Accueil > La Pérégrination vers l'Ouest > Chapitre96

096 OÙ MESSIRE KOU ACCUEILLE AVEC JOIE LE MOINE ÉMINENT, ET LE VÉNÉRABLE NE CONVOITE NI HONNEURS NI RICHESSES.

Puisque les formes et couleurs sont au fond

sans réalité

Ne sontpas non plus vides les diversesformes

de vacuité.

Quiétude ou agitation, paroles ou silence se

valent en fin de compte:

A quoi bon se fatiguer à parler de rêve en

rêve i

L ’utilité utile recèle autant d ’inutilité que le mérite inefficace d ’efficacité.

Il en esti comme des fruits qui mûrissent

d ’eux-mêmes: ne va pas leur demander comment ils y parviennent.

Le récit nous a exposé comment les pèlerins avaient usé de moyens magiques pour arrêter l’escorte des moines du monastère Pavé-d’Or. Constatant leur disparition après le passage du vent noir, ils pensèrent avoir eu affaire à des bouddhas vivants descendus momentanément sur terre, se prosternèrent et s’en retournèrent. Nous n’en dirons pas plus à leur sujet.

Comme maître et disciples poursuivaient leur route vers Fouest, le printemps finissait et l’été s’amorçait:

Ilfait beau: que le temps est tonifiant!

Les nénuphars poussent dans les étangs.

La pluie mûrit les dernières prunes,

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Le blé dore sous la brise opportune.

Là où tombent les fleurs odorantes,

Dans le saule que le loriot fréquente,

L ’hirondelle amène ses petits.

Le faisan nourrit les siens dans les cris.

Le soleil brille sans fin tout autour

Lit donne à tout le plus bel éclat du jour.

Nous n’en finirions pas de décrire le repas pris à l’aube et le refuge trouvé au crépuscule, les torrents contournés et les pentes gravies. Ils avançaient sur la route paisible depuis un demi-mois, lorsque apparut devant eux une cité.

«Disciples, qu’est-ce encore que cet endroit? demanda Tripitaka.

— Je n’en sais rien, répliqua le Novice.

— Tu es déjà venu par ici. Comment peux-tu prétendre n’en rien savoir?» ricana Porcet, «il y a quelque chose de louche là-dessous. Tu feins de ne rien reconnaître pour nous jouer quelque mauvais tour.

— Cet idiot n’a aucune jugeote, j ’ai pris cette route maintes fois, mais au plus haut des cieux. Sur un nuage au départ comme à l’arrivée, jamais je ne suis descendu!

Je n’avais aucune raison d’aller y voir de plus près: voilà pourquoi je ne sais rien. Il n’y a rien de bizarre làdessous et personne n’a l’intention de te jouer le moindre tour.»

Tout en devisant, ils atteignirent les abords de la cité avant même de s’en apercevoir. Tripitaka descendit de cheval, passa le pont-levis et franchit la porte. Sous la galerie de l’avenue, deux vieillards bavardaient.

«Disciples!» appela Tripitaka, «restez au milieu de la rue où vous êtes, tête baissée. Tenez-vous tranquilles pendant que je me dirige vers la galerie pour me renseigner sur le lieu où nous sommes.»

Singet et ses compagnons s’immobilisèrent comme il le demandait.

Tripitaka s’approcha, joignit les paumes et s’écria:

«Chers donateurs, l’humble moine que voici vous salue.»

Les deux anciens avaient une discussion à bâtons rompus sur les vicissitudes de la fortune, sur les fols et les sages.

A la pensée de l’impermanence qui avait enseveli tant d’exploits héroïques de naguère, ils poussaient de profonds soupirs, lorsque, tout à coup, ils s’entendirent saluer. Ils rendirent aussitôt la politesse: «Qu’avez-vous à nous dire, Vénérable?

— Venant de loin présenter nos hommages au Bouddha, nous arrivons dans votre noble contrée dont nous ignorons le nom. Où pourrions-nous trouver personnes tournées vers le bien afin de solliciter l’aumône d’un repas?

— C’est la préfecture de la Terrasse-de-Bronze, dans laquelle se trouve la sous-préfefture de Diling, où vous êtes. Si vous souhaitez manger, Vénérable, inutile de mendier: passez l’arche, suivez l’avenue nord-sud; vous tomberez du côté ouest sur une tour d’entrée aux tigres couchés face à l’est. C’est la maison de messire Kou.

