a neige accumulée au creux de la falaise retient encore sa froidure, alors que le printem ps flotte déjà dans la brume de la forêt lointaine. L e cerf se m ire sur les étangs, la grue écoute le luth au pied des sapins.
A. l ’est, des bâtiments, à l ’ouestl, des pavillons où l ’hôte demeure; au sud, quelques salles, au nord, des pagodes où les moines méditent dans le calme. En tre les pots de fleurs s’élèvent une ou deux tours à double auvent où l ’on nourrit sa nature. Dans le paysage, voyez ces trois ou quatre cellules de transmutations magiques aux claires fenêtres. Ces lieux propices à la retraite rendent inutile la recherche des îles mythiques.
Après avoir passé la journée à jouir du parc et avoir vu les lanternes ae la salle principale, les quatre pèlerins repartirent se promener pour admirer les illuminations.
[...] Quand ils eurent fait le tour de celles du monastère, ils franchirent le portail de l’Est et parcoururent à loisir les différentes rues du faubourg. Ils ne rentrèrent dormir qu’à la deuxième veille.
Le lendemain, Tripitaka déclara aux moines:
«Comme j’ai formé le vœu de balayer toute pagode qui serait sur ma route, votre disciple vous serait reconnaissant de lui permettre de l’accomplir en priant le supérieur d’ouvrir la porte de la vôtre en ce jour de grande fête.»
Les moines lui ouvrirent la pagode. Sablet alla prendre le kasâyah et suivit Tripitaka. Au premier étage, celui-ci s’en enveloppa et, ses prières achevées, prit un balai, nettoya tout l’étage, puis ôta le hasâya et le confia à Sablet.
Il fit de même au second étage et aux suivants, jusqu’au sommet. Comme il y avait des Statues du Bouddha et des fenêtres ouvertes à chaque étage où, après avoir balayé ils partageaient leur admiration du paysage, le soir tombait lorsqu’ils redescendirent. Le moment était revenu d’allumer les lampes.
C’était précisément la nuit du 15, celle de la première pleine lune de l’année. «Vénérable maître», proposèrent les moines, «ces deux derniers soirs, nous nous étions contentés de regarder les illuminations du monastère et des faubourgs. Puisque c’est la fête proprement dite cette nuit, allons voir les lanternes d’or dans la cité. Qu’en pensez-vous?»
Le moine chinois acquiesça volontiers et partit donc en ville avec ses disciples et la foule des moines. C’était L a belle fête du triple cinq, les couleurs du printemps en harmonie avec la pleine lune. A u marché animé sont suspendues des lanternes fleuries, tandis que l ’on chante à l ’unisson le règne de la grande pa ix.
Avenues et marchés s ’illum inent tandis que monte au ciel le m iroir de la lune, tel un p la t d ’argent poussé p a r le cocher divin.
Toutes ces lumières semblent tapis de brocart tissé p a r les immortelles.
L es lanternes au cla ir de lune doublent son éclat et l ’astlre de la nuit augmente leur clarté. L ’on ne fin ira it pas de contempler les ponts d ’étoiles en chaîne, les arbres et les fleurs de feu. E n haut des tours pendent les lanternes en form e de noix et de fle u r de lotus. Sur les échafaudages élevés ce sont lions bleus, éléphants blancs; au-dessus de la tente, crevettes et tortues. Sous l'auventpendent béliers et lapins; aigles et phénix se côtoient. Tigres et chevaux vont depair. L a grue de l ’immortel et le cerf blanc accompagnent l ’étoile de Longévité. L i B ai, le poète, monte poisson d ’or et baleine. D ieu x et immortels se sont donné rendez-vous sur la montagne de lantemes-tortues. L es guerriers croisent le fe r sur la lanterne tournante.
L es terrasses illuminées de m illiers de maisons créent un monde de nuées et fumées sur d ix lis et plus.
Ic i les selles volent dans le cliquetis des jades, là roulent les chars, laissant des ornières parfumées.
