Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre92

092 OÙ LES TROIS MOINES LIVRENT UNE GRANDE BATAILLE AU MONT DU DRAGON-VERT, ET QUATRE DIVINITÉS STELLAIRES CERNENT ET CAPTURENT LES RHINOCÉROS.

Roulant dans le vent en direction du nord-est, Singet et ses deux compagnons abaissaient l’instant d’après leurs nuages à l’entrée de la caverne Fleur-des-Mystères du mont du Dragon-Vert.

Porcet voulait défoncer immédiatement la porte, mais le Novice l’arrêta: «Attends donc que je sois entré voir si le Maître est en vie, avant d’engager le combat contre eux.

— Mais leur porte est solidement close, comment entrer? objeéla Sablet.

— Par la force des moyens dont je dispose», répliqua Singet.

Sacré grand saint! Il rangea la trique, fit une passe, récita une incantation et se changea en luciole en criant:

«Transformation!» Agile et rapide, vraiment, voyez comme

Il brille, tel une étoile filante, les ailes déployées.

Uherbe pourrissante devient luciole, selon les anciens'.

Ne sous-estimez point ce pouvoir de transformation: il tient à une nature versatile.

Il vole tout près de la porte, pendu au chambranle, observe: l’air passe p a r une fente sur le côté. Il s ’y glisse et le voilà déjà dans la salle profonde, à l ’affût du mouvement des monllres.

Il ne vit que des buffles affalés en travers de son chemin, qui ronflaient avec un bruit de tonnerre, tous profondément endormis. Sous la coupole centrale, rien ne bougeait.

Les portes étant toutes closes, il se demandait où dormaient les trois ogres. Comme il se décidait enfin à faire le tour, et tournait la lumière derrière lui, il entendit un bruit de sanglots: enchaîné à un pilier de l’auvent d’une pièce du fond, Tripitaka pleurait.

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Le Novice resta caché pour écouter ce qu’il disait dans ses lamentations:

Depuis dix ans et plus que j ’ai quitté Chang’an, Par monts et pa r vaux au prix de mille peines, j ’ai eu le bonheur d ’arriver en temps de fêtes, ~La joie d ’être à l ’Ouestl pour les lanternes.

Je n’ai pas su reconnaître les impostleurs:

Sans doute que la vie est vouée aux malheurs.

Mes sages disciples ne les lâcheront point:

Puissent-ils montrer la puissance de leurs poings!

Ces dernières paroles remplirent de joie le cœur de Singet, qui déploya ses ailes pour voleter devant le Maître.

«A h!» se dit le moine chinois, «l’Ouest e£t vraiment différent: chez nous, à l’époque du nouvel an, les larves commencent à peine à bouger. Comment se peut-il que les lucioles volent déjà?

— C’est moi, maître! ne put s’empêcher de crier Singet.

— Conscient-de-la-Vacuité! Je me demandais comment il pouvait y avoir des lucioles dès la première lune.

C’était donc toi!

— O maître!» s’exclama Singet en reprenant son aspeâ propre, «vous avez compromis la bonne marche de notre voyage et gaspillé beaucoup d’efforts par votre incapacité à distinguer le vrai du faux. Je n’avais pourtant pas cessé de vous le dire, que c’était louche, mais il a fallu que vous les saluiez! Résultat: ils vous ont enlevé en même temps que l’huile qu’ils avaient l’habitude de piller après avoir éteint les lanternes. J ’ai aussitôt donné à Porcet et Sablet les instruéfions de retourner au monastère garder nos affaires et je suis arrivé ici en suivant l’odeur du vent. Je ne connaissais pas les lieux, mais les quatre proteéleurs sont heureusement venus m’en informer. J’ai combattu les monstres jusqu’au soir avant de m’en retourner et mettre en détail mes condisciples au courant de la situation. On s’est décidés à revenir ici tous les trois, au lieu de dormir. Comme la nuit avancée n’est guère propice au combat, je le crains, et que, par ailleurs, nous ne savions où vous étiez, j’ai préféré me transformer pour m’informer de la situation dans laquelle vous vous trouvez.

— Porcet et Sablet sont donc ici, dehors? se réjouit Tripitaka.

— Oui, ils sont dehors. Je viens de constater que les monstres sont endormis: profitons-en! Je défais vos chaînes, enfonce la porte et vous fais sortir.»

Le moine chinois acquiesça avec reconnaissance.

Usant de la magie qui ouvre les chaînes, serrures ou cadenas, Singet n’eut qu’à les effleurer pour les briser. Il conduisait le Maître vers le devant, lorsque retentit la voix de l’un des ogres-rois, venant d’une chambre donnant dans la salle principale: «Mes petits, gardez les portes bien fermées et faites attention aux torches et chandelles. Comment se fait-il que le gong et les cliquettes des veilleurs se soient tus?»

C’est que toute la bande de petits monstres s’était endormie après l’épuisante journée de combat. Ils ne se réveillèrent qu’à l’appel de leur chef. On se remit à cogner les cliquettes, tandis que d’autres prenaient les armes ou frappaient le gong. Surgissant du fond, ils tombèrent sur le maître et son disciple.

«Holà! mon bon moine!» se mirent-ils à crier, «où vas-tu donc après avoir brisé tes chaînes?»

