Nous disions donc que le moine chinois, soucieux et accablé, avait suivi le roi jusqu’à l’arrière du palais. Il entendait la fanfare qui faisait vibrer le ciel entier, sentait d’étranges parfums lui chatouiller les narines. Il gardait la tête baissée, n’osant lever les yeux.
Perché au sommet du chapeau à la Vairocana de son maître, Singet se réjouissait secrètement de cette occasion de parcourir la scène de l’éclat divin de ses yeux de feu aux pupilles d’or: les deux rangées de filles habillées de couleurs vives donnaient aux lieux un aspeét plus enchanteur que brise printanière soulevant des tentures de brocart.
Vraiment:
Gracieuses et charmantes, substance de jade, peau plus douce que la glace. D eux à deux,plus séduisantes quefilles de C h u ',p lu s belles que X ishP. D e leur hauts chignons vaporeux s’envolent d ’éblouissants phénix. Leurs sourcils de phalènes dessinent la courbe de montagnes lointaines. A l'harmonie des fifres et de l ’orgue à bouche se mêlent les tambours et les flûtes. L es cinq notes montent et descendent en un bel ensemble.
Purs chants, merveilleuses danses, plus adorables que fleurs brodées sur le brocart.
À voir son maître parfaitement impassible, le Novice claquait la langue d’admiration et se disait: «Un brave moine! Quel brave moine! Le cœur sans convoitise dans les soieries et le brocart, les pieds foulant le jaspe, sa pensée ne s’égare. »
Peu après, la princesse sortait du palais de la Pie, entourée de la reine et des concubines royales. Elles les accueillirent aux cris de «Vive le roi! Longue vie au roi!» plongeant le Vénérable dans un tel état de panique qu’il tremblait de tous ses membres, se demandant que faire.
Singet savait déjà à quoi s’en tenir, car il avait remarqué un léger souffle, pas très maléfique, qui s’échappait du crâne de la princesse. Il rampa près de l’oreille: «Maître, la princesse est fausse.
— Dans ce cas, comme l’obliger à montrer sa vraie forme?
— En usant de mon corps magique de la Loi, je la capture ici même.
— Non, il ne le faut pas! Tu effrayerais Sa Majesté.
Attends qu’ils se soient retirés pour user de la force magique. »
Impétueux comme il l’avait toujours été, Singet aurait-il pu tolérer un instant de plus la présence démoniaque?
Poussant un grand cri, il reprit sa forme originelle, se jeta en avant, saisit la princesse et l’inveéliva: «Bête Puis, déployant la puissance de leurs pouvoirs magiques, ils montèrent dans les nuées et poursuivirent leur duel dans l’efpace.
immonde! Il ne te suffisait pas de jouir de ton imposture ici, il te fallait assouvir ta nature dévergondée en trompant mon maître et en détruisant son Yang immaculé!»
De saisissement, le roi demeurait bouche bée, tandis que les reines s’effondraient et que les dames du palais cherchaient le salut dans la fuite, se cachant où elles pouvaient. C’était comme si
B rise de printem ps ou bourrasque d ’automne avait soufflé. Passant p a rle bosquet, la brise deprintemps secoue m illefleurs. Sifflant à travers le ja rd in, la bourrasque arrache d ix m ille feuilles q u i s ’envolent. Les pivoines brisées se couchent au bord de la balustrade. Près de l ’étang, les hibiscus en tremblent encore. L es pétales des chrysanthèmes s’entassent au pied de la terrasse. Sans force, le pom m ier àfleurs se renverse dans la poussière. L e parfum des roses s ’évapore dans la sente sauvage.
L e vent printanier a cassé les tiges de lotus.
L a neige hivernale tord les tendres bourgeons du prunier. L es pétales du grenadier tombent épars dans la cour intérieure. L es saules de la digue se penchent en tous sens.
Une nuit de tempête a couvert le sol d ’innombrables taches rouges...
Pris de panique, Tripitaka serrait dans ses bras le roi, et répétait, tremblant: «N’ayez crainte, Votre Majesté! N’ayez crainte! C’est mon entêté de disciple qui use de force magique pour distinguer la fausse de la vraie.»
Quant à la créature maléfique, voyant que l’affaire tournait mal, elle s’arracha les vêtements, se débarrassa des ornements et bijoux qui lui encombraient la tête, courut jusqu’au temple de la divinité locale du parc royal, en tira un bâton court qui ressemblait à un pilon et fit demi-tour pour en frapper à la volée le Novice. Singet, qui l’avait suivie, fit front avec sa trique de fer. Ils engagèrent le combat dans le parc même, poussant force vociférations.
