Laissons les pèlerins passer tant bien que mal une nuit pénible sous la pluie dans les ruines du sanctuaire d’Éclat Fleuri, pour parler d’une bande de malandrins qui opéraient en ville, dans la sous-préfefture de Diling. Après avoir dilapidé leurs biens à boire, jouer et courir les mauvais lieux, une dizaine de vauriens, faute d’autres L eur coup réussi, les voleurs abandonnèrent ta maison des Kou.
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ressources pour vivre, s’étaient associés pour pratiquer le brigandage.
Comme ils discutaient des plus riches familles de la cité à piller pour se renflouer, laquelle mettre en tête, laquelle en second, l’un d’eux déclara: «Inutile de se renseigner, nul besoin de se livrer à de longs calculs: il n’y a pas plus riche et généreux que messire Kou, qui vient de raccompagner aujourd’hui les bonzes chinois. Profitons de la pluie de cette nuit: il n’y a personne sur ses gardes dans les rues, ni de patrouilles contre les risques d’incendie. Passons immédiatement à l’aâion et soutirons-lui de quoi coucher avec les filles et nous amuser un peu. Merveilleux, pas vrai?»
Les bandits, ravis, tombèrent d’accord et s’élancèrent sous la pluie, chacun armé de poignards, chaussetrappes, gourdin, assommoir, cordes et torches. Ils forcèrent le portail des Kou et pénétrèrent à l’intérieur en hurlant à mort, semant la panique: jeunes ou vieux, hommes ou femmes faisaient le vide, se cachant où ils pouvaient. La mère se dissimula sous le lit, tandis que le vieux se glissait derrière une porte. Kou Liang, Kou Dong et les autres filles et garçons de la famille, terrifiés, s’enfuyaient de tous côtés, ne songeant qu’à sauver leur vie. Les armes à la main, les brigands ouvraient malles et paniers, s’emparant de tout ce qu’ils trouvaient à h lumière des torches, or, argent, joyaux, vêtements, vaisselle et autres articles ménagers.
Ne pouvant en supporter davantage, messire Kou sortit de sa cachette au risque de sa vie pour supplier les pillards:
«Prenez ce dont vous avez besoin, messieurs, mais laissez à ce vieillard quelques vêtements pour ses derniers jours.»
Les brigands ne l’entendaient pas de cette façon: ils le rattrapèrent et, d’un méchant coup de pied, l’envoyèrent rouler au sol, où le malheureux se vit abandonner par ses trois âmes qui s’en retournèrent aux Enfers et ses sept esprits qui quittèrent ce bas monde.
Leur coup réussi, les voleurs abandonnèrent la maison des Kou et trouvèrent au pied de la muraille un endroit où lancer une échelle de corde, qui leur permit de la franchit et de s’enfuir vers l’ouest malgré la pluie.
Les domestiques ne réapparurent que lorsqu’ils purent constater que les bandits s’étaient retirés. C’est alors qu’ils s’aperçurent que leur maître gisait mort. «Ciel!»
s’exclamaient-ils en éclatant en sanglots, « ils l’ont tué! » Ils pleuraient et gémissaient tout contre le cadavre.
Vers la quatrième veille, la veuve repensa avec ressentiment au refus du moine chinois d’accepter ses offrandes et, convaincue que la pompe avec laquelle on l’avait raccompagné était à l’origine du présent malheur, résolut, poussée par la rancœur, de perdre les quatre pèlerins.
Appuyée sur Kou Liang, elle lui dit: «Ne pleure pas, mon fils. Alors que ton vieux père n’avait d’autre souci que de nourrir les moines, qui aurait cru qu’en ce jour où son vœu était accompli, il accueillerait ses meurtriers?
— Comment cela, mère? demandèrent les deux frères.
— Quand ces féroces brigands se sont précipités dans la chambre, je me suis cachée sous le lit et, tremblante, j’ai regardé attentivement à la lumière des lampes et des torches. Qui crois-tu que c’était? Le moine chinois avait allumé la torche, Porcet tenait un couteau, Sablet emportait l’or et l’argent; c’est Singet qui a tué votre père.»
Les deux fils la crurent sur parole: «Ce sont eux, certainement, mère, puisque tu les as clairement reconnus.
Comme ils ont passé quinze jours chez nous, les détails de la maison leur étaient parfaitement familiers. Nos richesses constituent une tentation: c’est pourquoi ils ont profité de la nuit et de la pluie pour revenir piller nos biens. Et ils ont occis père. Quelle noirceur! Il nous faut porter plainte à la préfeéture dès qu’il fera jour.
— Comment rédiger la plainte? demanda Kou Dong.
— Comme nous l’a dit mère», répondit Kou Liang. Il écrivit:
Le moine chinois tenait la lumière, Porcet appelait au meurtre.
Sablet pillait l’or et l ’argent, Singet abattit notre père.
La maisonnée, en effervescence, ne vit pas pointer l’aube. Tandis que l’on prévenait les parents et que l’on préparait le cercueil, Kou Liang et son frère se rendaient à la préfeéture. Or, le magistrat de Terrasse-de-Bronze était un homme éminent, plein de reétitude:
D roit toute sa vie, il était bon et simple. Dans sa jeunesse, pauvre, il avait étudié assidûment à la lueur de la neige; il était d ’un âge encore tendre à l ’examen du Palais. Plein de loyauté, imbu de justlice, il ne laissait jam ais la compassion s’éloigner de ses pensées.
L es annales glorifieront son nom m ille ans: c’est Gong et Huangi nouveau présents
Sa renommée retentira dans les tribunaux à jam é comme s i Zhuo et L u étaient renés.
Quand il fut monté au tribunal et eut disposé des affaires courantes, il ordonna de porter dehors les tablettes à distribuer aux plaignants. Les frères Kou entrèrent en tenant la leur, s’agenouillèrent, se prosternèrent et s’écrièrent hautement: «Votre Excellence, nous portons plainte pour une grave affaire de meurtre et pillage pat effraétion.»
