Le récit nous a exposé comment Singet et ses deux compagnons avaient suivi l’officier venu les convoquer jusqu’à la porte du Midi. Le chambellan avait aussitôt donné l’ordre de les faire entrer. Ils se tenaient tous les trois debout, sans s’incliner.
«Vous êtes donc les éminents disciples de Notre gendre le saint moine. Comment vous appelez-vous?» leur demanda le roi, «où habitez-vous? Pourquoi avez-vous quitté vos familles? Quels soutras cherchez-vous?»
Singet s’avança dans l’intention de monter dans la salle, mais le garde qui se tenait sur le côté lui cria: «Pas un pas de plus! Si vous avez quoi que ce soit à dire, parlez d’en bas!
— Nous autres moines», répliqua en riant Singet, «s’il nous est donné de progresser d’un pas, nous avançons.»
Porcet et Sablet, qui le suivaient, avancèrent à leur tour.
Dans la crainte que leur rusticité n’effrayât le trône, Tripitaka se leva pour leur ordonner: «Disciples! Répondez donc aux questions de Sa Majesté sur vos origines.»
À voir son maître debout auprès du roi, le Novice ne put se retenir d’éclater, rempli d’indignation: «Sa Majesté se met en valeur par mépris d’autrui! Comment pouvezvous laisser notre maître debout, alors que vous l’avez invité à devenir votre gendre? Le mari de votre fille est appelé “Son Altesse”: il est insensé qu’Elle ne soit point assise!»
Le roi pâlit d’effroi. Il aurait voulu se retirer, mais craignait de perdre toute dignité. Il lui fallut rassembler tout son courage pour donner l’ordre d’apporter un coussin brodé et prier le moine chinois de s’asseoir. Singet consentit alors à répondre:
«Je naquis du C iel, mon père, de la Terre, ma mère, lorsque le rocher se fendit. D isciple d ’un parfait, j ’obtins la Grande Voie, et retourné dans mon pays natal, la terre bénie de la grotte où se rassemblaient les miens. Je soumis les dragons au fond des mers et gravis les montagnes pour capturer les fauves.
«A près avoir rayé mon nom du registre des morts et l ’avoir inscrit dans le livre de vie, je reçus le titre de G rand Saint égal au Citl.
Jouissant des Splendeurs du palais, je recevais les immortels célestles et passais chaque jo u r dans les chants et la joie. E n ces lieux saints, je vivais dans le bonheur, matin après matin.
«M ais, pour avoir troublé le festiin des Pêches d ’immortalité et m ’être rebellé contre le C iel, je fu s capturépar le Bouddha, immobilisé sous le mont des Cinq-Dynam ies, nourri de pilules de fe r et abreuvé de bronze liquide. Je demeurai cinq cents ans sans goûter au thé et au riz. P a r bonheur, mon m aître quitta les terres de l ’E S l et, comme il si tournait vers l ’Ouestl, Guanyin lu i ordonna de me délivrer de cetti céleste a jjliilion. Sorti de cette grande épreuve, je me convertis au Yoga.
«M on ancien nom est Conscient-de-la-Vacuité, mais l ’on m’appek volontiers “le Novice”. »
Quand il apprit combien il était fameux, le roi descendit précipitamment du trône pour s’approcher du Vénérable et le serrer dans ses royales mains: «O mon gendre, c’eâ aussi par céleite affinité qu’il m’a été donné de vous rencontrer et de nouer ces liens divins.»
Tripitaka se confondit en remerciements et marques de gratitude. Prié de remonter sur le trône, le roi demanda cette fois: «Est-ce votre second disciple?»
Dressant son groin d’un air important, Porcet répondit:
« E n sa vie antérieure votre vieux Porcet était homme avide ât p la isirs, enclin à l ’indolence: une vie entière passée dans le désordre, la confusion et les égarements de l ’estprit. J ’en savais aussi peu sur k hauteur du ciel et l ’épaisseur de la terre que sur l'im m ensité des mers et la majestlé des montagnes.