Contre la balustlrade de l ’étage, derrière les Stores, épaule contre épaule, main dans la main, les belles deux p a r deux se penchent, avides du p la isir offert. Près du pont aux eaux vertes, dans l ’ivresse et les rires passent les couples de promeneurs heureux.
Tambours et flûtes résonnent p a r toute la ville, chants et fifres ne cessent de la nuit.
En témoigne le poème:
Lotus bigarrés des chants dans la broderie;
L a foule se presse dans la p a ix du pays.
Lanternes et lune font restplendir la nuit
O ui prom et bonnes récoltes et douces pluies.
Comme c’était l’époque où le couvre-feu était levé, les gens à baguenauder étaient innombrables; il y en avait qui dansaient, d’autres qui marchaient sur des échasses; certains s’étaient déguisés, masqués; il y en avait montés sur des éléphants. On se bousculait et se poussait: le spectacle qui s’offrait était d’une telle variété que le regard ne pouvait s’en rassasier. Arrivant enfin au pont des lanternes d’or, le moine chinois et son escorte purent s’approcher pour voir de plus près: il y avait en fait trois lanternes d’or. Elles avaient la dimension de grosses jarres et la forme d’un pavillon à étage finement ajouré, entièrement constitué de filaments d’or fin. À l’intérieur, de minces plaques de cristal ou de verre multipliaient l’éclat qu’alimentait en brûlant une huile odorante.
«Quelle huile est-ce là?» demanda Tripitaka aux moines, «comment peut-elle embaumer de façon aussi extraordinaire?
— Vous n’êtes donc pas au courant, vénérable. Nous avons dans l’arrière-pays une sous-préfefture du nom de Mintian, qui comprend deux cent quarante cantons.
Chaque année, lorsque sont fixés les impôts et corvées, deux cent quarante grandes familles doivent fournir de l’huile. Les autres impositions sont très supportables, mais celle-là est fort lourde: chaque famille désignée cette année-là doit dépenser plus de deux cents onces d’argent, car il ne s’agit pas d’huile ordinaire, mais d’huile parfumée mêlée à du beurre. Chaque once coûte deux taëls, soit trente-deux onces d’argent pour une livre. Comme chacune des jarres en contient cinq cents livres, il en faut quinze cents pour les trois lanternes, une somme de quarante-huit mille taëls au total. Comme il s’y ajoute des frais divers, c’est près de cinquante mille taëls qui sont brûlés en trois nuits.
— Comment peut-on flamber en trois nuits une telle quantité d’huile? s’étonna Singet.
— Chacune des jarres contient quarante-neuf mèches, faites de paille à lampe tressée et enveloppée de soie; elles ont la grosseur d’un œuf de poule et ne brûleront pas plus longtemps que cette nuit. À l’apparition de seigneur Bouddha, l’huile disparaît et les lampes s’éteignent.
— Je présume que ces bouddhas s’approprient toute l’huile, ricana Porcet en aparté.
— Exadement», répliquèrent les moines, «c’est ce que l’on dit dans toute la ville et ce qui nous a été transmis depuis les temps les plus anciens. Pourvu que l’huile Trìpitaka se précipita en baut du pont.
disparaisse, car tout le monde pense que les bouddhas eux-mêmes l’ont emportée et qu’il en résultera naturellement une abondante moisson de céréales. Sinon, ce serait sécheresse ou pluies hors de saison dans l’année. C’est la raison pour laquelle chacun réclame ces offrandes.»
À ce point de leur conversation, le hurlement du vent se fit soudain entendre, jetant la panique parmi les spedtateurs qui se dispersèrent rapidement. Les bonzes n’étaient pas non plus disposés à rester de pied ferme: «Vénérable maître, rentrons. Le vent se lève. Ce sont Leurs Seigneuries les bouddhas qui nous font l’honneur de descendre voir les illuminations.
— Qu’en savez-vous? s’étonna Tripitaka.
— Il en est ainsi tous les ans. Le vent se lève avant la troisième veille, avant minuit. Les gens s’écartent, sachant que c’est une descente de bouddhas.
— Votre disciple e§t quelqu’un qui ne pense qu’au Bouddha, qui le prie et l’honore. Quelle plus belle occasion de leur rendre hommage pourrait-on trouver?»