Le magistrat reçut la déclaration et demanda, après en avoir pris pleinement connaissance: «J’ai entendu dire hier que vous aviez accompli le vœu de nourrir les moines en recevant quatre bonzes éminents, des arhat venus de la cour des Tang, dans les terres de l’Est. Vous les avez raccompagnés avec pompe et fanfare à travers rues. Comment une telle chose aurait-elle pu se produire?
— Votre Excellence», répondit Kou Liang en frappant le sol du front, «mon père Kou Hong avait nourri les moines pendant vingt-quatre ans. L’arrivée de ces quatre moines venus de loin complétait le chiffre de dix mille.
Nous les avions gardés quinze jours pour fêter cet accomplissement. Les lieux leur sont ainsi devenus familiers. Le jour où nous les avons raccompagnés, ils sont revenus dans la soirée. Profitant de la nuit noire et de la tempête, ils ont forcé l’entrée de la maison, armés de torches et de bâtons, pillant or, argent, joyaux, vêtements et bijoux. Ils ont de plus abattu notre père. Nous supplions Votre Excellence de faire justice à d’humbles gens du peuple!»
A ces mots, le magistrat convoqua la police à pied et à cheval, formant, avec les conscrits et les requis, une force de cent cinquante hommes munis d’armes tranchantes et acérées. Ils sortirent par la porte de l’Ouest et se lancèrent sus aux quatre pèlerins.
Reparlons donc du Maître et de ses disciples qui avaient attendu impatiemment l’aube sous les ruines du sanéfuaire. Ils se hâtèrent vers l’oueêt, dès qu’ils en furent ressortis. Or, les brigands qui avaient pillé la maison des Kou avaient aussi suivi la grand-route de l’Ouest, après être passés par-dessus la muraille. Ils avaient marché jusqu’à l’aube, dépassant d’une vingtaine de lis le sanctuaire Livre XX, ch apitre x c v i i
d’Éclat'Fleuri, et s’étaient cachés dans une combe de la montagne pour partager le butin.
Ils n’avaient pas fini de le diviser qu’ils aperçurent sur la route les quatre pèlerins venant vers eux. Ils les montraient du doigt avec une avidité que la dernière expédition ne semblait pas avoir calmée: «Mais ce sont les bonzes qui avaient été escortés hier!
— Ils viennent à point! » s’esclaffaient les bandits, «les affaires qui offensent le ciel, c’est notre travail. Cela ne fera qu’une de plus. Ces bonzes viennent de loin et sont restés longtemps chez les Kou: ils doivent avoir pas mal de choses sur eux. Barrons-leur le passage, arrachons-leur leurs viatiques, volons le cheval et partageons-nous le tout: voilà qui sera du beau travail! »
Les brigands se jetèrent sur leurs armes et débouchèrent sur la route en poussant des cris. Ils formèrent une ligne en travers et s’écrièrent: «Bonzes, pas un pas de plusl Dépêchez-vous de nous laisser le prix du péage, si vous tenez à garder la vie! Au moindre “non” murmuré entre les dents, ce sera un coup de couteau à chacun. Pas de quartier!»
Atterré, Tripitaka tremblait sur son cheval. Sablet et Porcet, affolés, se tournaient vers Singet: «Que faire, que faire? Après avoir enduré la pluie la moitié de la nuit, voilà que des malandrins nous barrent la route. Vraiment le cas de le dire: Un malheur ne vient jamais seul!
— N’ayez crainte, maître, ne vous tourmentez pas, mes frères», répondit Singet en souriant, «attendez que je leur pose quelques questions.»
Sacré grand saint! II serra sa jupette en peau de tigre, tira sur sa tunique de toile et brocart et s’avança, mains jointes sur la poitrine: «Que faites-vous là, messieurs?
— Tu oses venir nous poser des questions, mon gaillard?» hurla l’un des bandits, «tu ne te rends pas compte qu’il y va de ta vie? À croire que tu n’as pas d’yeux sous le front: tu ne vois donc pas que nous sommes des mahârâja'? Aboule le péage, on vous laisse passer!
— Vous êtes des brigands de grand chemin, répliqua Singet en arborant un grand sourire.
— Tuez-le! rugirent les bandits, furieux.
c’eé't le péage que vous réclamez, ne vous adressez pas à ces trois-là, mais à moi seul. Je tiens les comptes. L’argent de la récitation des soutras, les oboles, aumônes, dons, tout cela va dans le sac et c’est moi qui m’occupe des entrées et des sorties. Celui à cheval, c’eft notre maître, mais il ne sait que réciter les soutras, ne se mêle de rien d’autre, a tout oublié, richesses et plaisirs des sens. Il n’a pas un radis. Le noiraud est un jeune gars que j’ai embauché en route et qui ne sait que s’occuper des chevaux. Celui qui a la gueule allongée est un homme de peine engagé à long terme: il est tout juste bon à porter les bagages. Laissez-les passer, je vous fais bien volontiers cadeau de nos impedimenta, y compris le bol et les vêtements.»
À ce discours, les bandits se dirent: «Le bonze nous paraît après tout honnête et raisonnable.» «Puisqu’il en est ainsi, on te laisse la vie. Dis-leur de lâcher les bagages: on les laisse passer.»
Singet tourna la tête pour leur faire signe d’un clin d’œil. Sablet laissa tomber son chargement, prit le cheval par la bride et se dirigea vers l’ouest avec Porcet. Tandis que le Novice se penchait pour ouvrir le sac, il ramassa une poignée de terre et la jeta en l’air, tout en récitant une incantation: c’était un tour de magie pour immobiliser.
Quand il cria: «Arrêt!» tous les membres de la bande, trente en tout, restèrent droit comme des piquets, les dents serrées, les yeux écarquillés, les mains ouvertes, sans pouvoir parler ni bouger. Singet sauta au bord de la route et cria: «Maître, revenez, revenez!