« C ’estplongé dans ces ténèbres que je rencontrai soudain un homme vrai qui, d ’une demi-phrase, déchira le file t de mes péchés et, en trois mots, brisa la porte de mes malheurs. Illum iné sur l ’heure, je me vouai sur-le-cham p à ce m aître, pratiquant diligemment le travail du doublehuit et forgeant re Speâueusement la succession du double-trois. Ceci accompli, je m’envolai et parvins aux palais du Ciel.
«P ar la grâce généreuse de l ’empereur de Jade me fu t conféré le titre d ’am iral des Koseaux-Célestles et confié le commandement de la marirn de la Voie laêtée, dont je parcourais librement le jieuve. Four m’être enivré à la fête des Pêches d ’im m ortalité et m'être livré à des privautés sur la personne de Chang’e, je fu s dégradé et banni chez les mortels.
Une erreur de réincarnation me f it concevoir p a r une truie. E n ma résidence du mont Fuling, je commis le m al sans re Bri Bion.
«G uanjin me montra le bon chemin: converti à la doctrine du Bouddha, je devins le protecteur du moine chinois dans sa quête des Ecritures au paradis de l ’Ouestl.
«Conscient-de-ses-Capacités en religion, je suis aussi appelé H u it Défenses. »
Le cœur tremblant et la rate palpitante à ces mots, le roi n’osait plus lever les yeux sur lui. Excité par l’effet produit, l’idiot se mit à secouer la tête, lever le groin et dresser les oreilles. Comme il éclatait d’un énorme rire, Tripitaka cria, de peur qu’il ne terrifiât à nouveau Sa Majefté: «De la tenue!»
Porcet croisa enfin ses mains, s’efforçant d’imiter les contorsions d’une personne cultivée.
«Comment le troisième de vos éminents disciples eët-il devenu moine?» demanda le roi.
Sablet répondit en joignant les paumes:
«je n'étais qu'un m ortel amené à chercher la V oie p a r crainte de la transmigration. J ’a i vagabondé aux confins des deux et jusqu'a ux extrémités de la mer. Jam ais la robe et le bol à aumônes ne me quittaient, toujours je m’entraînais à concentrer mon âme et mon estfirit. E a pieuse sincérité de mes recherches me f it rencontrer un compagnon d ’immortalité. Je réussis à nourrir l ’enfançon, à m ’u n ir à la fille charmante.
Lorsque mon travail eut atteint le Chiliocosm e*,f 'harmonisai les quatre états des phénomènes.
«Franchissant les lim ites du ciel, je m ’inclinai devant la voûte mystérieuse et reçus le titre dégénérai des Rideaux-Roulés, en charge du char des Phénix-et-Dragon.
«C e fu t aussi à cause de la réunion des Pêches d ’im m ortalité: pour avoir cassépar maladresse une coupe de cristlal, je fu s exilé à la rivière des Sables-Mouvants, où je changeai d ’aspe Ct et de tête, me livrant aux péchés en détruisant la vie.
«P a r bonheur, au cours de son déplacement aux pays de l ’EM, la bodhisattva m’engagea à me convertir et à attendre lefils dp Bouddha delà cour des Tang, en quête dujustefruit delà quête des Ecritures au paradis de l ’Ouest.
«D ès lors renouvelé, je me remis à cultiver le G rand Eveil.
«M on nom en religion de Conscient-de-la-Pureté évoque la rivière, tout comme celui de Sablet le moine. »
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Le discours ajouta autant à la joie qu’à la crainte du roi:
il se réjouissait que sa fille eût choisi un bouddha vivant, mais s’effrayait que les trois disciples fussent en réalité des divinités perverses. Il était ainsi partagé entre la crainte et la joie, lorsque survint l’astrologue en chef:
«Le mariage a été fixé au 12 de ce mois, un jour exceptionnellement faite’ à l’union projetée et conforme aux règles généralement en usage.