Puis, déployant la puissance de leurs pouvoirs magiques, ils montèrent dans les nuées et poursuivirent leur duel dans l’espace. Quelle bataille!
L a trique cerclée d ’or était fameuse, mais le pilon court inconnu de tous. L ’un était venu en quête des Écritures authentiques, l ’autre s’attardait p a r convoitise de fleurs rares.
L a créature connaissait depuis longtemps le saint moine dont elle sollicitait le liquide séminal.
E lle avait naguère enlevé la vraieprincesse afin de sefaire passerpour la bien-aimée royale. O r, à la prem ière rencontre, le grand saint avait 86o
déte Üé le miasme délétère et, se portant au secours de la vie, séparait l ’illusion de la réalité.
A u pilon qu i visait le crâne, la barre de fe r montrait sa puissance en le contrant.
Aux prises dans les cris et vociférations, ils soulevaient des nuages qui couvraient le ciel et cachaient le soleil blanchissant.
Leur combat dans les airs avait mis en émoi la population de la ville entière et jeté l’alarme parmi tous les officiers de la cour.
Le Vénérable soutenait le roi, en ne sachant que répéter: «Ne vous effrayez donc pas! Rassurez madame la reine et les autres! Votre princesse eit fausse et se fait passer pour la vraie. Attendez que mon disciple se soit emparé d’elle pour savoir à quoi vous en tenir.»
Les concubines royales, plus courageuses, avaient ramassé les vêtements et les bijoux et les montraient à la reine en disant: «Elle a ôté tout ce que la princesse portait et se bat toute nue contre le bonze dans le ciel: ce ne saurait être qu’une créature perverse.»
Cette fois, le roi, la reine et les autres dames retrouvèrent leurs esprits et tournèrent leur regard vers le ciel.
Bref, reparlons du monitre et du grand saint qui avaient combattu la moitié de la journée sans que l’un l’emportât sur l’autre. Singet jeta la trique et lui cria de se transformer: elle se multiplia d’une en dix, de dix en cent, de cent en mille. Ce fut comme si autant de serpents et pythons emplissaient le milieu du ciel et attaquaient de toute part le moni'tre qui, pris de panique, se changea en courant d’air et s’enfuit à travers l’espace azuré. Singet récita l’incantation qui réunit les triques de fer en une seule et se lança à sa poursuite sur une luminosité faite.
Comme il approchait de l’entrée occidentale du ciel, dont il voyait flotter au loin les bannières et gonfalons, il cria de toutes ses forces: «Arrêtez le monstre, portiers, ne le laissez pas fuir!»
De fait, le devarâja Mainteneur-du-Royaume se mit à la tête des quatre grands maréchaux Pang, Liu, Gou et Bi:
chacun de lui barrer le passage, les armes à la main. Ne pouvant avancer, la créature fit brusquement demi-tour et, maniant le pilon, reprit un combat désespéré contre le Novice..Livre XIX, chapitre x cv
Comme le grand saint observait attentivement son adversaire tout en appliquant sa force et son esprit au maniement de la trique de fer, il se rendit compte que le bâton, gros à un bout, mince à l’autre, ressemblait à un pilon à mortier. Il s’écria: «Bête immonde! Quelle arme tiens-tu là, qui te donne l’audace d’affronter le vieux Singet? Rends-toi avant qu’il ne soit trop tard et que cette barre ne te fracasse le crâne!
— Tu ne connais donc pas l’arme qui est mienne», répliqua le monstre en grinçant des dents, «écoute-moi:
« C ’est racine de jad e graisse-de-moutonl
Q ue d ’innombrables années ont polie tout rond.
Je le détenais déjà aux commencements,
A vant la séparation du chaos, présent.
N e le comparez point aux objets des mortels, C a r il appartient p a r sa nature au Ciel.
C é d â t de son corps s ’unit aux quatre états, A u x cinq dynamies et trois prim ordiaux, voilà!
A u palais du Crapaud me tenant compagnie,
A uprès du Canneliers, il m’a toujours suivi.
P a r amour des fleu rs je descendis ici-bas, E t ne vins au pays indien que pour cela.
Dans ce but je partageai les pla isirs du roi:
Dans le désir de m’u n ir au moine chinois.
Quelle cruauté te pousse à briser l ’union
E t chercher la mort avec féroce obstination?
M on arme jouissait de vaste réputation
A vant que, de ta trique, l ’on f ît mention.
C ’est le pilon à drogues du palais de Froidure Q u i vous expédie vers la dernière aventure!»
À Ce discours, Singet éclata d’un rire méprisant:
«Sacrée bête immonde! Puisque tu habites le palais de Froidure, tu ne saurais ignorer les prouesses du vieux Singet. Et tu oses rester ici à discuter? Reprends ton aspeél véritable et soumets-toi avant qu’il ne soit trop tard, si tu veux avoir la vie sauve.