Devant chez eux e£t dressée une Stèle qui porte l’inscription: Bienvenue aux Dix Mille Moines. Venant de loin, vous y obtiendrez tout ce dont vous avez besoin.

Allez-y! N’interrompez pas plus longtemps notre conversation! »

Tripitaka remercia et se tourna vers Singet: «C’est la sous-préfefture de Diling dans la préfecture de la Terrassede-Bronze. D’après les deux vieillards, nous aurons un repas végétarien chez messire Kou, après l’arche, à la tour d’entrée où des tigres sont tournés vers l’est, dans l’avenue nord-sud. Une plaque y souhaite la bienvenue à dix mille moines.

— On voit que l’Ouest eêt un pays de bouddhistes: ils nourrissent vraiment les moines. Puisqu’il ne s’agit que de préfecture et sous-préfeéture, inutile de faire viser nos documents. Allons tout de suite demander l’aumône de nourriture, de façon à pouvoir reprendre la route sans tarder.»

Avançant à pas lents avec ses trois disciples, Tripitaka provoqua à nouveau l’effroi de la foule à l’entrée des marchés: elle faisait cercle, intriguée, et les gens se bousculaient pour mieux voir leurs visages.

Le Vénérable avait recommandé à ses compagnons de garder bouche close et ne cessait de répéter: «Pas d’incidents! Pas d’incidents!»

Tous trois gardaient la tête baissée, n’osant pas même lever les yeux.

Au coin de la rue, ils découvrirent effectivement une grande avenue nord-sud. Ils marchaient, quand ils aperçurent la tour aux tigres couchés et, dans l’entrée, contre le 88o

mur, sur une grande plaque, les quatre caraétères: Bienvtnue aux Dix Mille Moines.

«L’Ouest est terre du Bouddha», s’exclama Tripitaka, «sages ou fols sont sans malice. J’avais peine à croire ce que me disaient les deux vieillards, mais je vois maintenant qu’il en est bien ainsi.»

Avec ses manières de rustre, Porcet voulut entrer tout de go.

«Arrête-toi, idiot! » lui cria Singet, «attendons que quelqu’un sorte et demandons-lui la permission, avant d’entrer.

— Le frangin a raison», approuva Sablet, «il est à craindre que nous n’offensions le donateur, si nous ne respectons ses quartiers privés.»

Ils déposèrent les bagages et laissèrent le cheval au repos devant le portail. Un initant plus tard, un homme à la tête chenue sortit avec une balance et un panier. A la vue des visiteurs, il lâcha ce qu’il tenait et se précipita à l’intérieur pour annoncer: «Maître, il y a dehors quatre moines d’aspeâ étrange! »

Le riche marchand, appuyé sur une canne, se promenait dans la cour en marmonnant des prières à Bouddha, quand, à cette nouvelle, il abandonna le bâton et sortit les accueillir. Sans s’effrayer de leur laideur, il invita les quatre religieux: «Veuillez entrer, je vous prie.»

Tripitaka et ses compagnons s’avancèrent avec circonspection et modeftie. Ils tournèrent dans un passage à la suite de leur hôte, qui les conduisit jusqu’à un bâtiment:

«En haut», leur expliqua-t-il, «ce sont la salle consacrée au Bouddha, la bibliothèque et le réfeétoire où vous serez accueillis; en dessous se trouve la maison où loge la famille de votre disciple.»

Tripitaka lui fit des compliments sans fin, puis endossa son kasâya pour prier Bouddha. Comme ils montaient vers la salle et entraient, ils virent

Les volutes d ’encens monter dans l'éclat des chandelles allumées. La salle était pleine de soieries et de fleurs; de toutes parts s'étalaient les dorures et s'enlacaient les couleurs.

Au plus haut du cadre vermillon est suspendue une cloche d’or pur.

Dans un support de laque colorée lui est opposé un tambour décoré.

Plusieurs paires de bannières sont brodées des huit trésors; les mille bouddhas sont entièrement couverts d ’or.

Brûle-parfum et vases sont de bronze ancien, tables et boites de laque Tripitaka ôta son kasâsya et fil enfin, selon les formes, connaissance de messire Kou.

gravée. L ’aloès brûle continûment dans les brûle-parfum. Dans chaque vase, des fleurs de lotus étalent leur Splendeur.

Sur les tables sont disposés de frais «cinq-nuages^ », dans les boita s’accumulent d ’odorants pétales.

La vasque de verre contient une limpide eau pure. Dans les lampes it cristlal brûle clair une huile parfumée. La pierre d ’or vibre d’un son sans fin.