— Quel jour sommes-nous aujourd’hui? demanda le roi.
— Le 8, le jour où les singes apportent l’offrande de fruits, celui qui convient à la réception des sages et au règlement des affaires.»
Fort aise de l’apprendre, le roi fit balayer les tours et pavillons du parc, pria son gendre de s’y installer pour h nuit avec ses trois disciples, en attendant le joyeux banquet de noce et l’union avec la princesse. Chacun acquiesça respedfueusement. Le roi se retira et les officiers se dispersèrent.
Bref, revenons à Tripitaka et ses disciples, qui étaient tous dans le parc. Comme la nuit tombait, on servit le repas maigre.
«Il nous faut aussi manger après une journée pareille!»
s’exclama joyeusement Porcet.
Les gens de service apportaient riz et nouilles par charges entières. Porcet vidait son bol, aussitôt regarni, et ne s’arrêta que le ventre plein et l’estomac bourré. Un moment plus tard, on alluma les lampes, on déroula les couvertures et chacun alla se coucher.
Lorsqu’ils se virent seuls, le Vénérable laissa éclater ses ressentiments contre le Novice. Il l’apostropha d’une voix pleine de colère:
«Conscient-de-la-Vacuité! Sacré macaque, tu me mets chaque fois dans une position impossible. Je te l’avais pourtant dit, que je devais seulement échanger mes lettres de créance et non pas me diriger vers la tour décorée.
Pourquoi voulais-tu absolument m’y entraîner? On a vu ce qu’on a vu maintenant! Que faire pour se sortir de l’incident que tu as provoqué?
— Maître», répondit en souriant Singet, «ne disiezvous pas que votre défunte mère avait épousé votre père en jetant une balle brodée? Je ne vous y ai conduit que lorsqu’il m’a paru que la nostalgie du passé vous y attirait.
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Je pensais aussi à ce que le supérieur du monastère Pavéd’Or nous avait dit: une occasion de vérifier si la princesse eft vraie ou fausse. J’ai vu le roi à l’instant et lui trouve la mine quelque peu assombrie, mais je ne sais toujours pas ce qu’il en est, au sujet de sa fille.
— Que feras-tu, quand tu l’auras vue?
— Il me suffirait d’un regard de mes yeux de feu aux pupilles d’or pour distinguer le vrai du faux, le bien du mal, la fortune de la misère. Il me sera facile d’agir quand j’aurai séparé le jufte du pervers.»
Sablet et Porcet éclatèrent de rire: «Notre frangin a donc récemment appris l’art de la physiognomonie!
— Les physiognomonistes ne m’arrivent pas à la cheville, rétorqua Singet.
— Cessez de jacasser!» s’écria Tripitaka, «c’est qu’ils sont décidés à me prendre comme gendre: quelles dispositions adopter en fin de compte?
— Attendons le 12, le jour des noces: la princesse sortira forcément pour l’hommage à son père et à sa mère.
Je serai présent pour l’observer: s’il s’avère que c’eit une vraie fille, il ne vous restera plus qu’à l’épouser et jouir des faites du royaume.»
La réplique mit l’exaspération de Tripitaka à son comble: «Sacré macaque! Tu me tueras! Comme le dit Conscient-de-ses-Capacités, alors que nous avons couvert 97 à 98 pour cent du voyage, tu me poignardes de ta langue acérée! Tiens-la et n’ouvre plus ta bouche puante! Au moindre manque de respeft, je récite l’incantation qui te mettra dans une position intenable.»
À cette menace, le Novice, pris de panique, se jeta à genoux: «N’en faites rien! Si c’eit la vraie, nous ferons tous ensemble un terrible raffut dans le palais et vous enlèverons au moment de la cérémonie. »
Maître et disciples discutaient encore des mesures à prendre quand sonna la première veille.
L a clepsydre coule goutte à goutte dam le sombre parfum des fleurs.