Ne s’embarrassant point de quelque réponse, Singet tira sa trique, lui donna la grosseur d’un bol et l’abattit, tuant deux petits monstres. Les autres lâchèrent leurs armes, gagnèrent la salle principale et, frappant à la porte, se mirent à hurler: «Grand roi, ça tourne mal! Ça va très mal! Le bonze à la face velue est entré et tue nos gens!»

À ces mots, les trois ogres se dressèrent sur leur séant, comme mus par un treuil, ne répétant que: «Attrapez-le!

Attrapez-le donc! »

Le moine chinois en avait les mains et les jambes molles. Ne pouvant plus se soucier de son maître, Singet chargea en avant, se frayant une voie à coups de bâton. Il renversait ou écrasait les petits monstres, incapables de l’arrêter, força plusieurs portes et finit par atteindre l’extérieur.

«Où êtes-vous, mes frères?» cria-t-il.

Porcet et Sablet l’attendaient, râteau et crosse dressés:

«Comment ça s’est passé, frangin?»

Singet leur expliqua en long et en large comment il était entré, transformé en inseéte, avait délivré le Maître et s’enfuyait avec lui, lorsque les monstres s’étaient réveillés.

Il avait dû se frayer une voie dehors sans pouvoir s’occuper de lui, bref, discours que le récit ne reprendra pas.

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Après avoir repris Tripitaka, les ogres-rois le firent remettre dans les fers. Sabres au poing, haches menaçantes, sous l’éclat des lampes toutes allumées, ils l’interrogeaient: «Comment as-tu brisé tes chaînes? Comment ce singe est-il entré? Tu ferais bien de passer rapidementà des aveux complets, si tu veux avoir la vie sauve. Sinon, un coup de sabre et tu seras coupé en deux!»

Terrifié, le moine chinois s’agenouilla en tremblant de tous ses membres:

«O grands rois! C’était mon disciple Singet Conscientde-la-Vacuité, capable de soixante-douze transformations. Il était venu à mon secours, changé en luciole. Mais vous vous en êtes aperçus; il a été surpris. C’est alors que mon disciple a inconsidérément tué deux de ceux qui l’entouraient. Comme tout le monde appelait, prenait les armes, rallumait les torches, il s’est enfui sans pouvoir s’occuper de ma personne.»

Les trois ogres partirent d’un grand rire: «Heureusement que nous nous sommes réveillés à temps, toi, tu ne t’es pas échappé!»

Ils recommandèrent à leurs «petits» de fermer soigneusement les portes en observant le plus complet silence.

«Ce silence, portes fermées», s’inquiéta Sablet, «ne signifie rien de bon pour notre maître. Il nous faut entrer en aâion!

— Tu as raison», approuva Singet, «forçons la porte sans tarder!»

Jouant de ses pouvoirs magiques, l’idiot leva son râteau et l’abattit de toutes ses forces, pulvérisant la porte de pierre.

«Bandits de monstres, voleurs d’huile! Rendez-nous notre maître, et plus vite que ça!» hurlait-il d’une voix tonnante, joignant la voix à l’adtion.

Le petit monstre portier, terrifié, détala annoncer:

«Grand roi, ça tourne mal, ça va mal! La porte du devant a été défoncée par les bonzes.»

«Ces gaillards-là sont vraiment d’une impudence!» se disaient les trois ogres, fort contrariés. Ils firent chercher leurs armures qu’ils fixèrent, prirent chacun leur arme et, à la tête des petits monstres, sortirent à la rencontre de l’ennemi. C’était aux environs de la troisième veille, aux alentours de minuit, alors qu’il faisait aussi clair qu’en plein jour, la lune brillant en plein milieu du ciel.

Singet se chargea d ’affronter la hache de guerre, Porcet le sabre et Sablet la grosse canne.

Aussitôt sortis, ils firent tournoyer leurs armes sans un mot. Singet se chargea d’affronter la hache de guerre, Porcet le sabre et Sablet la grosse canne. Ce fut une magnifique bataille:

Trois moines armés de trique, canne, râteau contre trois mon Bns, fureur et rage aux naseaux.

T a hache, le sabre d ’acier, la canne noueuse ne font entendre qrn sifflement du vent poussiéreux.

Les premiers engagements crachent un brouillard inquiétant, ensuitt volent de toutes parts les nuées colorées.

Les coups de râteau roulent et tanguent selon les mouvements du corps; les prouesses de la trique de fer sont plus mémorables encore.

La canne à terrasser les démons n’estlpoint chose commune, mais la ogres s’obstlinent à ne point lui céder.

De ce côté- ci, ils combattent avec furiepour la vie de leur maître, de et côté-là, ils griffent en pleine gueule pour ne pas le relâcher.

Hache contre trique: lutte pour une viâoire incertaine; s’entremik râteau qui tournoie à sabre qui assène.

Canne noueuse et crosse vigoureuse vont et viennent en un mariègt éblouissant.

