Le récit nous a exposé comment les huit vajrapani furent chargés d’escorter le moine chinois de retour vers son pays: mais de cela, nous ne dirons pas plus.
À la porte, les révélateurs des cinq orients, les quatre proteâeurs du temps, les six divinités du jour et les six de la nuit, ainsi que les défenseurs de la doftrine, s’avancèrent vers la bodhisattva Guanyin pour faire valoir: «Nous avons secrètement assuré la proteâion du saint moine sur votre ordre, bodhisattva. Maintenant que sa mission est accomplie et que vous avez remis au Bouddha l’ordre en lettres d’or, permettez-nous d’en faire autant à votre égard.
— Vous avez ma permission, faites donc!» répondit Guanyin, fort aise. Elle leur demanda: «Comment se sont comportés les quatre pèlerins tout au long de la route?
malheurs et calamités par lesquels il est passé tout au long du voyage. Voici le registre complet de ces épreuves.»
La bodhkattva lut du début à la fin:
Conformément à la mission qui leur a été confiée, les révélateurs mt noté attentivement le nombre exaél des épreuves du moine chinois:
Première épreuve: le bannissement de Cigale-d’Or.
Deuxième épreuve: à la naissance échappe de peu à la mort.
Troisième épreuve: à un mois, il est jeté dans le fleuve.
Quatrième épreuve: vengeance et recherche d ’un parent.
Cinquième épreuve: rencontre d ’un tigre à la sortie de la ville.
Sixième épreuve: chute dans une fosse, séparé de l’escorte.
Septième épreuve: au col de la Double-Fourche.
Huitième épreuve: au sommet du mont des Deux-Frontières.
Neuvième épreuve: échange de chevaux dans les gorges.
Dixième épreuve: brûlé par le feu dans la mit.
Onzième épreuve: perte du kasâya.
Douzième épreuve: soumission de Porcet.
Treizième épreuve: obstlruêiion par Vent-jaune.
Quatorzième épreuve: appel à l’aide de Eingji.
Quinzième épreuve: traversée difficile des Sables-Mouvants.
Seizième épreuve: soumission de Sablet.
Dix-septième épreuve: apparition des quatre saints.
Dix-huitième épreuve: le temple des Cinq-Fermes.
Dix-neuvième épreuve: la difficulté de faire revivre l'arbre à ginseng.
Vingtième épreuve: bannissement du singe de l’estprit.
Vingt et unième épreuve; perdu dans la forêt Noire.
Vingt-deuxième épreuve: la missive portée au pays des Eléphants-Sacrés.
Vingt-troisième épreuve: transformé en tigre à l’audience.
Vingt-quatrième épreuve: rencontre de démons au Sommet-Plat.
Vingt-cinquième épreuve: suspendu à la grotte des Fleursde-Eotus.
Vingt-sixième épreuve: sauvetage du roi de Coq-Corbeau.
Vingt-septième épreuve: transformations de démons.
Vingt-huitième épreuve: rencontre maléfique au mont du Sanglot.
Vingt-neuvième épreuve: le saint moine enlevéparla bourrasque.
Trentième épreuve: le singe de l ’eéprit eil mis à mal.
Trente et unième épreuve: appel à l’aide d’un saint.
Trente-deuxième épreuve: naufrage dans la rivière Noire.
Trente-troisième épreuve: transport à Char-Tard.
Trente-quatrième épreuve: le grand jeu.
Trente-cinquième épreuve: rejet desprêtres, promotion des moines.
Trente-sixième épreuve: la route coupée de grandes eaux.
Trente-septième épreuve: chute dans la rivière du Ciel.
Trente-huitième épreuve: l’apparition à la nasse de poissons.
Trente-neuvième épreuve: rencontre maléjique au mont du Capuchon-d’OC.
Quarantième épreuve: les dieux impuissants à soumettre le monstlre.
Quarante et unième épreuve: ses origines demandées auprès du Bouddha.
Quarante-deuxième épreuve: contaminé en buvant Teau.
Quarante-troisième épreuve: retenu en mariage au royaume des femmes.
Quarante-quatrième épreuve: tortures dans la grotte du pipa.
Quarante-cinquième épreuve: nouveau bannissement du singe de l’estprit.