L e rideau de perles est descendu sur la porte brodée; dam la cour les lumières sont éteintes. L a balançoire ne laisseplus qu 'une ombre vide; les derniers sons de la flûte tibétaine cèdent au silence qu i règne de toutes parts.
L es taillis fleu ris et l ’éclat de la lune enveloppent la chambre; dans l ’efpace sans arbres les étoiles scintillent, brillantes. L e chant du coucou a fa it place aux longs rêves de papillon.
L e fleuve d ’argent de la V oie lastée traverse la voûte céleste, tank que de blancs nuages regagnent le pays natal.
C'est le moment où le voyageur éloigné se sent rem uépar le vent qui agite les tendres saules avec une triilesse d ’autant plus poignante.
«Maître», suggéra Porcet, «la nuit est avancée: nous en reparlerons demain matin. Dormons!»
Maître et disciples allèrent se coucher.
La nuit ne vaut pas d’être autrement mentionnée. Bientôt le coq doré chantait l’aube. À 5 heures, le roi montait dans la salle et ouvrait l’audience.
Un souffle pourpre s’élevait de ces palais,
Tandis que la musique royale montait.
L es nuées agitent les queues-de-léopardï
L e soleil vise les chimères sur le tard.
L a brume ajoute aux saules sa touche,
L es perles de rosée humectent la fleu r douce.
M ille officiers chantent et dansent la p a ix E t l ’harmonie qu i régnent sur tout ce qui plaît.
Lorsque les officiers civils et militaires lui eurent présenté leurs respeâs, le roi déclara: «Que le service des Banquets prépare le festin des noces pour le 12. Pour aujourd’hui, servez une jarre de vin printanier et invitons Notre gendre à se détendre au parc royal.»
Au bureau du cérémonial, il donna les instruélions de conduire ses trois «sages parents» à l’Hôtel pour s’y asseoir un moment en attendant que le service des banquets leur eût fait servir un repas végétarien. Le bureau de la musique était chargé de les divertir aux deux endroits afin qu’ils puissent jouir pleinement de ces journées printanières.
À cela, Porcet répondit: «Votre Majesté, nous n’avons pas été séparés un seul instant depuis que nous sommes ensemble, maître et disciples. Si vous festoyez au parc royal aujourd’hui, il faut nous y emmener partager les plaisirs de ces deux jours, en vue de persuader le Maître de faire office de gendre. Sinon, vous allez à l’échec.»
Le roi avait été frappé par sa laideur et sa voix rude.
Quand il le vit tortiller le cou, dresser le groin, battre des oreilles, comme atteint de folie, il ne put qu’acquiescer, d’autant qu’il redoutait de compromettre le mariage.
«Disposez deux sièges au pavillon de Perpétuelle'Livre XIX, chapitre x civ Pacification, où je m’assiérai en compagnie de mon gendre», ordonna le roi. «Placez trois autes sièges au kiosque Qui-Retient-le-Printemps et invitez-les à s’y installer à part: je crains qu’il ne soit inopportun de réunir maître et disciples à la même table.»
L’idiot se tourna vers la cour, tira une révérence et grommela un «merci beaucoup». Lorsque chacun se fut retiré, le roi transmit des instructions au palais intérieur pour qu’un banquet y fût servi, occasion pour les reines et concubines royales d’aider la princesse à la préparation du trousseau et de la toilette en vue de l’heureuse union du 12.
Aux alentours de l’heure du serpent, vers 10 heures du matin, le roi fit sortir son char et invita Tripitaka à l’accompagner au parc royal, un lieu enchanteur, assurément:
L e sentier estlpavé de dalles multicolores, la balustlrade est finement ajourée. L e long du sentier poussent des plantes rares, d'étrangesfleurs émergent de la balustlrade.
L ’ensorcelants pêchers égarent le m artin-pêcheur; les tendres saules cachent le loriot. Un lourd parfum em plit les manches des promeneurs, une pure fragrance imbibe leurs vêtements.