— Ça tourne m al!» s’effrayait Porcet, «il va nous livrer! Comme il n’a d’argent, ni sur lui, ni dans le sac, il rappelle le Maître pour avoir le cheval, c’est sûr. Ils vont nous demander d’ôter nos vêtements.
— Ne dis pas de bêtises!» se mit à rire Sablet, «le frangin sait y faire. Lui qui a su amener à résipiscence les pires démons, il ne va pas se laisser intimider par quelques foutus brigands? S’il nous rappelle, c’est qu’il a quelque chose à nous dire. Retournons vite jeter un coup d’œil.»
À ces mots, le Vénérable fit volontiers faire demi-tourà sa monture, et cria, quand il fut assez près: «Qu’est-ce qu’il y a, Conscient-de-la-Vacuité?
— Venez voir ces brigands: qu’en dites-vous?»
Porcet s’approcha et en poussa un, en criant: «Bandit, qu’est-ce qui t’arrive? Tu ne bouges plus?»
L’homme semblait inconscient, privé de la parole.
«Stupide et muet!» s’esclaffa Porcet.
Singet sourit: «C’est que je les ai immobilisés par un tour de magie.
— Mais l’immobilisation du corps n’est pas celle de la bouche. Comment se fait-il qu’ils ne produisent plus aucun son?
— Maître», reprit Singet, «veuillez mettre pied à terre et vous asseoir. Comme dit l’adage: Détention par erreur, oui;
libération, nenni. Mes frères, renversez tous ces brigands par terre, ligotez-les. Nous leur ferons déposer des aveux. On verra si ce sont des débutants ou des brigands endurcis.
— Mais nous n’avons pas de cordes», objeâa Sablet.
Singet s’arracha une touffe de poils et, soufflant dessus de son haleine magique, les transforma en trente longueurs de corde. Ils se mirent tous à l’œuvre, renversèrent les bandits, les retournèrent et les garrottèrent les quatre fers en l’air. Singet récita ensuite l’incantation qui les délivrait de leur paralysie et les malandrins reprirent peu à peu conscience.
Singet invita Tripitaka à prendre la place d’honneur devant les trois disciples; ils apostrophèrent les brigands, les armes à la main: «Foutus bandits, combien êtes-vous?
Depuis combien d’années êtes-vous dans le métier? Quel est le montant de vos pillages? Avez-vous commis des meurtres? Est-ce votre première infradion? La deuxième? Troisième?
— Grâce, Vos Seigneuries! clamaient les bandits.
— Taisez-vous! Ne criez pas! Avouez la vérité! répliquait Singet.
— Votre Excellence, nous ne sommes point de vieux habitués du crime, mais des garçons de bonne famille.
C’est simplement que, dans notre incurie, nous avons gaspillé nos patrimoines à boire, jouer, forniquer et nous amuser. Nous nous sommes trouvés sans moyens ni ressources. Comme nous avions appris que messire Kou avait accumulé une immense fortune, nous nous étions réunis hier dans l’intention de profiter de la pluie et de la nuit sombre pour une expédition de pillage. On se partageait le butin, quand on vous a vu arriver. Il y en a qui vous ont reconnus comme étant ceux que messire Kou avait raccompagnés. On a donc pensé que vous aviez un tas de choses; les bagages avaient l’air lourds et le cheval blanc C) 0 2 pressé de passer. C’est le propre du cœur humain de n’être jamais rassasié: c’eit ce qui nous a poussés à vous barrer la route. On ne se doutait pas que Votre Excellence disposait d’aussi étonnants pouvoirs et que nous nous retrouverions garrottés. Nous nous en remettons à votre commisération: prenez tout, mais laissez-nous la vie! »
Ce fut pour Tripitaka un choc d’apprendre que c’était là le produit du pillage de chez les Kou. Il se dressa sut ses pieds, vibrant d’indignation: «Conscient-de-la-Vacuité, le vieux messire Kou était d’une si parfaite bonté: comment pareil malheur a-t-il pu lui arriver?
— Tout cela, parce qu’il a voulu nous raccompagner en grande pompe: il a éveillé l’attention et poussé ces vauriens à l’aétion. Heureusement qu’ils sont tombés sur nous, qui leur avons repris le butin.
— Nous avons dérangé les Kou pendant quinze jours.
Je suis si touché de leur générosité: ne serait-ce pas la moindre des choses de leur rapporter leurs biens?»
Singet acquiesça. Il se rendit avec Porcet et Sablet dans la combe ramasser le butin et le charger sur le cheval. Il demanda à Porcet de prendre une autre charge de métal précieux, tandis que Sablet portait leurs propres bagages.
Singet aurait été tenté d’expédier d’un coup de trique tous ces brigands dans l’autre monde, mais il craignait que Tripitaka ne lui reprochât d’avoir attenté à des vies humaines. Il se résigna à récupérer ses poils d’une secousse du corps. Mains et jambes libres, les bandits se relevèrent et, les uns après les autres, s’enfuirent, trop heureux d’avoir la vie sauve. Tripitaka revenait sur ses pas afin de rapporter à messire son bien. Se doutait-il qu’il se conduisait comme la phalène qui se jette dans les flammes, qu’il allait au-devant d’un nouveau malheur? En témoigne le poème:
Bonté est rarement récompensée,
Souvent attire l ’inim itié.
Se jete r à l ’eau pour sauver le noyé?
Y réfléchir à deux fo is: bien avisé.
Tandis que les pèlerins s’en retournaient avec le butin, ils virent soudain venir à eux une foule de gens armés de lances et de sabres.
«Disciples!» s’écria Tripitaka alarmé, «que signifie cette masse compaâe d’armes qui s’approche?
— Malheur, calamité!» glapit Porcet, «ce sont les brigands que nous venons de relâcher: ils ont été chercher aes armes, des renforts et reviennent nous massacrer!