Quarante-sixième épreuve: deux singes difficiles à distinguer.
Quarante-septième épreuve: la route coupée par les monts en feu.
Quarante-huitième épreuve: la quête de l’éventail en feuilles de bananier.
Quarante-neuvième épreuve: le démon-roi ligoté.
Cinquantième épreuve: le balayage de la pagode de la cité.
Cinquante et unième épreuve: récupération du trésor et sauvetage des moines.
Cinquante-deuxième épreuve: récitation depoème dans la forêt de ronces.
Cinquante-troisième épreuve: le petit monastlère du Coup-de Tonnerre.
Cinquante-quatrième épreuve: les dieux sont capturés.
Cinquante-cinquième épreuve: bloqué dans la ruelle des Kakis Vourris.
Cinquante-sixième épreuve: médecin au pays de Pourpre-Violet.
Cinquante-septième épreuve: sauvé de l'épuisement.
Cinquante-huitième épreuve: la reine arrachée aux monstlres.
Cinquante-neuvième épreuve: égarement par les sept sentiments.
Soixantième épreuve: blessé par le monstlre aux mille paires d’yeux.
Soixante et unième épreuve: la route barrée p a r Chameau-Lion.
Soixante-deuxième épreuve: les créatures divisées en trois couleurs.
Soixante-troisième épreuve: frappé par le malheur dans la cité.
Soixante-quatrième épreuve: le Bouddha est appelé à la rescousse.
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Soixante-cinquième épreuve: le sauvetage des petits garçons au pays de Bhiksu.
Soixante-sixième épreuve: le vrai distingué du pervers.
Soixante-septième épreuve: sauvetage d ’un monstre dans la forêt.
Soixante-huitième épreuve: malade dans une cellule de moine.
Soixante-neuvième épreuve: captif dans le gouffre sans fond.
Soixante-dixième épreuve: retenu au pays de Destruétion-de-la Foi.
Soixante et onzième épreuve: rencontre de démons au mont Cache Brouillard.
Soixante-douzième épreuve: prière pour la pluie à Fengxian.
Soixante-treizième épreuve: perte ae leurs armes.
Soixante-quatorzième épreuve: célébration du râteau.
Soixante-quinzième épreuve: difficultés au mont Nœuds-de Bambou.
Soixante-seizième épreuve: souffrances à la caverne Fleur-des Mystères.
Soixante-dix-septième épreuve: capture de rhinocéros.
Soixante-dix-huitième épreuve: invité comme gendre en Inde.
Soixante-dix-neuvième épreuve: jeté en prison à la préfeélun Terrasse-de-Bronze.
Quatre-vingtième épreuve: libéré du corps charnel au passage de Touche-Nuages.
Les épreuves subies par le saint moine au cours de ce trajet de dix-huit mille lis sont en ce registlre clairement notéesh Après avoir parcouru le registre d’un bout à l’autre, Guanyin s’écria: «Dans l’école du Bouddha, “neuf fois neuf’ est un chiffre qui mène à la vérité. Il manque donc une épreuve au saint moine pour compléter la liste, puisqu’il n’en a subi que quatre-vingts.» D’ordonner aussitôt aux révélateurs: «Rattrapez les vajrapani et provoquez une dernière épreuve! »
Le révélateur qui en avait reçu l’ordre vola vers l’Est, monté sur un nuage. Il lui fallut un jour et une nuit pour rattraper les huit gardiens lanceurs de foudre, et leur murmurer à l’oreille: «Agissez ainsi, en respeétueuse obéissance aux consignes de la bodhisattva-, à exécuter sans défaillance.»
À ces mots, les huit vajrapani arrêtèrent le vent brutalement, dans un grand bruit de brosses frottées, si bien que les quatre pèlerins tombèrent du ciel avec le cheval et leurs soutras. Assurément:
Iy oie du vrai p a r le double neuf n’est point aisée, Passe des m yîlères exige volonté.
I l fa u t chasser démons p a r le travail sur soi, Soutenir le retour de la ju ñ e vraie Loi.
N e croyez pas les soufras d ’accès facile:
I l en a coûté au saint moine bien des périls.
L a Triple union a toujours été subtile:
L a réussite de 1’é lix ir tient à un f il!