Assurément un lieu rival des tours sacrées, hors d ’atteinte des poussières du monde, une salle de prière familiale qui ne laisse rien à désirer d ’un monastère éminent.

Après s’être purifié les mains, le Vénérable prit un bâtonnet d’encens entre ses doigts, se prosterna et, les prières finies, se tourna vers son hôte pour le saluer dans les formes.

«Je vous en prie», lui dit celui-ci, «allons faire connaissance dans la salle des Soutras. »

C ’étaient des casiers reâangulaires, debout, où s ’entassaient les textes sacrés, des boîtes métalliques où s’accumulaient lettres et documents. Sur les tables de laque sculptée, l ’on trouvepapier, encre, pinceau, écritoire de la plus exquise qualité.

Devant l ’écran saupoudré de moutarde sont placés livres, peintures, luth et damier, s ’ojfrant aux vrais plaisirs, les plus raffinés.

Là sont suspendues une divine pierre sonore de jade léger enveloppé d'or et une «barbe-de-dragon» qui, coiffée de la lune, protège du vent. L ‘airpur revigore l’estprit; le cœur libéré s ’absorbe à l’aise dans la Voie.

Arrivé dans les lieux, le Vénérable voulut procéder au cérémonial des salutations, mais son hôte l’arrêta de ses mains en le priant de se débarrasser de son vêtement bouddhique. Tripitaka ôta son kasâya et fit enfin selon les formes connaissance de messire Kou, qui reçut ensuite Singet et ses deux compagnons. Il fit donner du fourrage au cheval et ranger les bagages sous la galerie avant d’interroger les pèlerins.

«L ’humble moine que voici», expliqua Tripitaka, «est envoyé en mission par les grands Tang des terres de l’Est dans votre noble contrée pour visiter le mont des Vautours, rencontrer le Bouddha et solliciter les Écritures authentiques. Comme j’ai appris que l’on respectait les moines dans votre honorable préfecture, je me suis permis de venir vous saluer et quémander un repas maigre. Nous repartirons aussitôt après.

— L’humble nom de votre disciple e§t Kou Hong, Hong de largesse», répondit-il, le visage rayonnant de joie, avec un petit rire, «mon appellation est Dakuan, qui signifie “grande libéralité”. J ’ai vécu soixante-quatre vaines années. À quarante ans, j’ai fait un vœu qui ne sera accompli que lorsque j’aurai nourri dix mille moines.

J’offre des repas maigres, depuis vingt-quatre ans maintenant, et en tiens le compte sur un registre. Quand j’en ai le loisir, je fais le bilan et j’ai ainsi calculé que j’ai assuré neuf mille neuf cent quatre-vingt-seize repas. Il ne m’en manquait plus que quatre pour atteindre le chiffre complet.

C’est le Ciel qui vous envoie aujourd’hui pour me permettre d’accomplir ce vœu. Veuillez me laisser vos noms respeâés et m’accorder l’honneur de rester au moins un mois, le temps de célébrer dignement cet accomplissement. Je vous ferai ensuite accompagner dans la montagne en palanquins et chevaux. Il n’y a pas plus de huit cents lis d’ici jusqu’au mont des Vautours. Ce n’est pas si loin.»

À ces mots, Tripitaka ne se tint plus de joie et acquiesça sans réticence

Bref, ses serviteurs, grands et petits, s’affairaient dans la résidence à chercher des fagots, tirer de l’eau, apporter du riz, de la farine et des légumes afin de préparer le repas maigre.

«D’où viennent ces moines qui provoquent tant d’empressement? demanda mère Kou, la femme de messire, surprise par toute cette agitation.

— Quatre moines éminents sont là», répondit l’un des garçons, «ils se disent envoyés par l’empereur des grands Tang pour aller rendre hommage à seigneur Bouddha au mont des Vautours. On ne sait quelle distance ils ont parcourue pour arriver jusqu’ici. Père a dit qu’ils tombaient du ciel et nous a ordonné de leur servir un repas maigre au plus vite.»

La vieille femme se réjouit de l’apprendre et appela l’une de ses servantes: «Apporte-moi mes vêtements: je vais aller les voir moi aussi.

— Madame», précisa le garçon, «il n’y en a qu’un qui vaut la peine d’être regardé; les trois autres sont horriblement laids.

— Vous ne comprenez rien à ces choses: visages laids, bizarres ou étranges sont signes certains d’êtres célestes descendus sur terre. Va vite annoncer mon arrivée à père.»