— J ’ai bien reconnu en toi l’épizoologue qui avait provoqué il y a cinq cents ans de graves troubles aux palais du ciel: il aurait été raisonnable de céder devant toi. Mais tu as brisé mon mariage, ce qui vaut rancune aussi profonde que le meurtre du père et de la mère: ni la raison, ni les sentiments ne sauraient l’accepter. Je vais te battre, épizoologue impie!»
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Le terme d’épizoologue avait le don d’exaspérer le grand saint.
Le cœur embrasé d’une violente colère à ce mot, il leva sa trique pour la lui abattre en pleine gueule. Le monstre se précipitait à sa rencontre en faisant des moulinets avec son pilon. Ce fut un féroce engagement à la porte occidentale du ciel. En ce combat,
L a trique cerclée d ’or et le pilon à p ile r les herbes étaient deux sertis d ’armes magiques vraiment comparables.
L 'u n était descendu en ce bas monde pour le mariage, l ’autre était venu là pour la protetlion du moine chinois.
E n fa it, c’est le roi q u i s ’était écarté du droit chemin et avait attiré le monstlre pervers p a r son amour des fleurs. I l en résultait ce combat acharné où chacun montrait son opiniâtreté.
A. chaque assaut répliquait une charge en quête de la viétoire, dam une lutte sans m erci d ’inveliives et quolibets.
D e pilon p lu s hardi ne trouveriez en ce monde, mais plus magnifique encore est la puissance de la trique de fer.
L es rayons d ’or illum inent les portes du ciel, des brumes colorées scintillent jusque sur la terre.
L es forces de la créature faiblissaient: au bout d ’une dizaine d ’engagements, elle avait peine à défendre son terrain.
Après voir livré une dizaine d’engagements de plus, la créature se rendit compte que la viâoire lui échappait.
Devant la puissance de la trique que Singet maniait de façon de plus en plus serrée, elle fit une feinte, comme si elle lâchait le pilon, et s’enfuit droit vers le sud, transformée en mille rayons d’or par une légère rotation du corps. Le Grand Saint la poursuivit jusqu’aux abords d’une grande montagne, où la créature disparut dans une grotte. Singet se contenta de noter la forme de la montagne et s’en retourna sur son nuage, car, par ailleurs, il craignait que la créature ne revînt subrepticement s’attaquer à Tripitaka.
Il était environ 4 heures de l’après-midi. Le roi s’agrippait, tremblant, à Tripitaka: «Sauvez-moi, saint moine!»
Les reines et dames du palais étaient, elles aussi, dans le plus grand émoi, lorsqu’elles virent Singet descendre du bord de son nuage et appeler: «Maître, me voilà!
— Arrête-toi là, Conscient-de-la-Vacuité! Il ne faut pas effrayer Sa Majesté. Je te le demande: où en eêt l’affaire de la fausse princesse?»
Debout, devant le palais de la Pie, le Novice croisa les mains sur sa poitrine et répondit: «La fausse princesse est un monstre. Elle a commencé par me combattre, mais, incapable de me surclasser au bout d’une demi-journée, elle s’est transformée en courant d’air pur et s’est précipitée vers les portes du ciel. Comme je criais aux dieux de lui barrer le passage, elle a réapparu, m’a livré une dizaine d’engagements et a cette fois battu en retraite vers le sud, transformée en rayons d’or. Je l’avais talonnée jusqu’à une montagne où elle a disparu, et suis revenu vous protéger. de peur qu’elle ne revienne s’en prendre à vous.»
A ces mots, le roi tira à lui Tripitaka pour lui demander: «Si la fausse princesse est un monstre, où donc serait la vraie, ma princesse?
— Attendez que nous ayons capturé la fausse», rétorqua Singet, «la vraie, alors, viendra d’elle-même à vous.»
Ces mots dissipèrent les craintes de la reine et des concubines royales. Elles s’avancèrent chacune pour lui rendre hommage et lui déclarer:
«Saint moine, nous espérons que vous sauverez notre princesse et nous saurons vous récompenser généreusement d’avoir éclairci ce mystère.
— Il ne convient pas que nous discutions ici», répondit Singet, «je prie Sa Majesté et mon maître de sortir du palais pour se rendre à la salle d’audience. Que ces dames retournent chacune à ses appartements, afin de me permettre de convoquer mes condisciples Porcet et Sablet: ils assureront la proteâion du Maître pendant que j’irai terrasser le monitre. Ainsi seront séparées les cours intérieure et extérieure; du même coup me sera évité tout sujet d’inquiétude. Il convenait de vous le faire respeélueusement savoir afin de vous manifester mon entier dévouement.»