En tre la terrasse aux phénix et l ’étang aux dragons, pavillon de bambous et kiosque de p in s: ici, un a ir de flûte attire les phénix, là les poissons se transforment en dragons et s ’en vont [...].
Le roi et sa suite contemplèrent longuement les lieux. L’officier du bureau du cérémonial n’avait pas tardé à inviter Singet et ses deux compagnons au kiosque Qui-Retient-le-Printemps, tandis que le roi emmenait
Tripitaka
au
pavillon
de
Perpétuelle Pacification, chacun banquetant de son côté, dans un décor fastueux, au milieu des chants, des danses et de la musique.
L ’imposant p o rta il refplendit de lumière, L a brume barre tours de phénix et dragons.
L e tapis de fleurs prend les couleurs du printem ps.
L es robes brillent sous les rayons de l ’aurore.
L e divin festlin s’entoure de chants et flûtes.
L es hanaps volent, rem plis de pure ambroisie.
Souverain et sujets partagent cette jo ie
E n ce pavillon d’am itié étemelle.
Devant tant de marques d’égard de la part du roi, force était au Vénérable de participer à la joie générale, à dire vrai, visage joyeux rongé par l’inquiétude.
De la place où il était assis, on pouvait voir, suspendus au mur, quatre panneaux dorés peints de scènes des quatre saisons. Sur chacun étaient inscrits des poèmes composés par de célèbres académiciens.
Sur le tableau du printemps:
Tourne le souffle immense de l'univers
E t renouvelle tout sur la grande terre.
Pruniers et pêchers rivalisent de Splendeurs.
Sous la solive peinte niche Thirondelle.
Sur le tableau de l’été:
E a brise humide alanguit les pensées,
L e soleil brille sur mauves et grenadiers.
L ’a ir de flûte trouble le rêve de m idi,
L a fragrance du nénuphar vient jusqu 'ici.
Sur le tableau de l’automne:
Une feuille jaune au Sierculief- d u p u its;
Le rideau de perles n’efl pas roulé: gel la nuit.
L ’hirondelle sait qu’il lui faut quitter le nid;
Roseaux brisés: vol d ’oie vers un autre pays.
Sur le tableau de l’hiver:
Dans le ciel de p lu ie froide, vol de nuages:
L e vent soulève la neige des montagnes.
A u fond du palais rougissent les braseros;
S’annonce floraison du prun ier de l ’enclos.
«Cher gendre», proposa le roi en remarquant avec quelle attention Tripitaka lisait les poèmes, «puisque vous aimez tant la poésie, c’est que vous êtes sûrement habile à la réciter et la composer. Si vous n’êtes pas trop avare des perles de cet art que vous maîtrisez, veuillez nous offrir un poème sur les mêmes rimes que chacun de ceux-là.»
Le Vénérable était homme à se perdre dans la contemplation d’un paysage, car il avait claire vision de la nature 'Livre XIX, chapitre x civ
de son esprit. Honoré par la proposition du roi, il laissa échapper sans le vouloir le premier vers:
«La glace fond tandis que tourne la terre...»
Ravi, le roi donna aussitôt l’ordre à l’officier de garde:
«Va me chercher les quatre trésors de l’étude du lettré pour que je prie Notre gendre de noter ces œuvres, que Nous pourrons ainsi savourer à loisir. »
Le Vénérable s’empara volontiers du pinceau pour composer.
Sur le poème célébrant le printemps:
L a glace fond tandis que tourne la terre,
E t se renouvellent dans le parc royal les fleurs.
Douces pluies et brise apportent le bonheur,
Lavent fleuves et mers de toute poussière.
Sur le poème célébrant l’été:
L ’Ourse montre le sud: s'allongent les journées, Sophoras, grenadiers sont en rivalité.
D ans le saule hirondelles, loriots pépient:
Jusqu’à nous parviennent leurs doubles mélodies.