Le garçon courut jusqu’à la bibliothèque et déclarai messire Kou: «Madame vient saluer et rencontrer ces messieurs des terres de l’Est.»

À ces mots, Tripitaka se leva et descendit de son siège. À peine annoncée, elle arriva devant la salle. Elle leva les yeux sur le moine chinois aux nobles traits, au port élégant et digne. Elle tourna son regard vers Singet et ses deux compagnons: ils étaient d’apparence peu ordinaire. Bien qu’elle sût qu’ils descendaient du ciel, elle n’en éprouva pas moins quelque effroi et tomba à genoux pour les saluer.

Tripitaka lui rendit précipitamment la politesse:

«Nous sommes confus de vous avoir dérangée pour ces hommages immérités.

— Pourquoi les quatre maîtres ne sont-ils pas assis ensemble? demanda la vieille femme à son mari.

— Nous sommes tous les trois ses disciples», répondit Porcet en dressant le groin, une réponse qui tenait plutôt du rugissement d’un tigre au fond de la montagne. La mère commençait à prendre vraiment peur.

Tandis qu’ils échangeaient ces propos, un autre domestique vint annoncer: «Les deux oncles arrivent à leur tour.»

Tripitaka se retourna précipitamment et vit que c’étaient deux jeunes bacheliers. Ils s’avancèrent et saluèrent jusqu’à terre le Vénérable, qui se serait hâté de leur rendre la politesse, si messire Kou ne l’en avait empêché en disant: «Ce sont mes deux fils, Kou Liang et Kou Dong, qui reviennent de l’école pour déjeuner. Ils sont venus saluer en apprenant que vous nous aviez fait l’honneur de nous rendre visite.

— De sages garçons!» s’exclama joyeusement Tripitaka, «de sages garçons! Le cas de le dire: Noble maison s’obtient par le bien, bons fils par les études.

— D’où viennent ces messieurs? demandèrent les deux jeunes gens à leur père.

— De fort loin», répondit en souriant messire Kou, «ils sont envoyés chercher les Écritures auprès du Bouddha par l’empereur des grands Tang des terres de l’Eit du continent du Sud.

— J’ai vu dans l’Encyclopédie de la forêt des faits qu’il n’y avait pas plus de quatre continents dans l’univers», fit remarquer l’un des bacheliers, «nous sommes ici dans celui de l’Ouest, Aparagoiânîya. Il y en a un aussi à l’Est, Pûrvavideha. J ’imagine qu’il leur a fallu des années pour venir jusqu’ici de celui du Sud, le Jambûdvîpa'.

— Au cours de notre voyage», répliqua en riant Tripitaka, «nous avons été plus souvent retenus qu’en chemin.

Nous sommes sans cesse tombés sur de féroces créatures démoniaques et sommes passés par mille épreuves. Fort heureusement, j’étais protégé par mes trois disciples. Nous avons connu quatorze hivers, et autant d’étés, avant d’atteindre votre noble contrée.»

À cette réponse les bacheliers ne tarissaient plus d’éloges: «De divins moines, vraiment! De divins moines! »

Ils étaient encore en conversation, lorsqu’un petit serviteur vint les inviter à passer à table. Messire Kou renvoya sa femme et ses fils à la résidence, tandis que luimême accompagnait les quatre pèlerins au réfeéfoire. Là, tout était impeccablement servi. On voyait

Des tables laquées or et des chaises laquées noir. En premier venaient de hautes pièces montées multicolores, en toutes sortes deformesfaçonnées par les plus habiles pâtissiers selon la dernière mode. Le deuxième service comprenait cinq plats de légumes, le troisième cinq assiettes de fruits frais, le quatrième cinq plateaux d ’amuse-gueule. Tout était délicieux et appétissant: soupe maigre, riz, rouleaux cuits à la vapeur, boules de pain, plats piquants, odorants, chauds, croustîillants et en abondance.

Sept à huit serviteurs allaient et venaient, servant avec un tel empressement qu’ils ne laissaient pas un instant de repos aux quatre ou cinq cuisiniers.

Les uns versaient la soupe, les autres remplissaient les bols de riz, voyez-vous: ils allaient et venaient, telles des comètes chassant la lune!

Porcet vidait les bols d’une bouchée, telle la bourrasque dissipant les derniers nuages. Maître et disciples mangèrent à satiété. Le Vénérable se leva, remercia son hôte et voulut reprendre la route. Messire Kou le retint: «Maître, restez donc quelques jours de plus sans souci! Comme dit le proverbe, il est plus facile d ’entreprendre que de conclure:

attendez que j’aie célébré l’achèvement de mon vœu pour me permettre de vous raccompagner ensuite.»