C’est avec alarme que Tripitaka sentit ses pieds fouler la terre ferme, tandis que Porcet riait aux éclats: «Bien!
Parfait! Le cas de le dire: Qui veut gagner du temps en perd!
— Parfait!» lui fit écho Sablet, «puisqu’ils sont allés si vite, c’est sans doute qu’ils veulent nous laisser un peu de repos par ici.
— Comme dit le proverbe », ajouta Singet: «Dix jours à relier assis sur le banc de sable pour neuf bancs traversés en un seul jour.
— Cessez de discutailler, vous trois ¡»coupa Tripitaka, «voyez plutôt où nous sommes.
— C’est ici! » s’exclama Sablet après avoir regardé tout autour, «c’est ici! Maître, écoutez donc le bruit de l’eau!
— Je suppose que le bruit de l’eau te rappelle la maison natale, insinua le Novice.
— Son pays natal e$t le fleuve des Sables-Mouvants, précisa Porcet.
— Mais non!» répliqua Sablet, «nous sommes sur le fleuve qui communique avec le ciel.
— O disciples! Observez attentivement pour savoir sur quelle rive nous sommes.»
Singet se lança d’un bond dans les airs et, se servant de la main comme d’une visière, redescendit après avoir regardé avec soin: «Maître, c’est le rivage occidental du fleuve.
— Cela me revient à la mémoire: le domaine des Chen se trouve sur la rive orientale. L’année où nous y étions, ils nous étaient si reconnaissants d’avoir sauvé leur fils et leur fille qu’ils voulaient construire un bateau pour nous raccompagner. Une tortue blanche s’est fort heureusement chargée de la traversée. Je me souviens qu’il n’y avait pas la moindre trace de foyers humains sur la rive occidentale.
Que faire cette fois?
les simples mortels en étaient capables», grommelait Porcet, « mais des vajrapani au service du Bouddha, c’est un peu fort! Alors qu’ils avaient l’ordre, du Bouddha lui-même, de nous ramener à l’Est, nous laisser choir à mi-chemin!
Nous voilà dans de beaux draps! Comment traverser?
— Arrête de maugréer, frérot», rétorqua Sablet, «notre maître a maintenant obtenu la Voie, il a laissé son enveloppe charnelle au passage de Touche-Nuages et ne saurait cette fois s’enfoncer dans l’eau. Demandons au frangin de s’y mettre avec nous deux pour transporter le Maître de l’autre côté par les airs.
— Impossible!» répondit Singet en riant sous cape, «impossible!»
Vous vous demandez pourquoi? S’il avait été possible d’user de ce pouvoir magique et de lui révéler l’abscons mystère de la lévitation, maître et disciples n’auraient eu qu’à franchir ainsi mille et une rivières. Or, Singet savait fort bien que le moine chinois n’avait pas encore complété le chiffre de neuf fois neuf, qu’il lui restait une dernière épreuve à subir et que c’était la raison pour laquelle ils se trouvaient retenus à cet endroit.
Tout en discutant avec vivacité, maître et disciples marchaient avec lenteur et furent bientôt au bord de l’eau où, soudain, ils entendirent appeler: «Saint moine chinois, par ici, par ici, saint moine chinois! »
Les quatre pèlerins dressèrent la tête, alarmés, car il n’y avait ni bateau ni trace de présence humaine: c’était une grosse tortue blanche au crâne pelé qui appelait en tendant le cou: «Vous voilà enfin de retour, cher maître! Il y a tant d’années que je vous attends.
— Chère vieille tortue», répondit Singet en souriant, «voilà que l’on se retrouve après t’avoir mis à contribution il y a des années.»
Tripitaka, Porcet et Sablet en étaient infiniment heureux.
«Si tu veux vraiment nous rendre service», reprit Singet, «monte sur le bord, chère vieille tortue.»
Elle grimpa hors de l’eau d’un bond. Singet leur cria de hisser le cheval sur la carapace. Porcet retourna s’accroupir près de la queue du cheval. Tripitaka se tenait à la gauche du cou et Sablet à la droite. Un pied sur la tête et l’autre sur la nuque, Singet lui cria: «En avant, et sans basculer!»