Comme le combat se poursuivait depuis longtemps déjà entre les trois moines et les trois ogres, sans qu’apparût vainqueur ni vaincu, Craint-le-Froid poussa le cri d’appel: «Mes petits, en avant!» Surgissant tous ensemble, chacun muni d’une arme tranchante, ces créatures eurent tôt fait de jeter et maintenir à terre Porcet. Tiré et poussé par plusieurs buffles, il fut entraîné à l’intérieur de la caverne et ligoté. Lorsque Sablet s’aperçut que Porcet avait disparu au milieu des meuglements d’une foule de bovidés, il brandit la canne précieuse, fit une feinte en direétion de Craint-la Poussière et voulut fuir, mais la troupe de monitres saillit, le culbuta: il fut capturé et ligoté avant même de pouvoir se remettre sur ses pieds. Singet comprit que l’affaire tournait mal: il s’échappa d’une culbute dans les nuages.

Sablet et Porcet furent traînés sur-le-champ auprès de Tripitaka. Celui-ci leur dit en les voyant, des larmes plein les yeux: «Quelle pitié! Vous aussi, vous êtes tombés tous les deux dans leurs griffes. Où est passé Conscient-de-la Vacuité?

— Il s’est enfui, quand il a vu que nous étions capturés, répondit Sablet.

Livre XIX, ch a p itre x c ii

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— S’il s’est échappé, c’est sûrement pour chercher du secours. Mais nous ne savons pas quand nous sortirons de la nasse...»

Maître et disciples étaient en proie à l’accablement où les laissera le récit.

Revenons à Singet qui, d’une culbute dans les nuages, était retourné au monastère, où il fut accueilli par les moines qui venaient lui demander:

«Avez-vous réussi à délivrer le Vénérable?

— C’est difficile, très difficile! Ces monstres disposent de pouvoirs immenses. Nous avons longtemps lutté trois contre trois, jusqu’à ce qu’ils fassent appel à leurs troupes, qui ont capturé d’abord Porcet, ensuite Sablet. Je suis heureusement parvenu à m’enfuir.

— Si vous, qui savez chevaucher les nuées et monter dans les nuages, n’avez pas été capables de les capturer», répliquèrent les moines, effrayés, «n’y a-t-il pas lieu de penser qu’ils ont mis à mal le vénérable Maître?

— Pas de danger! Notre maître est secrètement protégé par les dieux, par les gardiens du monastère, par les révélateurs, par les divinités du jour et de la nuit, par beaucoup d’autres encore... Il a, par ailleurs, goûté à l’élixir végétal de cinabre retourné et ne saurait perdre la vie. Mais ces monàtres savent sacrément bien y faire! Ne pourriez-vous pas surveiller le cheval et les bagages pendant que je monte au ciel solliciter le renfort de troupes célestes?

— Vénérable, vous pouvez aussi monter au ciel? répliquèrent les moines, apeurés.

— Le paradis est mon ancien domicile», rétorqua en riant Singet, «l’année où j’avais été nommé Grand Saint égal au Ciel, notre Bouddha m’avait puni pour avoir jeté le trouble dans la fête des pêches d’immortalité. Il ne m’a guère laissé d’autre choix que de me racheter en assurant la proteâion du moine chinois dans sa quête des Ecritures.

Tout au long de la route, mon travail a été de renforcer le juste et d’éliminer le pervers. Ce que vous ne semblez pas savoir, c’est que notre maître était destiné à subir cette épreuve.»

À cette réponse, les moines recommencèrent à se prosterner et prier. Singet sortit et disparut dans un sifflement.

Sacré grand saint! Il fut bientôt rendu à la porte ouest du ciel, où il vit la planète du Métal en conversation avec 8 I 2

le devarâja Croissance et les quatre grands officiers perspicaces Yin, Zhu, Tao et Xu. Apercevant Singet, ils se hâtèrent de le saluer: «Où allez-vous, grand saint?

— Comme j’assure la proteftion du moine chinois, arrivés à la sous-préfedture de Mintian de la préfeéhire d’Or-Egal à la frontière orientale du royaume des Indes, nous avons été retenus par les moines du monastère des Nuages-de-la-Compassion afin de jouir de la fête de la première nuit de pleine lune. Au pont des lanternes d’or, les trois lampes entraînent une dépense de plus de cinquante mille taëls de métal blanc rien que pour l’huile odorante mêlée au beurre, dont profite chaque année une descente de bouddhas. Nous avons vu, en effet, s’approcher l’apparence de trois vénérés bouddhas. J ’ai eu beau le mettre en garde, mon maître est monté inconsidérément en haut du pont les saluer: il a été enlevé avec l’huile lorsque les lumières se sont éteintes. En les poursuivant jusqu’à l’aube, j’ai atteint une montagne dont les quatre proteéleurs du temps m’ont opportunément révélé le nom, ainsi que celui des trois monstres habitant la caverne attenante. Je les ai aussitôt provoqués au combat, sans parvenir à l’emporter. Quand je suis entré dans la caverne en me transformant, j’ai constaté que le Maître, enchaîné, n’avait pas été mis à mal. Je l’ai délivré et nous allions sortir quand ils s’en sont aperçus; je me suis alors enfui, Par la suite, au cours de durs combats, Sablet et Porcet ont été à leur tour capturés tous les deux. Voilà pourquoi je viens solliciter de l’empereur de Jade une enquête et l’envoi de capitaines pour les soumettre.

— Allons, grand saint! » s’exclama la planète du Métal dans un grand éclat de rire sarcastique, «comment peut-on ne pas voir leur origine, après les avoir combattus?

— J’ai bien vu que c’étaient des esprits de bovidés.