Il refusait de s’en retourner en dépit des objurgations répétées des moines. Peu après, en effet, trois bouddhas parurent et se rapprochèrent des lanternes. Tripitaka se précipita en haut du pont et se prosterna jusqu’à terre.
Singet se hâta de le rejoindre pour le relever: «Maître, ces créatures sont mauvaises, ce sont sûrement des monstres! »
Il n’avait pas fini de prononcer cet avertissement que les lampes s’assombrirent et que, dans un sinistre ululement, le moine chinois fut emporté et disparut en un coup de vent.
Hélas! Nul ne savait de quelle montagne et quelle caverne venaient ces monstres authentiques qui s’étaient fait passer pendant tant d’années pour des bouddhas venus voir les lanternes d’or.
Affolé, Porcet cherchait de tous côtés tandis que Sablet appelait en vain à droite et à gauche.
«Mes frères!» s’exclama Singet, «inutile de crier ici. De l'extrême joie naît la peine: le Maître a été enlevé par des créatures maléfiques.
— Comment le savez-vous, seigneur? demandèrent les moines, effrayés.
— C’est que vous êtes de communs mortels», répliqua en riant Singet, «vous ne vous êtes pas rendu compte toutes ces années que ces monstres vous égaraient, 79 6
persuadés comme vous l’étiez que c’étaient des bouddhas acceptant l'offrande des lanternes. C’est bel et bien trois monstres que le vent vient d’apporter. Notre maître n’était pas non plus capable de s’en apercevoir. Au moment où il allait les saluer en haut du pont, ils ont soufflé la lumière, rempli leurs récipients d’huile et, par la même occasion, emporté notre maître. Je n’ai pas réagi assez vite, ce qui leur a permis de s’enfuir, changés en courant d’air.
— Qu’allons-nous faire, frangin? demanda Sablet.
— Pas d’hésitation! Retournez tous les deux avec eux au monastère et surveillez le cheval ainsi que les bagages, pendant que je me lance à leur poursuite sur la trace du vent. »
Sacré grand saint! D’une culbute dans les nuages, il fut dans l’espace et, se laissant guider par l’odeur fétide, fila vers le nord-est. Il les poursuivit jusqu’à l’aube, lorsque soudain le vent tomba. Il aperçut une énorme montagne, terriblement escarpée. Une montagne splendide! [...] Du sommet, Singet cherchait quelque sentier, lorsqu’il aperçut quatre hommes qui poussaient trois chèvres par la pente ouest en criant en chœur: «Bonne année, prospérité! » Regardant plus attentivement de ses yeux de feu aux pupilles d’or, Singet reconnut les quatre protedfeurs du temps, commissaires à l’année, mois, jour et heure, venant ainsi incognito.
Le grand saint brandit la trique de fer qu’une légère rotation rendit aussi grosse qu’un bol et longue de deux toises. Il sauta de la falaise en criant: «Où allez-vous, espèces de faux jetons?»
Voyant leur déguisement percé à jour, les quatre protecteurs du temps dispersèrent précipitamment les chèvres, réapparurent sous leur forme propre et, se mettant au bord de la route, saluèrent, terrifiés: «Pardon, grand saint, pardon!
— Vous vous imaginez que je vais tout laisser passer, parce que j’ai pas eu à faire appel à vos services depuis un bon moment. Vous êtes devenus les uns et les autres bien négligents: on ne vient même plus me voir! Qu’avez-vous à dire? Où allez-vous donc au lieu de protéger secrètement mon maître?
— Votre maître s’est laissé aller à négliger sa nature méditative en voulant jouir des festivités au monastère des Nuages-de-la-Compassion. C’est la raison de ce retournement de fortune, et de sa capture par les monstres. Les défenseurs de la Foi du monastère veillent à sa protection.
Nous sommes venus pour vous informer, vous sachant à leur poursuite et craignant que vous ne connaissiez pas les lieux.
— Dans ce cas, que signifie de venir incognito en poussant trois chèvres?