Tripitaka ne pouvait faire autrement que céder à cette insistance pleine de sincérité.

Ce ne fut que six ou sept jours plus tard que messire Kou fit venir vingt-quatre moines de l’endroit afin de procéder à la cérémonie célébrant l’accomplissement du vœu. Les religieux passèrent trois ou quatre jours à rédiger les textes avant de fixer la matinée qui marquerait le début de l’office. Leur liturgie ne différait en rien de celle en usage chez les Tang.

Déploiement de bannières devant les faces dorées des bouddha alignés, offrandes présentées entre les chande Ues et l ’encens allumés:

tambours et cymbales, flûtes et orgues à bouche, gongs et flûtes tramsières jouaient en harmoniel.

Frappant un moment, soufflant un temps, ils entonnent à 1’unisson h récitation des soufras. Us souhaitent d’abord paix au txsst\,puis mitent le dieu-guerrier. Après avoir envoyé les placets, ils prient devant k Statue du Bouddha.

Ils articulent un passage du soutra du Paon, dont chaque verset éloigne malheurs et calamités. On allume la lampe du Maître Guérisseur: la flamme scintille, brillante et claire.

Pour dissiper toute rancune et grief, ils procèdent à la repentance par l ’Eau. Ea psalmodie de /’Avatamsaka-sûtra écarte blâmes et calomnies.

Ea Eoi merveilleuse des trois véhicules est des plus parfaites: tm les sramana se valent.

Il en fut ainsi trois jours et trois nuits avant que ne se terminât la cérémonie.

Tripitaka pensait au monastère du Coup-de-Tonnerre et ne songeait qu’à repartir. Comme il prenait congé et remerciait, messire Kou lui dit: «Votre hâte à nous quitter, maître, me donne à penser que j’ai dû par trop vous négliger dans la presse de ces derniers jours de cérémonie bouddhique et que, par là, vous entendez me le reprocher.

— C om m ent pourrais-je proférer le moindre blâme, alors que je ne sais comment m’excuser de vous avoir tant dérangé. Seulement, à l’époque où la personne sacrée de mon souverain m’avait envoyé, elle m’avait demandé quand je pourrais être de retour et j’ai eu le tort de lui répondre “dans trois ans”. Contre toute attente, nous avons été retardés au point que, depuis, quatorze se sont écoulés! Je ne sais même pas si j’obtiendrai les soutras et il faudrait compter douze ou treize ans de plus pour le retour. Ne serait-ce pas faillir à cet ordre sacré, un crime impardonnable! Je vous supplie de bien vouloir me laisser 'Livre XX, chapitre x cvi

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poursuivre ma m ission. Q uand j’aurai obtenu les Écritures, rien ne m’empêchera plus de revenir demeurer un peu plus longtemps chez vous.»

Porcet ne put se retenir d ’in terven ir et d e s’écrier à tue-tête: «Maître, vous êtes vraiment trop indifférent aux vœux d’autrui, trop insensible aux sentiments des autres!

Puisque messire dispose d’une immense fortune qui lui a permis d’accomplir le vœu de nourrir un si grand nombre de moines, puisqu’il nous le demande avec une si parfaite sincérité, restons ici une année, qu’importe? Pourquoi vouloir partir à tout prix, renoncer à cette excellente chère pour courir mendier ailleurs? À croire que grand-père et grand-mère vous attendent plus loin sur la route!

— Ballot!» s’indigna Tripitaka, «tu ne penses qu’à manger, sans te soucier des causes qui nous ramènent à la transmigration! Vraiment, une bête qui se vautre dans l’auge tant que l’estomac lui démange. Si vous êtes à ce point égarés par la convoitise, je partirai seul demain.»

À la vue du visage décomposé du Maître, Singet agrippa Porcet, lui balança une volée de coups de poings sur la tête et gronda: «Cet idiot pousse l’inconscience jusqu’à monter le Maître contre nom\ — Bien fait, bien fait!» approuvait Sablet en riant, «lui qui est déjà insupportable quand il se tait, il a fallu qu’il y mette son grain de sel! »

Debout sur le côté, l’idiot haletait sans oser dire un mot de plus.