Sur le poème célébrant l’automne:
Flotte le parfum de l ’orange qu i jau n it.
D u gel qui tombe, le cyprès se réjouit.
L e chrysanthème de la haie s’épanouit.
P a r les eaux et nues la chanson retentit.
Sur le poème célébrant l’hiver:
C ie l cla ir et fro id après la prem ière neige:
Pics étranges et rocs bizarres s’agrègent.
Sur le charbon anim al- le koum is esl chaud:
M ains dans les manches, nous chantons contre l ’enclos.
Le roi était enchanté et ne tarissait pas d’éloges:
«Excellent, Mains dans les manches, nom chantons contre l’enclos! »
Il fit donner l’ordre au bureau de musique de jouer des airs sur ces nouveaux poèmes. Ils ne se séparèrent point avant la fin de la journée.
Singet et ses condisciples en eurent aussi leur soûl au kiosque Qui-Retient-le-Printemps: ils étaient tous un peu 8 î 2 ivres après avoir vidé chacun plusieurs coupes. Ils allaient chercher leur maître, lorsqu’ils s’aperçurent qu’il était encore en compagnie du roi dans le pavillon. Lâchant les rênes de son naturel Stupide, Porcet réagit en s’écriant:
«Qu’est-ce qu’on s’est mis! Comme on se sent bien! On en a eu tout notre soûl, aujourd’hui. Maintenant qu’on est rassasiés, allons dormir!
— Tu manques vraiment d’éducation», rétorqua en riant Sablet, «comment dormir, bourrés comme nous le sommes?
— Tu ne connais donc pas le proverbe: Qui s’allonge après le repas, se protège d ’une couche de gras!»
Tripitaka prit congé du roi en observant la plus grande circonspeâion. Arrivé au kiosque, il réprimanda ses trois disciples et, en particulier, Porcet: «Ballot! Plus rustre que jamais! Où te crois-tu donc pour te conduire aussi bruyamment? Si tu en viens à irriter le roi, ne crains-tu pas de perdre la vie?
— Rien ne peut nous arriver! » rétorqua Porcet, «nous qui sommes devenus ses alliés, il ne saurait nous blâmer.
Comme dit l’adage: Coups ne brisent alliance parentale; insulte ne rompt bon voisinage. On s’amusait. Il n’y avait rien à craindre.
—■ Attrape-moi cet idiot!» ordonna Tripitaka exaspéré, «je vais lui donner vingt coups de ma crosse de méditation.»
Singet le saisit tout de bon, le renversa et le plaqua contre le sol, tandis que le Vénérable levait sa canne.
«Monseigneur gendre! » se mit à hurler l’idiot, «pardon!
grâce!»
Les officiers présents au banquet intercédèrent en sa faveur.
Porcet se remit sur ses pieds en grommelant: «Noble et bon gendre, administrer la loi du roi avant même d’avoir consommé le mariage! »
Singet lui mit la main sur la bouche: «Tais-toi! Cesse de dire des idioties! Dépêche-toi d’aller te coucher!»
Ils passèrent la nuit dans le kiosque Qui-Retient-le Printemps. Le lendemain matin ils recommencèrent à festoyer. Trois ou quatre jours passèrent ainsi, puis arriva le grand moment du 12.
Les officiers des trois départements du service des banquets revinrent présenter leur rapport: « Conformément à.'Livre XIX, chapitre x civ
l’ordre que vous nous aviez communiqué le 8, la construdfion de la résidence du gendre royal est achevée.
Nous n’attendons plus que le trousseau à y déposer. Les préparatifs du banquet sont terminés: cinq cents places de repas, végétariens ou non compris.»
Fort aise de l’apprendre, le roi s’apprêtait à prier son futur gendre de s’y rendre, lorsque survint un officier du palais intérieur.
«Votre Majesté», annonça-t-il, «madame la reine vous invite.»
Le roi se retira donc dans ses appartements intérieurs, où il vit les reines des trois palais et les concubines des six cours, qui conduisaient la princesse au palais du Yang Éclatant en bavardant gaiement.