— Ce sont les trois chèvres de l’hexagramme qui inaugure la prospérité, conformément à l’adage: trois chevrons ouvrent le bonheur*, cela pour délivrer votre maître du malheur qui y fait obstacle.»
Soulevé d’indignation, Singet était prêt à les battre, mais quand il comprit leur bonne intention, il y renonça et rangea la trique. Sa colère changée en joie, il demanda:
«Est-ce ici la montagne du monstre?
— Exaâement. C’est le mont du Dragon-Vert où se trouve la caverne de la Fleur-des-Mystères. Trois monstres y habitent. L’aîné est le mahârâja Craint-le Froid, le cadet le mahârâja Craint-le-Chaud et le dernier le mahârâja Craint-la-Poussière. Il y a mille ans qu’ils sont ici; ils ont pris goût à l’huile parfumée mêlée au beurre depuis qu’ils sont petits. L’année où ils sont devenus des esprits, ils ont pris l’aspeâ de bouddhas pour inciter les officiels de la préfeâure d’Or-Egal à disposer des lanternes d’or alimentées de lampes à huile parfumée. Us viennent tous les ans au milieu du premier mois la récupérer, transformés en bouddhas. Cette année, dès qu’ils ont vu votre maître, ils ont reconnu en lui un saint moine et l’ont emporté avec le reste: ils vont incessamment le couper en tranches fines et le faire sauter à l’huile, dans cette huile mêlée de beurre. Il faut vous mettre à l’œuvre sans tarder pour le secourir.»
À ces mots, Singet cria aux quatre proteâeurs de se retirer, fit le tour de la falaise et se mit à la recherche de l’habitation troglodyte. À peine avait-il fait quelques pas qu’il vit de l’autre côté du ravin une paroi rocheuse au bas de laquelle deux vantaux de pierre restaient entrouverts.
Une Stèle près de l’entrée portait les six caractères:
GROTTE DE LA FLEUR-DES-M YSTÈRES
DU MONT DU DRAGON-VERT.
N’osant prendre le risque d’entrer à l’improviste, Singet Tremblant de terreur, Tripitaka se jeta à genoux.
s’arrêta pour appeler: «Monstres! Rendez-nous sans tarder notre maître!»
La porte s’ouvrit à grand bruit, laissant échapper une bande de démons à tête de taureau qui répondirent, en le regardant Stupidement:
«Qui es-tu pour te permettre de venir ici crier de cette façon?
— Je suis le premier disciple de Tripitaka, le saint moine des grands Tang des terres de l’Est en quête des Écritures. Notre route passait par Or-Égal, où notre maître a été enlevé par vos chefs, alors que l’on contemplait les illuminations. Si vous tenez à la vie, rendez-le avant qu’il ne soit trop tard. Sinon, je retourne votre repaire comme une motte de terre et je vous réduis en tas de pus.»
A cette réponse, les petits montres se précipitèrent à l’intérieur pour annoncer: «Ô grands rois, malheur, calamité!»
Les trois ogres venaient d’emmener Tripitaka au fond de la caverne où, sans autre forme de procès, ils l’avaient fait déshabiller et laver à l’eau du puits, dans l’intention de le couper fin, en dés ou en tranches, avant de le faire sauter à l’huile. Au cri de «malheur», l’aîné prit peur et demanda ce qui se passait.
«Il y a au grand portail un moine à face velue et à gueule de duc du Tonnerre qui hurle que vous lui auriez enlevé son maître. Il nous épargnera, si nous le rendons sans tarder. Sinon, il détruira notre repaire et nous réduira en tas de pus.»
Les ogres étaient alarmés. «On vient de le capturer et on ne l’a pas encore interrogé. Mes petits, rhabillez-le et amenez-le pour un petit interrogatoire, que nous sachions qui il est et d’où il vient», ordonna l’aîné.
Les monstres se précipitèrent, le détachèrent, lui enfilèrent les vêtements et le poussèrent devant le trône.
Tremblant de terreur, Tripitaka se jeta à genoux, ne faisant que répéter: «Maharaja, grâce, grâce!»