Mais leurs pouvoirs magiques sont si grands que je n’ai pu les vaincre sur-le-champ.

— Ce sont les esprits de trois rhinocéros. Comme ils portent sur eux le symbole du dessin céleste, ils deviennent des immortels en accumulant des années de culture du soi et sont, eux aussi, capables de voler et marcher dans les nuages. Ils ont la passion de la propreté, détestent la vue de leur propre ombre et veulent sans cesse entrer dans l’eau pour se baigner. Leurs noms sont des plus variés: il y a le rhinocéros-vache, le rhinocéros-taureau, le rhinocéros Livre XIX, ch a p itre x c ii bœuf, le rhinocéros moucheté, et aussi le rhinocéros à calotte, le rhinocéros à bosse et le rhinocéros aux arabesques qui pénètrent le ciel. Tous ceux-là ont la narine unique, trois sortes de poils, deux cornes et la faculté d’écarter les eaux quand ils passent la mer ou les fleuves.

Ainsi, à ce qu’il semble, Craint-le-Froid, Craint-le-Chaud et Craint-la-Poussière ont dans leurs cornes le souffle de la noblesse qui les a autorisés à se déclarer grands rois. Si tu veux les capturer, il suffit de les mettre en présence des quatre étoiles volatiles de la dynamie du Bois: ils se soumettront.

— De quelles étoiles s’agit-il?» demanda Singet en se hâtant de lui tirer la révérence, «puis-je te demander de me les indiquer clairement les unes et les autres?

— Ces constellations se trouvent au large du palais des Taureaux-Combattants de la Grande Ourse. Tu y verras plus clair quand tu auras présenté ton rapport à l’empereur de Jade.»

Singet remercia, mains jointes, et franchit le portail du ciel.

Il fut bientôt rendu à la salle de Clarté-Pénétrante, où il rencontra d’abord les quatre grands précepteurs célestes Ge, Qiu, Zhang et Xu*.

«Où allez-vous? lui demandèrent-ils.

— Nous sommes récemment parvenus à la région de la préfeéture d’Or-Égal où notre maître a été enlevé par des monstres pour avoir laissé sa nature de méditation se relâcher en allant contempler les lanternes de la première nuit. Comme je suis incapable de les soumettre, je viens solliciter les secours de l’empereur de Jade.»

Les quatre précepteurs le conduisirent sur-le-champ à. la salle des Nuées-Mystérieuses. Après l’échange des salutations, Singet exposa l’affaire en détail. «Quel groupe d’armées célestes convoquer pour te porter secours?

demanda l’empereur de Jade.

— En arrivant au portail occidental du ciel, j’ai rencontré l’étoile de Longévité qui m’a appris que les monstres étaient des esprits de rhinocéros, que seules les constellations volatiles du Bois pourraient soumettre. »

L’empereur de Jade dépêcha aussitôt le précepteur céleste Xu pour accompagner Singet du côté de la Grande Ourse et prier les quatre constellations du Bois de descendre sur terre les ramener à la raison.

À leur arrivée au palais des Taureaux-Combattants, ils furent reçus par les vingt-huit maisons.

«Je suis porteur du décret sacré qui ordonne aux quatre constellations volatiles du Bois de descendre avec le grand saint soumettre les monstres», expliqua le précepteur céleste.

Caïman-du-Bois Jué, Crabe-du-Bois Dou, Loup-du Bois Kui et Chacal-du-Bois Jing répondirent immédiatement à l’appel en clamant:

«Singet le Grand Saint, où as-tu besoin de nous?

— C’est donc de vous qu’il s’agit!» s’exclama le Novice, «ce vieux de la Longévité me l’a dit de façon si détournée que je n’y avais rien compris. Si j’avais su que c’étaient les quatre des vingt-huit maisons relevant de la dynamie du Bois, je serais venu vous en prier direélement au lieu de déranger Sa Majesté.

— Qu’est-ce que tu nous racontes là, grand saint!

Lequel d’entre nous oserait prendre sur lui de quitter son poste sans ordre exprès? Où est-ce, en fin de compte?

Partons pour revenir sans tarder!

— Au nord-est de la préfe&ure Or-Égal, dans la caverne Fleur-des-Mystères au mont du Dragon-Vert, où des rhinocéros sont devenus esprits.

— Dans ce cas tu n’as pas besoin de nous», dirent Crabe, Loup et Caïman, «il te suffit de la maison du Puits:

elle est capable de grimper la montagne pour dévorer les tigres et de descendre au fond des mers capturer les rhinocéros.

— Mais ce ne sont pas des rhinocéros qui contemplent la lune! Ils ont obtenu la Voie du Tao et, tous, une longévité qui dépasse mille ans. Il faut que vous veniez tous les quatre, ne refusez pas! Si jamais un seul ne suffisait pas à la tâche, ne serait-ce pas peine perdue?

— Que nous contez-vous là!» s’exclama le précepteur céleste, «l’ordre vous concerne tous les quatre. Comment pourriez-vous vous dispenser d’y aller? Envolez-vous sans retard. Je retourne faire mon rapport.»

Le précepteur prit congé de Singet et s’en alla.

«Inutile de tergiverser, grand saint», lui dirent les quatre constellations du Bois, «va de l’avant les provoquer au combat, attire-les dehors et nous entrerons ensuite en aftion.»