Le roi s’exécuta en lui témoignant une infinie reconnaissance. Il prit donc le moine chinois par la main, sortit du palais et se dirigea vers la salle d’audience. Les reines regagnèrent leurs quartiers. Des instruétions furent données de préparer un repas végétarien et faire venir Porcet et Sablet. Tous deux arrivèrent peu après. Singet leur raconta ce qui s’était passé et leur recommanda de veiller attentivement sur Tripitaka.
Sur ce, le grand saint s’envola dans l’espace, d’une culbute dans les nuages, tandis que les officiers, sortis de la salle, priaient, tournés vers le ciel.
Singet repartit à la recherche du monstre sur cette montagne droit au sud. Après avoir battu en retraite, la créature, arrivée là, s’était glissée dans son repaire et s’y cachait, apeurée; elle avait bouché l’entrée avec des blocs de rocher. Ne percevant aucun mouvement, et après avoir vainement cherché un bon moment, le Novice, brûlant d’impatience, fit une passe et récita la formule qui convoquait le tudi et le dieu de la montagne, qu’il entendait interroger. Peu après, les deux divinités se présentaient et se prosternaient: «Nous ne savons rien, rien du tout.
Sinon, nous serions venus de loin au-devant de vous. Nous vous supplions de bien vouloir nous le pardonner.
— Je ne vais pas vous battre, mais seulement vous demander ceci: comment s’appelle la montagne?
Combien de monstres renferme-t-elle? Dites la vérité si vous tenez à être pardonnés.
— Grand saint, la montagne se nomme Pointe-de Pinceau. On y trouve les trois ouvertures du terrier d’un lièvre. Il n’y a jamais eu le moindre monstre depuis les temps les plus anciens, car c’est une terre bénie, de libre circulation. Si Votre Sainteté est à la recherche de monitres, c’est sur la route vers le paradis de l’Ouest qu’elle a les meilleures chances d’en trouver, déclarèrent les deux divinités.
— Quand je suis arrivé au pays des Indes, du paradis de l’Ouest», leur répondit Singet, «je me suis rendu compte que le roi s’était laissé enlever sa princesse par un monstre qui, après l’avoir abandonnée au désert, avait pris son aspeél pour le duper. Celui-ci lui avait fait construire une tour d’où elle devait jeter une balle brodée sur le gendre désiré. Comme j’accompagnais le moine chinois au pied de la tour, elle lui a lancé la balle et l’a demandé en mariage pour lui prendre son Yang primordial. C’est moi qui l’ai percée à jour. J ’ai alors repris ma forme originelle pour la capturer en pleine cour. Sur l’instant, elle s’est débarrassée de ses vêtements et bijoux humains pour me combattre avec un bâton court appelé pilon à mortier, cela une demi-journée durant, avant de s’enfuir, transformée en courant d’air. Comme je l’avais rattrapée à la porte ouest du ciel, elle m’a livré une dizaine de combats avant de s’estimer incapable de l’emporter, de se transformer en rayons d’or et de s’enfuir jusqu’ici. Comment se fait-il qu’on ne la voie plus?»
À ces mots, les deux divinités guidèrent Singet vers les trois trous de terrier. Dans celui qui était au bas de la montagne, il y avait quelques lapins de garenne, qui s’enfuirent. Deux gros blocs de rocher bouchaient l’entrée de l’ouverture du haut.
«C’est sûrement par là que le monitre aux abois s’est glissé», affirma le tudi.
Singet écarta les blocs de pierre en se servant de sa barre de fer. La créature perverse était, en effet, cachée là. Elle surgit en un brusque sifflement, brandissant le pilon qu’elle était prête à abattre. Singet fit tournoyer sa trique et para le coup, tandis que, terrifiés, le dieu de la montagne tombait à la renverse et le tudi détalait précipitamment.
Elle grommelait des malédiftions contre les deux divinités: «Qui vous a demandé de le conduire jusqu’ici?»
Elle résiâta tant bien que mal aux assauts de la trique de fer, reculant en combattant jusqu’au milieu des airs.
Sa situation devenait de plus en plus précaire. La nuit tombait. Redoublant de violence, Singet frappait férocement, impatient de donner le coup de grâce. Tout à coup, une voix se fit entendre du haut de la voûte azurée du neuvième ciel: «Grand saint, arrête ton bras! Que ta trique se montre pitoyable! »
Singet tourna la tête et vit que c’était la souveraine de l’astre du Yhz-Suprême, qui descendait sur des nuées irisées, accompagnée de l’immortelle Chang’e. Le Novice rangea précipitamment son arme et s’inclina:
«Chère Y/»-Suprême, d’où venez-vous? Confus de ne m’être écarté...