Témoin de la dissension entre maître et disciples, messire Kou ne sut que dire, se contentant de sourire de tout son visage: «Ne vous emportez pas, maître. Pour aujourd’hui, gardez vos aises. Attendez demain, que j’aie préparé tambours et bannières, prévenu parents et voisins: nous vous a ccom p a gn eron s à votre départ.»

Tandis qu’ils discutaient, la vieille femme réapparut:

«Maître, puisque vous nous avez accordé la grâce d’honorer notre chaumière, rien ne vous oblige à prendre congé à toute force. Depuis combien de jours êtes-vous chez nous?

— Cela fait déjà la moitié d’un mois.

— Ce temps comptera au crédit de mon mari. Je dispose aussi d’un petit pécule que m’a rapporté la couture et je voudrais à mon tour vous nourrir quinze jours.»

intervenaient à leur tour: «Écoute, messieurs, vous quatre: depuis vingt-quatre ans que notre père nourrit les moines, il n’a jamais rencontré meilleurs que vous. Maintenant qu’il connaît le bonheur d’avoir accompli son vœu grâce à votre présence, la chaumière en est comme illuminée. Nous sommes jeunes et fort ignorants de l’enchaînement des causes et des effets, mais nous connaissons le diétion: Mari récolte ce qu 'il sème, femme récolte ce qu 'elle sème; qui ne sème, n’obtient rien. Si notre père et notre mère tiennent!

vous faire cette offre, c’est qu’ils cherchent l’amélioration de leur karma. Pourquoi le leur refuser? Quant à nous, nous avons fait quelques économies sur notre bourse:

nous espérons pouvoir vous nourrir quinze jours de plus, avant de vous raccompagner.

— Comment voulez-vous que nous acceptions cette marque d’affeâion de votre part, alors que nous refusons celle de votre père? Il faut absolument que nous partions ce matin. N’y voyez aucune malice, je vous prie. Sinon, j’aurai enfreint les limites assignées à ma mission à un tel point que la peine capitale n’effacerait pas ma faute.»

À voir qu’il ne voulait en démordre, la mère et ses deux fils se fâchèrent: «Puisqu’il s’entête alors que nous cherchons à le retenir dans la meilleure intention du monde, qu’il s’en aille, s’il y tient tant! Nous perdons notre temps! » Ils lui tournèrent le dos et rentrèrent.

Porcet ne put se retenir de s’adresser à nouveau à Tripitaka:

«Maître, n’en faites pas trop! Comme va le diéton: Ne votts imposez pas, demeurez si l’on vous retient. Restons un petit mois de plus pour combler le vœu de la mère et de ses fils.

Rien ne nous presse!»

Le moine chinois poussa un nouveau grognement de colère. L’idiot se donna deux gifles en répétant: «Chut!

chut! Tais-toi, tu recommences!»

Singet et Sablet partirent dans leur coin d’un incontrôlable fou rire.

Tripitaka s’en prit alors au Novice: «Qu’est-ce qui te fait rire?» Il était si irrité qu’il fit une passe, sur le point de réciter l’incantation de Constriftion du cercle, plongeant Singet dans une telle panique qu’il s’agenouilla: «Maître, je n’ai pas ri, je ne ris pas! Je vous en supplie, ne récitez rien! »

Remarquant le mécontentement du maître à l’égard de IJvre XX, chapitre x cvi

ses disciples, messire n’osa plus insister: «Ne vous disputez pas!» plaida-t-il, «je vous raccompagne demain, c’est d’accord.»

Il sortit de la salle aux Soutras et ordonna à son secrétaire de rédiger une centaine de billets invitant les voisins et parents à escorter le lendemain matin les maîtres chinois à leur départ vers l’Ouest. Par ailleurs, il demanda aux cuisiniers de préparer un festin d’adieux, au majordome de faire confedionner vingt paires de bannières colorées, de trouver une bande de musiciens, d’inviter un groupe de moines au monastère de la Venue-du-Sud, ainsi que des prêtres taoïstes au temple du Pic-de-l’Est, tout cela devant être prêt le lendemain matin avant 10 heures.

Chacun acquiesça et partit exécuter les ordres. Peu après, la nuit tombait.

Le repas pris, chacun rentra se coucher.

Taches de corbeaux sur le village solitaire:

Cloches et tambours en haut de la tour lointaine.

Aux portes et maisons s ’éteignent les lumières;

Dans les rues et marchés le silence règne.

T ’ombre des fleurs s ’agite au clair de lune;

T a rivière d ’argent pâlit sous les étoiles.