Singet s’approcha donc de la caverne en les

E n baissant les bras, les trois ogres-rois retrouvèrent à leur tour leur forme propre à quatre sabots et détalèrent vers le mrd-est.

8i inveâivant: «Voleurs d’huile, bandits de monâtres! Rendez-moi mon maître! »

Au fait, les petits monâtres avaient bloqué l’entrée défoncée par Porcet au moyen de dalles. Dès qu’ils entendirent ces invedives, ils coururent prévenir: «Grand rois, le bonze Singet lance des insultes dehors.

— Pourquoi revenir aujourd’hui après avoir été mis en déroute? Je présume qu’il eàt allé chercher des renforts, suggéra Craint-la-Poussière.

— Ce ne sont pas ces renforts qui peuvent nous faire peur!» rétorquèrent Craint-le-Froid et Craint-le-Chaud, «apportez-nous vite les armures. Mes petits, veillez à l’encercler de façon à ne pas le laisser s’échapper.»

Ignorantes du risque mortel, les créatures sortirent de la caverne, armées de sabres et de lances, agitant des bannières et battant le tambour. Elles apostrophaient Singet:

«Te revoilà, macaque! Tu n’as donc pas peur de recevoir une raclée?»

Le mot de «macaque» avait le don d’exaspérer le Novice. Grinçant des dents de fureur, il brandit sa trique de fer et se mit à frapper.

Les trois ogres-rois ordonnaient aux petits monstres de se déployer de façon à fermer le cercle autour de Singet.

C’est alors que les quatre constellations du Bois intervinrent, faisant tournoyer leurs armes: «Bêtes immondes, bas les pattes! »

À la vue des quatre étoiles les trois ogres prirent évidemment peur et s’exclamèrent: «Ça va mal, très mal! lia trouvé plus fort que nous! Mes petits, sauve qui peut!»

Dans un vacarme de beuglements et meuglements, les monstres reprirent leur aspect originel: zébus, buffles, bœufs musqués, et se mirent à galoper en tous sens dans la montagne. En baissant les bras, les trois ogres-rois retrouvèrent à leur tour leur forme propre à quatre sabots, et détalèrent vers le nord-est dans un bruit de canonnade. Le grand saint les talonnait de près en compagnie de Chacal et Caïman. Ils ne relâchaient pas la poursuite. Restés seuls dans la combe de la pente orientale, Crabe et Loup tuèrent un certain nombre de ces créatures, au sommet, dans la vallée ou au fond des ravins, capturant les autres vivantes.

Quand ils en eurent complètement nettoyé la montagne, ils entrèrent dans la caverne délivrer Tripitaka, Porcet et Sablet.

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Ce dernier reconnut les deux constellations et, avec ses compagnons, les salua et les remercia. Aussi leur demanda-t-il: «Comment êtes-vous venus jusqu’à nous, nous porter secours?

— Nous en avons reçu l’ordre de l’empereur de Jade sur la sollicitation du grand saint.

— Comment se fait-il que mon disciple Conscient-dela-Vacuité ne soit point entré me voir? demanda Tripitaka, les larmes aux yeux.

— C’est que les trois ogres sont des rhinocéros. Quand ils nous ont vus, sauve qui peut général, ils se sont enfuis vers le nord-est. Le grand saint mène la poursuite à la tête de Caïman et Chacal. Nous deux, nous avons nettoyé le terrain et sommes venus dans le but exprès de délivrer le saint moine.»

Tripitaka s’inclina à nouveau jusqu’à terre, puis se tourna vers le ciel pour prier. «Maître», lui dit Porcet en le relevant, «trop de cérémonies impliquent hypocrisie: il ne faut pas tant vous préoccuper de les saluer. Les quatre constellations ont agi sur l’ordre de l’empereur de jade et par égard pour notre condisciple aîné. Les monstres ont été balayés, mais nous ne savons encore ce qu’il en est des vieux ogres. Rangeons nos affaires et sortons. Il faut détruire cette caverne pour couper la racine du mal. Rentrons au monastère et attendons nos condisciples.

— L’amiral des Roseaux-Célestes a raison», approuva l’étoile du Loup. Alle avec le général des Rideaux-Roulés protéger votre maître et rentrez vous reposer au monastère, pendant que nous filons au nord-est à la rencontre de l’ennemi.

— Exaéfement!» approuva Porcet, «vous devez aller tous les deux collaborer à leur capture afin de remplir la mission qui vous est confiée.»

Les deux étoiles se lancèrent aussitôt dans la poursuite.

Porcet et Sablet fouillèrent la grotte à la recherche de tout ce qu’il pouvait y avoir de précieux sous un faible volume: corail, agate, perles, ambre, conques, cauris, jade et or: ils en ramassèrent un setier qu’ils transportèrent dehors, puis invitèrent le Maître à s’asseoir en haut de la falaise, tandis qu’ils retournaient dans la caverne mettre le feu. Elle fut ravagée de fond en comble. Ils ne conduisirent qu’ensuite Tripitaka sur le chemin de retour vers le monastère des Nuages-de-la-Compassion.

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«Le bonheur extrême fa it retour au malheur», Affirme le Classique des mutations.

Plaisir des lanternes trouble méditation,

Jouir du voyage noie du Tao la rigueur..