— Cette créature perverse qui t’est opposée n’est autre que le lièvre de jade qui pile la drogue d’immortalité de givre mystérieux dans mon palais de Froidure. Il y a un an, elle s’eà: enfuie du palais en ouvrant subrepticement le cadenas d’or de la barrière de jade. J ’ai calculé qu’elle devait en ce moment précis être en danger de mort et suis venue tout exprès la sauver. J ’espère que vous l’épargnerez par égard pour ma vieille personne.
— Bien sûr, bien sûr!» se hâta de répondre Singet, «je m’en garderai! Pas étonnant qu’elle sache si bien manier le pilon à mortier: c’était donc le lièvre de jade! Vous ignorez sans doute, chère Yr»-Suprême, qu’elle a enlevé la princesse du roi des Indes et usurpé son aspeâ: dans le désir de miner le Yang primordial du saint moine, mon maître.
Rempli de joie à cette vue, le grand saint foula une luminosité nuageuse pour conduire la souveraine du Y\n-Suprême en tête du cortège des fées.
Comment tolérer pareille intention, pareil crime? Comment le lui pardonner si facilement?
— Tu l’ignores donc aussi: la princesse, fille de ce roi, n’est pas une mortelle ordinaire. Elle est en fait Su’e, la fée Blanche du palais de Froidure. Il y a dix-huit ans, après avoir donné une gifle au lièvre de jade, elle a été saisie de nostalgie pour le monde d’En-bas, et a pénétré dans le ventre de la reine sous forme de rayon efficient. Elle est née ainsi de famille royale. Le lièvre de jade ne s’est échappé que pour venger cette gifle et faire en sorte que Su’e soit abandonnée dans le désert. Mais il n’aurait pas dû chercher à s’apparier au moine chinois.
C’est là un crime assurément impardonnable. Il est heureux que votre attention ait été attirée et qu’en perçant à jour la fausse, vous l’ayez empêchée de porter atteinte à votre maître. J ’espère néanmoins que, par égard pour moi, vous lui pardonnerez et me permettrez de le ramener.
— Je ne saurais m’y opposer devant un tel enchaînement de causes et effets», répliqua en riant Singet, «mais si vous emmenez immédiatement votre petit lièvre, je crains que le roi ne me prenne pas au sérieux. Puis-je me permettre de vous importuner en vous priant d’aller là-bas en compagnie de vos fées et avec le lièvre, ce qui administrera la preuve de l’imposture aux yeux du roi. Ce serait d’une part montrer mon savoir-faire, d’autre part expliquer la raison de la descente de la fée Blanche. Je pourrais ensuite persuader le roi d’aller la chercher pour lui montrer ce que signifie la rétribution manifeste.»
La souveraine du Yi»-Suprême se laissa convaincre et, montrant du doigt la créature, lui cria: «Bête immonde, qu’attends-tu pour revenir dans le droit chemin?»
Le lièvre de jade fit une culbute et reprit son asped originel. En vérité,
bec-de-lièvre et dents pointues, longues oreilles et moullache rare:
une houle de poils commejade qui semble volerpar-dessus les montagnes lorsqu'il détend ses pattes.
Son nez droit telfromage blanc qui pend, semble barbouillé de crème et poudre, plus blanc que givre.
Ses pupilles aux reflets rouges sont plus frappantes que rouge sur la neige.
Tapi contre le sol, il n'est plus qu’une pelote de soie grège, mais son corps détendu devient fil d ’argent.
Combien defois ri a-t-ilpas bu ¡apure rosée de l'aube céleste, pilant l'élixir d'immortalité de son pilon merveilleux!
Rempli de joie à cette vue, le grand saint foula une luminosité nuageuse pour conduire la souveraine du Yinstuprême en tête du cortège des fées. Ils atteignirent d’une traite le royaume des Indes, emmenant le lièvre de jade.
C’était le crépuscule, le moment où la lune se levait. On entendait les roulements de tambour à la tour de garde.
Le roi et Tripitaka étaient encore dans la salle; Porcet, Sablet et les officiers se tenaient devant les marches. Ils venaient de proposer de lever l’audience, lorsqu’en plein sud apparut une nuée si brillante que l’on se serait cru en plein jour. Comme ils levaient la tête, ils entendirent Singet crier d’une voix tonnante: «Votre Majesté des Indes, invitez les reines et dames du palais à venir voir:
sous le baldaquin sacré se trouvent la souveraine du Yinstuprême du palais de la lune et à ses côtés les immortelles beautés lunaires. Le lièvre de jade eét la fausse princesse qui était chez vous et qui a repris son asped véritable.»