L a tortue écarta ses quatre pattes et progressa sur l'eau comme eu terrain plat.
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La tortue écarta ses quatre pattes et progressa sur l’eau comme en terrain plat, droit en direétion de la rive orientale, les quatre pèlerins et le cheval sur le dos. Vraiment le cas de dire:
L e m j Bère profond de ¡a non-dualité
Révèle homme et ciel, les démons chassés.
E n fin se montre le visage authentique,
Toutes causes complètes en un corps unique.
V a, viens, s i tu te tiens aux trois véhicules, L ’é lix ir neuf fois viré\ à ton gré circule!
Porte ton ballot, canne en l ’a ir, et tais-toi, Trop heureux de revoir la vieille tortue!
Les portant sur son dos, la tortue foulait les flots. Elle avança ainsi la plus grande partie de la journée. Ce n’eâ que vers le soir, comme on s’approchait de la rive orientale, qu’elle demanda tout à coup:
«Cher maître, la dernière fois, je vous avais prié de poser pour moi la question, quand vous seriez au paradis de l’Ouest, en présence du Bouddha, au sujet de ma conversion et des années qui me restent à vivre. L’avez-vous fait?»
Or, une fois son bain pris au temple de la Vérité-de-Jade du paradis de l’Ouest, son corps charnel abandonné au passage de Touche-Nuages, et le mont des Vautours gravi, le Vénérable avait eu l’esprit si absorbé par le soin de saluer le Bouddha et son entourage de saints moines et bodhùattva qu’il ne s’était plus soucié de rien, si ce n’est de la quête des Écritures. Aussi avait-il négligé de s’enquérir de la longévité de la tortue: il ne savait que répondre et, comme il n’osait lui dire n’importe quoi ni ne voulait mentir, il restait muet. La vieille tortue comprit qu’il n’en avait rien fait et, d’une secousse, se glissa vers le fond, précipitant dans les flots les quatre pèlerins, ainsi que le cheval et les soutras.
Aïe! Encore heureux que Tripitaka eût abandonné son enveloppe mortelle et obtenu la Voie: sinon, il aurait coulé jusqu’au fond. Une chance aussi que le cheval fût un dragon. Porcet et Sablet savaient nager. Avec un large sourire, Singet fit la démonstration de ses grands pouvoirs magiques en repêchant le moine chinois et le déposant sur la bonne rive. Les sacs de soutras, les vêtements et la selle étaient trempés.
Maître et disciples venaient de regagner la rive et rangeaient leurs affaires lorsque s’éleva une violente tempête, obscurcissant le ciel, faisant rouler les pierres et voler le sable, dans le fracas du tonnerre et les zébrures des éclairs.
Un coup de vent
A culbuter le ciel et la terre.
Un coup de tonnerre
A fa ire trem bler montagnes et rivières.
Un éclair
Leu volant q u i déchire les nuages.
Un ciel entier de brouillard
Recouvre la terre entière.
L e vent rugit, le tonnerre gronde, les éclairs zèbrent de rouge le ciel noyé de brumes.
L a bourrasque jette au visage sable et poussière, le tonnerre alarme tigres et léopards q u i se cachent, les éclairs plongent dans la panique les oiseaux q u i craquettent, tandis que les arbres disparaissent dans le brouillard.
L e vent soulève les flots du fleuve qu i communique avec le ciel, le tonnerre terrifie les dragons et poissons du fleuve, les éclairs l'illum inent de p a rt en p a rt, Je brouillard en estlompe les rivages.
Q uel vent! A renverser rochers, pins et bambous des sommets!
Q uel tonnerre! A fa ire trembler les plus puissants!
Quels éclairs! Serpents d ’or q u i courent à travers le ciel, illum inant les étendues sauvages.
Quel brouillard! A obscurcir l ’elpace et couvrir les neuf deux!
Terrifié, Tripitaka retenait de tout son poids les sacs de soufras, tandis que Sablet pesait sur son chargement et que Porcet tenait ferme la bride du cheval blanc. Singet faisait des moulinets de sa trique de fer tenue des deux mains, protégeant sa gauche et sa droite.