Telles bouquets de fleurs ou pièces de brocart, elles offraient speétacle d’une richesse et d’une munificence plus grandes que le palais de lune au paradis, ne laissant rien à désirer du pavillon de Jaspe de la résidence des immortels. [...]
À son arrivée, le roi fut accueilli par les dames du palais et les reines qui entouraient la princesse. Tout joyeux, il entra s’asseoir au palais du Y<z«g-Eclatant et prit la parole lorsque les reines eurent fini de le saluer:
«Ma sage fille et chère princesse, j’espère que tous vos vœux ont été comblés depuis ce jour du 8 où, du haut de la tour, la balle brodée a si heureusement rencontré le saint moine. Les officiers de chaque service se sont dépensés avec tant de dévouement que tout est fin prêt.
Le grand jour de joie est arrivé: il faut vous rendre sans tarder au festin de noce et ne point vous mettre en retard. »
La princesse s’approcha et se prosterna jusqu’à terre:
«Mon père et Votre Majesté, je vous supplie de pardonner les mille offenses de votre humble fille. En un mot: j’ai entendu dire par les officiers du palais que le saint moine chinois avait trois disciples d’une parfaite laideur; je n’ose les rencontrer de peur d’être saisie de frayeur en les voyant.
Je souhaiterais vivement, mon père, que vous les renvoyiez hors de la cité; ce serait le mieux; sinon, je crains que ma faible constitution n’y résiste pas et que ce jour de joie ne devienne jour de deuil.
— Si tu ne m’en avais parlé, mon enfant, je l’aurais oublié. Ils sont en effet plutôt laids. Nous les avons reçus 8 5 4
ces derniers jours au kiosque Qui-Retient-le-Printemps.
Profitons de leur présence aujourd’hui à la salle d’audience pour viser leurs documents de voyage et les inviter à quitter la ville avant d’ouvrir les festivités.»
La princesse frappa le sol du front en expression de gratitude. Le roi monta jusqu’à la salle d’audience et donna l’ordre d’y inviter le gendre royal et ses trois disciples.
Or, Tripitaka comptait fébrilement les jours. Le 12, avant l’aube, il engageait déjà la discussion avec ses trois compagnons:
«C’est le 12, nous y sommes: quelles dispositions prendre?
— J ’ai déjà pu remarquer qu’un léger souffle néfaéte émane du roi, mais il n’a pas encore pénétré profondément et ne saurait porter à de graves conséquences», répondit Singet, «mais il ne m’a pas encore été donné de voir la princesse face à face. Si elle sort, je saurai du premier coup d’œil si elle est fausse et nous pourrions agir.
De toute façon, ne vous inquiétez pas. Il va certainement nous convoquer et nous renvoyer hors de la cité. Acquiescez sans crainte. Je reviendrai subrepticement vous assurer une proteéfion rapprochée.»
Ils en discutaient, précisément, lorsque l’officier de service auprès du trône et le diredeur du bureau du cérémonial vinrent, en effet, les chercher.
«Allons-y! Allons-y!» ricana Singet, «il s’agit certainement de nous raccompagner de façon à laisser le maître se joindre au banquet de noce.
— Pour sûr qu’ils vont nous donner des mille et des cents en onces d’or et d’argent, de sorte que nous puissions aussi rapporter des cadeaux chez mon beau-père et avoir, à notre tour, du bon temps...
— La ferme!» coupa Sablet, «tu divagues! Nous ferons ce que propose notre aîné. »
Là-dessus, ils prirent les bagages, le cheval, et suivirent les officiers jusqu’au pied des marches vermillon conduisant au trône. Dès qu’il les aperçut, le roi donna l’ordre de les prier d’approcher et leur dit: «Veuillez Nous remettre vos documents pour que Nous y apposions Notre sceau.