Le roi fit convoquer précipitamment les reines, concubines, dames et filles du palais; elles priaient, tournées vers le ciel. Lui-même, Tripitaka et les officiers en firent autant, exprimant leur gratitude.
Chaque famille, chaque foyer, dans la ville entière, avait élevé des autels et pas un ne manquait de saluer Bouddha et de se prosterner.
À ce speftacle, Porcet, mû par un irrépressible désir, bondit dans l’espace, prit dans ses bras l’immortelle en robe d’arc-en-ciel et s’écria: «Ma chérie! Nous sommes de vieilles connaissances. Allons nous amuser, toi et moi!»
Singet s’élança pour le rattraper, lui flanqua une paire de gifles et gronda: «Rustaud d’idiot! Où te crois-tu donc pour te laisser aller à ces privautés?
— Je voulais simplement me détendre un peu et chasser l’ennui par ce petit jeu», répliqua Porcet.
La souveraine du YA-Suprême fit faire demi-tour au cortège des fées et, après avoir récupéré le lièvre de jade, s’en retourna au palais lunaire, tandis que Singet faisait mordre la poussière à Porcet.
Le roi renouvela dans la salle ses remerciements à Singet et l’interrogea à nouveau sur ce qui s’était passé:
«Nous vous sommes profondément reconnaissant d’avoir usé de vos immenses pouvoirs afin de capturer la fausse princesse, mais où est la vraie?
— Elle n’est pas non plus d’origine mortelle, c’est la fée Blanche du palais de la lune. Elle a été conçue par votre reine il y a dix-huit ans, lorsqu’elle a été saisie par la pensée du monde d’En-bas, après avoir giflé le lièvre de jade.
Celui-ci en avait gardé rancune. C’est pourquoi il s’eit échappé l’année passée en ouvrant secrètement le cadenas d’or de la barrière de jade. Il a jeté Blanche dans le désert, a pris son aspeft et a réussi à vous berner. Je tiens ces explications de la bouche même de la souveraine du Yinstuprême. Aujourd’hui, nous avons éliminé la fausse;
demain nous vous inviterons à chercher la vraie.»
Rongé d’inquiétude à ce discours, le roi fondit en larmes:
«Mon enfant! Depuis que je suis monté sur le trône, tu n’avais même pas franchi les portes de la cité. Où veux-tu que j’aille te retrouver!
— Ne vous tourmentez point», répliqua Singet en souriant, «votre princesse feint la folie au monastère Pavéd’Or. Retirons-nous pour l’instant. Je vous rendrai votre princesse demain matin.»
Les officiers se prosternèrent à leur tour pour faire valoir:
«Que Votre Majesté se rassure: ces saints moines sont de divins bouddhas qui montent nuages et nuées: soyez certain qu’ils comprennent l’enchaînement des causes qui lient le passé à l’avenir. Invitez demain matin les quatre divins moines à vous accompagner dans votre quête et vous saurez ce qu’il en est au bout du compte.»
Le roi acquiesça et les pria de regagner le kiosque Qui-Retient-le-Printemps pour prendre repas et repos.
On s’approchait déjà de la deuxième veille.
La clepsydre de cuivre goutte sous le clair de lune, Tandis que les clochettes d ’or tintent dans la brise de brune.
L e coucou pleure le printemps à moitiéparti.
Les pétales s ’égarent sur le chemin de minuit.
Le parc royal dort à l’ombre des balançoires.
La rivière d ’argent traverse le ciel de moire.
Plus aucun passant dans les avenues et marchés:
La nuit s ’illumine sous le ciel étoilé.
Cette nuit-là, chacun rentra se coucher: de cela, le récit ne dira rien de plus.
Le souffle démoniaque s’était complètement retiré du roi dans la nuit si bien que, son énergie revenue, il donnait audience au milieu de la cinquième veille. Dès qu’elle fut levée, il fit inviter les quatre pèlerins à venir aviser aux moyens de retrouver la princesse.
Le Vénérable se présenta en conséquence et salua la cour, tandis que Singet et ses compagnons joignaient leurs paumes.
Le roi s’inclina et demanda: «Il s’agit de mon enfant, la princesse dont nous parlions hier: puis-je me permettre de vous importuner, divins moines, en vue de son salut?
— Avant-hier, venant de l’est, nous marchions à la tombée de la nuit», répondit Tripitaka, «lorsque nous avons aperçu un monastère où nous avons demandé l’hospitalité, que l’on nous a fort heureusement accordée.