La tempête était un signal des créatures des ténèbres qui cherchaient à s’emparer des Ecritures que les pèlerins avaient obtenues. Elle fit rage toute la nuit, ne s’apaisant qu’à l’aube. Complètement trempé, le Vénérable, tremblant de tous ses membres, s’écria: «Conscient-de-la Vacuité, qu’est-ce qui se passe?
égale à celle de l’univers, des lumières aussi intenses que celles du soleil et de la lune, la longévité d’un printemps perpétuel et un corps dharmique imputrescible. C’est chose intolérable au ciel et à la terre; elle provoque la jalousie des dieux et des diables qui voudraient bien vous les arracher, mais d’une part les soutras sont trempés, d’autre part ils sont protégés par votre corps dharmique: tonnerre, foudre ou brouillard ne sauraient les atteindre. De plus, la trique maniée par votre vieux Singet vous a protégé parce que de la nature du Yrnig pur. Maintenant que l’aube se lève, le souffle du Yang est à nouveau en ascendant: ils ne peuvent plus vous les prendre.»
Comprenant enfin ce qui leur arrivait, Tripitaka, Porcet et Sablet le remercièrent chacun profusément. Comme le soleil montait dans le ciel, ils transportèrent les soutras en haut de la falaise et ouvrirent les sacs pour les sécher.
Les rochers sur lesquels ils étendirent les textes sont encore là. Ils mirent leurs vêtements et chaussures à sécher à côté, les uns se tenant debout, les autres assis ou sautillant.
P u r Yang q u i aime se tourner vers le soleil Tient en restpest démons de la nuit sans pareil.
Sachez qu'à l'eau soumises les Écritures
N e craignent n i vent, n i foudre n i brûlure.
Dès lors ils atteindront, sereins, le justie éveil.
V ers les immortels, en p a ix, ils appareillent.
L à où la trace des soutras séchés demeure,
Jam ais p lu s ne reviendront démons de l'horreur.
Comme les quatre pèlerins examinaient les textes et les mettaient à sécher un à un, plusieurs pêcheurs vinrent à passer et, levant la tête, les aperçurent. L’un d’entre eux les reconnut: «Est-ce que le vénérable Maître ne serait pas celui qui a passé le fleuve il y a des années en quête des Ecritures au paradis de l’Ouest?
— Exaâ», répondit Porcet, «d’où viens-tu? Comment nous as-tu reconnus?
— Je viens du domaine des Chen.
— Est-ce loin d’ici?
— C’est à vingt lis d’ici, en plein sud.
— Maître», proposa Porcet, «transportons donc les soutras là-bas pour les faire sécher. Ne serait-ce pas bien 'Livre XX, chapitre xcix; mieux? Nous pourrions y loger, et y manger aussi. On: pourrait leur demander d’amidonner les vêtements...
— Non», répliqua Tripitaka, «dès qu’ils auront séché ici, nous les ramasserons et gagnerons la route du retour.»
Les pêcheurs repartirent au sud et tombèrent sur Chen Cheng:
«Messire le Cadet, les maîtres qui s’étaient substitués à vos enfants en sacrifice il y a des années sont de retour.
— Où les avez-vous vus?
— Ils sont tous sur les rochers là-bas, occupés à sécher des soutras.»
Chen Cheng accourut les voir avec quelques métayers et, lorsqu’il les eut rejoints, s’agenouilla et leur dit:
«Maintenant que vous revenez avec les Ecritures et que votre mission est accomplie, messeigneurs, pourquoi vous attarder ici au lieu de passer chez moi? Vite, je vous en prie, venez jusqu’à notre humble chaumière.
— Nous irons avec vous quand les soutras seront secs, répondit Singet.
— Comment se fait-il que vos livres et vêtements soient mouillés?
— Nous étions passés à l’ouest du fleuve grâce à une tortue blanche, et cette année nous lui devons aussi d’être repassés à l’est. On s’approchait de la rive, quand elle m’a demandé si je m’étais enquis de la question de sa longévité auprès du Bouddha. Comme je n’en avais rien fait, elle a plongé. Voilà pourquoi nous sommes mouillés.» Et de conter par le menu ce qui s’était passé.