Tes pleurs du coucou s’enfoncent dans la brune;

Sous le ciel muet la vastle terre se voile.

C’était la troisième ou quatrième veille, 2 ou 3 heures du matin: les domestiques chargés des travaux étaient tous levés et s’affairaient aux préparatifs. Ceux qui s’occupaient du festin, voyez-vous, se hâtaient aux cuisines. Ceux qui devaient placer les bannières se chamaillaient devant la salle. Ceux qui avaient mission d’inviter les moines et les prêtres remuaient leurs jambes. Ceux qui devaient demander des musiciens se dépêchaient.

Les messagers couraient en tous sens. Ceux qui préparaient palanquins et chevaux se hélaient et se répondaient.

De minuit à l’aube, ce fut un beau tumulte, mais vers 10 heures tout était fin prêt. Il est vrai que l’argent y était pour quelque chose.

Sous de hautes tentures, dans un cercle d ’écrans. Au centre était suspendue une peinture représentant montagne de longévité et mer à bonheur. Sur les deux murs s’alignaient les tableaux des quatre saisons.

Des tripodes aux marbrures en forme de dragons montaient la fumées de l ’encens; du brûle-parfum en queue de p ie s’élevaient tla effluves de bon augure. Des fleurs fraîches, éclatantes, ornaient la plateaux de maintes couleurs. Sur les tables alignées s’entassaient l’ont des rangées de confiseries en forme de lions et d'immortels.

Devant les marches, tambours et danses jouaient au rythme de k mélodie, sous le déploiement des fruits et mets formant un tapis it brocart. Soupes et riz végétariens étaient d ’une extraordinaire pureté, h thé et les vins odorants d ’une richesse merveilleuse.

Cette maison d ’un homme du peuple ne le cédait en rien à celle da princes. On n’entendait que bruits joyeux, à émouvoir le ciel et la terrt.

Le Vénérable échangeait des politesses avec messire Kou, lorsqu’un domestique vint annoncer: «Les invités sont tous là.»

C’étaient le voisin de gauche et celui de droite, le beaufrère cadet et le beau-frère aîné, les maris de la sœur aînée et de la cadette; il y avait aussi les amis pieux qui partageaient la même foi et les hommes de bien qui priaient Bouddha: tous venaient saluer le Vénérable.

Après les salutations, chacun prit place. C’est alors que retentirent en bas de la salle tambours, luths et orgues à bouche, en haut chants et cithares, tandis que l’on servait le vin. La somptuosité du festin n’avait pas échappé à l’attention de Porcet, qui dit à Sablet: «Frérot, mangeons et buvons sans retenue: quand nous aurons quitté la maison des Kou, nous ne retrouverons plus réception aussi fastueuse.

— Que nous racontes-tu là!» répliqua en riant Sablet, «comme va le diéton: Des saveurs les plus raffinées, il ne relit rien, unefois que le ventre estlplein. Le ventre n’est pas fait pour l’accumulation!

— Tu n’es vraiment pas à la hauteur, vraiment pas!

Moi, quand j’ai mangé tout mon soûl, je n’ai plus faim de trois jours.

— Idiot!» intervint Singet, «ne le fais pas éclater, ton ventre! On doit reprendre la route.»

Ils n’avaient pas fini de bavarder que le soleil approchait du zénith. Tripitaka avait levé ses baguettes et récité le soutra qui ouvre le repas. Dans la crainte d’être pris de court, Porcet s’empara du riz de réserve et en fit disparaître cinq ou six bols en ne faisant qu’une bouchée de chacun, puis il se remplit les deux manches de boules, galettes, rouleaux et gâteaux, avant de se lever à la suite de son maître. Le Vénérable remercia messire et les personnes assemblées. Les pèlerins sortirent ensemble. A la sortie, voyez-vous, les bannières étaient alignées autour d’un baldaquin précieux, tandis que jouaient tambourineurs et musiciens. Les deux groupes, de moines bouddhistes et de prêtres taoïstes, arrivaient. Messire leur dit en souriant: «Vous arrivez trop tard, mes amis.

Le Maître est si pressé de partir que je ne peux rien vous offrir. Attendez notre retour: je vous exprimerai alors ma gratitude.»

La foule leur ouvrit un passage. À pied, à cheval ou en palanquin, chacun s’écartait pour laisser les quatre pèlerins avancer.