D’une même voix, les trois ogres lui demandèrent:
«D’où es-tu, bonze? Pourquoi t’es-tu mis en travers de notre chemin au lieu de t’écarter devant nos images de Bouddha?
— Le pauvre moine que voici est envoyé en mission par Sa Majesté l’empereur des grands Tang des terres de 8oo l’Est afin de saluer Bouddha et chercher les Écritures au monastère du Coup-de-Tonnerre du pays des Indes.
Comme nous étions passés au monastère des Nuages-dela-Compassion manger maigre, nous y avons été retenus et invités à contempler les illuminations. Lorsque je vous ai vus apparaître au pont des lanternes d’or sous l’aspeâ: de bouddhas, avec mes yeux de chair et mon corps de mortel, je vous ai salués comme tels. C’est pour cette raison que je me suis mis en travers de votre route.
— D’ici aux terres de l’Eft dont tu parles, la distance est extrêmement grande; combien êtes-vous? Comment vous appelez-vous les uns et les autres? Dépêche-toi de nous présenter une déposition exaéte et sincère, si tu veux avoir la vie sauve.
— Mon nom laïque était Chen Xuanzang et, dès mon enfance, je suis entré dans la communauté du Mont-d’Or. Par la suite, l’empereur m’a accordé la grâce de me nommer au monastère de Vaste-Bénédiéliorf.
Puis, à la suite de la décapitation en rêve du dragon de la rivière Jing par le premier ministre Wei Zheng, le souverain Tang a fait le tour des Enfers. De retour chez les vivants, il a décidé d’ouvrir une assemblée de grande cérémonie par l’eau et la terre, en vue du salut des âmes en peine. J ’ai eu l’honneur d’être désigné par l’empereur pour diriger les cérémonies et prononcer l’homélie. J’ai eu alors le bonheur de voir apparaître la bodhuattva Guanyin pour mon édification: elle m’a appris qu’il y avait, au monastère du Coup-de-Tonnerre du paradis de l’Ouest, trois corbeilles d’Ecritures authentiques capables d’envoyer au ciel les trépassés. Envoyé les chercher, j’ai donc pris le nom de Tripitaka, qui signifie “trois corbeilles”, et m’appuie sur le patronyme de Tang, si bien que l’on m’appelle en chinois Tang Sanzang. J ’ai trois disciples: l’aîné se nomme Singet et se prénomme Conscient-de-la-Vacuité; c’est en fait le Grand Saint égal au Ciel qui s’est converti à la juste doctrine.»
Parcourus d’un frisson de peur à ce nom, les monstres répliquèrent:
«Serait-ce le Grand Saint égal au Ciel qui a provoqué de graves perturbations au paradis il y a cinq cents ans?
— Ëxadement. Mon second disciple se nomme
Porcet; ses prénoms sont Conscient-de-ses-Capacités et Huit-Défenses; c’est une réincarnation de l’amiral des Roseaux-Céleftes. Le troisième s’appelle Sablet et se prénomme Conscient-de-la-Pureté ou simplement “Bonze”;
c’est le général aux Rideaux-Roulés descendu sur terre.»
Pas un des trois ogres qui ne s’alarmât après avoir entendu la déposition: «Heureusement que nous ne l’avons pas encore dévoré. Mes petits, mettez le moine chinois dans les fers, derrière, en attendant que nous ayons capturé ses trois disciples. Nous les mangerons tous ensemble.»
Là-dessus, ils firent l’appel des buffles, taureaux, zébus:
chacun de ces esprits prit une arme et sortit rejoindre sa formation, qui obéissait à la trompette, aux tambours et aux signaux des étendards.
Armés de pied en cap, les ogres sortirent à leur tour et crièrent: «Qui a l’audace de venir hurler ici?»
Singet les observait attentivement, dissimulé par la paroi rocheuse:
Visage coloré, pupilles rondes, cornes dressées au-dessus de quatre oreilles pointues, Us scintillaient de tous leurs pores, le corps bariolé comme une peinture, couvert de broderies brillant comme des lucioles.