Après le repas du soir, comme je me promenais au clair de lune et allais voir les ruines du vieux parc “Pavé-d’Or”, un bruit de sanglots me parvint soudain aux oreilles. Comme je cherchais à en savoir la raison, un vieux moine, plus que centenaire, écarta les tiers et me fournit ces explications détaillées: “Ces pleurs? Eh bien, l’année passée, au printemps avancé, je contemplais la lune qui éclaire la nature de notre âme lorsque, soudain, un coup de vent m’apporta le bruit de lamentations. Je descendis de mon extrade de méditation pour aller voir du côté des fondations du parc de Jeta et y découvris une jeune fille. Comme je l’interrogeais sur les raisons de ses pleurs, elle me répondit qu’elle était la fille du roi des Indes et que le vent l’avait emportée jusqu’ici, alors qu’elle contemplait les fleurs sous la lune.” Parfaitement au courant de la conduite à tenir, le vieux moine l’enferma dans une pièce écartée, de peur que les moines ne la souillent, se contentant de déclarer qu’il avait mis sous les verrous une créature maléfique. Comprenant son intention, la princesse divaguait en paroles incohérentes dans la journée, ne réclamant qu’un peu de thé et de riz. Mais, dans le silence de la nuit, elle pleurait en pensant à son père et à sa mère. Le vieux moine s’était renseigné à plusieurs reprises, mais n’osait rien révéler, puisque la princesse était en parfaite santé et ne semblait pas avoir quitté le palais. Constatant que mon disciple possédait des pouvoirs divins, il l’avait instamment prié de venir ici, au palais, se renseigner. Or, il se révèle que c’est le lièvre de jade du palais du Crapaud qui a pris l’aspeft de la princesse dans l’intention de ruiner mon Yang primordial. Par la puissance de ses pouvoirs, mon disciple est fort heureusement parvenu à distinguer le vrai du faux. La créature vient d’être ramenée par l’astre du Y»z-Suprême.
Votre sage princesse se trouve présentement au monastère Pavé-d’Or, où elle feint la folie.»
À ce récit détaillé, le roi éclata en sanglots, semant l’alarme parmi ses épouses des trois palais et six cours qui ne tardèrent pas à venir lui en demander la cause. Pas une qui ne fondît en larmes en l’apprenant.
«Est-ce que le monastère Pavé-d’Or est loin de la cité?
demanda le roi au bout d’un long moment.
— Pas plus de soixante lis», répondit Tripitaka.
Le roi fit alors proclamer l’édit suivant: «La salle d’audience est laissée à la garde des palais de l’Est et de l’Ouest, la défense du pays au grand précepteur chargé des affaires de la cour, tandis que Nous allons au monastère chercher laprincesse en compagnie de la reine, des officiers et des quatre divins moines.»
Aussitôt, une rangée de chars sortit du palais. Quant à Singet, voyez-vous, il bondit dans les airs et, d’un tour de reins, les devança au monastère. Les moines s’agenouillèrent précipitamment: «Votre Seigneurie marchait avec les autres, quand Elle est partie. Comment se fait-il qu’Elle nous tombe aujourd’hui du ciel?
— Où se trouve donc votre maître?» répondit en riant Singet, «dépêchez-vous de l’appeler et de disposer des autels à encens pour recevoir Sa Majesté: le roi, la reine, les officiers et mon maître arrivent.»
Sans comprendre tout ce que cela signifiait, les moines allèrent chercher leur vieux supérieur. Celui-ci, à la vue de Singet, s’inclina profondément: «Où en est l’affaire de la princesse, Votre Seigneurie?»
Singet lui rapporta ce qui s’était passé, la balle brodée jetée par la princesse, son intention d’épouser Tripitaka, le combat qui s’en était suivi et l’intervention de la souveraine de la Lune qui avait ramené le lièvre de jade.
Le vieux moine se prosterna à nouveau pour exprimer sa gratitude. Le Novice lui dit en le relevant de ses mains:
«Je vous en prie, point de politesses, préparez-vous plutôt à recevoir les chars royaux. »
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Les moines surent enfin que c’était une fille qui était enfermée derrière. Partagé entre la joie et la crainte, tout un chacun s’affaira à dresser des autels devant l’entrée du monastère, puis, après avoir enfilé leur kasâja, ils se mirent à battre cloches et tambours dans l’attente de la procession royale. Peu après, Sa Majesté arrivait.
Le ciel entier s ’emplit d ’effluves parfumés, Car l’humble monastère eff favorisé
Par l’arc-en-ciel qui nettoie les fleuves et les mers, Dans un printemps étemel entouré d ’éclairs.
Touchées pa r sa grâce, les plantes brillent fort, Et les fleurs sauvages parfument plus encore.
En ces lieux qui gardent la trace des anciens, Quelle joie de recevoir un brillant souverain!
À son arrivée, le roi vit la foule des moines en rang qui s’inclinaient devant lui, puis il aperçut, debout au milieu d’eux, Singet!