Il fau t garder 1’élixir à toute heure,

La moindre faute serait catastrophique.

Tiens-le serré, avec ferm eté unique.

Un instant de relâchement: grave erreur!

Ne parlons plus des trois qui, la vie sauve, étaient retournés au monastère, mais revenons aux deux étoiles du Crabe et du Loup, à la poursuite des rhinocéros, montées sur des nuages. Elles les cherchaient en vain des yeux au milieu des airs, lorsque, arrivant en vue de l’océan occidental, elles aperçurent au loin Singet qui poussait des cris au-dessus de la mer. Elles abaissèrent leurs nuages pour demander: «Grand saint, où sont passés les monstres?

— Qu’est-ce que vous attendiez pour vous joindre à la poursuite?» grogna Singet, mécontent, «et vous avez le front de me poser cette question Stupide!

— Mais quand on vous a vu, grand saint, mettre en déroute les monstres avec Caïman et Chacal, nous avons pensé que vous n’auriez pas de mal à les capturer. C’est que nous avons nettoyé le terrain et sommes entrés dans la caverne secourir votre maître et vos condisciples.»

À ces mots, Singet se radoucit et les remercia: «Dans ce cas, vous avez bien mérité. Vous vous êtes donné beaucoup de mal. Seulement, les trois rhinocéros que nous avons chassés jusqu’ici se sont glissés au fond de la mer.

Chacal et Caïman les talonnent et m’ont chargé de monter la garde sur la rive. Puisque vous êtes là, remplacez-moi;

j’y vais à mon tour.»

Sacré grand saint! Balançant sa trique, il fit une passe qui écartait les eaux et pénétra dans les profondeurs des flots. Il aperçut au fond les monstres qui livraient un combat désespéré. Il se jeta dans la mêlée en criant: «Le voilà, votre vieux Singet!»

Les monstres éprouvaient déjà les plus grandes difficultés à soutenir les assauts des deux officiers Stellaires.

C’est dans ce moment critique qu’ils entendirent le cri du Novice: poussés par un dernier espoir de survie, ils tournèrent casaque et détalèrent vers le cœur de l’océan. Or, la corne de ces créatures est on ne peut mieux apte à diviser les flots: ils s’ouvraient une voie claire et nette dans un grand bruissement d’eau brassée.

Il y avait dans l’océan occidental unyaksa' voltigeur et un cuirassé patrouilleur qui voyaient de loin les rhinocéros fendant les eaux; quand ils reconnurent le grand saint et les deux officiers Stellaires, ils se précipitèrent, grandement alarmés, au palais de cristal annoncer au dragonroi: «Votre Majesté! Il y a trois rhinocéros que poursuivent le Grand Saint égal au Ciel et deux préposés Stellaires.»

À cette nouvelle, le roi Aoshun convoqua le prince héritier Mo’ang: «Va vite lever des troupes aquatiques. Je présume que ce sont Craint-le-Froid, Craint-le-Chaud et Craint-la-Poussière qui se sont frottés à Singet le Novice.

Puisqu’ils sont dans notre océan, tire l’épée pour te porter à son aide.»

Ao Mo’ang se hâta d’exécuter les ordres reçus.

Dans l’instant, tortues, carets, brèmes, perches, carpes, crevettes et crabes prirent les armes et surgirent du palais de cristal en poussant des cris de guerre afin de barrer le passage aux rhinocéros. Dans l’impossibilité d’aller plus avant, ces derniers battirent précipitamment en retraite pour trouver cette fois Chacal et Caïman, ainsi que le grand saint qui leur coupaient la route. Pris de panique, ils se débandèrent, chacun fuyant dans sa direétion. Craint-la-Poussière fut bientôt encerclé par les troupes que conduisait le vieux dragonroi. Ce que voyant, Singet se réjouit et s’écria: «Doucement! Arrêtez! Prenez-le vivant! Je ne veux pas d’une carcasse! »

Mo’ang obéit: dans un dernier assaut général, ils renversèrent la bête, lui passèrent un crochet de fer dans les naseaux et la garrottèrent les quatre pattes en l’air.

Le dragon-roi fit ensuite passer la consigne à ses troupes d’avoir à se diviser à la poursuite des deux autres afin d’aider les deux officiers Stellaires à les capturer. Le jeune prince-dragon s’élança aussitôt à la tête de son armée et découvrit Chacal-du-Bois Jing qui avait repris son asped originel pour terrasser Craint-le-Froid, qu’il mordait à belles dents.

«Constellation du Puits!» criait Mo’ang, «constellation du Puits! Ne le tue pas! Le grand saint le veut vivant et non point mort!»

Il eut beau le répéter à plusieurs reprises, il lui avait déjà brisé le cou.

Mo’ang ordonna à son armée de crabes et de crevettes de transporter la carcasse au palais de cristal, tandis qu’il reprenait la poursuite en compagnie de Chacal. Il aperçut Caïman qui rabattait Craint-le-Chaud vers Chacal. Le prince déploya sa troupe de tortues de façon à le prendre comme dans une nasse. «Grâce, grâce!» répétait le monitre. Chacal s’approcha, lui empoigna l’oreille, lui arracha son arme et hurla: «On ne te tuera pas! Livrez-le au grand saint qui décidera de son sort.»