— Frérot», répliqua Sablet, «ceux-là n’ont pas Pair d’être des bandits. Regarde mieux, frangin.
— L’étoile du malheur descend à nouveau sur le Maître», murmura Singet à l’adresse de Sablet, «ce doit être la troupe qui est à la poursuite des brigands.»
À peine avait-il prononcé la phrase que les hommes arrivaient, se déployaient et encerclaient les pèlerins:
«Sacrés bonzes! On parade encore par ici après s’être livrés au pillage! »
Surgissant de toutes parts, ils arrachèrent Tripitaka à son cheval et le ligotèrent. Ce fut ensuite le tour des trois disciples. Une palanche glissée à travers les liens, chaque prisonnier fut emporté par deux hommes. Poussant la monture, ils s’en retournèrent d’une traite à la préfeâure, après s’être emparés du chargement.
Tripitaka, tremblant de tous ses membres, versait des larmes, ne trouvant plus ses mots. Marmonnant et grommelant, Porcet se laissait envahir par le ressentiment.
Sablet grognait, en proie à l’incertitude. Singet rigolait, prêt à montrer son savoir-faire.
Les troupes eurent tôt fait de ramener leurs prises en ville. Elles allèrent tout droit les livrer au tribunal et annoncer: «Votre Excellence, les conscrits ont capturé les brigands. »
Siégeant au tribunal, le magistrat récompensa la troupe de sa peine, vérifia le butin et le fit emporter par la famille Kou. Il fit ensuite comparaître Tripitaka et ses compagnons.
«Vous prétendez venir des terres de l’Est et aller au paradis de l’Ouest rendre hommage au Bouddha, mais en réalité vous êtes des bandits qui avez trouvé ce moyen de repérer le terrain de vos pillages.
— Permettez-moi de déclarer ceci, Votre Grandeur», répondit Tripitaka, «l’humble moine que voici n’est point un bandit et se garderait de pareille imposture. La preuve en est le document de voyage que je porte sur moi. C’est précisément parce que nous avions été reçus si généreusement pendant quinze jours par messire Kou que, poussés 9 ° 4
par la gratitude, nous avons repris aux brigands rencontrés en chemin ce butin que nous rapportions à la famille lorsque nous avons été inopinément arrêtés et pris pour des bandits que nous ne sommes pas en réalité. Nous supplions Votre Grandeur de procéder à un examen attentif des faits.
— Vous invoque avec habileté la gratitude, maintenant que la troupe vous a capturés», répliqua le magistrat, «si vous êtes tombés sur les brigands, pourquoi ne pas les avoir fait prisonniers et livrés à la justice, tout en manifestant votre reconnaissance? Comment se fait-il qu’il n’y ait plus que vous quatre? Voyez donc: cette plainte déposée par Kou Liang vous accuse nominativement. Osezvous encore la contester?»
À ces mots, Tripitaka se sentit comme une barque perdue dans l’océan démonté. Il n’avait plus l’âme chevillée au corps. «Conscient-de-la-Vacuité!» s’écria-t-il, «qu’attends-tu pour venir nous disculper?
— A quoi bon? Le butin témoigne contre nous, rétorqua Singet.
— Exaâement. Osez-vous nier en présence du butin?»
s’exclama triomphalement le magistrat. Il donna l’ordre à ses subordonnés: «Apportez le serre-tête. Serrez-moi le crâne chauve du chef de la bande. On lui donnera ensuite la bastonnade.»
Singet était alarmé, car il pensait en son for intérieur:
«Je ne peux tout de même pas laisser le Maître subir ces tortures, même s’il est destiné à passer par cette épreuve.»
Comme il voyait les gardes préparer la corde et la nouer au serre-tête, il ouvrit la bouche: «Pas ce bonze-là, Votre Grandeur. La nuit du pillage chez les Kou, hier, c’était moi qui tenait la torche; le couteau, c’était moi aussi; moi encore, le pilleur, et aussi le meurtrier. Le chef de bande, c’est moi. Si vous voulez battre, battez-moi. Les autres n’y sont pour rien. Il n’y a que moi qu’il ne faut pas relâcher.
— Commencez donc par celui-là!» ordonna le magistrat à ce discours.
Les gardes se mirent à l’œuvre, coiffèrent Singet et tirèrent sur la corde jusqu’à ce qu’elle se rompe dans un brusque claquement. Ils renouèrent et resserrèrent:
seconde rupture. À la quatrième tentative, la peau du crâne de Singet n’était même pas égratignée. Ils allaient changer la corde pour un nouvel essai, lorsqu’on vint 'Livre XX, chapitre x c v i i
annoncer: «Votre Excellence, Sa Seigneurie de la capitale, Chen le Proteéleur-en-Second, arrive et vous prie de venir l’accueillir dans les faubourgs.»
Le magistrat ordonna au chef de la chambre de justice:
«Emmenez les bandits en prison et gardez-les sous bonne surveillance. Quand j’aurai reçu mon supérieur, nous reprendrons l’interrogatoire.»
Le préposé poussa les quatre pèlerins dans la geôle.
Porcet et Sablet y avaient emmené leurs propres bagages.
«Mes disciples», se lamentait Tripitaka, «qu’allonsnous faire?
— Maître, entrez, entrez donc!» riait Singet, «il n’y a pas de chiens qui aboient après vous là-dedans! On va s’amuser!»
Les malheureux furent brutalement poussés à l’intérieur, chacun jeté sur un lit de torture, une sangle passée sur le ventre, une autre maintenant la poitrine et une troisième serrant la tête. Les geôliers revinrent les fouetter à la volée. Tripitaka souffrait le martyre, ne cessant de répéter: «Conscient-de-la-Vacuité! que faire, que faire!
— Ils nous battent pour nous soutirer de l’argent», fit observer Singet, «comme dit l’adage: Si tu te sens bien, profites-en; quand tu te sens mal, crache l ’argent! Dans l’immédiat, il suffirait de leur donner des sous.