«Comment êtes-vous arrivé avant nous, divin moine?
s’étonna le monarque.
— Il m’a suffi d’un tour de reins pour venir ici », répondit en riant Singet, «pourquoi vous a-t-il fallu si longtemps?»
Peu après, Tripitaka et les autres arrivaient. Le Vénérable les conduisit à la cabane du fond où la princesse feignait toujours la folie.
«Dans cette pièce est enfermée madame la princesse qui fut apportée autrefois par le vent», annonça le vieux moine agenouillé.
Le roi ordonna que l’on ouvrît la porte, ce que l’on St après avoir ôté le cadenas de fer. Le roi et la reine reconnurent immédiatement la princesse et la prirent dans leurs bras sans se soucier de se salir: «Ma pauvre enfant! Comme tu as souffert! Pourquoi le cruel destin t’a-t-il infligé cette punition!»
La réunion de parents avec leur enfant n’est comparable à aucune autre. Tous trois se serraient dans les bras l’un de l’autre en sanglotant. Après avoir pleuré un moment et s’être épanchés, les parents commandèrent un bain parfumé pour que leur jeune fille se lave et se change avant de monter en char et retourner dans la cité.
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Singet salua le roi à nouveau en joignant les mains:
«J’aurais une autre question à vous soumettre.
— Je suis à vos ordres, divin moine, répondit le roi en lui rendant le salut.
— Leur montagne se nomme mont des Mille-Pattes, car, paraît-il, des scolopendres sont devenus esprits et attaquent les gens la nuit, ce qui est fort gênant pour les voyageurs qui circulent. Il m’eit venu à l’esprit que seuls les coqs pourraient nous en débarrasser: ne pourriez-vous pas en séledionner mille particulièrement hardis et vigoureux, et les disperser dans la montagne de façon à éliminer ces bêtes venimeuses? Vous pourriez alors changer le nom de cette montagne et manifester votre gratitude par le don de construdions en faveur des moines qui avaient recueilli la princesse. »
Le roi acquiesça bien volontiers et dépêcha des officiers en ville chercher des coqs, tandis que la montagne prenait dès lors le nom de Splendeur-Sacrée. Le ministère des travaux publics fut chargé de procurer les matériaux nécessaires à la reconstrudion du monastère, auquel fut conféré le nom de «monastère Pavé-d’Or d’Anâthapindada du mont Splendeur-Sacrée». Au vieux moine fut accordé le titre perpétuellement héréditaire de moine officiel Mérite-du-Royaume, aux émoluments de trente-six setiers.
Les moines remercièrent le roi de sa générosité et le raccompagnèrent à la cour. Au palais, la princesse revit tout un chacun. On servit un banquet pour dissiper son accablement et célébrer la joie de l’avoir retrouvée.
Le lendemain matin, le roi donna l’ordre de convoquer des peintres afin de conserver le portrait de l’heureux visage des quatre saints moines et d’en entretenir le culte au pavillon de Perpétuelle-Pacification. On pria encore une fois la princesse de s’habiller de neuf et de sortir remercier les quatre moines chinois de l’avoir délivrée de ses souffrances. Tripitaka voulut ensuite prendre congé et poursuivre sa route vers l’Ouest, mais comment le roi l’aurai t-il laissé repartir? Ce fut une succession de grands festins pendant cinq ou six jours, dont profita l’idiot pour s’empiffrer tant et plus.
Voyant combien le Bouddha pesait sur leurs esprits, le roi comprit qu’il ne pourrait les retenir plus longtemps.
Il leur offrit deux cents lingots d’or et, à chacun, un 8 7 4
plateau de trésors. Maître et disciples ne voulurent rien accepter.
Il fit avancer le char à clochettes d’or, pria Tripitaka d’y monter et dépêcha des officiers pour le raccompagner.
Tous se prosternaient pour exprimer leur infinie gratitude, reine, concubines royales, ministres, gens du peuple Un peu plus loin, ce furent les moines qui ne pouvaient se résoudre à la séparation.
Comme cette foule qui les accompagnait ne voulait s’en retourner, Singet n’eut d’autre solution que de faire une passe, et de souffler de son haleine magique vers le sudouest: les pèlerins profitèrent du coup de vent aveuglant pour échapper à leur escorte.
Ainsi,
Lavés pa r les vagues de la gratitude,
Ils retournent à la nature révélée'.
Sortant de la mer métallique et rude,
Ils s ’éveillent au vrai de la vacuité.
Si, en fin de compte, vous ne savez comment se passa la suite du voyage, écoutez donc la séance qui vient.
LE RETOUR
(chapitres xcvi à c)