Us baissèrent leurs armes et revinrent au palais de cristal annoncer: «On les a tous capturés.»

Singet vit que l’un, la tête coupée, gisait sur le sol, répandant son sang. L’autre, que l’étoile du Chacal tirait par l’oreille, fut poussé à genoux.

«Il n’a pas été tué par une arme tranchante! s’exclama Singet après s’être approché pour examiner plus attentivement le premier.

— Si je n’étais pas intervenu», répondit en riant Mo’ang, «il aurait été entièrement dévoré par l'officier Stellaire du Puits.

— Au point où il en est, tant pis!» répliqua Singet, «sciez-lui les deux cornes et écorchez-le. Laissez la viande aux sages dragons, père et fils. »

Ensuite, un anneau fut passé aux naseaux de Craint-la Poussière; Caïman fut chargé de l’emmener; on en fit de même de Craint-le-Chaud, confié à Chacal.

«Accompagnez-les auprès du préfet d’Or-Égal, qui diligentera une enquête, Statuera sur l’inculpation d’imposture et chiffrera le montant du préjudice causé à la population depuis tant d’années, avant de procéder à la condamnation. »

Ils acquiescèrent, prirent congé des dragons et sortirent de l’océan occidental. Les rhinocéros en laisse, ils rejoignirent les deux autres officiers Stellaires et, montés sur des nuages, reprirent la direélion de la préfeélure d’Or-Égal.

Au milieu des airs, du haut de la luminosité de bon augure, Singet déclara: «Préfet d’Or-Égal, officiers à son service, armée et population de la ville et des faubourgs, écoutezmoi! Nous sommes de saints moines envoyés par les grands Tang des terres de l’Est chercher les Écritures au paradis de l’Ouest. Les imposteurs qui se faisaient passer pour des bouddhas afin de profiter chaque année de l’offrande des lanternes d’or, ce sont ces esprits de rhinocéros.

Lorque nous sommes passés par ici et avons contemplé les illuminations, ces créatures ont enlevé notre maître avec l’huile, si bien que j’ai dû demander aux dieux du ciel de les terrasser. La montagne est nettoyée, la caverne aussi, les monstres exterminés. Aucun mal ne saurait plus vous arriver. Il convient désormais d’abandonner l’offrande des lanternes d’or, qui épuise la population et appauvrit vos ressources.»

Au monastère des Nuages-de-la-Compassion Porcet et Sablet, qui venaient d’y accompagner Tripitaka, abandonnèrent bagages et maître pour s’élancer dans les airs et interroger Singet sur les circonstances de la capture, dès qu’ils entendirent sa déclaration.

«L’un d’eux a été mordu à mort par l’officier Stellaire du Puits», expliqua-t-il, «on a scié ses cornes et rapporté sa peau. Les deux autres ont été capturés vivants, et sont ici.

— Ces deux-là», proposa Porcet, «il faut les pousser dans la cité pour que les officiers et les autres les voient, qu’ils sachent que nous sommes des saints, des dieux! Il convient de prier les quatre officiers Stellaires de bien vouloir abaisser leurs nuages et les accompagner au tribunal afin de participer à sa décision. La vérité de la situation et leur culpabilité ainsi établies, il n’y aura plus rien à dire.

— L’amiral des Roseaux-Célestes est donc récemment devenu un expert en matière de droit et juridiction. Voilà qui est excellent! rétorquèrent les quatre étoiles.

— J ’ai tout de même appris quelque chose, au cours de ces quelques années passées dans la vie monacale», répliqua Porcet.

Les dieux poussèrent donc les rhinocéros en une cavalcade de nuées colorées qui descendirent sur la préfeéture, jetant l’alarme parmi les officiers comme dans la population de la ville et des faubourgs. Dans chaque foyer on priait les dieux du ciel, dans chaque maison était dressé un autel où l’on brûlait de l’encens. Peu après, les moines du monastère des Nuages-de-la-Compassion franchissaient le portail, portant en palanquin le Vénérable. Quand il eut retrouvé Singet, les termes de remerciements ne quittaient plus ses lèvres: «Je suis profondément reconnaissant aux officiers Stellaires de la peine qu’ils se sont donnée pour nous délivrer. Je me faisais tant de souci de ne plus te voir, cher et sage disciple. Quel bonheur de te savoir de retour, triomphant! Toutefois je ne sais où tu es parvenu à rattraper et capturer ces créatures.

— Quand je vous ai quitté avant-hier, réspeâé maître, je suis allé me renseigner au paradis où, grâce à Vénus, l’étoile du Métal, j’ai appris que les monstres étaient des rhinocéros et que je devais m’adresser aux quatre maisons du Bois. J ’ai sur-le-champ présenté une supplique à l’empereur de Jade, qui m’a accordé la grâce de les dépêchera la caverne à l’entrée de laquelle elles ont engagé le combat.

Quand les créatures se sont enfuies, c’est grâce aux maisons Kui et Dou que vous avez été libéré, respefté maître.

Moi-même et les deux autres maisons, nous avions joint nos forces pour leur donner la chasse, ce qui nous a amenés jusqu’à l’océan occidental où, cette fois, le roidragon a envoyé son fils nous porter secours à la tête d’une armée. C’est ainsi que nous avons réussi à les capturer et à les faire comparaître. »

Tripitaka se confondit en éloges et remerciements. Ce furent ensuite les magistrats de la préfeélure et des souspréfeâures qui, avec leurs subordonnés, allumèrent de hautes chandelles sacrées et des braseros pleins d’encens, tandis qu’ils se tournaient vers le ciel pour prier.