— D’où pourrait nous venir l’argent?
— Pas d’argent? Les vêtements feront l’affaire. Donnez-leur votre kasâya, voilà tout! »
Tripitaka ressentit pareille proposition comme un coup de poignard au cœur. Mais il ne pouvait en supporter davantage; il se résigna donc à répondre: «Comme tu voudras, Conscient-de-la-Vacuité. »
«Messieurs les officiers», s’écria Singet, «inutile de vous fatiguer plus longtemps. Dans l’un des deux sacs que nous avons apportés se trouve une robe bordée de brocart qui vaut mille pièces d’or. Ouvrez et prenez.»
Les geôliers se mirent aussitôt à l’œuvre: ils fouillèrent les deux ballots. Il y avait plusieurs vêtements de toile et des pochettes, le tout ne valant pas grand-chose. Mais ils reconnurent un objet de prix dans la chose phosphorescente enveloppée de papier huilé.
D ’exquises rangées de perles brillantes,
Des paillettes de m erveilleux trésors,
Broderies nouées en dragons lovés,
Bordures de brocart à phénix volants.
Comme ils se bousculaient pour mieux voir, le bruit attira l’attention du surveillant en chef, qui vint crier:
«Qu’est-ce que c’est que ce boucan?»
Les gardes se mirent à genoux: «Son Excellence vient d’inculper ces quatre bonzes qui sont des brigands de grand chemin. Comme on les avait un peu battus, ils nous ont cédé ces deux sacs. En les ouvrant, nous avons découvert cet objet impossible à placer. Ce serait vraiment dommage de le déchirer pour se le partager. S’il va à un seul, les autres n’auront rien. Par bonheur, vous voilà: nous vous laissons trancher.»
L’officier de la prison vit que c’était un kasâya. Il examina les autres vêtements, puis la pochette, l’ouvrit et découvrit le document de voyage. À la vue des sceaux et signatures de toutes sortes de pays, il s’exclama:
«Heureusement que ça m’est tombé à temps sous les yeux! Sinon, vous vous mettiez une sale affaire sur le dos!
Ces bonzes ne son t pas des brigands. Ne touchez pas à leurs effets. On saura ce qu’il en est demain matin, quand Son Excellence reprendra l’enquête.»
Le soir tombait. On entendait le tambour annoncer la nuit en haut de la tour. La patrouille contre l’incendie faisait son tour de veille. Vers le milieu de la quatrième veille, Singet n’entendit plus les gémissements de ses compagnons: ils s’étaient tous endormis. Il songeait: «Le Maître doit passer par l’épreuve de cette nuit en prison.
C’est la raison pour laquelle je ne l’ai pas défendu, ni n’ai essayé d’user de mes pouvoirs magiques. Maintenant que la quatrième veille tire à sa fin, et l’épreuve, je ferais mieux de mettre ordre à tout cela pour que nous sortions de prison quand le jour se lèvera. »
Admirez ses capacités: il réduisit sa dimension de façon à sortir du lit de force et, d’une secousse, se transforma en un moucheron qui s’échappa par l’interstice des tuiles du toit. Il faisait une belle nuit calme, illuminée par la lune et les étoiles. Après s’être assuré de la direétion, il vola vers le portail des Kou. Il vit qu’à l’ouest de la rue, la lumière brûlait encore. Il se rapprocha et constata que c’était un fabricant de fromage de soja. Le vieux était au fourneau, tandis que la mère pressait le liquide. Il se mit à parler:
«Maman, ce grand monsieur Kou avait de la fortune et des fils; ce qui lui a manqué, c’e£t la longévité. Quand j’étais petit, nous étions camarades d’école. Même que j’avais cinq ans de plus que lui. Son vieux s’appelait Kou Ming. En ce temps, ils n’avaient pas plus de mille«?*'1 de terrains, dont ils n’arrivaient même pas à se faire payer les rentes. Le père est mort quand il avait vingt ans: c’était à lui de gérer le patrimoine. En fait, sa chance, c’est d’avoir épousé la fille de Prosper Zhang, celle qu’on surnomme Pousse-Aiguille;
sûr qu’elle lui a ramené la prospérité. A partir du moment où elle est entrée chez eux, les récoltes se sont mises à rendre et les créances à rentrer. Pas d’achat sans profit: tout ce qu’ils entreprenaient leur rapportait des sous. À l’heure qu’il est, elle lui a fait gagner une fortune de cent mille. À quarante ans, il s’est tourné vers le bien et a fini par nourrir dix mille moines. Et voilà que la nuit dernière des brigands lui ont donné un coup de pied mortel. Quelle pitié! Il venait d’avoir soixante-quatre ans cette année, et possédait tout ce qu’il faut pour jouir de la vie. Un homme plein de bonté, e5t-cepossible? Au lieu d’une récompense méritée, mourir de cette façon! Désolant, vraiment lamentable! »
Singet n’en perdit pas un mot. C’était le début de la cinquième veille, 4 heures du matin. Il vola jusqu’à la maison des Kou. Le cercueil reposait dans la salle principale, une lampe allumée à la tête; on avait disposé sur le côté des bâtonnets d’encens, des chandelles et des offrandes de fruits. La veuve sanglotait auprès du défunt.
Il vit arriver les deux fils qui priaient et pleuraient, tandis que les brus apportaient des offrandes de riz. Singet se posa à la tête du cercueil et toussota. Terrifiées, les deux femmes coururent dehors, jetant les bras en l’air; les deux frères s’aplatirent sur le sol sans oser bouger, répétant: «Oh!
père! Oh! Oh!..»
Plus courageuse, la vieille donna une tape sur le cercueil: «Messire, te voilà revenu à la vie?
— Non!» répondit Singet en imitant la voix du vieux Kou.
Complètement affolés, les deux fils ne cessaient de frapper le sol du front en murmurant: «Oh! père! Oh! Oh!..»