Dans le vacarme de la fanfare qui faisait vibrer le ciel, le déploiement d’étendards qui cachaient le soleil, la foule immense et l’embouteillage de chevaux et voitures, tous étaient accourus voir messire Kou raccompagner le moine chinois. Un étalage de richesses dépassant palissades de jade et de perles, en rien inférieur aux tentures de brocart qui cachent le printemps\

Le groupe de moines entonnant un hymne au Bouddha, les prêtres jouant un air taoïste les suivirent au-delà des murs de la préfecture.

Quand on eut atteint le kiosque des dix lis, paniers de nourritures et pots de liquide onétueux furent étalés en vue de trinquer avant la séparation. Messire Kou ne pouvait s’y résigner. «Maître», dit-il en retenant ses larmes, «quand vous serez sur le retour après avoir obtenu les soutras, ne manquez pas de revenir habiter quelques jours Infiniment touché, Tripitaka le remercia profusemene.

en mon humble demeure pour alléger la peine de mon cœur.»

Infiniment touché, Tripitaka le remercia profusément:

«Si je parviens au mont des Vautours et si je suis reçu par le Bouddha, je mentionnerai en tout premier lieu votre grande vertu. À mon retour, je ne manquerai pas de passer votre seuil et de vous remercier en me prosternant, encore et encore!»

Tandis qu’ils devisaient, ils parcoururent deux à trois lis de plus. Le Vénérable insista pour qu’ils se séparent. Messire Kou éclata en sanglots et fit enfin demi-tour. Le cas de dire:

Le vau de nourrir les moines le conduira à l’Eveil, Mais il n’était pas dans son destlin de voir le Bouddha.

Ne parlons plus de messire Kou, qui s’en retourna avec la foule qui les avait accompagnés jusqu’au kiosque, et revenons aux quatre pèlerins. Ils marchèrent quarante à cinquante lis avant la tombée de la nuit. «Il se fait tard, de quel côté chercher un abri?» demanda le Vénérable.

Porcet, qui portait les bagages, fit la moue: «Dédaigner les repas tout prêts, refuser une chambre propre sous un toit frais, et cela pour prendre la route avec la hâte de pauvres diables courant derrière des funérailles! Et s’il se met à pleuvoir, à l’heure qu’il eét, qu’allons-nous faire?

— Maudit anim al!» s’emporta Tripitaka, «le voilà qui recommence à maugréer! Comme dit le proverbe: Si beau que soit Chang’an, ce n’estlpoint lieu où s’attacher. Attends donc que le deàtin veuille bien nous conduire auprès du Bouddha et me permettre d’obtenir les Écritures authentiques!

Quand nous serons de retour en Chine, je solliciterai de l’empereur l’autorisation de te laisser manger tout ton soûl dans les cuisines impériales, assez d’années pour que tu en crèves, maudit animal, et deviennes un fantôme repu! »

L’idiot ravala ses ricanements sans oser ajouter un mot de plus.

Singet leva les yeux et aperçut au loin plusieurs bâtiments au bord de la route. «Allons nous reposer là-bas!»

s’exclama-t-il précipitamment à l’adresse du Maître.

Le Vénérable s’approcha et vit qu’il y avait une arche effondrée qui portait un vieux panneau horizontal sur lequel se lisait encore, en quatre gros caraétères décolorés et couverts de poussière:

C O

U R P R O

V I S O

I R E d

’ É C L A T - F L E U

R I 1.

Le Vénérable mit pied à terre avant d’expliquer: «Le bodhisattva Éclat-Fleuri était le disciple du bouddha de Flammes-aux-Cinq-Éclats. Pour avoir éliminé le démonroi du Feu-Empoisonné, il a été dégradé et nommé officier transcendant des Cinq-Manifestations. Il devrait y avoir un gardien de sanéluaire.»

Ils entrèrent, mais ne virent que galeries effondrées, murs abattus, ne découvrant pas la moindre trace humaine. Ce n’étaient qu’herbes et broussailles. Ils auraient voulu rebrousser chemin, mais le ciel s’était couvert de nuages noirs. Une violente averse tombait. Il ne leur restait plus qu’à trouver un abri contre le vent et la pluie sous les ruines. Us se taisaient, de peur, en élevant la voix, de révéler leur présence à quelque créature maléfique. Assis ou debout, il leur fallut passer la nuit entière sans fermer l’œil.

Hélas! Le cas de dire:

Le bonheur extrême fait retour au malheur,

La douleur revient là où la joie demeure.

Si vous ne savez en fin de compte ce qu’il advint lorsqu’ils poursuivirent leur chemin à l’aube, écoutez donc la séance qui suit.