D u prem ier, la tête au chaud sous un bonnet de renard, émanait un souffle brûlant d ’un visage aux poils hérissés.
L e second, drapé dans une gaze légère rouge flamme, fa isait sonner ses quatre sabots de jad e clinquant.
L e troisième avait un rugissement de tonnerre, les défenses plus pointues qu’aiguilles d ’argent.
Brave et féroce, chacun tenait une sorte d ’arme: l ’un m aniait une hache de guerre, l ’autre était expert au sabre. Q uant au dernier, voyez-vous, il portait en travers de l ’épaule une canne noueuse.
On voyait un bon nombre d’autres créatures, toutes à tête de bovidé, des longs et des trapus, des gros et des maigres, des vieux et des jeunes, chacun armé de lance ou de bâton. Il y avait trois grandes bannières sur lesquelles s’étalaient les inscriptions Mahârâja Craint-le-Froid, Maharaja Craint-le-Chaud et Mahârâja Craint-la-Pomsière.
Au bout d’un moment, Singet n’y tint plus et s’avança pour les apoâtropher d’une voix tonnante: «Maudits brigands de monstres, ne reconnaissez-vous pas votre vieux Singet?
vue à faire mourir de honte un dieu! Tu n’es donc que ce puant macaque plein de forfanterie!
— Vous allez voir, misérables voleurs de lampes à huile! Assez déblatéré, faces huileuses, rendez-moi le Maître au plus vite!»
Il s’avança, faisant tournoyer la trique, prêt à frapper.
Les trois ogres s’élancèrent à sa rencontre en brandissant les trois sortes d’armes. Ce fut une belle bataille au creux de la montagne:
Le Singe-Roi osait affronter de sa seule trique hacbe, lame d’acier tt canne noueuse. Craint-le-Froid, Craint-le-Chaud et Craint-la Poussière connaissaient de nom le Grand Saint égal au Ciel.
La trique levée instpire frayeur à dieux et diables. La hache et le sabre s ’abattent en tous sens. Un symbole du vide véritable tient à distance trois fausses apparences de bouddhas.
Ces museaux barbouillés d ’huile volée s’appliquent à capturer un moine, envoyé impérial! Pour le Maître, celui-ci n’a peur ni des obstacles ni de la distance; ceux-là veulent chaque année des lanternes d'offrandes pour la bouche. Ping! pang! c’est le bruit de la hache et du sabre entrechoqués; p i f! p a f! ainsi sonne la trique de fer.
A trois contre un, ils chargent et pressent, mais chacun se défend et montre son adresse. Le combat se poursuivit du matin jusques au soir sans que l’on pût savoir qui a Uait vaincre, qui allait souffrir défaite.
Avec son seul bâton, Singet avait livré quelque cent cinquante engagements contre les trois monstres. Le soir tombait sans départager vainqueur ou vaincu. C’est alors que le maharaja Craint-la-Poussière, se protégeant de sa canne noueuse, franchit d’un saut la ligne de combat, et agita un étendard: la foule de monstres à têtes de bovidés se bouscula en avant et encercla Singet, chacun maniant son arme et l’attaquant. Se sentant en position difficile, le Novice rompit le combat d’une culbute dans les nuages et s’enfuit. Au lieu de le poursuivre, les ogres rappelèrent leurs troupes et firent tranquillement servir à tous le repas du soir.
Ils firent porter un bol à Tripitaka, car ils songeaient ne lui faire un sort qu’après la capture de Singet. Mais le Maître n’osait pas laisser souiller ses lèvres, d’abord parce qu’il était végétarien, ensuite parce que accablé d’amers tourments au point de laisser échapper des sanglots.
Bref, reparlons de Singet qui, revenu sur un nuage au monastère des Nuages-de-la-Compassion, appela ses frères et condisciples.
Porcet et Sablet l’avaient attendu toute la journée et se demandaient que faire. Dès qu’ils s’entendirent appelés, ils sortirent à sa rencontre: «Frangin, comment se fait-il que tu ne rentres que maintenant? Qu’est-ce qui est arrivé au Maître, en fin de compte?