S’efforçant de ne pas se laisser gagner par la panique, la mère redemanda:
«Comment peux-tu parler, si tu n’es pas revenu à la vie?
— Le roi des Enfers, Yama, m’a fait raccompagner par des spedres pour que je vous parle: je dois vous dire que Pousse-Aiguille a joué de sa langue venimeuse pour perdte des innocents.»
S’entendant appelée par son petit nom, la mère s’agenouilla, terrifiée, et se prosterna jusqu’à terre: «Mon vieil ami, à votre âge, m’appeler par mon petit nom. Quels innocents ma langue venimeuse aurait-elle perdus?
—• “Le moine chinois avait allumé la torche, Porcet tenait un couteau, Sablet emportait l’or et l’argent, c’est Singet qui a tué votre père”: allons donc!» hurla le Novice, «à cause de ces paroles calomnieuses, de braves gens ont été précipités dans l’épreuve. Les quatre maîtres de la cour des Tang avaient rencontré en route les brigands et repris le butin, qu’ils allaient nous rapporter en témoignage de gratitude. Quelle bonne pensée! Or, tu as fabriqué cette accusation et envoyé nos fils porter plainte, plainte que la préfedure n’a pas su examiner assez attentivement: les voilà maintenant jetés en prison. Le dieu de la geôle, le tudi et la divinité des murs et fossés en sont si alarmés et indignés qu’ils en ont fait part à Yama. Le roi des Enfers m’a donc fait raccompagner sous bonne garde fantomatique pour vous demander de les faire élargir sans délai; sinon, j’ai mission de rester à la maison un mois et d’y faire tant de raffut que personne n’y survivra, pas même les poulets et les chiens!
— Père», suppliaient Kou Liang et son frère,
recommençant à se proiterner, «je vous en prie, retournez d’où vous venez, ne faites de mal à personne. Dès qu’il fera jour, nous irons au tribunal remettre la demande de libération. Nous sommes prêts à reconnaître notre erreur. Nous n’aspirons qu’à la paix pour les vivants et les morts.
— Brûlez de la monnaie de papier! » commanda Singet à cette réponse, «je m’en vais!»
Tous les membres de la famille vinrent enflammer du papier.
Singet s’envola d’un coup d’ailes et fila droit vers la résidence du magistrat. Baissant la tête, il vit, à la lumière qui brillait dans la chambre, que le juge était déjà levé.
Comme il entrait dans la salle centrale, il aperçut, suspendu au milieu du mur du fond, un rouleau représentant un mandarin chevauchant une bête gris pommelé, suivi 9 ° 9
d’une escorte de plusieurs hommes, l’un tenant un parasol bleu, l’autre une chaise pliante. Sans la moindre idée de l'histoire qui était ainsi dépeinte, Singet se posa en plein milieu. Soudain le magistrat parut, courbant l’échine pour se laver et coiffer. Singet toussota brusquement, le renvoyant dans sa chambre, saisi de panique. La toilette finie, il ressortit en robe de cérémonie et, bâtonnets d’encens allumés, pria devant la peinture: «O emplacement sacré de mon oncle vénérable Qiang Qianyi, votre filial neveu Qiang Kunsan a présentement obtenu le poste de magistrat à la préfeéture Terrasse-de-Bronze, grâce à la proteélion de la vertu de ses ancêtres, qui lui ont assuré le succès aux examens dans le groupe des premiers lauréats:
je n’ai jamais manqué de vous offrir l’encens, matin et soir.
Pourquoi produire ce bruit aujourd’hui? Je vous supplie de ne point terrifier la maisonnée par de maléfiques manifestations. »
Singet riait intérieurement: «C’est donc le portrait sacré de son oncle paternel aîné! » Il saisit l’occasion qui se présentait:
«Mon sage neveu Kunsan, tu as certes honoré la proteftion de tes ancêtres en demeurant jusqu’à présent incorruptible dans l’exercice de ta charge. Mais comment as-tu pu, hier, pousser l’ignorance jusqu’à traiter de saints moines en bandits et les faire jeter en prison sans enquête plus approfondie? Le tudi, le dieu de la geôle et celui des murs et fossés en ont été si troublés qu’ils en ont fait rapport à seigneur Yama, lequel m’a fait raccompagner pour que je te parle et te demande d’examiner à fond le cas, en vue de les libérer sans tarder. Sinon, il te fera convoquer aux Enfers pour tirer l’affaire au clair.»
Saisi d’effroi à ce discours, le magistrat répondit: «Je vous en prie, mon oncle, retournez d’où vous venez. Je les ferai relâcher dès que je serai monté au tribubal.
— Dans ce cas, brûle-moi du papier. Je m’en vais rapporter la réponse à seigneur Y ama. »
Le magistrat ajouta de l’encens, enflamma de la monnaie de papier et remercia en s’inclinant.
Quand Singet ressortit en voletant, l’est, déjà, blanchissait. À la sous-préfedture de Diling, les officiers s’étaient rassemblés au tribunal.
«Si l’on s’aperçoit que c’est un moucheron qui parle», songeait le Novice, «ils vont se douter de la supercherie...»
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Du milieu des airs, il passa donc à la magie du gigantisme et tendit un pied qui remplit la salle du tribunal, «Officiers, écoutez-moi: je suis un dieu vagabond dépêché par l’empereur de Jade. Il vous accuse d’avoir injustement malmené dans la prison de la préfedure un fils du Bouddha en quête des Ecritures, provoquant l’émoi parmi les dieux des trois mondes. Je suis chargé de vous dire qu’il faut le libérer au plus tôt. A la moindre difficulté, j’abaisse l’autre pied et je commence par les officiers de la préfedure et sous-préfeéture réunies; j’écraserai ensuite les habitants de la région entière et piétinerai la cité, qui ne sera plus que cendres et poussière.»