Un moment plus tard, Porcet perdait son calme, tirait son couteau de moine et décapitait successivement Craintla-Poussière et Craint-le-Chaud. Puis il prit une scie pour détacher les quatre cornes. Il vint à Singet l’idée de proposer autre chose. Il décida en conséquence: «Que les quatre officiers Stellaires emportent les quatre cornes pour les offrir en tribut à l’empereur de Jade, lorsqu’ils rapporteront le décret impérial.»

Quant aux deux autres cornes, que les pèlerins avaient gardées, il proposa d’en donner une au Trésor de la préfeéture afin de laisser à la postérité une preuve des circonstances qui avaient amené l’abolition de l’impôt d’huile. L’autre serait offerte au Bouddha du mont des Vautours.

Les quatre officiers Stellaires se réjouissaient grandement de la solution. Ils prirent aussitôt congé du grand saint et repartirent présenter leur rapport, sur des nuages irisés.

Les magistrats retinrent maître et disciples à un grand banquet où les officiers de tous rangs furent invités à leur tenir compagnie. Par ailleurs fut promulguée une proclamation faisant savoir à l’armée et à la population que les lanternes d’or ne seraient pas autorisées l’année suivante et que l’imposition d’huile supportée par les grandes familles se trouvait à jamais abolie. D’autre part, l’on fît venir des bouchers pour écorcher et découper les rhinocéros: la peau salpêtrée, tannée et racornie servirait à fabriquer des cuirasses; la viande devait être distribuée aux officiers et autres. En outre, les grains et sapèques, produits d’amendes abusives, serviraient à l’acquisition d’un terrain inoccupé appartenant au peuple pour y ériger un temple dédié aux quatre maisons qui avaient terrassé les monstres. On y éleva également un «sanctuaire aux vivants» en l’honneur des quatre pèlerins. Des Stèles furent dressées en témoignage éternel de gratitude.

Maître et disciples se résignèrent volontiers à quelque relâchement: ils se laissèrent successivement inviter par les deux cent quarante riches familles fournissant l’huile des lampes. Ils n’eurent pas un moment à eux. Porcet s’en donna à cœur joie. Il remplissait à chaque banquet sa manche d’objets précieux trouvés dans la grotte pour les offrir à leurs hôtes. Au bout d’un mois de séjour, le départ leur semblait toujours impossible. Il fallut que le Vénérable donnât les initru étions suivantes à Singet: «Conscient-dela-Vacuité, fais cadeau de toutes les choses précieuses qui restent aux moines du monastère des Nuages-de-la Compassion en remerciement de leur hospitalité. Partons avant l’aube sans le laisser savoir à ces grandes familles. Je crains que notre quête ne soit compromise, si nous ne songeons qu’à jouir de ces plaisirs. Il serait profondément regrettable de pousser le Bouddha à nous le reprocher, ce qui ne manquerait pas d’entraîner quelque calamité.»

Singet prit soin de prendre toutes les dispositions utiles.

Il était levé le lendemain dès la cinquième veille, et ordonnait à Porcet de préparer le cheval. L’idiot, repu, répondit tout ensommeillé: «De si bonne heure? À quoi bon?

— Ordre de départ donné par le Maître 1 lui cria Singet.

— Ce n’est pas convenable de la part du Vénérable», grommela Porcet en se frottant le visage, «les deux cent quarante familles nous ont toutes invités, mais nous ne nous sommes rempli la panse qu’une trentaine de fois. On ne va tout de même pas recommencer à m’affamer!

— Ballot! Sac à son! Pas de bêtises!» s’indigna Tripitaka, «debout, et vite! Si tu continues à discuter, je te fais casser les dents avec la trique de Conscient-de-la Vacuité.»

La menace de coups plongea l’idiot dans le plus grand désarroi: «Le Maître n’eit plus le même. Il m’a toujours protégé, aimé, sachant combien je suis balourd. Chaque fois que le frangin veut me battre, il cherche à l’en dissuader. Qu’est-ce qui lui prend de s’emporter et de le pousser, au contraire, à me frapper?

— Le Maître t’en veut de compromettre le voyage par gloutonnerie», lui répondit Singet, «dépêche-toi de ranger les bagages et de préparer le cheval, si tu tiens à éviter les coups.»

L’idiot avait vraiment peur d’être battu: il sauta sur ses pieds, enfila ses vêtements et cria en direétion de Sablet:

«Debout, vite! Ça va barder!»

Sablet se leva à son tour et chacun fut bientôt prêt. Le Vénérable leur fit signe de la main: «Silence! N’alertez point les moines du monastère!»

Il se hissa en hâte sur son cheval, on ouvrit le portail et ils retrouvèrent la route. Le cas de dire à propos de ce départ:

De la cage secrètement ouverte

Le phénix multicolore s'envole.

De la chaîne discrètement défaite

S’enfuit le dragon qui caracole.

Si vous ne savez, en fin de compte, ce qu’il en fut des familles reconnaissantes, écoutez donc le chapitre qui suit.