Par ailleurs, Nous vous avons préparé un viatique, de façon à vous permettre d’atteindre sans tarder le mont des Vautours et voir Bouddha. D’autres marques de Notre gratitude vous attendront à votre retour, si vous rapportez les Écritures. Vous pouvez laisser Notre gendre ici sans la moindre inquiétude. »
Singet exprima ses remerciements, et demanda à Sablet de présenter les documents. Le roi en prit connaissance, apposa le sceau, signa et leur offrit en cadeau, à l’occasion du mariage, dix lingots d’or et vingt lingots d’argent.
Ce fut Porcet qui en prit livraison avec son avidité coutumière. Singet tira une révérence devant la cour, en répétant: «Nous vous avons dérangé, beaucoup dérangé! »
Puis, faisant demi-tour, il allait partir, lorsque Tripitaka, pris de panique, se redressa comme mû par un treuil, s’agrippa à son premier disciple et murmura entre ses dents qui grinçaient: «Vous partez tous, sans vous soucier de moi! »
Singet pinça la main de son maître en lui glissant un clin d’œil significatif: «Restez donc ici à jouir des festivités à votre aise. Nous reviendrons vous voir quand nous aurons obtenu les Écritures.»
Incrédule, Tripitaka ne pouvait se résoudre à le lâcher.
Témoins de la scène, les officiers croyaient qu’ils se disaient adieu.
Le roi fit bientôt savoir qu’il attendait son gendre à la salle d’audience, tandis que les officiers raccompagnaient les trois disciples hors de la ville. Force fut à Tripitaka de lâcher prise et monter dans la salle.
Sortis du palais, Singet et ses deux compagnons prirent congé de la foule. «Nous partons tout de bon?» demandait Porcet.
Singet marchait vers le relais de poste sans répondre.
Le maître du relais les accueillit et leur fit servir thé et repas. Singet recommanda à Porcet et Sablet: «Restez tous les deux ici et ne mettez pas le nez dehors. Si le maître de poste vous demande quoi que ce soit, donnez-lui une réponse évasive, évitez de me parler. Je m’en vais protéger le Maître.»
Sacré grand saint! Il s’arracha un poil, souffla dessus de son haleine magique et, sur l’ordre: «Transformation!» le changea en un autre lui-même qu’il laissa en compagnie de Porcet et Sablet au relais de poste. Son corps véritable fit un bond dans l’espace et se transforma en abeille, en vérité délicate et minuscule. Voyez plutôt:
A ile s jaunes, bouche pleine de douceur, mais dard acéré à la queue, elle danse comme un fo l au g ré du vent. N ulle n ’est plus habile à dérober le parfum des p ist ils, à se fa u filer dans les saules et à secouer lesfleurs.
H lle vole ci, là, affairée et trempée, en re Be pour ses peines. L e délicieux ne Bar qu ’elle dist ille, quand le goûtera-t-e Ue? S i elle laissait au moins un nom...
Le voilà qui s’introduit doucement à la cour. De loin, il voit le moine chinois assis sur un coussin brodé à la gauche du roi, la mine contractée et l’esprit sur des charbons ardents. Il vole jusqu’au chapeau à la Vairocana et se glisse près de l’oreille de Tripitaka pour lui murmurer:
«Maître, me voici, ne vous faites aucun souci!»
Seul le moine chinois pouvait entendre ces mots, imperceptibles aux simples mortels. Il se sentit l’esprit soulagé.
Peu après, un officier du palais venait les inviter:
«Votre Majesté, le festin de noce est servi au palais de la Pie. Madame et la princesse vous y attendent. Elles prient Votre Majesté et les honorables hôtes de s’y rendre.»
Submergé d’une joie infinie, le roi y emmena son gendre.
Le cas de rappeler:
Seigneur pervers aime fleurs qu i portent malheur, D ’effirit qu i s’agite naît trouble du penseur...
Si, en fin de compte, vous ne savez comment le moine chinois réussit à s’échapper, écoutez donc la séance qui suit.