Terrorisés, les fonétionnaires de tous grades se jetèrent à genoux et supplièrent en se prosternant: «Que Votre Eminente Sainteté veuille bien se retirer. Nous nous rendons sur-le-champ à la préfedure soumettre le cas à Son Honneur pour lui demander sa libération immédiate. Ne remuez surtout pas votre pied, vous allez nous faire mourir de peur!»
Singet se retransforma alors en moucheron, vola jusqu’au toit de la prison, se glissa entre les tuiles et reprit sa place sur le lit de force, où il s’endormit.
Parlons du magistrat qui était monté au tribunal: à peine avait-il fait porter dehors les tablettes que les frères Kou en prenaient une et s’agenouillaient à la porte en clamant justice. Le magistrat ordonna de les faire entrer.
Ils tendirent la requête de libération, à la vue de laquelle k juge s’emporta: «Vous aviez présenté hier une plainte de perte de vos biens: j’ai fait arrêter les voleurs et, de plus, vous avez récupéré ce qu’on vous avait volé. Que signifie de revenir aujourd’hui solliciter leur libération?
— Votre Excellence», répliquèrent les deux garçons en versant des larmes, «cette nuit, notre père s’est manifesté pour nous reprocher d’avoir fait injustement jeter en prison un saint moine qui, tout au contraire, nous rapportait le butin enlevé aux brigands qu’il avait relâchés, d’avoir mis en émoi les divinités locales qui ont fait rapport au roi Yama. Celui-ci l’a extrait des Enfers pour nous demander de retourner à la préfeâure solliciter la libération des innocents, sous peine des pires malheurs.
Voilà pourquoi nous sommes revenus soumettre cette requête dans l’espoir que Votre Excellence saurait l’agréer.»
À ce discours, le magistrat pensait en son for intérieur:
«Leur père eft le nouveau fantôme d’un cadavre encore chaud: cette manifestation de l’âme pour une juste rétri'
bution n’est pas invraisemblable. Mais mon oncle, lui, est mort depuis cinq ou six ans: se peut-il que son âme me soit apparue cette nuit pour exiger leur libération?... Tout bien considéré, une injustice a dû être commise.»
Il s’interrogeait ainsi, lorsque le sous-préfet de Diling et ses officiers se précipitèrent au tribunal en clamant:
«Votre Grandeur, cela tourne mal, très mal! L’empereur de Jade vient d’envoyer son dieu itinérant pour exiger la libération immédiate de ces braves gens retenus en prison.
Les bonzes que nous avons arrêtés hier ne sont pas des brigands, mais des fils du Bouddha en quête des Ecritures.
Si nous tardons, il nous écrasera et réduira en poussière la cité et ses habitants.»
Ce fut un nouveau choc pour le magistrat, livide d’effroi. Il ordonna aussitôt au greffier de la chambre de justice de rédiger un mandat pour leur comparution. Comme on ouvrait les portes de la prison pour les en extraire, Porcet se demandait avec inquiétude comment ils allaient être battus.
«Ils n’oseront pas te toucher. Je te le garantis», répondit en riant Singet, «j’ai tout arrangé. Il ne faut surtout pas vous agenouiller, car c’est lui qui va vous prier de prendre la place d’honneur. Vous allez voir: je vais lui réclamer la restitution des bagages et du cheval; s’il manque la moindre chose, c’est moi qui le battrai!»
Ils n’avaient pas fini de discuter qu’ils étaient à l’entrée du tribunal. Dès qu’ils les aperçurent, le magistrat, le sous-préfet et les officiers de tous grades descendirent les accueillir: «Quand Vos Saintetés sont venues hier, nous n’avons pas su pousser à fond l ’interrogatoire, d’une part parce que nous avions été bousculés par la réception de notre supérieur, d’autre part parce que la vue du butin nous avait induits en erreur.»
quidam au tribunal, nos bagages sont passés entre les mains des geôliers. Rendez-les-nous, et vite! C’est à mon tour de vous faire subir l’interrogatoire. Arrêter des gens paisibles injustement et les traiter en brigands! Savez-vous de quel châtiment vous êtes passibles?»
À le voir prendre la chose si mal, les fonétionnaires de la préfecture et de la sous-préfeéture n’en menaient pas large.
Aucun qui ne s’effrayât: ils firent aussitôt ramener la bête par celui qui l’avait emmenée et rapporter les bagages par ceux qui les détenaient, sans que rien ne manquât.
Comme les trois compagnons ne semblaient pas vouloir s’en tenir là, les fonétionnaires ne pouvaient que mettre le blâme sur le compte de la famille Kou. Tripitaka cherchait à les apaiser:
«Disciples, l’affaire se saurait être tirée au clair ici. Il nous faut aller chez les Kou, interroger et confronter les témoins pour savoir qui nous aurait vu agir en brigands.
— Vous avez raison», répondit Singet, «attendez que j’aille réveiller le mort: on verra qui l’a tué.»
Sablet hissa le moine chinois sur le cheval en plein tribunal et tout le monde se bouscula dehors en poussant cris et vociférations.
Les divers officiers de la préfeéfure et de la souspréfeéture s’étaient eux aussi tous rendus chez les Kou, à la grande frayeur de Kou Liang et de son frère, qui les reçurent et les conduisirent dans la cour avec d’incessantes prosternations. Dans la salle mortuaire, toute la famille était en deuil et pleurait.
«La mère qui fabrique des calomnies pour nuire aux braves gens, arrête-toi de pleurer!» ordonna Singet, «attends que j’aie rappelé ton mari: il nous dira qui l’a tué.
On va te confondre! »
Les officiers étaient persuadés que Singet plaisantait.
«Messieurs», leur dit-il, «tenez un moment compagnie à mon maître. Porcet, Sablet soyez vigilants! Je serai bientôt de retour.»