— La nuit dernière, j’avais suivi la piste de l’odeur laissée par le vent», expliqua Singet avec le sourire, «j’étais arrivé sur une montagne, mais rien en vue. Fort heureusement les quatre protecteurs du temps m’ont transmis l’information: la montagne était celle du Dragon-Vert et là se trouvait la caverne Fleur-des Mystères, où demeurent trois ogres du nom de Craint-le Froid, Craint-le-Chaud et Craint-la-Poussière. Il y a des années, en fait, qu’ils volent ici de l’huile en prenant l’aspe Ct de bouddhas et en trompant les autorités de la préfeâure d’Or-Egal. Ils sont tombés sur nous cette année et ont emporté le Maître, sans en prévoir les conséquences. Une fois informé de la situation, j’ai donné des instructions aux protecteurs pour qu’ils assurent secrètement la sécurité du Maître et suis allé les inve Ctiver à leur porte. Les trois créatures ont paru toutes ensemble: ce sont des démons à têtes de bovidés.
Le grand maniait une hache, le cadet un sabre et le benjamin une canne. Il y avait derrière eux toute la nichée de diables à têtes de bovidés, agitant des drapeaux et battant le tambour. Ils m’ont combattu toute la journée sans l’emporter, mais l’un d’eux a fait signe de sa bannière et les petits monstres se sont précipités sur moi.
Comme il se faisait tard et que je craignais de ne pouvoir remporter la victoire, je suis revenu d’une culbute dans les nuages.
— Je présume que ce sont les démons-rois de la capitale des Enfers' venus jeter le trouble, suggéra Porcet.
— Qu’est-ce qui te le donne à penser? rétorqua Sablet.
— Mais parce que frangin parle de démons à têtes de bovidés, pardi, répliqua en riant Porcet.
— Non, non!» trancha Singet, «à mon avis ce sont plutôt les esprits de trois rhinocéros.
— Si ce sont des rhinocéros», répliqua Porcet, «capturons-les et scions leurs cornes. On en tirerait pas mal de sous!»
Us échangeaient ces propos, lorsque les moines vinrent inviter Singet à manger. «Je veux bien, si cela ne vous dérange pas. Sinon, je peux m’en passer.
— Mais, vénérable, n’avez-vous pas faim, après avoir combattu une journée entière?
— Ce n’est pas une journée qui me rendrait affamé, alors que je suis reité cinq cents ans sans boire ni manger.»
Les moines crurent qu’il plaisantait, sans se douter que c’était l’exadte vérité. L’in&ant d’après, ils apportaient à manger.
Une fois restauré, Singet leur dit: «Préparons-nous à dormir. Nous irons demain à la bataille: nous pourrons libérer le Maître, quand nous aurons capturé les monstresrois.
— Que dis-tu là, frangin!» s’exclama Sablet, qui se tenait sur le côté, «comme dit l’adage, un répit vous rend avisé.
Que faire si jamais les ogres mettaient à mal le Maître cette nuit même, au lieu d’aller dormir? Mieux vaut partir sur-le-champ, les prendre par surprise et délivrer le Maître. Le moindre retard pourrait avoir les conséquences les plus graves.
— Sablet à raison», approuva Porcet à ces mots qui le remplissaient d’énergie, «profitons de ce beau clair de lune pour réduire les monstres! »
Singet se rangea à leurs avis et recommanda aux moines: «Gardez les bagages et le cheval, en attendant que nous ayons capturé les ogres. Nous pourrons ainsi fournir la preuve de l’imposture, ce qui conduirait à l’abolition du tribut d’huile et libérerait le petit peuple de la sous-préfeéture de cette lourde charge. Cela ne vaut-il pas mieux?»
Les moines approuvèrent et exprimèrent leur infinie reconnaissance.
Tous trois quittèrent donc la cité sur des nuages.
Le cas de rappeler:
Négligence et licence troublent l’estprit,
Malheurs et calamités font Voie obscurcie.
Si vous ne savez, en fin de compte, si cette expédition se soldera par la viétoire ou la défaite, écoutez donc la séance qui suit.