Chen Cheng suppliait avec tant d’insistance que Tripitaka dut se résigner à ranger les rouleaux. Il ne s’était pas aperçu que plusieurs textes du soutra de la vie du Bouddha étaient restés collés à la surface rocheuse, si bien qu’il en déchira la fin. C’est pourquoi le texte eft incomplet, tandis que le rocher garde des traces d’écriture.
«C’est de notre faute», se désolait Tripitaka, «nous aurions dû faire plus attention.
— Mais non, pas à cela», rétorqua en riant Singet, «le ciel et la terre ne sont pas complets non plus. Si le soutra s’est déchiré, alors qu’il était parfaitement entier, c’est que le profond mystère de l’incomplétude le voulait ainsi. Que pouvait y faire force ou volonté humaine?»
Quand ils eurent fini de ranger, maître et disciples»
rendirent au domaine en compagnie de Chen Cheng.
La nouvelle de leur arrivée se répandant d’une bouche à dix oreilles, et de dix à cent, tous les habitants à) domaine, jeunes et vieux, allèrent à leur rencontre. Dès qu’il en fut averti, Chen Qing fit dresser une table, d’offrandes à sa porte pour les accueillir et ordonna à la fanfare de jouer. Ils arrivèrent peu après. À la tête de toute la maisonnée, Chen Qing sortit les saluer et leur exprima sa gratitude d’avoir sauvé naguère ses enfants. Il donna ensuite des ordres pour que l’on s’occupât du thé et leur servît un repas maigre.
Depuis qu’il avait partagé les mets divins de Bouddha, le patriarche, et quitté son enveloppe charnelle pour devenir bouddha, Tripitaka n’avait plus aucune envie de nourritures terrestres. Il fallut l’insistance obstinée des deus vieillards pour qu’il consentît à céder par pure déférence Singet, qui n’avait jamais apprécié les plats cuisinés, déclara à son tour: «J’ai assez!»
Sablet ne mangea pas non plus grand-chose. Même Porcet ne se ressemblait plus: il posa son bol.
«Pas d’appétit, idiot? lui lança le Novice.
— Je ne comprends pas pourquoi; je me sens soudain l’estomac tout faible.»
Le repas desservi, on reprit les questions sur le déroulement de la quête. Après avoir exposé en détail comment il avait abandonné son enveloppe mortelle à la traversée de Touche-Nuages après le bain au temple de la Vérité-de Jade, comment il avait été reçu par le Bouddha à son arrivée au monastère de Coup-de-Tonnerre, comment, après le repas à la tour précieuse, on devait lui remettre les soutras dans le pavillon, mais comment, faute d’avoir donné suite à l’exigence de cadeau, il leur avait été livré des soutras sans écriture, comment ils avaient enfin obtenu le nombre formant un canon après être revenus se plaindre auprès du Bouddha, comment la tortue blanche avait plongé et comment les démons avaient cherché à les leur arracher, bref, à l’issue de ce récit circonstancié, Tripitaka voulut prendre congé.
Mais comment les deux anciens et la famille tout entière auraient-ils pu consentir à le laisser repartir? «Faute de pouvoir nous acquitter mieux de la profonde gratitude que nous vous devons pour avoir sauvé notre fils et notre fille, nous avons élevé un sanduaire, appelé de “Sauvetage-dela-Vie”, où nous n’avons cessé d’offrir un culte.»
Puis on appela les enfants auxquels s’étaient substitués Singet et Porcet, Protégé-de-Guanl et Pleine-Charged’Or: ils se prosternèrent pour exprimer leur gratitude.
On les invita ensuite à visiter le sanctuaire qui leur était dédié.
Après avoir rangé les sacs de soutras devant la grande salle familiale, Tripitaka leur récita un rouleau du soutra de la Permanence sacrée.
Quand ils arrivèrent au sanduaire, ils découvrirent que la famille Chen y avait disposé un banquet. À peine s’étaient-ils assis que l’on vint à nouveau les inviter. Le temps de lever les baguettes, encore une autre invitation!
Une succession ininterrompue à laquelle il devenait impossible de faire droit. Tripitaka n’osait rien refuser par souci de manifester ses bonnes intentions. Le sanduaire était un bel ensemble de bâtiments:
Lissepoudre rouge à l'entrée, grâce aux efforts des donateurs, p u is se dressent tour et terrasse, que deux ailes nouvelles mettent en valeur:
cadres et vantaux vermillon, le trésor de sept étages estlfinement ajouré.