Sacré grand saint! D’un bond, il fut dehors et s’éleva dans les airs. Le terrain se couvrait de nuées irisées qui enveloppaient la résidence; un souffle de bon augure protégeait l’âme primordiale. La foule s’aperçut enfin que c’était un immortel qui chevauchait les nuages, un saint capable de ramener les morts à la vie. Il va de soi qu’un chacun priait et brûlait de l’encens.
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D’une culbute dans les nuages, le grand saint avait atteint d’une traite le monde des ténèbres et foncé dans la salle du Filet-de-la-Forêt, jetant la panique parmi Les d ixjuges infernaux'1- qui le recevaient mains jointes, tandis que les assesseurs des cinq orients se prostlemaient.
Les m ille arbres-épées étaient à m oitié renversés, la montagne aux D ix-M ille-C outeaux se trouvait aplatie. Dans la cité des victimes de malemort, les farfadets se convertissaient, sous lepont Sans-Recours, les fantômes retrouvaient la vie.
C ’esti que le divin rayon de lum ière, telle l ’am ni Bie cêlestle, illum inait le domaine des ténèbres et brilla it partout.
Les dix juges accueillirent le grand saint et, après l’échange de politesses, lui demandèrent les raisons de sa venue.
«Lequel d’entre vous a pris en charge le fantôme de Kou Hong, celui qui nourrissait les moines à la souspréfefture de Diling? Veuillez enquêter et me renseigner sans délai.
— Kou Hong est un homme de bien. Nous ne l’avions pas envoyé chercher, il est venu de lui-même et a rencontré le garçon en Habit-d’Or au service de Ksitigarbha, lequel l’a emmené voir son maître.»
Singet prit aussitôt congé et se rendit au palais des Nuages-Émeraude, où le boahkattva le reçut. Après les salutations, Singet lui exposa ce qui l’amenait.
«Kou Hong ne devait pas dépasser en années le nombre des hexagrammes ni finir sa vie en souillant son lit ou sa natte. C’est donc ainsi qu’il a quitté le monde. Comme c’est un homme de bien qui nourrissait les moines, je l’ai engagé comme secrétaire général du registre des bonnes destinées. Puisque vous êtes venu le chercher, je prolonge son existence terrestre d’un cycle de douze ans et l’invite à repartir avec vous», fut heureux de répondre le bodhkattva.
Le garçon en Habit-d’Or alla donc chercher Kou Hong, qui s’exclama en voyant Singet: «Maître, maître! Sauvezmoi!
— Vous aviez reçu un coup de pied mortel des brigands. Ici, vous êtes chez le direfteur des Enfers, Ksitigarbha. Je suis venu pour vous ramener chez les vivants, obtenir votre témoignage et tirer au clair l’affaire. Le bodhkattva vous fait la grâce de vous laisser repartir et de U instlant d'après, il restpirait et reprenait vie.
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prolonger votre laps de vie. Vous reviendrez ici dans douze ans.»
Messire Kou se confondit en prosternations sans fin.
Singet remercia le bodhisattva, changea le fantôme, en soufflant dessus, en vapeur, qu’il mit dans sa manche, et quitta ainsi le monde des Enfers pour rejoindre celui des vivants. Il arriva sur un nuage à la maison des Kou et, ordonnant aussitôt à Porcet d’ouvrir le cercueil, poussa l’ime dans le corps. L’instant d’après, il respirait et reprenait vie. Se hissant hors de la bière, il se prosterna devant les quatre pèlerins:
«Maîtres! Maîtres! Mort prématurément, c’est à lui que je dois d’être revenu des Enfers. Je lui dois la grâce de m’avoir à nouveau procréé! »
Il se confondait en remerciements sans fin. Tournant la tête, il aperçut les officiers en rang et se prosterna cette fois vers eux: «Pourquoi êtes-vous dans mon humble demeure?
— Tes fils avaient d’abord porté plainte en accusant les saints moines», expliqua le magistrat, «j’avais donc envoyé aussitôt du monde les arrêter. Le hasard a voulu que les saints moines rencontrent les brigands chargés de butin, s’en saisissent et le ramènent chez toi. Mes hommes les ont arrêtés par erreur, puis expédiés en prison sans examen suffisant. Cette nuit, ton âme, comme celle de mon défunt oncle sont venues dénoncer l’erreur. La souspréfeâure a reçu l’honneur de la visite du dieu vagabond et itinérant. Cette soudaine multiplicité d’apparitions m’a décidé à relâcher les saints moines, lesquels sont allés ensuite te ramener à la vie.
— Votre Excellence», répondit messire Kou, agenouillé, «vous leur aviez fait tort en vérité, à ces saints moines. Cette nuit-là, une trentaine de brigands armés de bâtons et de torches emportaient mes biens. Ne pouvant jtn’y résigner, j’avais voulu leur parler raison: ils m’ont envoyé dans l’autre monde d’un coup de pied. Les quatre pèlerins n’y sont pour rien!»
Il appela sa femme: «Tu sais qui me l’avait donné, ce coup de pied! Tu as osé présenter une fausse accusation? Je prie Son Excellence de t’inculper.»
La maisonnée entière, jeunes ou vieux, ne cessait de se prosterner. Le magistrat leur épargna avec magnanimité toute inculpation. Kou Hong donna l’ordre de préparer un grand banquet pour l’en remercier, mais les officias s’en retournèrent à leur yarnen sans accepter de s’asseoir.
Le lendemain, Kou Hong afficha à nouveau sa volonti de nourrir les moines et insista pour retenir Tripitaka,qui s’y refusa fermement.
Il invita une seconde fois les voisins et amis à les raccompagner avec bannières et baldaquins, le même faât qu’auparavant.
L e C ie l n ’abandonnera jam ais l ’homme de bien, Tout le m al de la terre n’y changera rien.
Ils marchent d ’un pas ferm e vers VAinsi-venu, V ers le mont des Vautours et la jo ie absolue.
Si vous ne savez, en fin de compte, ce qu’il advint quand ils virent le Bouddha, écoutez donc la séance suivante, qui va vous le détailler.