Des effluves parfum ésflottentjusqu’aux nuées; une pure lum ière emplit l’efface.
L es tendres cyprès ont encore besoin d ’abondants arrosages; quelques pins altiers formeront un bosquet. Une eau vive cascade vers le fleuve qui communique avec le ciel, s’appuyant sur une haute falaise. L'étagement des chaînes de montagnes s ’en va rejoindre le dragon de la terre.
La visite terminée, Tripitaka monta dans la haute tour où se trouvaient en effet leurs Statues, à tous quatre. À leur vue, Porcet tira Singet à part: «Ton portrait est très ressemblant.
— Le tien aussi», ajouta Sablet, «celui du Maître est un peu flatté.
— Il est parfait», rétorqua Tripitaka, «tout à fait bien.»
Ils redescendirent et trouvèrent sous la galerie, derrière la salle, un banquet qui les attendait.
«Qu’ed devenu le temple d’autrefois, dédié au grand roi? demanda Tripitaka.
— Il a été démoli cette année-là», répliquèrent les anciens, «depuis que ce sanduaire a été érigé, nous avons joui d’abondantes récoltes chaque année, cela grâce à la bénéfique protedion de Vos Seigneuries.
— C’e£t le Ciel qui vous les a accordées. Nous n'y sommes pour rien», rétorqua en riant Singet, «mais après votre départ, nous protégerons toutes les familles d»
domaine, de façon à vous assurer une nombreuse desceodance, la multiplication des six animaux domestiques, des pluies et brises opportunes année après année.»
Tous de se prosterner et remercier.
Ils s’aperçurent alors qu’une foule innombrable faisait la queue pour leur offrir fruits et nourriture maigre.
«C’est bien ma veine! » s’esclaffait Porcet, «du temps où j’avais un solide appétit, personne ne m’a invité plus aedii fois de suite. Maintenant que je n’en peux plus, c’edt une succession sans fin! »
Il se força malgré tout à vider huit ou neuf plats de légumes et, en dépit du délabrement de son estomac, dévora vingt à trente boules de pain.
Ils avaient beau être plus que rassasiés, les gens continuaient à venir les inviter.
«Nous sommes vraiment confus de tant de marques d’affeâion», leur répétait Tripitaka, «mais pour ce soit, je vous en prie, arrêtons-nous. À demain matin! »
La nuit était déjà avancée. N’osant même pour un moment quitter les précieux soutras, Tripitaka s’installa en posture de méditation au pied de la tour pour les mieux surveiller. Aux approches de la troisième veille, il murmura à l’adresse de Singet: «Les gens d’ici savent que nous avons obtenu la Voie et que notre entreprise est accomplie. Comme dit le vieil adage: L ’homme vrai ne st montre, qui se montre n’eitpoint l’homme vrai. Je crains qu’à nous laisser engluer ici, nous ne compromettions l’essentiel.
— Vous avez raison, maître. Profitons de ce moment de la nuit où chacun est profondément endormi pour nous esquiver discrètement.»
Même Porcet était conscient de cette nécessité, que Sablet comprenait fort bien. Il n’était pas jusqu’au cheval blanc qui ne semblât capable de deviner leurs pensées.
Ils se levèrent, chargèrent silencieusement la monture, mirent les palanches à l’épaule et se dirigèrent par la galerie, vers la sortie. Ils trouvèrent les portails cadenassés.
Singet usa de magie pour ouvrir successivement le second et le grand: ils sortaient, cherchant la route qui menait à l’Eit, lorsque retentirent dans les airs les appels des huit vajrapani: «Holà! les fuyards, suivez-nous!»
«H olà! les fuyards, suivez-nous!»
Le Vénérable se sentit emporté dans un tourbillon dt brise parfumée qui le soulevait dans l’espace.
Le cas de dire:
L ’élixirform é, tu connaîtras ton visage prem ier;
T u peux saluer ton souverain, le corps plein de santé.
Si vous ne savez en fin de compte comment il lui fut donné de voir l’empereur des Tang, écoutez donc la séance qui suit.